Le Père Lucien Deiss et le chant liturgique

(1921 – 2007)


(photo X..., in www.csspchevilly.com/index_6.htm) DR.

 

 

 

« Missionnaire de la beauté », c'est un peu la manière dont on peut concevoir la vie et l'œuvre du père Deiss. Les chants qu'il a composés sont universellement connus et appréciés (« Fille de Sion », « Souviens-toi de Jésus-Christ », « Peuple de prêtres, peuple de rois » etc.). C'est à Eschbach, dans le Bas-Rhin qu'il est né en 1921, mais il passe une partie de son enfance dans les Landes. De retour à Strasbourg, il reçoit une solide éducation de la part de sa famille, au collège Saint-Etienne, puis chez les Spiritains, au collège Saint-Florent de Saverne. Comme il souhaite devenir prêtre, c'est dans cette congrégation missionnaire qu'il fait ses études en vue du sacerdoce, les poursuivant à Rome où il obtient une licence de théologie, se spécialisant dans l'exégèse.

 

 

Ordonné à la fin de la Seconde Guerre mondiale, après une brève expérience pastorale dans une paroisse de banlieue, il est envoyé en 1947 au Congo, afin de fonder le grand séminaire de Brazzaville où il est nommé professeur d'Ecriture sainte. Pour raisons de santé, il est obligé de rentrer en France un an plus tard et devient professeur au noviciat spiritain de Chevilly-Larue. Durant son enfance ainsi qu'à Rome (Institut de Musique sacrée), il avait appris la musique et très vite, il se voit chargé du chant pour les offices. Il se met à composer des chants dont le texte est directement inspiré de la Parole divine (psaumes, hymnes néotestamentaires). En tant que maître de chœur, il enseigne le chant grégorien aux quelques 150 séminaristes que compte la maison de formation spiritaine. Quelques messes télévisées ont lieu à Chevilly, au cours desquelles il fait entendre ses premières compositions. Il décide de poursuivre cette œuvre de composition et de l'enregistrer (Editions du Levain, Studios SM). Pour cela, il fait appel au chœur des séminaristes auxquels il adjoint les voix féminines de la célèbre chorale Elisabeth Brasseur. Comme soliste, il choisit le père Maurice Fréchard (futur supérieur du séminaire français de Rome puis archevêque d'Auch) dont il apprécie la voix claire et timbrée. Il fait également appel à Marie-Claire Alain (1926-2013) qui accompagne les choristes à l'orgue Haerpfer-Erman de la chapelle de Chevilly qu'il a fait restaurer, électrifier et agrandir autour de 1949 (inauguration par Gaston Litaize). Lorsque Marie-Claire Alain est indisponible, Elisabeth Brasseur, Georges Delvallée ou Lucien Deiss lui-même tiennent l'orgue. Ses chants sont traduits dans différentes langues et le succès est énorme aux Etats-Unis, notamment, où il se rend fréquemment pour des conférences et où certains chants dépassent les 5 millions d'exemplaires vendus.

 

Au cours de son existence, il compose plus de 460 chants. Les refrains sont de facture classique, la plupart du temps en forme de chœur homorythmique, mais les couplets sont souvent plus mélismatiques et complexes, ce qui lui vaut parfois quelques critiques, en partie justifiées, sans faire de lui pour autant un compositeur liturgique élitiste :

 

« Le R. Père Lucien Deiss se situe à mi-chemin entre le chant religieux populaire et la composition musicale parfaitement originale, c'est dire l'inconfort et les dangers de cette position. Sans doute, on rencontre un certain nombre d'antiennes accessibles aux fidèles, mais bien des versets multiplient les vocalises, à la manière grégorienne et sans nécessité apparente. Nous avons recueilli les confidences de certains prêtres déconcertés, qui en sont réduits à faire chanter les antiennes sans leurs versets ou à leur en substituer d'autres. De plus, l’écriture musicale utilise des registres souvent trop élevés ; ceci est particulièrement sensible dans les harmonisations [...] Pourquoi, enfin, cette volonté de changer de mélodie avec chaque psaume ? Ne serait-ce pas possible de corriger ces défauts d'un style souvent précieux, voire maniéré, qui engendre infailliblement une grande uniformité ? Ces chants, donc, sont réservés à des chorales bien entraînées, ce qui est dommage. Ce n'est sans doute pas par hasard que le R. P. Deiss a recours à la participation féminine de la chorale E. Brasseur. Nous ne contestons nullement à ces œuvres leur place dans l'effort liturgique actuel ; mais, de grâce, un effort de simplicité. Exécution et enregistrement remarquables.

« Musique et liturgie » in : revue Etudes, Paris, juin 1961, p. 430.

 

Mais dans l'ensemble, la qualité de ses chants est saluée comme exemplaire.

 

Il fait appel – rarement - à une écriture plus contemporaine, où l'on retrouve la gamme par tons ou certains accords très riches (ex « Voici qu'apparut dans le ciel »).

 

Il dirige la revue liturgique Assemblée nouvelle, continue d'enregistrer ses œuvres et de nombreuses pièces grégoriennes ainsi que des motets polyphoniques anciens, obtient plusieurs prix (Grand Prix de l'Académie Charles Cros, prix du meilleur musicien pastoral - en 1992 -) et participe avec le père Joseph Gélineau (1920-2008) et d'autres compositeurs liturgiques à la fondation de l'Association Saint-Ambroise. Le père Gélineau avait permis aux assemblées de chanter les psaumes de la Bible de Jérusalem en français. Le père Deiss écrit des chants pour les étudiants du pèlerinage de Chartres mais n'oublie pas sa fonction première de professeur et publie également différents livres de théologie (parmi lesquels une Synopse des évangiles très appréciée) sur les psaumes, la prière chrétienne, les personnages du Nouveau Testament, les pères apostoliques.

 

Le Père Deiss passe sa retraite à Chevilly et retourne au Père le mardi 9 octobre 2007. Au cours de la célébration d'obsèques du samedi 13 octobre, c'est bien entendu Mgr Fréchard qui prononce l'homélie.

 

Olivier Geoffroy

(mars 2018)

 

Chevilly-Larue, Séminaire des Missions, Congrégation du Saint-Esprit (Spiritains), dans les années 1920
(coll. O. Geoffroy) DR.

 

 

Composition de l'orgue Haerpfer-Erman de la chapelle de Chevilly-Larue (Val-de-Marne) :

 

Grand-Orgue : Bourdon 16', montre 8', flûte ouverte 8', flûte douce 8', prestant 4', nazard 2 2/3', doublette 2', fourniture IV rangs, trompette 8', hautbois 8' (emprunt récit).

 

Récit expressif : Bourdon 8', quintaton 8', salicional 8', voix céleste 8', flûte à cheminée 4', flageolet 2', tierce 1 3/5', cymbale III rangs, hautbois 8', cromorne 8'.

 

Pédale : Soubasse 16', bourdon 16', principal 8', flûte 4', trompette 8' (emprunt GO), basson 8' (emprunt récit).

 

Tir I, tir II en 8 et 4, acc II/I en 16, 8, 4, I en 4, II en 16 et 4, tremblant récit, crescendo, 2 combinaisons libres.

 

Traction électro-pneumatique (pneumatique tubulaire à l'origine).



 

Quelques analyses des hymnes et psaumes mis en musique par le père Lucien Deiss

 

 

  Les psaumes du R.P. Deiss.


Psaume et Cithare, 95 p. ; Louange de gloire, 70 p. ; Cantique nouveau (à paraître).

 

Ces psaumes ont paru également sur fiches du format standard (c'est aussi le format du recueil). On peut regretter une illustration trop abondante (et parfois déconcertante) qui rend, çà et là, la lecture difficile, et surtout augmente considérablement le prix (le premier recueil contient 15 psaumes et vaut 425 fr.). Trois disques microsillons de 17 cm (chez Erato).

 

Enregistrés par la schola du grand séminaire des Pères du Saint-Esprit (Chevilly), avec la participation féminine de la chorale Elisabeth Brasseur. Dir. : P. Lucien Deiss. A l’orgue : Marie-Claire Alain.

 

Disque LDE1028 : Ps. 150 ; 24 (23) ; 130 (129) ; 119 (118) ; Joyeuse Lumière.

Disque LDE 1029 : Ps. 122 (121) ; 121 (120) ; 117 (116) ; 137 (136) ; 17 (16).

Disque LDE 1030 : Ps. 1 ; 66 (65) ; 128 (127) ; Fille de Sion ; Acclamation eucharistique.

 

Contrairement à ce qui est imprimé sur les pochettes des disques — et qui peut prêter à équivoque — les références ne sont nullement celles du C.P.L., mais un système de cotation adopté en commun par les éditeurs.

 

Le nom du P. Deiss est apparu déjà dans les publications recensées ci-dessus, mais de manière très épisodique. Cette nouvelle série est d'une autre qualité, et doit être examinée à part. En outre, l'enregistrement sur disques lui donnera une publicité particulière. Le trésor du chant biblique, avec toutes ses dimensions, est si plein de richesse, et nos contemporains en sont encore si loin, qu'il faut se réjouir de toutes les tentatives dans le sens d'une redécouverte, dans la mesure où elles révèlent des richesses authentiques et orientent vers les vraies valeurs.

 

Il s'agit de psaumes. C'est donc le texte sacré qui présente l'intérêt primordial et doit retenir d'abord notre attention. L'éditeur, d'ailleurs, dans une note qui accompagne les disques, souligne la diffusion actuelle du chant des psaumes « soigneusement traduits par des spécialistes ». Or peut-on parler ici d'une véritable traduction ? Il semble que non. La métrique isorythmique adoptée par l'auteur, dans les vers (à nombre de syllabes fixe, sans rimes) et les strophes ont imposé aux textes (élaborés par le P. Vallery-Radot, J. Leclercq et Schrive) une contrainte très lourde, la même qui a pesé sur les traductions de type choral : au rythme du psaume, on substitue un autre rythme, et on contraint le texte inspiré à y entrer. Les auteurs ont porté une grande attention au texte original, mais le système adopté a gâché souvent cette attention. A côté de quelques versets exacts et excellents :

 

Au bord des fleuves de Babylone,

Nous étions assis, nous pleurions

Nous souvenant de Sion. Ps. 137 (136).

 

On retombe, dans bien des cas, dans la paraphrase, les amputations ou les chevilles :

 

Dans ton amour,

L'excès de ta tendresse

Efface ma faute.

Purifie-moi,

Nettoie toute souillure,

Et lave l'offense. Ps. 51 (50).

 

Or, précisément, le renouveau d'intérêt pour les psaumes, lié à l'actuel renouveau biblique, ne se conçoit que par une perception de plus en plus vive du lien indissoluble (de par la volonté de Dieu) entre le message historique de la révélation et les images ou les mots dans lesquels les auteurs inspirés ont coulé ce message. Si les fidèles retournent à la Bible, c'est avec un souci d'exactitude dont on ne peut les frustrer, dans les psaumes moins que partout ailleurs, ces psaumes qui seront pour eux un moyen privilégié d'entrer dans les façons de sentir et de penser du peuple de Dieu, d'apprendre le langage même du Dieu Sauveur.

 

Cette infidélité aux formes originales n'est rachetée que partiellement par la qualité du style. Si la langue est généralement agréable et sobre, d'une concision qui parfois s'inspire légitimement de la « Bible de Jérusalem », elle verse encore trop souvent dans un lyrisme qui n'a rien de biblique :

 

Comme un garde tendu vers le clair matin. Ps. 130 (5).

 

Enfin le texte manque parfois de fermeté (précisément parce que la traduction est délayée), et donne ainsi au chant une allure assez prosaïque (cf. par exemple le Ps. 1).

 

Il reste une réserve à faire, et c'est, nous semble-t-il, le plus important, en ce qui concerne le texte. Les psaumes présentent pour nous un grand intérêt parce qu'ils sont une prière, la prière de l’Église : c'est-à-dire très précisément une prière chrétienne. Si l'Église a adopté les psaumes, c'est parce qu'elle y a exprimé le mystère du Christ : c'est lui qu'on prie, ou lui qui y prie. Aussi dans le passage de l'hébreu au grec et au latin, Yahvé, nom personnel du Dieu de l'Ancien Testament, est-il devenu Kurios, Dominus, le Seigneur, terme qui fait charnière d'une manière providentielle entre l'Ancien Testament et le Nouveau Testament, et permet la christologisation des psaumes. Ceci n'est pas secondaire : c'est toute la prière de l'Église qui est en cause, et le nouveau psautier de Pie XII, tout en calquant l'hébreu, n'a pourtant pas hésité sur ce point. Or ici cet aspect n'a pas été envisagé, et l'emploi du terme Yahvé donne à l'ensemble de ces psaumes une tonalité préchrétienne qui est renforcée par le contenu des notes d'introduction, excellentes quant au sens littéral, mais limitées à lui.

 

L'intérêt des compositions musicales du P. Deiss doit être souligné. Les disques le mettent en valeur, par leur interprétation excellente (surtout les chœurs d'hommes) et la bonne prise de son (quelques solistes, seulement, sont trop lointains). En ce domaine, l'œuvre apporte quelque chose de neuf. L'écriture vocale est sonore, l'harmonie évite la banalité, un certain nombre de mélodies sont très heureuses ; l'auteur a su exploiter avec habileté les modes diatoniques, surtout le mode de fa. Plutôt que de relever quelques rares faiblesses d'écriture musicale, il faut admirer l’ensemble : le psaume 243, avec ses récitatifs, ses chœurs, ses neumes émouvants ; la riche vocalise de l'alleluia du psaume 1 ; l'antienne si réussie du psaume 119 ; le trait de lumière « Voici l’étoile » du psaume 137, on trouverait bien des exemples.

 

C'est précisément là que se manifeste une option, parfaitement légitime, mais sur laquelle il faut être lucide. Ce n'est plus le texte qui est au premier plan, c'est la musique. Dans la psalmodie, la mélodie se dépouille au maximum pour se contenter de porter la Parole de Dieu dans sa puissance de déploiement. Ici, au contraire, on est pris par la musique, c'est elle qu'on écoute et, semble-t-il, même dans les antiennes faciles, c'est elle qu'on retiendra.

 

Cette caractéristique — tout à fait justifiée, encore une fois, mais dont il importe de mesurer les conséquences — sera renforcée par un autre point. Si l'on prête attention au récitatif, on lui trouve parfois je ne sais quoi de syllabé et de mal assis : il n'est pas dans le génie rythmique de la langue française (cf. notamment les ps. 119 et 1). Le chant du soliste homme renforce cette impression : il psalmodie le français un peu trop comme on psalmodie du latin, retenant les finales et perdant ainsi la vigueur d'une parole prophétique fortement articulée — celle dont Claudel et Honnegger nous ont redonné le goût. Quelques fautes d'accent mélodique (« qu'il entre le roi de gloire »), plusieurs textes contraints.

 

Ces défauts du récitatif se retrouvent dans les quelques textes non psalmodiques enregistrés, qui par ailleurs sont de haut intérêt et revêtus musicalement avec la même qualité.

 

L'intérêt pastoral de cette oeuvre se révélera à l'expérience. On peut penser qu'un certain nombre d'antiennes, fort mélodiques, se graveront facilement dans l'esprit du commun des fidèles. Quelques autres, et toute la partie polyphonique, exigeront une chorale exercée, notamment à cause de leur ambitus vocal étendu.

 

Nous avons cherché à situer cette édition de Psaumes. Elle nous semble dans une perspective différente de celle, par exemple, de la Bible de Jérusalem et du P. Gélineau. Celle-ci, par son effort de fidélité au texte, de dépouillement de la partie musicale pour mettre en relief la Parole de Dieu, par son inspiration de la tradition liturgique, a un but directement pastoral, et sera utilisée dans une ligne évangélique. La réalisation du P. Deiss trouvera mieux sa place dans une ligue ornementale. De ce point, elle enrichit l'art sacré d'une œuvre authentiquement belle, et permettra autant et mieux que d'autres de louer le Seigneur par la voix, les chœurs et l'art musical, en « prenant appui » sur les psaumes, fondement de tout lyrisme chrétien. »

Jean-Marie HUM, o. p.

(La Maison-Dieu, n° 43, juillet 1955, p. 143-146)

 

 

  A propos des psaumes du père Deiss.


Les efforts au service de la pastorale liturgique sont divers, mais non pas concurrents, Dieu merci ! Des liens d'amitié permettent un dialogue où les perspectives différentes sont source d'enrichissement. C'est un tel échange fraternel qui a été suscité par la recension récente des « Psaumes » du P. Deiss (cf. La Maison-Dieu n° 43, p. 143) il a abouti à quelques réflexions communes que nous livrons ici, non comme des conclusions, mais plutôt comme des pistes de recherche.

 

Ces réflexions sont en même temps une mise au point, nécessaire pour trois raisons : les éléments positifs de la recension ont été souvent interprétés comme des gentillesses destinées à faire accepter des réserves, ce qui est faux ; certaines affirmations ont besoin d'être nuancées et précisées, pour être mieux comprises ; enfin la justice exige de rétablir certaines affirmations inexactes ou trop sommaires.

 

I - Littéralité de la traduction.

 

Peut-on parler ici d'une véritable traduction ? Il semble que non. » Cette phrase de la recension est vraie si l'on prend globalement la collection de psaumes qui nous est proposée. Mais les « versets exacts et excellents » que l'on signalait ne sont pas parsemés dans l'ensemble des textes : une étude méthodique révèle qu'ils appartiennent à des psaumes déterminés. Le P. Deiss a voulu, dans certains cas, élaborer un chant qui « prend appui » sur les psaumes (et personne ne songera à contester la légitimité et l'intérêt d'une telle réalisation) ; dans d'autres, offrir une traduction littérale (spécialement dans le troisième recueil, cantique nouveau, que le recenseur n'avait pas encore entre les mains). Il est simplement regrettable que la distinction n'apparaisse pas clairement à l'utilisateur, qui n'a pas toujours le loisir ni la compétence d'en juger lui-même ; les cotes (Z ou autres), par suite de diverses circonstances, ne correspondent pas ici à cette distinction : il sera nécessaire de les réviser dans leur ensemble.

 

Ces réflexions ont été élaborées indépendamment de la récente encyclique Musicae sacrae disciplina. On sera heureux de constater qu'elles rejoignent les directives du Souverain Pontife, qui soulignent l'importance du chant populaire et de sa qualité liturgique et musicale.

 

II - L'emploi du nom de « Yahvé ».

 

L'option prise (« Seigneur » ou « Yahvé ») prête à discussion. On peut cependant souligner les points suivants :

 

1 - Le P. Deiss a eu dans sa psalmodie le souci de la prière chrétienne. Les introductions le prouvent, et sur ce point il faut rectifier l'affirmation de la recension. Il n'a pas utilisé « Yahvé » systématiquement, mais s'est servi de divers termes avec souplesse.

 

2 - Le P. Gelineau, tenant compte du fait que le Nouveau Testament et la Tradition ont toujours traduit « Yahvé » par Kyrios ou Dominus, a adopté systématiquement « Seigneur », sauf exception motivée et explicite. Il s'agit seulement de rendre possible, au fidèle qui prie le psaume, toute la richesse d'utilisation que l'Église a mise en œuvre dans la liturgie. 3. Ces prises de position sont totalement indépendantes du mouvement de l'euchologie chrétienne. Si dans les premiers siècles de nombreux chants de la communauté furent adressés au « Christ Seigneur », quiconque vit de la liturgie sait qu'elle est en définitive orientée vers le Père qu'elle glorifie « par, avec et dans le Fils ».

 

III - La composition musicale.

 

La comparaison avec les psaumes du P. Gelineau ne visait pas à donner la préférence à l'une ou l'autre réalisation mais à « situer » la « perspective » du P. Deiss. Il apparaît utile de donner ici quelques précisions (qui gagneraient à être, approfondies et le seront, espérons-le, un jour prochain).

 

La pratique en usage dans la liturgie même permet de distinguer plusieurs formes d'utilisation de la musique :

 

1 - Le récitatif : tel est le cas du chant des Leçons, de la proclamation de l'Évangile en latin, du chant de la Préface, et, bien sûr, de la psalmodie dans l'Office ou dans la forme propre du psaume responsorial. Il est clair que, dans ce cas, l'intérêt essentiel porte sur la Parole de Dieu, et que la musique doit se dépouiller à l'extrême pour servir, en toute humilité, la Parole sacrée.

 

2 - Le chant proprement dit, celui du Kyriale, par exemple (s'il n'est pas trop difficile). Ici, c'est à la fois le texte et la musique qui importent : il y a interférence entre l'un et l'autre. Si le Gloria de la messe IX est une merveille de chant liturgique, cela revient d'une part au texte qui est d'une grande densité théologique et poétique, et d'autre part à la musique qui est d'une remarquable vigueur mélodique.

 

3 - Le chant proprement ornemental : c'est le cas, par exemple, des versets alleluiatiques ou de ceux du Graduel, confiés autrefois à des solistes et qui requièrent, de nos jours encore, une schola bien formée, jouissant d'un ambitus vocal étendu. Ici, l'accent principal est mis sur la musique elle-même. Le jubilus d'un Alleluia est beau, non pas seulement parce qu'il prolonge la syllabe « Ya » (= Yahvé), mais parce qu'il est d'une belle venue modale et rythmique. Si le psaume responsorial permet une participation plus directe des fidèles au chant, le développement ornemental de l'antiphonie primitive, qui a produit nos mélodies grégoriennes, a enrichi la célébration liturgique d'un art musical authentique.

 

Le P. Gelineau a voulu utiliser la manière strictement psalmique ; c'était là son seul but : permettre de chanter la Parole. C'est en cela que son œuvre est plus « dans une ligne évangélique ». Le P. Deiss, tout en utilisant aussi cette manière (et sur ce plan seulement on pourrait instituer une comparaison), s'est plutôt orienté vers les deux autres genres. C'est en ce sens qu'on peut le dire « dans une ligne ornementale », la musique étant à égalité avec la parole et parfois même se déployant dans toute sa richesse en « prenant appui » sur elle. Il n'y a pas à opposer, mais à distinguer, et à reconnaître que chacun dans sa perspective propre a tenté de faire une œuvre « authentiquement belle » au service de la pastorale liturgique : les deux efforts se complètent.

 

IV - Qualité et valeur pastorale.

 

Le jugement porté sur un chant de ces deux points de vue peut être sujet à discussions et divergences : c'est normal et sain. Mais on peut être d'accord sur les principes qui guideront un tel jugement.

 

1. Le critère de valeur musicale n'est pas la complexité d'une mélodie, ni l'abondance des moyens qu'elle met en oeuvre. Une composition peut être très simple et très belle (la préface fériale.), si cette simplicité n'est pas de la pauvreté, si la pièce est bien faite et adaptée à sa finalité.

 

2. Le critère de valeur pastorale n'est pas la facilité d'une mélodie. Des chants comme les chorals du « Hochamt » allemand, les chansons anciennes recueillies par Weckerlin ou, plus près de nous, par Davenson ou le curé Pinsk, reflètent pleinement l'âme populaire, et pourtant demandent souvent un gros effort de mémoire. Le compositeur qui sacrifierait aux impuissances injustifiées-ou à la paresse du public, ferait œuvre négative, et signerait son brevet de médiocrité. La pastorale liturgique exige toujours, sur le plan du chant comme sur les autres, un travail en profondeur et un effort d'éducation. Cela est si vrai que le grégorien reprend parfois un membre de phrase, simplement pour lui donner un développement musical plus considérable (cf. l'offertoire Jubilate et les vocalises de la reprise), ou pour redonner une ligne musicale bien venue (cf. les offertoires De profundis, Benedictus es, etc.).

 

Le problème sous-jacent est celui de l'art populaire. Il a encore fort peu été étudié, et pourtant une telle étude serait de la première utilité. Elle dégagerait quelques principes destinés à guider l'artiste, qui travaille avec sa personnalité, son originalité, son exigence, mais à l'intention et au service d'une communauté chrétienne qui, par définition, rassemble des hommes de tous milieux et de toutes cultures ; ainsi aboutirait-on chaque jour un peu mieux à des assemblées vivantes, où chacun se sente à la fois « chez soi » et élevé, porté par une beauté authentique pour chanter la gloire de Dieu. Nous sommes tributaires d'une situation de fait qui pèse lourdement sur nous, et qui est assez particulière à la France : la rupture qui s'est opérée à partir de la Renaissance, dans tous les arts, entre l'art des « simples » et l'art des « habiles » (les termes sont de Pascal). Au point qu'un art populaire est considéré comme un art mineur et que le « grand » art n'est souvent pas populaire »

J.-M. HUM, o.p. L DEISS, c.s.s.p. J. GELINEAU, s.j.

(La Maison-Dieu, n° 45, avril 1956, p. 161-164)

 

 

« DEISS, Lucien. Joyeuse lumière. Paris : Ed. du Levain, 1976. 64 p. 15 F.

Cette nouvelle édition, considérablement améliorée d'un livret paru en 1966, offre aux paroisses et aux fidèles la possibilité de célébrer la liturgie des Heures aux dimanches et fêtes. On trouvera sept hymnes [P 28, X11, 1 47, K 40, V 69, P 76-2, P 34], vingt-et-un psaumes (avec la numérotation hébraïque), deux cantiques du N.T. en plus du Magnificat et du Nunc dimittis, un choix de vingt-neuf textes brefs pour l'annonce de la Parole de Dieu, d'oraisons et de prières. La deuxième partie comporte les complies du dimanche avec le Salve Regina et des antiennes mariales en français [V 78, 79, 80, 81]. L'ensemble musical est dû à L. Deiss. La présentation fort belle comprend aussi des antiennes simples avec leurs tons psalmodiques correspondants. On signale un enregistrement sur disque : « Jour du Seigneur », SM 30 A-213. »

(La Maison-Dieu, n° 130, avril 1977, p. 160-161)

 

Documentation rassemblée par Olivier Geoffroy

(septembre 2020)



 (coll. O. Geoffroy) DR.
 

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