Pierre Cogen

(1931 – 2025)


 

au grand orgue de Sainte-Clotilde
(photo X...) DR.

 

Le 30 juin 2025 en région parisienne, à La Verrière (Yvelines), est décédé dans sa quatre-vingt-quatorzième année l‘organiste liturgique et concertiste, compositeur et professeur Pierre COGEN. Descendant d’une famille belge installée en France sous la Troisième République, il était né le 2 octobre 1931 au numéro 5 de la rue Jean Varenne, dans le dix-huitième arrondissement parisien. C’est ainsi qu’il passe son enfance près de la butte de Montmartre, dépendant de la paroisse Sainte-Geneviève des Grandes Carrières. Entré à l’Ecole paroissiale et suivant les cours de catéchisme, il fréquente également le patronage portant le nom d’Association Championnet. C’est ensuite le collège dès la classe de 6ème au Petit Séminaire de Paris à Charenton (Val-de-Marne) où il entre en octobre 1944.

 

Au début des années 2000, l’auteur de cette notice entretenant une relation épistolaire avec Pierre Cogen, celui-ci écrivait en 2004 : […] j'ai connu votre père [Joachim Havard de la Montagne, 1927-2003] dès le Petit Séminaire de Paris (Conflans pour les initiés) où j'étais entré, dès la classe de 6ème, en octobre 1944. Votre père était déjà, pour un jeune de 6ème, un grand élève qui venait, les matins de semaine, accompagner à l'harmonium les chants pendant la messe, dans la chapelle de notre "division", et qui, le dimanche, tenait l'orgue de la Grande Chapelle, partageant ce service avec les abbés Delarue, Revert, Lartisien, ou avec Jean Lemaire et quelques autres élèves des grandes classes. Quand tous ces organistes ont quitté Conflans, pratiquement la même année 1947, c’est moi qui ai pris la relève à l'orgue de la Grande Chapelle, tandis que l'abbé Revert était nommé Maître de chapelle. En 1950, alors que j'étais encore à Conflans, en classe de philo, le Père Revert m'a présenté à Jean Langlais dont je suis devenu élève, ce qui a beaucoup influencé la suite de mon existence. […]

 

Dans cet établissement, en 1944-45 il reçoit ses premières leçons d’harmonium dispensées par le père Jacques Delarue (1914-1982), alors maître de chapelle du Petit Séminaire et futur 1er évêque de Nanterre en 1966 et, de 1945 à 1947, bénéficie de cours de piano et d’orgue auprès de Jean Lemaire (1927-1998), futur pianiste, chef d’orchestre ainsi que professeur d’harmonie et accompagnement pratique au CNSMP. Il s’initie aussi à la pratique du grégorien et la polyphonie classique au sein de la Schola dirigée à cette époque par l’abbé Jehan Revert.

 

vers 2000
(photo X...) DR.

[…] En ce qui concerne un enseignement musical approfondi, du type heure de cours spécialisé entrant dans le cursus des études, je suis obligé de vous répondre par la négative. En revanche, il y avait des répétitions de chant assez fréquentes, tant pour ceux qui appartenaient à la Schola que pour l'ensemble de la Communauté. Nous vivions en internat et, en dehors des heures de classe proprement dites, il y avait du temps qui permettait les répétitions de chant. C'est par la pratique que nous étions initiés au grégorien, aux polyphonies religieuses Renaissance ou autres, etc... Il y avait aussi les séances de Noël ou de fin d'année qui étaient l'occasion de présenter des polyphonies plus "profanes". Les répétiteurs étaient les abbés Delarue, Revert, Lartisien, puis par la suite essentiellement Revert. Je me souviens fort bien avoir chanté dans mes premières années deux Messes écrites par le Père Delarue. Mais bien sûr, les livres de base étaient le "800" grégorien et les "Chants sacrés" du Père Vallet. […]

 

Après l’obtention de son baccalauréat en juillet 1951, il étudie l’orgue durant l’année scolaire 1951-1952 dans la classe d’Edouard Souberbielle à l’Ecole supérieure de musique César-Franck, tout en poursuivant des cours particuliers avec Jean Langlais, débutés une année auparavant. C’est aussi l’époque durant laquelle il donne des leçons d’instruments, sur demande de Jehan Revert. Plus tard, à la fin de son service militaire, en octobre 1954, ce même prêtre lui demandera aussi de dispenser des cours de piano et d’harmonium à la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, et ce jusqu’en 1957. Puis, c’est l’entrée au séminaire Saint-Sulpice : […] Quand j'ai terminé mes études à Conflans, en juillet 1951, j'hésitais entre le Grand Séminaire ou la Musique. J'ai opté à ce moment pour la musique : études musicales (orgue, écriture, etc...), remplacements d'organistes, leçons données à Conflans et à la Maîtrise. Selon toute vraisemblance, je serais entré au CNSM s'il n’y avait eu en 1956 la guerre d'Algérie qui nous a forcément marqués. Au retour, j'ai décidé d'entrer au Grand Séminaire d'Issy-les-Moulineaux. J'y ai effectué le cycle de 2 années d'études de philosophie tout en tenant l'orgue de la chapelle du Séminaire. En 1959, j'ai définitivement quitté cette voie. Quelques années après, le Père Ollivier, maître de chapelle, m’a demandé de donner les leçons d’orgue aux séminaristes qui pratiquaient cet instrument. J'ai dû y enseigner l'orgue de 1962 à 1967, (ou de 1963 à 1968) […]

 

Déjà durant ses études au Petit Séminaire, Pierre Cogen, alors âgé d’à peine 15 ans, effectuait des remplacements […] à l'orgue de Sainte-Geneviève des Grandes Carrières. Je n'en ai jamais été titulaire, mais j’y ai joué pendant 30 ans ! […] A partir de 1946, j'y ai fréquemment joué à l'orgue. En 1952, j’y ai fondé la Manécanterie des Petits Chanteurs de Championnet que j'ai dirigée pratiquement jusqu'en 1965 et qui participait fréquemment aux offices paroissiaux, et j'ai souvent remplacé Monsieur Maurice Adam qui était le titulaire et qui l'est resté jusqu'à sa mort, en 1975. Madame Corde jouait aussi fréquemment à Sainte-Geneviève […] Avec ses Petits Chanteurs, il effectue des tournées, notamment en Allemagne, avec un répertoire souvent à 4 voix a cappella couvrant une vaste période de Palestrina à Langlais. En tant que chef de chœur, aussi bien les polyphonies vocales de la Renaissance, les messes et motets anciens ou modernes, de Josquin des Près à Poulenc lui sont en effet familiers, même si ses goûts personnels le portent vers les compositeurs de la fin du 19e siècle et de la première moitié du 20e (Ravel, Debussy, Bartok…)

 

Pour se perfectionner encore davantage, il entreprend alors une formation musicale complémentaire avec Eliane Chevalier et Raymond Weber, et prend des cours supplémentaires d’écriture et de composition auprès de Jean Lemaire qu’il avait connu au Petit Séminaire. Reçu professeur certifié d’éducation musicale en 1962, il enseigne dans des écoles parisiennes, entre autres à l’Ecole alsacienne de Paris de 1963 à 1993, tout en reprenant à la schola Cantorum des études musicales supérieures à partir de 1971 avec André Fleury, Jean Langlais, et Yvonne Desportes. Il y décroche un prix de virtuosité (orgue et improvisation) en 1973, puis obtient les diplômes supérieurs d’harmonie, de contrepoint et fugue en 1975 et 1976. Pierre Cochereau compte aussi parmi ses professeurs, ayant suivi en 1975 à Nice une de ses sessions d’improvisation. Professeur certifié d’orgue en 1979, il créée la classe d’orgue au Conservatoire Maurice Ravel de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) et y professe son instrument et l’écriture de 1984 à 1993. Dans les années 1980-90 il enseigne également au CNR de Paris.

 

A Sainte-Clotilde, remplaçant Jean Langlais depuis 1955, il est nommé titulaire du grand orgue en 1976, tout d’abord cotitulaire avec Jean Langlais, puis à la démission de ce dernier le 16 septembre 1987, avec Jacques Taddéï. Après le décès de celui-ci en 2012, c’est Olivier Pénin qui lui succédera. En 1973, Jean Langlais avait dédicacé à son ancien élève sa quatrième Méditations sur l’Apocalypse, op. 175, « Oh, oui, viens, Seigneur Jésus » (Bornemann, 1974).

 

En juin 1994, Pierre Cogen prend sa retraite et quitte tous ses postes d’enseignant et d’organiste, sans pour autant abandonner le monde musical. Il professe ainsi ponctuellement dans des académies d’été et autres master-classes tant en France qu’à l’étranger, et est souvent sollicité pour participer à des jurys de concours. Continuant de se produire en concert, il peut aussi se consacrer davantage à la composition et étoffe son catalogue d’œuvres supplémentaires. Durant cette époque il adhère à la Fédération Française des Amis de l’Orgue (FFAO), fondée en 1983 par Pierre Vallotton, et en devient le président en 2003 en succédant à Henri Delorme ; poste qu’il occupe durant trois années avant de laisser la place à Christian Dutheuil tout en restant membre du comité d’honneur.

 

vers 1990
(cliché Bernartets-photo) DR.

Pierre Cogen à Sainte-Clotilde poursuivit la tradition depuis César Franck, transmise par Gabriel Pierné, Charles Tournemire, Ermend Bonnal et Jean Langlais, à savoir des interprétations de grandes richesses, accompagnées d’une parfaite assimilation et compréhension de la liturgie catholique traditionnelle permettant d’accompagner les offices avec « un souci de grandeur, de sérieux, d’intériorité, l’absence de recherche du spectaculaire. » Ce bagage et cet état d’esprit se ressentaient aussi dans ses improvisations, finement développées ; ce que l’on retrouve d’ailleurs dans ses compositions. Son catalogue, principalement consacré à son instrument, compte une vingtaine d’opus, dont plusieurs restent inédits à ce jour. Parmi celui-ci, il convient de citer : Transcription pour orgue du Choral en trio extrait de la Cantate BWV 277 de J.S. Bach Christ lag in Todesbanden (Paris, U.C.P. publications, 1973), Deux Chorals : Herzlich tut mich verlangen et Es ist ein Ros’entsprungen dédicacés à Jean Langlais (1974, 1977, Combre, 1993), Choral Erbarm dich mein, ô Herre Gott (1978, inédit), Nocturne sur un thème populaire breton, dédicacé à Michèle Vermesse, son épouse, 1976 (Combre, 1992), Deux Hosannas sur des textes grégoriens : Hosanna in exsilio, dédicacé à François Tricot (maître de chapelle de Ste-Clotilde), Hosanna Escalquensus, dédicacé à Jeanne Langlais (née Sartre, la 1ère épouse en 1931 de Jean Langlais) (1980, 1982, Universal Edition à Vienne, 1988), Psalmodie pour pédalier seul, composée à Cernay-la-Ville le 31 décembre 1985, dédicacée à sa mère Marguerite Cogen, née Gillier (Universal Edition à Vienne), Offrande, dédicacée « à mon cher Maître Jean Langlais » 1988 (Combre, 1990), Fantaisie sur une Antienne pour orgue à 4 mains et pédalier, 1988, dédicacée à Claire et Thomas-Daniel Schlee, créée à Ste-Clotilde le 23 novembre 1989 par P. Cogen et T.-D. Schlee (Universal Edition, 1989), L’Epiphanie du Seigneur (1991, inédit), L’Exaltation de la Sainte-Croix, diptyque dédicacé à Mgr Jehan Revert (1994, inédit), Lucernaire pour 2 orgues (1994, inédit), Cortège, en mémoire d’Adrien Maciet, facteur d’orgues, 1996 (Combre, 1999), Psaume De profundis, pour orgue et ensemble de cuivres, dédicacé à la mémoire de son beau-père Edouard Vermesse (1998, inédit), Introduction, Thème et Variations, sur une chanson d’Heinrich Isaac « Innsbrück, ich muss dich lassen », 2002 (Lemoine, 2006), Laetare, Jerusalem, 2004 (Lemoine, 2009). Signalons aussi, parmi ses enregistrements une magistrale intégrale des pièces pour orgue de César-Franck, dont il était un grand spécialiste (Tuxedo, Editions Hortus).

 

Pour conclure, donnons la parole à François Sabatier, qui dans le compte-rendu d’un enregistrement en 1998 des Suites pour grand orgue de Jean Langlais par Pierre Cogen (CD Aeolus AE 10081) analyse parfaitement les qualités artistiques de l’interprète : « Pierre Cogen réunit toutes les conditions nécessaires à une interprétation juste et sentie des œuvres travaillées sous la direction du compositeur. On s’en rend très rapidement compte à travers ces multiples détails qui, pris séparément, ne déterminent pas tout, mais qui, dans leur globalité, finissent par insuffler force et vérité à une exécution musicale. Cela concerne, en particulier le tempo, l’agogique, la qualité des phrasés ou articulations, le toucher et, entre autres, la restitution souple mais sans désarticulation excessive des motifs grégoriens ou d’allure plainchantesque. On en goûte la mystique saveur à l’écoute de trois des plus belles pages de Jean Langlais, la Suite médiévale, la Suite brève et la Suite française […] (in L’Orgue, n° 247-248, p. 170). Cependant, malgré tous les succès rencontrés au fil des décennies, Pierre Cogen, personnage affable, obligeant et courtois, durant toute sa vie fit preuve d’une grande modestie. Il avait déclaré un jour, lors d’un entretien en 2003 avec l’organiste et musicologue Hélène Le Cointre-Séverin, une ancienne élève : « Je n’ai pas la prétention de révolutionner la musique : je n’ai pas été formé aux techniques d’avant-garde ! Je me considère seulement comme un modeste compositeur, disons un organiste qui compose. Je suis venu à la musique comme ces musiciens des temps anciens, tout droit issus des maîtrises, j’ai été formé dans la tradition la plus classique, j’ai évolué petit à petit sans chercher l’originalité à tout prix... Je ne me pose pas la question de savoir si je suis dans le vent ou non ! J’écris ce qui me plaît ! » (in L’Orgue francophone, n° 31-32).

 

Les obsèques de Pierre Cogen ont été célébrées le 9 juillet 2025 en l’église Saint-Brice de Cernay-la-Ville (Yvelines) et une messe dite le dimanche 21 juillet en la basilique Sainte-Clotilde.

 

Quant à son grand orgue qu’il avait fait installer dans sa maison de Cernay-la-Ville, il avait raconté son histoire en 2006 à un journaliste qu’il avait invité chez lui : Se rencontrer dans une église, autour d'un grand orgue peine, venez chez moi ! me répond avec un sourire Pierre Cogen, ancien organiste de la basilique Sainte-Clotilde… Cernay-la-Ville, la maison de la résidence semble comme ses voisines, pas de nef, de transept ou de clocher. Pierre Cogen m'ouvre sa porte, j'aperçois aussitôt au bout du couloir l’arrière d'un buffet gigantesque dont peu de salons se parent. Quelques pas et apparaissent les tuyaux, immenses, grimpant jusqu'au plafond de la mezzanine. Le "roi des instruments” occupe la totalité de la salle de séjour :

« Je possédais une toute petite partie de cet orgue dans mon appartement à Paris, un clavier avec six jeux, mais un organiste ne se satisfait jamais d'un seul clavier. Le facteur d’orgues me dit que la place ne suffisait pas pour en ajouter un second. En 1971 Je décidais de me loger ailleurs. Rien n'était abordable pour mes besoins à Paris. L'annonce de cette résidence avec ateliers d'artistes m'attira. Je ne connaissais pas Cernay-la-Ville, le village m'a plu, nous nous sommes installés le 1er janvier 1972 ! Depuis, l'orgue a évolué, grandi... Un troisième clavier, muet pour l'instant, est en attente de ses tuyaux et de ses jeux, je projette de le finaliser et de compléter les registres du deuxième clavier. L'orgue compte déjà plus de mille tuyaux ! » (Patrick Blanc, in l’Echo du Parc, magazine du Parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse, n° 36, mai 2006).

Denis Havard de la Montagne

 

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