Alain DEGUERNEL

un passionné au service de la musique


 

(coll. A. Deguernel) DR.

 

 

Alain Deguernel est le fondateur du label Forgotten Records : une collection d'archives discographiques unique en France, qui ne néglige pas pour autant la production actuelle d'enregistrements.

 

Né à Oran le 6 juillet 1943, il fait des études supérieures à Toulouse. Agrégé d'espagnol, il est nommé professeur de "khâgne" au lycée Chateaubriand de Rennes. Spécialiste de la langue et de la littérature hispano-américaine, il est régulièrement invité à siéger dans les jurys du CAPES et de l'Agrégation. Aux côtés d'articles divers, il publie aussi avec l'un de ses collègues, deux volumes de manuels de traduction pour l'enseignement supérieur.

 

A l'heure de la retraite, en 2008, il peut donner libre cours à sa passion pour la musique et crée Forgotten Records à partir d'une riche collection personnelle de documents inédits, une activité qui ira en se développant jusqu'à atteindre aujourd'hui près de deux mille numéros d'opus qui permettent de découvrir ou redécouvrir des artistes du monde entier. Des enregistrements modernes ayant trouvé leur place dans la série, c'est donc plus d'un demi-siècle d'interprétations musicales, restituées dans une vaste perspective historique, qui est mis à disposition, accessible sur tous les continents.

 

Par-delà les possibilités offertes par le réseau planétaire des échanges, le succès d'une semblable entreprise est largement dû à deux facteurs essentiels : le discernement qui dicte les choix, et la compétence technique indispensable à la restauration minutieuse de supports sonores souvent fragiles. Sur ce dernier point, il convient de souligner la mise à jour permanente qu'exigent les avancées technologiques, et un effort unanimement salué qui a littéralement redonné vie à une mémoire menacée d'effacement.

 

C'est, pour ma part, ce dernier aspect des choses que je retiendrai : une dimension éthique qui ne peut manquer de frapper ceux qui sont familiers de Forgotten Records. Car il s'agit bien de cela : un sauvetage de la mémoire musicale d'un temps, qui révèle des trésors d'émotion enfouis tout en offrant un apport considérable à la connaissance. En n'ignorant pas que les interprètes s'inscrivent dans l'histoire au même titre que les compositeurs, Alain Deguernel, en effet, favorise une vision en surplomb des évolutions dans l'art de l'interprétation de la musique, dont le tracé se suit avec le plus grand intérêt. On l'a bien compris, nous ne sommes pas ici dans le cadre de rééditions systématiques de disques célèbres, agrémentées d'inédits opportunément retrouvés qui laissent espérer des retombées profitables. Nous sommes tout au contraire en présence de ce qu'il faut bien appeler une mission, où se mêlent le plaisir de la découverte et le devoir de la sauvegarder.

 

Par-delà la morale de l'action – une générosité dont on n'aperçoit pas les limites -, il est un autre point qu'il m'importe d'aborder et qui a trait à la réflexion sur la notion même d'interprétation. Pour avoir parlé de nombreuses fois de ce sujet avec Alain Deguernel, je puis témoigner de la profondeur de son propos qui, d'emblée, ne sépare pas le monde de la musique de celui de la littérature. Car dans les deux cas il s'agit toujours d'interroger un texte, de se pencher sur la question du sens, en ayant soin de distinguer ce qu'il y a d'irréductible dans un écrit et ce qui invite à outrepasser le périmètre des significations premières, pour ouvrir en grand sur le champ, quasi infini, des interprétations (au risque de l'erreur de traduction). Et c'est bien cette manière de scruter ou de contempler cet équilibre toujours précaire, sans jamais congédier les voies de l'imaginaire, qui fait le prix d'un chantier singulier : l'édification, année après année, d'un catalogue en forme de voyage intérieur, loin des analyses desséchantes qui sont le lot des pions de la chose artistique. Car Alain Deguernel, éternellement épris de beauté et questionneur infatigable, ne ménage jamais sa peine quand il s'agit d'être à l'écoute de ce qu'un artiste a voulu dire.

 

Je dois faire état d'une gratitude personnelle, car Alain m'a poussé à faire des recherches dans mes propres archives de concerts. Cependant, c'est bien la qualité de nos échanges intellectuels, et parfois même d'ordre spirituel, qui a forgé notre amitié, dont il n'est pas exagéré de dire qu'elle a eu une influence sur la perception de ma vocation musicale, en approfondissant, encore et toujours, le sens ultime qui s'y attache. Car le surgissement des voix du passé, qu'autorise le phénomène de l'enregistrement – saisie d'un moment qui ne dévoile qu'une partie de son secret – ne peut manquer de modifier les perspectives du regard porté sur un art dont la nature même est d'avoir épousé l'éphémère. Il est peu de le dire : on ne sort pas indemne d'un rendez-vous avec un fragment de mémoire fixé, parfois à son insu, et c'est encore plus vrai quand il s'agit de notre propre voix soudainement tirée du gouffre de l'oubli. Loin d'éclairer la route, elle renforce au contraire le mystère de notre identité véritable. Dans son dernier livre "Vivre avec nos morts", Delphine Horvilleur – un auteur qu'Alain m'a fait découvrir – parle d'une histoire mille fois racontée, mais qui semble être entendue pour la première fois quand son écho se répercute dans notre intériorité, c'est à dire quand elle nous ramène à notre propre histoire. Je n'ai pas pu m'empêcher d'associer cette parole à l'interprétation, à l'approche d'un texte ou d'une partition, qui nous appartient, mais pas totalement, et dont le déchiffrement se charge immédiatement d'une puissance d'évocation qui anéantit tout excès d'objectivité. Et c'est certainement cet au-delà des vérités premières qui fait tout le prix des documents d'archives parvenus jusqu'à nous.

 

Je n'ai pas fini, pour ma part, de m'interroger sur l'empathie fondamentale qui prélude aux travaux d'Alain Deguernel, à cette affection spontanée qui le relie à un maître parfois oublié mais dont la présence sonore, soudain, a attiré son attention, jusqu'à en faire un hôte aimé et honoré dans cette sorte "d'arche de la mémoire" que constitue la collection Forgotten Records. Mais sans doute ne devons-nous pas nous en étonner, venant d'un professeur ayant marqué plusieurs générations d'étudiants, chez qui la transmission des plus hautes œuvres de l'esprit vient naturellement, jusqu'à devenir une raison de vivre.

 

Il convient de préciser le rôle irremplaçable d'Agnès Deguernel dans une telle aventure, qui se traduit par des livrets de grande qualité, en accompagnement de certains CD, le plus souvent enrichis d'une iconographie et admirablement mis en page. Il faut enfin saluer les vertus esthétiques et pratiques du site internet que l'on doit à Olivier Deguernel, aussi habile que dévoué dans ce domaine, et sans lequel le projet initial serait resté lettre morte.

 

Alexis Galpérine

(aout 2021)

 

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