Jean-Marc BAFFERT

(1947 – 2017)

 

Jean-Marc Baffert
(coll. Christiane Baffert) DR.

 

 

 

Le 7 juin 2017, à son domicile de Triel-sur-Seine (Yvelines), est décédé le musicologue, organiste et professeur Jean-Marc BAFFERT dans sa soixante-dixième année. Docteur en musicologie, historien de l'orgue, membre de la Société Française de Musicologie, son nom fait autorité au même titre qu'un Norbert Dufourcq et Pierre Hardouin. Ses nombreuses publications étalées sur près de cinquante ans sont une source d'une incroyable richesse pour toutes recherches sur cet instrument. Sa formation universitaire, tant en musicologie qu'en Histoire, lui donnait cette rigueur scientifique dans la recherche et l'exploitation des sources, nécessitant parfois de sérieuses notions de paléographie. Il ne se contentait jamais de recopier imprudemment la référence d'une source d'un sujet sur lequel il travaillait, pratique courante dans le monde de la recherche, mais la vérifiait avant de l'utiliser, prenant grand soin de la citer sans chercher aucunement à se l'approprier. Que de services d'archives départementales ou municipales, n'aura-t-il pas parcourus à travers toute la France durant son demi-siècle d'activité, pour s’efforcer de pousser aussi loin que possible la recherche documentaire ! En outre, son honnêteté intellectuelle et ses qualités littéraires rendaient ses textes, habilement rédigés, d'une grande clarté.

Jean-Marc Baffert, en 1994.
En 1994
(coll. Christiane Baffert) DR.

 

Jean-Marc Baffert est né le 1er octobre 1947 dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon 4e, issu d'une famille originaire de Savoie. Dans cette fratrie de 5 enfants où la musique et le chant sont appréciés, il est attiré très tôt par la musique, est initié au solfège, puis, interne dans une école privée joue l'harmonium de la chapelle durant sa scolarité. Poursuivant ses études à l'Externat Saint-Joseph, actuel Lycée Saint-Marc (sous tutelle des Jésuites) de la rue Sainte-Hélène (Lyon 2e), il a alors l'opportunité d'approfondir en autodidacte la pratique de l'orgue aux claviers du Cavaillé-Coll (1876) de 26 jeux. Parallèlement, au début des années soixante, adolescent puis jeune adulte, durant une dizaine d'années il touche l'orgue Merklin (1898) de l'église du Bon-Pasteur à la Croix-Rousse, lointain successeur d'Edouard Commette qui avait débuté ici sa carrière avant de devenir durant plus de soixante ans le titulaire de la primatiale Saint-Jean-Baptiste. A cette même époque, on le trouve également accompagnant les cérémonies dominicales sur le petit instrument de la chapelle de la clinique Saint-François-d'Assise (Lyon 1er). Il s'inscrit alors au Conservatoire de Lyon, mais l'enseignement qui y est alors dispensé ne correspondant pas à ses attentes, il l'abandonne rapidement, le conformisme qui y règne entravant son besoin de liberté.

 

En 1969, il obtient une licence ès Lettres à l'Université de Lyon II, puis, l'année suivante dans ce même établissement une Maîtrise d'Histoire avec un mémoire portant sur « Les orgues de Lyon, du XVIe au XVIIIe siècle ». Celui-ci reste à ce jour une source inépuisable sur le patrimoine organologique de cette ville ; revu et augmenté, il sera publié plus tard en deux parties dans les Cahiers et Mémoires de l'Orgue (n° 14, 1974, et n° 15, 1975). A cette époque débute sa carrière d'enseignant comme professeur de latin à Chambéry, mais, en 1971 devant effectuer ses obligations militaires il choisit la coopération ; il enseigne alors durant deux années l'Histoire-Géographie au Lycée de N'Dendé (République du Gabon). De retour en France, il s'installe en région parisienne afin de reprendre des études qui vont le conduire à décrocher en 1977 une licence d'Education musicale à la faculté de Paris VIII-Vincennes, suivie l'année suivante d'un CAPES d'Education musicale et chant choral, puis en 1983 d'un DEA d'Histoire de la musique et de musicologie à Paris IV-La Sorbonne, et en 1986 d'un doctorat de 3ème cycle avec une thèse, encore inégalée à ce jour, sur « La vie et l'œuvre de Louis Marchand (1669-1732) », soutenue sous la direction de Jean Mongrédien avec pour président du jury Norbert Dufourcq. Grand spécialiste de cet organiste, sur lequel il travaillait déjà depuis une vingtaine d'années puisqu'en 1969, à son initiative et celle d'amis organistes lyonnais, parmi lesquels Robert Descombes (actuel titulaire de l'orgue historique 1627 d'Orgelet dans le Jura), il avait fondé l'Association Louis Marchand. Bien que celle-ci ne durât qu'un temps, avec l'organisation de conférences et concerts, c'est grâce à elle et aux travaux de son fondateur que l'on a redécouvert ce grand musicien lyonnais. Bien plus tard Marcelle Benoit fera appel à jean-Marc Baffert pour rédiger la notice consacrée à la famille d'organistes Marchand dans le Dictionnaire de la musique en France aux XVIIe et XVIIIe siècles (Fayard, 1992).

 

Durant sa longue période universitaire, afin de subvenir à ses besoins et à ceux de son foyer, il est pendant quatre ans Attaché d'administration centrale à la Direction du personnel et des affaires sociales du Ministère des Postes et Télécommunications (1975-1979), puis, à compter de 1979 il professe l'éducation musicale dans trois établissements scolaires des Yvelines et du Val-d'Oise, postes qu'il occupe jusqu'en 2008. Mais, l'orgue pour lequel il consacrera toute sa vie une part importante de ses loisirs et de son énergie, n'est pas pour autant relégué. Après le Bon-Pasteur de Lyon, en 2001 c'est la tribune de l'église Notre-Dame de la Nativité à Magny-en-Vexin (Val-d'Oise) qui l’accueille, avec un orgue historique de 17 jeux sur 2 claviers de 51 notes et pédalier de 27 notes. Construit en 1662 par le facteur Guy Joly, cet instrument fut reconstruit en 1894 par Bonneau et Béasse, ne conservant que quelques tuyaux du XVIIe siècle, et plus récemment (2001-2004), il a été réhabilité par le facteur Claude Jaccard, disciple de Philippe Hartmann. Seul le buffet est classé Monument Historique depuis 1931. A l'aise dans un tel environnement, Jean-Marc Baffert en a écrit l'histoire depuis le premier orgue connu dès 1547 (in Connaissance de l'Orgue, n° 83-84, 1992). Bach, Marchand, Clérambault et Daquin, ses compositeurs de prédilection pouvaient ainsi être mis à l'honneur sur cet orgue baroque. Il les jouera d'ailleurs en partie lors d'un concert donné en 2001 à Stapelmoor en Basse-Saxe (Allemagne).

Signature, Jean-Marc Baffert
Signature autographe, 2001
(coll. D.H.M.) DR.

 

Jean-Marc Baffert a principalement axé ses recherches sur l'ancien régime, même si au fil du temps et de ses découvertes il n'hésitait pas à s'aventurer dans les siècles suivants. Après Lyon, sur lequel il publie deux autres études « Les orgues de Lyon du XVIe au XVIIIe siècle : l'orgue des Grands Carmes » (in L'Orgue, n° 214, 1990) et « Les orgues de Lyon avant 1800 (in Les Orgues de Lyon, Comp'Act, 1992), c'est la Bourgogne qui suscita plus particulièrement son intérêt. On lui doit en effet bon nombre de publications sur les orgues de Tournus (in bulletin de la Société des amis des arts et des sciences de Tournus, t. 86, 1987), du collège des Jésuites de Dijon au XVIIIe siècle (in Grand-Jeu, n°17-18, 1988, bulletin de l'Association des Amis de l'orgue de la cathédrale de Dijon), de Saint-Julien-du-Sault (in Connaissance de l'Orgue, n° 70, 1989), l'ancien orgue de la cathédrale d'Auxerre (id., n° 71/72, 1989), de Notre-Dame de Semur-en-Auxois (id., n° 75-76, 1990 et n° 81, 1992), de l'église Notre-Dame d'Auxonne (avec Pierre-Marie Guéritey, in Heures musicales auxonnoises, 1999), de Villeneuve-sur-Yonne (in Etudes villeneuviennes, n° 30, 2002), sur les « Facteurs d'orgues en Bourgogne avant Riepp » (in « Autour de Karl Joseph Riepp, actes du colloque Dijon 8 mars 1996 », n° spécial de Grand-Jeu, 1996) , sur « Deux organistes amis de Rousseau : Jean-Joseph Palais [organiste de la cathédrale d'Auxerre], Gilbert Troufflaut [chanoine de la cathédrale de Nevers] » (in Dix-huitième siècle, n° 25, 1993, revue annuelle publiée par la Société française d'Etudes du 18e siècle) ou encore sur « Noël Grantin, facteur d'orgues [dijonnais] » (in Grand-Jeu, n° 27-28, 1996) et sur Julien Tribuot [facteur d'orgues bourguignon] (in Connaissance de l'Orgue, n° 65, 1988). Mais, d'autres régions retinrent aussi son attention, parmi lesquelles l'Auvergne : « Orgues et organistes de la cathédrale de Clermont-Ferrand » (in Bulletin historique et scientifique de l'Auvergne, 1989), le Poitou : « Jean Oury à Poitiers » (Connaissance de l'Orgue, n° 87-88, 1993), le Berry : « L'orgue de la Sainte-Chapelle de Bourges au XVIIe siècle » (id., n° 100, 1997) et au XVIIIe siècle (id., n° 109-110, 2001), le Dauphiné : « Orgues de l'Isère avant 1789 » (in Les orgues de l'Isère, Comp'Act, 1996),  : la Picardie : « Les anciens orgues de Crépy-en-Valois » (in L'Orgue francophone, n° 31-32, 2002-2003) et « Autour des orgues de l'église Notre-Dame de Chambly » (in L'Orgue, n° 300, 2012), l'Orléanais : « Pierre Bridard, facteur d'orgues » (in Musique, Images, Instruments, n° 6, 2004).


Jean-Marc Baffert
À l'orgue de Magny-en-Vexin
(coll. Christiane Baffert) DR.

C'est à la revue Connaissance de l'Orgue de Pierre Hardouin (1914-2008), organologue émérite, rédacteur en chef, publiée entre 1969 et 2000 par l'Association Française pour la Sauvegarde de l'Orgue Ancien, que Jean-Marc Baffert réserva une grande partie de son travail. Il s'était en effet lié d'amitié avec ce chercheur qu'il considérait comme son maître, se réclamant de son école pour ses méthodes de recherches rigoureuses et la ligne éditrice de sa revue. Grand fouilleur d'archives, une fois installé en région parisienne, Jean-Marc Baffert y trouvera une manne inépuisable pour ses recherches sur les orgues. Les collections de la Bibliothèque Nationale et des Archives Nationales, mais encore des Archives de Paris, des services d'archives diocésaines ou des bibliothèques municipales, dont la prestigieuse BM classée de Versailles qu'il affectionnait tout particulièrement, lui fourniront de précieuses sources, qui vont lui permettre de rédiger des études, parfois exhaustives, d'une haute tenue et toujours bien documentées. Parmi celles-ci, il convient de citer celles parues dans Connaissance de l'Orgue : « Orgues et organistes de Montfort-l'Amaury » (n° 74, 1990), « L'orgue de Villiers-le-Bel » (n° 78, 1991), « L'orgue de Magny-en-Vexin » (n° 83-84, 1992), « L'orgue de l'abbaye de Royaumont (autrefois) » (n° 87-88, 1993), « Orgues à l'Ouest de Paris : Ermont » (n° 89, 1994), « L'orgue d’Adrien L'Epine à Brunoy, 1774 » (n° 91-92, 1994), « François, fils de François Couperin, mort à Saint-Leu en 1692 » (91-92, 1994), « L'orgue de l'église Saint-Spire de Corbeil (n° 94-95, 1995), « L'orgue d'Adrien Bunel à Saint Germain de Dourdan (1671) » (n° 98, 1996 et n° 99, 1996), dans L'Orgue Francophone : « L'orgue de la chapelle du Château de Versailles » (importantes études publiées en 6 parties entre 1997 et  2003 dans les numéros 22-23 à 31-32 qu'il aurait volontiers poursuivies, tant cet instrument le passionnait), et dans L'Orgue avec « Les orgues de Pontoise » (n° 272, 2006).

 

Devenu l'un des membres de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Gonesse et du Pays de France il publia également dans leur bulletin annuel En Pays de France d'importantes communications sur les orgues de cette région : Fontenay-en-Parisis et Villiers-le-Bel (n° 11, 1992) avec compléments sur Fontenay dans le n° 14 (2008), puis dans le n° 16 (2016), Gonesse (n° 12, 1998) avec compléments dans le n° 15 (2010), Sarcelles (n° 13, 2001), Taverny (n° 14, 2008), Luzarches (n° 15, 2010), Aubervilliers, Ermont , Groslay, Belloy-en-France et Villeron (n° 16, 2016). Les Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val d'Oise et du Vexin l'accueillirent aussi dans leurs colonnes avec «  Les orgues de La Roche-Guyon » (t. 94, 2012) et surtout son étude sur la tribune dont il était titulaire et qui lui tenait particulièrement à cœur : « Orgues et organistes de l'église paroissiale de Notre-Dame de Magny-en-Vexin » (t. 97, 2015), ainsi que le Bulletin de la Société historique de Rueil-Malmaison avec « L'orgue de l'église paroissiale de Rueil-Malmaison » (vol. 37, 2012). Plus récemment, alors que la maladie l'obligeait à réduire ses activités, il travaillait beaucoup sur les orgues et les organistes de Montargis.

 

C'est en collaboration avec l'auteur de ces lignes qu'une monographie sur l'histoire des orgues et organistes d'Argenteuil, de 1614 à nos jours, fut écrite après plusieurs années de recherches, et publiée dans le numéro 314 (2016-II) de L'Orgue. Cette étude de plus de 110 pages aura été son ultime publication. Un autre projet, sur lequel nous travaillions également tous deux depuis de nombreux mois en réunissant une somme considérable d'éléments biographiques, était sur le point de voir le jour, mais n'aura pas eu le temps d'aboutir : une longue étude sur les de Momigny, importante famille de facteurs d'orgues et organistes originaire de Belgique et installée en France à la fin du XVIIIe siècle. Jean-Marc nous avait aussi confié en 2015 qu'il recherchait en vain un éditeur pour l'ouvrage qu'il avait rédigé sur Louis Marchand, résultat d'une quête considérable de documentation entamée depuis plusieurs décennies et qui resta son sujet de prédilection depuis sa première communication de 1970, puis sa thèse de doctorat. A n'en pas douter, si cet ouvrage voit le jour, ce sera un monument de la littérature organistique. Homme discret, voire secret, il n'aimait guère parler de lui, mais devenait intarissable dès qu'était abordé l'objet de ses recherches. Nous pouvons en témoigner au travers d'une importante correspondance mutuelle échangée durant plus de 25 ans.

 

Ses obsèques ont été célébrées dans l'intimité le 13 juin à 10h30 en l'église de Magny-en-Vexin. Pour la circonstance l'orgue était tenu par Christophe d'Alessandro, par ailleurs titulaire du grand orgue de l’église Sainte-Elisabeth-du-Temple à Paris, qui joua des pages de Louis Marchand, la Fugue dorienne de Bach, interprétée autrefois à 4 mains avec Jean-Marc, et une improvisation sur 9 notes de son nom : jEAn-mArC BAFFErt. A son épouse née Christiane Suillerot, professeur de Lettres modernes retraitée, à ses deux filles, Elsa-Florence, Inspectrice de l'Action sanitaire sociale, et Aurélie (Mme Guillard), journaliste, qui toutes les deux ont reçu très tôt une formation musicale et ont joué de divers instruments, ainsi qu'à tous ses proches et amis, il laisse le souvenir d'un homme savant doublé d'un artiste, modèle de courage dans la terrible et longue maladie qui a fini par l'emporter.

Denis Havard de la Montagne


 

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