QUE D’ORGUES, QUE D’ORGUES !
LA DEMESURE DU BARON DE L’ESPEE ET L’ORGUE DU SACRE-CŒUR
Un baron singulier : Albert de l’Espée (1852 – 1918)
Décrit comme un personnage misanthrope aux comportements déroutants, le baron Albert de l’Espée a quelque chose d’insaisissable. Ne serait-ce qu’à cause de ses voyages incessants de l’une à l’autre de ses dix propriétés dispersées en France, se dérobant à la compagnie de sa femme Delphine de Bongars (épousée en 1883) et de son fils René (né en 1890), de sa propre famille et du monde dont il cherche avant tout à s’isoler. Il semble leur préférer ses domestiques, qui l’accompagnent, et ses chiens de chasse, qu’il vénère.
Albert de l’Espée descend par sa mère de la riche dynastie des Wendel, maîtres de forge à Hayange, en Lorraine[1]. Ses rentes, comme ses placements financiers, lui permettent de vivre largement et de dépenser sans compter pour satisfaire ses passions : la chasse et l’orgue, ainsi que ses lubies, liées à sa santé délicate.
Les forges d’Hayange en 1866, par Charles de Bertier
(© Musée d’Orsay)
Dès l’âge de 27 ans, il commence à faire construire ou à aménager à grands frais diverses propriétés dont il choisit la localisation de façon à conjuguer salubrité du climat, alentours giboyeux, beauté et isolement des sites. Ce seront ainsi huit domaines qu’il bâtira selon ses fantaisies. Le baron transforme également le château des Bongars à Kéroset, près de Vannes, qu’il rachète à sa femme en 1891, et conserve le château d’Antibes, hérité de sa mère en 1892. Toujours à la pointe des nouveautés techniques, il équipe ses domiciles des perfectionnements les plus récents (captation et distribution de l’eau, chauffage, électricité …).
Cette quête des techniques les plus avancées répond à l’exigence d’un environnement le plus sain possible, de l’asepsie la plus poussée, afin d’éviter tout risque d’une contamination car le baron de l’Espée, qui n’a pas totalement guéri d’une bronchite chronique contractée dans son enfance, a peur des germes. Il connaît la responsabilité des microorganismes dans le développement des maladies, mais sait qu’aucun traitement efficace n’est possible. Obsédé par la nécessité de s’abriter des microbes, il développe quantité de manies et de rituels qu’il impose à ceux qui le servent, pour maintenir une hygiène draconienne. Son comportement hypochondriaque le fait qualifier d’original, de fantasque, d’excentrique, d’extravagant, selon les textes le concernant qui regorgent d’anecdotes sur sa façon de vivre.
La passion de la musique et, par-dessus tout, de l’orgue
Une autre quête caractérise le baron de l’Espée, celle de posséder pour lui seul des orgues permettant, par leur puissance et la variété de leurs jeux, de jouer des réductions d’œuvres orchestrales, tout particulièrement celles d’opéras de Wagner dont il est passionné.
Richard Wagner, Paris, 1861
Photographie prise lors de son séjour à Paris pour la première de Tannhäuser
(© Pierre Petit, Public domain, via Wikimedia Commons)
Le goût de la musique l’habite depuis l’enfance quand il a appris à jouer du piano. Cependant, c’est l’orgue qui va le subjuguer. À l’âge de huit ans, alors qu’il séjourne chez son grand-père à Froville au sud de Nancy, il entend le curé jouer de l’harmonium dans l’église du prieuré roman où le son et la résonance de l’instrument le fascinent. À Metz, où il habite, il peut également aller écouter l’orgue de l’église Notre-Dame et, peut-être même, celui de la cathédrale Saint-Étienne.
On devine que son enthousiasme pour l’instrument le conduira à essayer de petits orgues lorsque l’occasion se présentera. Jusqu’au moment où survient une expérience décisive : en 1865, le marquis Ernest de Lambertye, qui a fait installer par A. Cavaillé-Coll un superbe orgue de trois claviers et 37 jeux dans la chapelle de son château à Gerbéviller (voir encadré ci-dessous), inaugure l’instrument par un concert auquel Albert est invité. Le marquis invite le jeune adolescent à monter à la tribune et à s’asseoir à côté de lui. À la fin du concert, Albert a le droit d’essayer l’orgue et malgré son inexpérience, il est applaudi. Voilà sa passion résolument déclarée, elle ne le quittera plus.
En 1867, Albert se rend à Paris avec sa mère pour visiter l’Exposition universelle. Il y rencontre un de ses cousins, Marcien de l’Espée, dont l’épouse tient un salon fréquenté par le monde musical. L’adolescent y rencontre, en particulier, le compositeur messin Ambroise Thomas. Le domicile de Marcien est proche de l’église Sainte-Clotilde dont l’orgue Cavaillé-Coll est tenu par César Franck. Il est possible qu’Albert l’ait entendu. Toujours est-il que c’est à ce moment que le jeune homme âgé de quinze ans, fasciné par la puissance de l’instrument, décide de posséder un jour un orgue d’une envergure inégalée pour un particulier. Pense-t-il déjà que la réalisation de son désir ira jusqu’à faire bâtir sa résidence autour de l’orgue et non à choisir un orgue s’intégrant dans les lieux ?
César Franck à l'orgue de Sainte-Clotilde en 1888
photo du tableau de Jeanne Rongier
(© Painting: Jeanne Rongier (1852-1934). Photo: Braun & Co, Public domain, via Wikimedia Commons)
Après sa majorité, vers 1875, Albert de l’Espée effectue de fréquents séjours à Paris. C’est l’occasion de découvrir de nombreux opéras-comiques, comme « La fille de Madame Angot » de Lecocq, « La jolie parfumeuse » d’Offenbach, etc. qui font alors fureur. C’est aussi l’opportunité de fréquenter l’atelier de facture d’orgue d’Aristide Cavaillé-Coll avenue du Maine, d’écouter comme d’essayer des orgues chez le constructeur ou dans des églises. En comparant divers instruments, dont son intelligence et ses connaissances lui permettent d’appréhender les aspects techniques, il peut se formuler plus précisément l’orgue auquel il aspire.
Page de titre du livret de "La fille de Madame Angot"
Opéra-comique en 3 actes de Charles Lecocq, créé le 21-02-1873 à Paris, aux Folies Dramatiques
(© Scan by NYPL, Public domain, via Wikimedia Commons)
Mais en 1878, les forges d’Hayange, qui ont pris du retard pour produire de l’acier plutôt que de la fonte, rencontrent de sérieuses difficultés. Les finances d’Albert ne l’autorisent pas encore à acheter l’orgue de ses rêves.
À partir de 1879, sa santé le contraint à séjourner fréquemment à Antibes dont le climat lui est favorable. L’entreprise d’Hayange retrouve sa prospérité grâce à l’achat d’un brevet de fabrication de l’acier. Albert va pouvoir profiter des retombées financières. C’est alors qu’il achète un terrain aux Adrets de l’Estérel et y fait construire la première de ses villas, déjà novatrice tant au plan architectural que pour ses aménagements techniques. En outre, en 1880, il commande le premier de ses orgues à A. Cavaillé-Coll pour le château d’Antibes, qui appartient alors à sa mère. L’instrument doit s’adapter à l’emplacement prévu dans le salon, et Albert doit se contenter d’un orgue à deux claviers et dix jeux.
Photo contemporaine du Château de l’Espée à Antibes
(© Abxbay, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)
Construire, chasser, se griser du son d’un orgue
C’est à partir de 1879 qu’Albert de l’Espée commence à mener l’existence atypique déjà évoquée, si différente de celle qu’on attendrait d’un aristocrate fortuné comme lui. Les éléments dont on dispose traduisent l’instabilité d’un hypochondriaque, au demeurant bâtisseur insatiable et novateur, chasseur invétéré, et musicien confirmé en quête d’exaltation aux claviers de ses orgues.
Quelles sont les diverses propriétés qui ont abrité les excentricités du baron de l’Espée, et quelles sont celles qui ont été dotées d’un orgue ? En consultant les trois encadrés ci-dessous, on peut se faire une idée de huit de ces résidences dont six ont été enrichies par la présence d’un orgue, ou d’un instrument apparenté. Les deux propriétés non recensées dans les encadrés sont le château de Kéroset, déjà cité, et le château d’Ilbarritz. Kéroset était un bien de la famille Bongars que le baron a, certes, racheté mais qui n’a pas de réel rapport avec notre propos. En revanche, le château d’Ilbarritz, lieu-dit situé au pays basque entre Biarritz et Bidart, va mériter toute notre attention dans la section suivante, compte tenu des deux orgues extraordinaires qu’il a hébergés.
Vue d’ensemble de huit propriétés (parmi les dix) d’Albert de l’Espée, avec leur localisation
Quelques explications sont données sur les résidences elles-mêmes (en noir)
et sur les orgues ou instruments apparentés qu’elles ont hébergés (en rouge)
Château de Taillefer à Belle-Île, vers 1900
(© Christophe Luraschi)
Quant à la solitude affective dans laquelle Albert de l’Espée semble s’être réfugié, elle a été ponctuée d’aventures éphémères. Seule une période de huit années, de 1890 à 1898, où il entretient sa maîtresse Biana Duhamel, a peut-être apporté une couleur différente au cours de son existence, en particulier lors du séjour à Ilbarritz, comme nous le verrons.
Étant retourné dans le midi à la fin de sa vie, il correspond régulièrement avec son fils et noue une liaison avec sa gouvernante. Alors que cette dernière s’est absentée quelques jours, Albert de l’Espée décède quasiment seul le 4 janvier 1918, à l’âge de 65 ans, dans une petite pension de Juan les Pins. Dix-huit mois plus tôt, son divorce a été prononcé à ses torts. En 1920, son corps est transféré dans la chapelle sépulcrale de la famille à Hayange. Certains de ses orgues disparaissent, d’autres sont réutilisés, en totalité ou en partie, dans des églises. C’est notamment le cas du premier des orgues d’Ilbarritz dont la partie instrumentale est maintenant celle de l’orgue de la basilique du Sacré-Cœur à Paris, mais n’anticipons pas …
Ilbarritz et ses orgues monumentaux
Fin 1889, un voyage d’agrément effectué par Albert de l’Espée et son épouse à Biarritz le convainc d’établir là une nouvelle propriété. Le climat océanique de cette station thermale et balnéaire n’est-il pas bénéfique pour ceux qui souffrent de maladies respiratoires ?
L’année suivante est décisive. Le baron, tombé amoureux de l’actrice Biana Duhamel qui triomphe au théâtre des Bouffes Parisiens dans l’opérette d’Edmond Audran « Miss Helyett. », la rencontre secrètement et rêve d’une résidence isolée pour disposer de sa présence selon son bon vouloir. Pourquoi ne serait-ce pas dans la propriété espérée sur la côte basque ?
Mlle Biana Duhamel (1870-1910)
Atelier Nadar, 1892
(© BNF, Public domain, via Wikimedia Commons)
Aspirant à doter cette future propriété d’un orgue symphonique, et curieux de connaître le magnifique instrument que Cavaillé-Coll a construit en 1873 pour la grande salle de concert « Albert Hall » de Sheffield (Angleterre), Albert de l’Espée se rend sur place pour l’essayer. Une particularité de cet orgue est d’avoir été conçu pour évoquer l’orchestre symphonique, avec les cuivres surélevés à l’arrière. Cette disposition n’est sans doute pas étrangère au coup de cœur ressenti par le baron qui commande aussitôt au facteur d’orgues un orgue sur le même modèle, tant pour le buffet que pour la partie expérimentale.
Gravure de Cavaillé-Coll dans son bureau.
L’Illustration n°2672, 12 mai 1894
(© Loïc Métrope)
Salle de concert Albert Hall de Sheffield avec l'orgue Cavaillé-Coll en 1873
Cette salle de concert pouvait accueillir 3000 auditeurs et 300 exécutants.
L'orgue a été détruit dans l'incendie de la salle le 14 juillet 1937.
Albert de l’Espée retourne à Biarritz et engage l’architecte réputé Gustave Huguenin avant même d’avoir trouvé un terrain à acquérir. Ce dernier reçoit pour mission d’édifier une maison qui puisse héberger l’orgue tant désiré. En 1893, le baron se voit enfin proposer un terrain à acheter qui lui convient. C’est un domaine de 60 ha, situé au lieu-dit « Ilbarritz », obtenu par la réunion de 75 parcelles appartenant à une trentaine de propriétaires. Il s’étend du haut de la colline de Handia à la plage, avec 1500 m de littoral. Pour établir les plans de la maison, à laquelle s’ajoutent une quinzaine de bâtiments annexes et trente-cinq autres petites constructions, l’architecte dessinera mille deux cents plans !
Les travaux débutent en 1894 et sont gigantesques. Les moyens financiers engagés s’avèrent faramineux. La maison comporte cinq étages dont deux réservés à l’orgue dont la construction commence à Paris ; cet instrument résidera dans une immense salle dont l’acoustique a été optimisée par des acousticiens (voir le plan ci-dessous). La décoration et les matériaux sont du plus grand luxe. Cette salle est achevée en 1897, comme le reste du château.
Le château d'Ilbarritz
Pyrénées magazine, mars 1914
(© gallica.bnf.fr/BNF)
La salle de l'orgue dans le château d'Ilbarritz
Photo récente, montrant le mur côté est contre lequel se trouvait l'orgue.
La galerie est représentée par des pointillés sur le plan.
© forbidden places, Sylvain Margaine
https://www.forbidden-places.net/exploration-urbaine-Le-Chateau-d-Ilbarritz#19
Plan du 1er étage du château d'Ilbarritz montrant l'importance de la salle d'orgue
L'escalier est en bois et non en pierre pour des raisons d'acoustique
Les dépendances sont, elles, terminées en 1898, mais dès 1896, la « Villa des Sables » construite en limite extérieure de la propriété, est offerte à Biana Duhamel qui ne pénétrera dans le domaine que lors de ses rendez-vous avec le propriétaire. Quant aux chiens, ils ne sont pas oubliés : en plus d’un chenil réservé à ceux qui sont bien portants, le baron prévoit, pour ceux qui sont malades, un pavillon dont l’aménagement luxueux comporte eau courante et chauffage. Mentionnons encore quatre kilomètres de chemins ouverts ou couverts, interrompus de petits bungalows aménagés, chauffés, etc., qui relient les dépendances entre elles. De nombreuses descriptions des lieux et de leurs extravagances ont été publiées. Elles ont contribué à faire d’Ilbarritz un lieu légendaire.
Le domaine d'Ilbarritz au début du XXe siècle. Noter les allées couvertes
Qu’en est-il de l’orgue commandé à Cavaillé-Coll en 1890 ?
L’orgue est livré progressivement dès que l’état de la salle d’orgue le permet. En mars 1898, il reste encore 14 jeux d’anches à monter, et l’harmonie générale à réaliser[2]. Selon D. Roth, l’orgue pourrait avoir été achevé fin novembre 1898. Notons que cet orgue est alors le quatrième de France et le troisième plus grand qu’a construit le célèbre facteur d’orgues. Étant donné qu’Aristide Cavaillé-Coll, dont la santé déclinait, avait cédé la gestion de son entreprise à Charles Mutin le 15 mars 1898, l’achèvement de l’orgue revint à la maison « Cavaillé-Coll-Mutin ».
Charles Mutin
(Le Monde Musical, VI/18 30 janvier 1895)
Une question se pose : jusqu’à quel point A. Cavaillé-Coll a-t-il reproduit, à Ilbarritz, l’orgue de Sheffield ? En ce qui concerne les buffets, ils sont pratiquement identiques, comme le montre la figure ci-dessous. C’est aussi le cas des claviers manuels et des transmissions. Pour ce qui est des compositions, les différences ont été analysées en détail par Daniel Roth : elles portent sur le nombre et la nature des jeux qui ont été adaptés à la localisation et à la vocation de chaque instrument. Environ la moitié des jeux est spécifique à chacun des orgues. En outre, avec 18 jeux au pédalier à Ilbarritz, soit six de plus qu’à Sheffield, ce clavier de pédale devient le plus important de France.
Il existe également une différence entre les consoles. Alors que celle de l’orgue de Sheffield est de facture courante, la console d’Ilbarritz est en amphithéâtre, telle celles des orgues de Saint-Sulpice et de Notre-Dame à Paris[3]. Dans la grande salle d’orgue, cette superbe console orientée face à l’océan devait contribuer à l’extase ressentie par le baron qui, dit-on, jouait du Wagner, fenêtres ouvertes, au gré de son humeur de jour ou de nuit.
Dernière remarque : alors que six souffleurs sont préconisés à Sheffield pour fournir le vent, l’orgue d’Ilbarritz bénéficie d’une soufflerie électrique située au rez-de-chaussée de la maison sous l’instrument. Trois ventilateurs actionnés par des dynamos emplissent trois grands soufflets[4].
L’orgue monumental installé en 1898 ne restera pas très longtemps à Ilbarritz car le baron le revend à C. Mutin en 1903, qui le démonte et le transporte dans les locaux Cavaillé-Coll-Mutin de l’avenue du Maine. En 1905, il est remonté et présenté en démonstration jusqu’en 1913[5], date à laquelle il est acheté par la basilique du Sacré-Cœur à Paris.
L'orgue Cavaillé-Coll de 1898 dans la salle de montage
de l'avenue du Maine à Paris en 1909
Pourquoi Albert de l’Espée s’est-il séparé de cet orgue tant désiré ? Deux raisons différentes sont invoquées, mais qui ne s’avèrent pas exclusives l’une de l’autre. Pour certains, l’orgue, trop important pour la pièce et trop sonore, n’a pas donné la satisfaction espérée et son propriétaire a décidé de s’en départir. Pour son biographe, C. Luraschi, le départ de l’orgue était nécessaire pour pouvoir vendre le domaine d’Ilbarritz, résolution qu’aurait prise le baron à la suite de sa rupture avec Biana Duhamel qui avait quitté les lieux. Cet évènement conduit en tout cas le baron de l’Espée à déserter quelque temps le domaine d’Ilbarritz.
Une nouvelle maîtresse, un nouvel orgue qui défie l’imagination
Début 1905, Albert de l’Espée, qui a apprécié le climat hivernal d’Ilbarritz où il vient de séjourner, renonce à vendre son domaine et entreprend de nouveaux travaux. À cette occasion il fait édifier un bâtiment adossé au château dans lequel une vaste chambre avec vue sur l’océan est prévue pour sa nouvelle maîtresse, une jolie blonde originaire d’Autriche.
C’est l’occasion de commander à C. Mutin un autre orgue véritablement « orchestral », un peu plus petit que le précédent, mais quelque peu insolite car il doit restituer au mieux l’orchestre de Wagner. Pour le réaliser C. Mutin va innover avec beaucoup d’intérêt, tant technique que financier. L’orgue sera installé dans la grande salle de l’orgue en 1907.
Ses caractéristiques sont résumées sur la figure ci-dessous qui lui est consacrée. L’étendue des claviers (du la0 au do6) et du pédalier (du la0 au sol3) est inhabituelle. Pour faire sonner certains jeux comme les tubas wagnériens, C. Mutin emploie une technique ancienne pour obtenir les notes graves. Afin d’étendre les possibilités sonores de l’orgue, il lui faut inventer de nouveaux jeux, comme « le Cor d’harmonie », jeu à anches battantes, destiné à reproduire le son du cor bouché de Siegfried avec son attaque particulière, ou la Musette qui est une sorte de basson[6]. C. Mutin ajoute aussi cinq combinaisons ajustables, telles qu’elles avaient été imaginées par Paul Veerkamp (1849 – 1923), l’harmoniste de Cavaillé-Coll.
En 1910, la maîtresse autrichienne est remerciée, et le baron remet son château en vente, avec l’orgue. La vente est conclue en décembre 1911 avec la Société immobilière de la Côte basque administrée par Pierre-Barthélémy Gheusi, journaliste, écrivain et futur directeur de l’Opéra-Comique. Ce dernier ouvre la propriété au public le 10 avril 1912, à l’occasion d’une fête en faveur de l’Aviation Militaire Française, avec un concert dans la salle d’orgue, où l’organiste est Joseph Daëne, musicien réputé à Bordeaux. Par la suite, le château ayant été transformé en hôpital militaire en 1914, des concerts d’orgue ont été organisés pour divertir les blessés.
Pierre-Barthélemy Gheusi
(in Le Théâtre et la musique, 1917)
Au cours des années suivantes, le domaine d’Ilbarritz connaît diverses péripéties. L’orgue est pillé et son histoire devient confuse. On sait qu’il a été racheté par un médecin de Biarritz, le Dr Bastide qui, en 1920, en revend une partie à la paroisse d’El Salvador à Usúrbil près de Bilbao ; il s’agit précisément de : 22 jeux, le buffet, une grande partie des soufflets, la console, les jeux de Grand-Orgue et de Positif, leurs mécanismes pneumatiques et leurs transmissions, ainsi que les jeux d'anches en chamade. Le médecin conserve les autres éléments pour en faire l’orgue de sa salle de musique. En 1956, ce dernier devient l’orgue du monastère Sainte-Scholastique d’Urt dans les Pyrénées-Atlantiques. Quelques jeux, mais très peu, ont été conservés pour le nouvel orgue construit en 1995 par le facteur Robert Chauvin de Dax pour ce monastère. Quant à l’orgue d’Usúrbil, ultérieurement restauré, complété, réharmonisé, il est considéré aujourd’hui comme le plus grand orgue symphonique d’Espagne.
L’orgue du SacrÉ-Cœur de Montmartre
Lorsque C. Mutin réintègre le premier des orgues d’lbarritz dans ses ateliers parisiens, il entreprend quelques modifications dans la composition. Il ajoute quatre jeux : deux au grand-orgue, un au positif, un au récit, portant le nombre total de jeux à 74. Par ailleurs onze des jeux de cet orgue de 1898 sont remplacés par des jeux différents. Ce faisant, C. Mutin rééquilibre l’orgue qui était pauvre en mutations et en mixtures par rapport aux jeux de fond et d’anches de 16’ et 8’. En 1906, l’orgue ainsi transformé possède 5384 tuyaux.
Dorénavant C. Mutin dispose, en démonstration, d’un magnifique instrument, comme en témoigne Albert Schweitzer qui, après avoir essayé l’orgue dans les locaux de l’avenue du Maine, écrit en 1906 : « Je n’hésite pas à déclarer que cet orgue de l’atelier de Mutin, dont le constructeur ne veut pas se séparer, est techniquement et artistiquement le plus parfait qui ait peut-être jamais été construit. »
Le Dr Albert Schweitzer à l'orgue de la salle Poirel de Nancy en 1952
(© Photos Hugy, CC0, via Wikimedia Commons)
En 1913, l’occasion de vendre l’ancien orgue du baron dans de bonnes conditions se présente lorsque l’orgue provisoire dont disposait la basilique du Sacré-Cœur à Paris (un petit Cavaillé-Coll de 17 jeux, trop réduit) est transféré à l’Église Notre-Dame du Rosaire. Le Comité du Vœu National engage alors des pourparlers avec C. Mutin en vue de racheter l’orgue d’Ilbarritz, ce qui a lieu en fin d’année. L’architecte de la basilique, Lucien Magne[7], est sollicité pour construire un nouveau buffet, le style Renaissance du précédent ne s’accordant pas avec le bâtiment[8]. Des travaux sont également nécessaires pour transformer la tribune destinée à accueillir l’instrument.
En 1914, C. Mutin commence à monter l’orgue. Cependant, en août, la déclaration de guerre de l’Allemagne à la France perturbe et ralentit le déroulement des divers travaux. Peu d’informations sont disponibles sur la période 1914 - 1919. On sait néanmoins que le sculpteur Buisine de Lille, chargé de l’exécution du buffet, ayant terminé sa tâche au moment de la déclaration, a entreposé les éléments de la boiserie dans 37 caisses stockées dans le hall de son entreprise. Le déménagement n’a pas pu avoir lieu à temps et l’usine a été entièrement détruite par les bombardements. Tout aurait dû être à refaire … sauf que, par miracle, les caisses, pourtant inflammables, ont été retrouvées intactes dans les décombres !
Le journal Le Matin du 3 août 1914
L’inauguration du grand-orgue enfin installé se déroule lors de la consécration de la basilique, le 16 octobre 1919. Ch.-M. Widor exécute l’Andante de sa Symphonie gothique, M. Dupré interprète le Salvum fac populum tuum de Widor et l’organiste titulaire, Abel Decaux, joue diverses pièces pour orgue, de César Franck, Ch.-M. Widor, L. Vierne, etc. L’orgue reçoit beaucoup d’éloges, bien que l’acoustique, discutable en raison de l’immense coupole de 55 m de hauteur, soit déplorée.
Page de titre de la Symphonie Gothique
composée en 1895, éd Schott,
(Public domain, via Wikimedia Commons)
Cet orgue, qui possède aujourd’hui 78 jeux, est considéré comme l’un des instruments les plus remarquables de France. Sa partie instrumentale a été classée au titre des monuments historiques en janvier 1981.
Le grand-orgue de la Basilique du Sacré-Cœur
(© Sophie Lloyd)
La console du grand-orgue du Sacré-Cœur
Les porcelaines des tirants de registres sont cerclées d'une couleur différente selon le plan sonore :
bleu pour le GO, jaune pour le Positif, rouge pour le Récit, vert pour le Solo, marron pour la Pédale
(code couleur habituel de C. Mutin).
(© Marius Beckmann, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)
De nombreux organistes réputés ont joué sur cet orgue, en particulier des organistes titulaires. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, il faut nommer Rolande Falcinelli (1920 – 2006), titulaire de 1946 à 1973, et Daniel Roth, son suppléant à partir de 1963, puis titulaire de 1973 à 1985, année où il fut nommé à Saint-Sulpice. Actuellement, les organistes titulaires sont Gabriel Marghieri et Philippe Brandeis, depuis 1994, ainsi que Luc Stellakis, depuis 2013.
Rolande Falcinelli en1980
(© Blanchitout, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons)
Daniel Roth, préparation d'un concert "Hommage à Albert Schweitzer",
à Wihr-au-Val, le 23-09-2025
(© Wernain Samuel, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons)
Comme tout orgue, celui-ci a connu des turbulences. La première restauration a lieu en 1930-31 par la manufacture Pleyel-Cavaillé-Coll. S’en est suivi, en 1948, un relevage par Jean Perroux, ancien harmoniste de la maison Cavaillé-Coll. En 1959-60, une deuxième restauration est effectuée par la maison Beuchet-Depierre de Nantes, sous la direction de Rolande Falcinelli et de Marcel Dupré. La partie centrale du buffet est alors supprimée pour dégager la verrière, et la tuyauterie réorganisée. De 1970 à 1976, l’orgue se dégrade considérablement en particulier à cause de l’installation d’un chauffage à air pulsé (fissures, empoussiérage, …). L’instrument subit des pannes répétées. Après des réparations d’urgence en 1979, une restauration est réalisée de 1980 à 1985 par Jean Renaud, à l’initiative de Daniel Roth, alors titulaire. En 2013, la maison Muhleisen restaure la soufflerie, située au-dessus de la voûte, dans les combles de la basilique.
En 2024, l’orgue est à nouveau en très mauvais état. C’est pourquoi il bénéficie, depuis mars 2025, d’une nouvelle grande campagne restauration dont la durée est estimée à deux ans (démontage, relevage, nettoyage et remise en jeu), sous la houlette de la manufacture Robert Frères, SARL Michel Jurine.
Dernier grand instrument d’A. Cavaillé-Coll (environ 70 % des tuyaux sont encore d’origine), le grand-orgue du Sacré-Cœur est assurément un des trésors du patrimoine organistique français.
Or, c’est aux goûts démesurés de l’organiste amateur et passionné que fut le baron Albert de l’Espée que nous le devons. Avait-il imaginé, qu’en quittant la colline d’Ilbarritz, son orgue connaîtrait une destinée admirable, cette fois sur la butte de Montmartre, suscitant l’enthousiasme immodéré d’Olivier Messiaen ? : « Je considère l’orgue du Sacré-Cœur comme l’un des plus beaux de Paris, de France et du Monde » (cité par Daniel Roth, cf. Sources)
(© Giò Terra (Terragio67), CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)
Elisabeth Bardez
https://www.orguesdebeaune.fr/clin-d-œil
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[1] Orphelin de père peu avant l’âge de trois ans, Albert de l’Espée a vécu en Lorraine, et principalement à Metz, avec sa mère, son frère et sa sœur pendant son enfance et son adolescence.
[2] Cela est stipulé sur le devis établi au moment de la cession de la maison Cavaillé-Coll à Charles Mutin, comme le mentionne D. Roth.
[3] Aristide Cavaillé-Coll ne construisit que trois exemplaires de cette console en amphithéâtre.
[4] Au sous-sol des accumulateurs sont rechargés par une véritable centrale hydroélectrique qui alimente l’ensemble de la propriété, en particulier pour l’éclairage, la climatisation et le chauffage de l’eau des piscines.
[5] Charles Mutin a sans doute cherché à vendre l’orgue à différents endroits. Un courrier à l’organiste et maître de chapelle de Burgos prouve que Mutin avait proposé cet orgue pour la cathédrale de cette ville.
[6] Ces jeux semblent avoir été reconduits pour l’orgue de 1912 à Monte-Carlo.
[7] Lucien Magne meurt en juillet 1916. Jean Hulot, son successeur, restera architecte de la Basilique jusqu’à son décès en 1959.
[8] Daniel Roth rapporte qu’Auguste Convers, le successeur de Charles Mutin, utilisa le buffet de l’orgue d’Ilbarritz pour un instrument de 50 jeux qui fut acheté par la basilique Sainte-Thérèse de Lisieux. Au montage la boiserie servit à réaliser les soubassements nécessaires à la disposition de l’orgue (!).
Sources
Ouvrages et articles de revues :
• Christophe Luraschi, Albert de l’Espée (1852 – 1918), Atlantica, Biarritz, 1999.
• Carolyn Shuster-Fournier, Les orgues de salon d’Aristide Cavaillé-Coll, L’orgue, Cahiers et Mémoires, 1997.
• Daniel Roth, Le Grand-Orgue du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris, La Flûte Harmonique, n° 33/35, 1985.
• Montaudran, Le château d’Ilbarritz, La Nouvelle Revue, mai-juin 1912, pp. 540-550 (gallica.bnf.fr/BNF).
• Le grand orgue de la nouvelle salle de concert de Sheffield en Angleterre, construit par Aristide Cavaillé-Coll à Paris, Plon, Paris, 1874 (gallica.bnf.fr/BNF).
• Pierre Sicard, Les orgues du diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron, Omni-presse, Lyon, 1964.
• Cécile et Emmanuel Cavaillé-Coll, Aristide Cavaillé-Coll, Ses origines. Sa vie. Ses œuvres, Librairie Fischbacher, Paris, 1929 (gallica.bnf.fr/BNF).
• Loïc Métrope, La Manufacture d’orgues Cavaillé-Coll avenue du Maine, Aux amateurs de livres, Paris, 1988.
• Antoine Thomas, Technique et esthétique des orgues de la manufacture Cavaillé-Coll-Convers, Mémoire de recherche (Master), CNSMDL, 2022.
• Chantal Brérot et Jacques Bachellerie, Un air de pays basque à Montmartre, Montmartre en Revue, juin 2024 pp. 38-40 et oct. 2024, pp. 66-68.
Sites internet :
• Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, https://www.sacre-coeur-montmartre.com/decouvrir/patrimoine-et-art-sacre/le-grand-orgue/
• Inventaire des Orgues, Basilique du Sacré-Cœur, https://inventaire-des-orgues.fr/detail/orgue-paris-basilique-du-sacre-cur-fr-75056-paris-scoeur1-t/
• Patrimoine et inventaire de Nouvelle aquitaine, Château et parc d’Ilbarritz, https://www.patrimoine-nouvelle-aquitaine.fr/Default/doc/Dossier/cbf57b9c-fcbc-4a49-b8e5-ff7c656b495f/chateau-et-parc-d-ilbarritz?_lg=fr-FR
• Musica et Memoria, Organistes du Sacré-Cœur de Montmartre, http://www.musimem.com/sacre-coeur.htm
• Association Aristide Cavaillé-Coll, Chronologie des œuvres d’ACC, https://www.cavaille-coll.fr/chronologie/
• Les Orgues de Charles Mutin, https://orguesmutin.fr
• Forumopera.com, Christophe Rizoud, Albert de l’Espée, la folie de la pierre, https://www.forumopera.com/albert-de-lespee-la-folie-de-pierre/
• Blog : Memorias de un organista de provincias (en espagnol) https://villaumbrosa.wordpress.com/2010/09/16/de-como-un-organo-de-salon-del-baron-de-lespee-se-convirtio-en-el-organo-sinfonico-mayor-de-espana/