A propos de Jean Cartan

compositeur mort prématurément

(1906-1932)


 

 

(photo X...) DR.

 

Au regard des œuvres de qualité qu'il a laissées (musique de chambre et pièces vocales), ce compositeur né à Nancy fait regretter sa mort précoce. Ces quelques articles de périodiques permettront aux mélomanes d'avoir des informations relatives à son travail de composition.

 

 

« Nous avons appris avec un vif regret la mort de Jean Cartan, décédé à l'âge de vingt-cinq ans. Les mélodies et les pièces de musique de chambre qu'il a écrites permettaient d'entrevoir une brillante carrière pour ce compositeur prématurément disparu. »

(Le Ménestrel, 8 avril 1932, p. 168)

 

 

« La mort de Jean Cartan, fauché en pleine jeunesse par un mal implacable contre lequel il a lutté avec un courage admirable depuis de longs mois, est pour la musique française une perte dont on ne saurait exagérer l'importance. De tous les jeunes de la génération qui suivit celle des Six, il n'en était pas de mieux doué, ni qui eussent une conscience plus profonde de leur art. Il appartenait à la lignée française des Fauré, des Debussy, des Ravel. Son talent fait d'intelligence, de sensibilité, de précieuse musicalité, éclatait déjà dans des compositions qui, à son âge, ne pouvaient être considérées que comme les prémices des grandes œuvres qu'il méditait. Il accomplissait des progrès rapides et continus.

 

De 1925 à 1931, où la maladie interrompit son travail, il avait écrit : Psaume 22 (1925), Cinq poèmes de Tristan Klingsor (1928), Trois chants d'été (1927), Trois poésies de François Villon (1929), Deux sonnets de Mallarmé (1930), Introduction et allegro pour quintette à vent et piano (1926), Quatuor à cordes (1927), Sonatine pour flûte et clarinette (1930), Deuxième quatuor (1930-31), un Pater, cantate pour soli, chœurs et orchestre (1928-29), Hommage à Dante (1930), Ouverture pour l'ours et la lune, de Claudel (1931).

 

Né à Nancy le 1er décembre 1906, fils du grand mathématicien Cartan, l'ami et le collaborateur d'Einstein, il fut l'élève au Conservatoire de Samuel Rousseau, Noël Gallon, Widor, Vincent d'Indy et surtout de Paul Dukas, qui l'avait pris en affection et mettait en lui de grands espoirs. L'homme était exquis. Intelligent, cultivé, curieux de tout, il avait une âme généreuse et noble, une bonté naturelle, une délicatesse de sentiments qu'on n'est pas accoutumé de rencontrer souvent chez les jeunes gens de sa génération. Il avait de l'ambition mais ignorait « l'arrivisme ». On ne pouvait tant l'approcher sans s'attacher à lui, cet être timide et délicat au premier abord dégageait de la sympathie irrésistible.

 

Son premier Quatuor à cordes est une œuvre remarquable par la sève qui y circule, par la fraîcheur des idées, l'ingéniosité de l'écriture. On y sent l'influence combinée mais jamais opprimante de Ravel et de Strawinsky (Edit. La Sirène). La Sonate pour flûte et clarinette (Durand, édit.) avait obtenu, l'été dernier, au Festival de la Société internationale de musique, à Oxford, un succès éclatant. Nombreux furent les critiques anglais et allemands qui déclarèrent qu'elle était la plus intéressante de toutes les compositions de musique de chambre entendues à ce festival, et je n'oublierai jamais, à la fin de ce concert, Jean Cartan. Bouleversé par tous ces applaudissements répondant avec timidité et embarras aux propositions d'un des plus grands éditeurs de l'Europe, tout prêt à miser sur lui et qui avait voulu publier pour commencer cette œuvre remarquable déjà promise à un éditeur français. Son deuxième Quatuor est une fort belle composition où l'on retrouve les qualités du premier, mais dans un style déjà plus personnel et affranchi d'influences extérieures.

 

Je ne connais que quelques fragments joués au piano de l'œuvre à laquelle il tenait le plus, son Pater, pour soli, chœurs et orchestre. Il y montre des qualités de grandeur et de force qu'on n'attendait pas de cette nature si fine, si délicate, si fragile, hélas ! Mais l'âme détenait toute la puissance et la vigueur qui faisait défaut au corps. Il ne faudrait pas juger Jean Cartan uniquement d'après un jeu charmant comme la Sonate pour flûte et clarinette, il voyait grand, rêvait de vastes compositions et s'apprêtait à créer des œuvres d'une audace réfléchie et d'une force disciplinée. C'est un grand, un très grand musicien de France qui vient de s'éteindre. On ne saurait trop pleurer sa perte.

Henry PRUNIÈRES. »

(Comoedia, 3 avril 1932. p.3)

 

 

« A quatre-vingts ans, d'Indy mourait, laissant après lui uni longue suite d'œuvres et le souvenir d'une activité artistique que seule la mort avait arrêtée. Jean Cartan, lui, avait vingt-cinq ans quand, il y a à peine deux mois, le sort brutal l'obligeait à rompre toutes attaches avec la vie et réduisait à néant les brillants espoirs qu'autorisaient ses premières productions.

 

Le jeune musicien venait d'échapper à la servitude des études. Il en avait pesé les difficultés et reconnu la nécessité. En hâte, comme s'il redoutait quelque perfidie du destin jaloux, il avait centré à quelques partitions ce qu'une âme qui s'éveille à la vie peut avoir de fraîcheur et de sincérité à exprimer. Effort douloureusement vain, pénétré du tragique des choses humaines, puisque celui-là qui l'avait accompli, ne devait plus être là au moment où, libéré d'entraves, il allait fixer des œuvres définitives.

 

Mais ce qu'un Jean Cartan laisse après lui ne mérite pas d'être volatilisé par l'oubli cruel que la mort laisse souvent après elle. Dans ces œuvres vibre l'ardeur d'un cœur sensible et inquiet. La netteté d'une intelligence ayant le goût naturel de l'ordre, les pénètre et guide la générosité de l'élan. La facture hésite encore. On la devine séduite par l'équilibre ravélien et attirée par l'écriture des musiciens libérés de préventions. La maîtrise est déjà surprenante et l'on pressent vers quel idéal de clarté nullement ennemie de l'aventure, se laissait porter ce musicien prodigieusement doué.

 

C'est dans les quatre recueils de mélodies, inspirées par les vers de Villon, Rimbaud, Mallarmé, Klingsor et Franz Toussaint, que l'on retrouve ce qu'il y a de vif et de frémissant dans cette sensibilité. D'un recueil à l'autre, on suit les progrès d'une pensée qui se cherche, tendrement confiante en Debussy comme dans le Pastour, extrait des Cinq poèmes (Klingsor), fraîche dans l'Ibis morte, lyrique dans Souvenir, finement descriptive dans Paysage. Les Trois Chants d'Eté (Rimbaud, Toussaint) ont quelque chose de plus dégagé. Le chant a plus de souplesse. La notation harmonique se réduit à quelques touches mordantes. Plus minutieusement agencées, et aussi plus étoffées apparaissent les Trois Poésies, de Villon. Tendance qui s'affirmera davantage dans les Deux sonates de Mallarmé où, plus contrapontiques, les lignes se fondent en une trame touffue sur laquelle ondule un chant flexible et nuancé.

 

Ces deux dernières mélodies sont sans doute les meilleures de toutes. Dans un autre ordre de production, voici une Sonatine pour flûte et clarinette qui l'été dernier fit sensation à Oxford, au Festival de la Société Internationale de Musique. Elle vient d'être jouée avec beaucoup de brio par MM. Le Roy et Hamtelin, à la Société Musicale Indépendante. C'est tout un art de tenir l'attention éveillée avec la seule aide de deux instruments qui ne disposent d'aucun pouvoir harmonique personnel.

 

Le jeu des timbres et des lignes répond seul de l'équilibre. On en suit les arabesques amusées et le cours capricieux. Le musicien confie à la Pastorale d'alertes traits de clarinette auxquels riposte la flûte. La Berceuse se plonge volontiers dans une atmosphère russe, et le Rondeau final qui part sur les piquantes cabrioles des deux instruments dans l'aigu, soutient son allure fringante.

 

Le Quatuor en ré mineur nous montre un musicien réellement doué pour ce genre de composition.

 

Jean Cartan possède incontestablement le don d'ordonner logiquement le discours musical. La présentation des idées se fait sans obscurité ni tâtonnements. Le musicien sait où il veut aller. Il atteint son but sans se complaire aux détails qui séduisent sur le moment mais retardent la marche. Les phrases ont elles-mêmes un caractère bien accusé. Elles n'obligent pas l'auditeur à les deviner dans le dédale des sonorités. L'esprit de Ravel ne paraît pas avoir été étranger à la construction de ce quatuor qui, par ailleurs, ne se réclame pas de ce musicien, ni pour la qualité mélodique ni pour le jeu des accords.

 

Les derniers néologismes harmoniques abondent dans le langage de Jean Cartan qui les manie sans brutalité et en atténue avec beaucoup d'art les aspérités. Habileté à la fois aisée et hardie. Je retiens de ce quatuor : Allegro du début, sonore, ingénieusement varié ; le Très lent, belle page où reparaît le tempérament sensible du compositeur ; le très animé final, d'un équilibre sûr.

Paul LE FLEM »

(Comoedia, 9 mai 1932, p. 2)

 

 

« Frantisek Bartos, donnant le compte rendu des festivals d'Amsterdam, parle avec enthousiasme du Pater du jeune compositeur français Jean Cartan, qui est mort l'an dernier : « Par sa mesure, et pourtant par son dédain des moyens traditionnels, Cartan a atteint à une véritable grandeur. Parce que ses moyens, les siens, sont en proportion avec la forme, le contenu, l'invention de l'oeuvre. Dans cette œuvre, la grandeur est issue de la valeur proprement musicale, elle jaillit de l'âme. Le Pater de Cartan est une œuvre représentative de la musique moderne, dans son absence de romantisme, sa simplicité, sa naïveté, par la juste manière dont elle traite son sujet. Ce qu'elle doit aux traditions (Haendel) ne lui nuit en rien ; mais lui donne au contraire un élan vers de nouvelles conceptions, délivrées du fait du romantisme. »

Michel-Léon HIRSCH. »

Le Ménestrel, 29 septembre 1933, p. 382)

 

Collecte par Olivier Geoffroy

(janvier 2021)

 

 

 

NDLR. : Fils d’Elie Cartan (1869-1951), célèbre mathématicien et physicien, et de Marie-Louise Bianconi, Jean Cartan était le second d’une fratrie de 4 enfants avec Henri Cartan (1904-2008), mathématicien, Louis Cartan (1909-1943), physicien et résistant mort en déportation en Allemagne à 34 ans, et Hélène Cartan (1917-1952), pianiste amateur et mathématicienne, morte à 35 ans. Jean Cartan est décédé de la tuberculose au sanatorium de Bligny à Briis-sous-Forges (Essonne) le 16 mars 1932 à 25 ans.

Quelques-unes de ses œuvres ont été enregistrées, notamment en 2010-2011 par le label TIMPANI (1C1187) avec l’intégrale de sa musique de chambre par l’Ensemble et le Quatuor Stanislas : Quatuor à cordes n° 1, en ré mineur (1927, Eschig), Introduction et Allegro pour flûte, hautbois, clarinette, cor, basson et piano (1926-1930, inédit), Sonatine pour flûte et clarinette (1930, Heugel), Quatuor à cordes n° 2 (1930, Heugel) et en 2020 par le label HORTUS (Hortus 183) « Partir avec un idéal », comportant des mélodies interprétées Kaëlig (ténor) et Thomas Tacquet (piano) : Trois poésies de François Villon, Cinq poèmes de Tristan Klingsor, Sonatine en trois mouvements, Trois chants d’été, Deux sonnets de Mallarmé, Sonatine, Hommage à Dante, Psaume 22.


 

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