Michel Estellet-Brun


 

au grand orgue (Stoltz/Gonzalez-Danion/Dargassies) de l'église Saint-Joseph-des-Nations (Paris XIe)
(source : le site de Frédéric Dupont, www.orguesaintjoseph.org) DR.

 

Michel Estellet-Brun, le « dernier romantique » selon le mot de Frédéric Denis, est né à Bordeaux en 1943. Il compte parmi les représentants actuels de l’orgue symphonique français dont la trame se suit aisément depuis la figure tutélaire de César Franck, jalonnée par ces personnages majeurs que furent Boëllmann, Widor, Tournemire, Vierne, Léonce de Saint-Martin, Marcel Dupré, Jeanne Demessieux, Rolande Falcinelli, Jean Guillou, Pierre Cochereau… une lignée qui s’inscrit dans la révolution organologique du XIXème siècle, ayant modifié en profondeur la nature même de l’instrument, et dont la tête de proue fut l’illustre facteur Aristide Cavaillé-Coll.

 

Pour autant, ce qu’il est convenu d’appeler l’orgue « romantique » ou « symphonique » a su étancher la soif d’un imaginaire proprement fantastique à la source de la modernité du tournant du XXème siècle, notamment dans le domaine de l’harmonie et des couleurs orchestrales (ici l’art des régistrations).

 

Il est significatif, à ce titre, que Michel Estellet-Brun ait été un enfant de la Schola Cantorum, creuset de la redécouverte des Anciens et temple du franckisme, mais aussi foyer d’une nouvelle conscience historique, capable par là-même d’attirer des tendances très diverses de la création musicale. Elève de Jean Langlais, Gaston Litaize et Odile Pierre, il suivit également les cours d’improvisation de Pierre Cochereau. Enfin, il s’initia à la facture d’orgue auprès de l’entreprise Gutschenritter. Ainsi se trouvent réunies des influences contrastées qui témoignent de la vitalité bien connue de l’orgue français dans la seconde moitié du XXème siècle.

 

Il est un point, cependant, qui distingue Michel Estellet-Brun de ses pairs : un intérêt passionné pour la musique russe et plus généralement pour la place de l’orgue dans le monde slave. Une de ses plus remarquables réalisations dans cet univers reste, en effet, la redécouverte de l’œuvre de Josef Klicka, grand maitre de l’orgue romantique tchèque, qu’il joua et enregistra pour la première fois en France (création de la Fantaisie de concert sur le choral de Saint-Venceslas à Notre-Dame de Paris, enregistrement pour Alpha sur l’orgue de Saint-Joseph-des-Nations – instrument idéal pour servir cette esthétique spécifique – , et enfin établissement définitif des partitions dans un contexte d’échanges difficiles entre l’Est et l’Ouest). De son propre aveu, une telle dilection pour un monde largement ignoré en France a nourri en profondeur sa vocation de compositeur et d’improvisateur.

 

Son activisme s’est porté sur tous les compartiments du monde de l’orgue : interprétation, improvisation, composition, recherche et édition, participation aux commissions de restauration et de préservation du patrimoine, pédagogie, et même développement singulier de connaissances informatiques qu’il put mettre au service de ses qualités d’expertise. Nous n’oublierons pas pour autant un rôle essentiel et hebdomadaire au service de l’Eglise.

 

Parmi les postes qu’il occupa, citons la cathédrale de Beauvais et puis les paroisses parisiennes : Saint-Georges, dans le XIXème arrondissement, Notre-Dame-de-la-Croix (XXème) et surtout Saint-Joseph-des-Nations, dans le XIème, dont l’orgue Stoltz fit l’objet, en étroite collaboration avec Bernard Dargassies, d’un soin particulier ; un instrument qu’il a magnifié au fur et à mesure des restaurations successives jusqu’à en faire un compagnon privilégié, celui auquel il a confié tous ses rêves artistiques. Par ailleurs, Michel Estellet-Brun fut de 1971 à 1990 concertiste résident de l’Abbaye de Royaumont (orgue de Cavaillé-Coll). Il fut également suppléant de Pierre-Marie Pincemaille à la cathédrale Saint-Denis, d’Anne-Marie Barat à la cathédrale de Soissons, et enfin suppléant pour le casuel de Jean Guillou à Saint-Eustache.

 

Ses connaissances dans le champ des diverses esthétiques de la facture lui ont valu d’être chargé de mission auprès du Conseil général du Val d’Oise pour la conservation du patrimoine des orgues. On doit aussi mettre à son crédit la réalisation d’un film-documentaire sur les instruments de la Ville de Paris.

 

Pendant 24 ans il a enseigné dans les conservatoires de la Ville de Paris et fut aussi chef de chœur (au XXème). Enfin, il fut directeur de l’Ecole de Musique de Villers-le-Bel. Il donna des master classes, notamment au Sarum College de Salisbury et à Morzine-Avoriaz à l’invitation de Jean-Pierre Rampal.

 

Parmi les nombreux concerts, citons des récitals à Notre-Dame de Paris et à la cathédrale de Beauvais, à Saint-Louis-des-Invalides et à la Madeleine, mais aussi à la cathédrale Saint-Paul de Londres (création anglaise de la Fantaisie et de la Légende en ré mineur de Klicka et improvisations sur des thèmes donnés par l’assemblée), inauguration sous l’égide de la Ville de Paris de son orgue de Saint-Joseph-des-Nations, avec le concours de Marie-Madeleine Duruflé et du Quintette de Cuivres de l’Orchestre National de France (dont il fut l’organiste régulier), un autre concert à Saint-Joseph avec la participation du Collegium Musicum de Londres, un concert à Saint-Eustache à l’invitation de Jean Guillou, ou encore une exécution de la Symphonie avec orgue de Saint-Saëns avec l’Orchestre de Paris sous la direction de Semyon Bychkov). Signalons aussi des récitals en Angleterre, en Allemagne et en République Tchèque (Festival international d’Olomouc).

 

Parmi les enregistrements, citons, outre le disque Klicka chez Alpha, des œuvres de Widor et Duruflé, plus des improvisations, publiées chez Mottete (Allemagne) et surtout son grand oratorio « La Passion » pour double chœur, trompettes et orgue (également chez Mottete). Cette dernière œuvre connut un grand succès en Angleterre, comme en témoigne la version du Stabat Mater retenue pour un CD à paraître prochainement chez Forgotten Records.

 

Un grand nombre de partitions ont été éditées chez Fagus Music et chez Delatour-France (trois volumes et un quatrième en préparation).

 

Au titre de l’ensemble de son œuvre, Michel Estellet-Brun fut élevé en 2015 au grade de chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres par Fleur Pellerin, Ministre de la Culture.

 

Les enregistrements réunis et bientôt parus font revivre 40 années de composition et d’improvisation – une création ininterrompue qui, on peut le croire, n’est pas arrivée à son terme - et l’on remarquera que la plupart des pages sont dédiées à des proches, dont certains en furent directement les inspirateurs et qui sont le plus souvent inconnus du public. Elles témoignent de la stature morale d’un homme très aimé et hanté par la présence du sacré. Inséparable de son art, cette dimension proprement spirituelle en constitue sans nul doute la part la plus précieuse.

Alexis Galpérine

(mars 2022)



Entretien avec Michel Estellet-Brun en 1978

 

 

(coll. DHM) DR.

Etre jeune organiste, c’est un peu une gageure aujourd’hui. Les organistes vivent-ils de leur métier ?

Les organistes vivent très mal de leur métier. Il doit y avoir quatre-vingts organistes à Paris dont quatre ou cinq seulement détiennent presque tout le marché. En France et même à Paris, il y a un centralisme forcené. Tout ce qui est périphérique est mineur. Tout est basé sur des réalisations de prestige. Par exemple, on dépensera 250 millions (anciens) environ pour l’orgue de l’église Saint-Eustache, alors qu'à mon avis 150 millions suffiraient ; et là où il faut 25 ou 30 millions pour remettre en état un bel instrument d’une église moins centrale, on, vous répondra que c’est impossible.

 

La musique, pour vous, est-ce une carte de visite ?

Pour moi, la musique n’est pas une carte de visite, dans le sens où je ne cherche pas à détenir une tribune de prestige. J’étais comptable à Air France. J’ai poursuivi mes études musicales en même temps. Aujourd’hui, je suis professionnel parce que je veux vivre de ce que j’aime. Mais je ne veux pas être un musicien à mentalité « d’assisté ». On a dépassé cette époque où, pour être un bon musicien, on avait besoin d’être malheureux. Comme certains chrétiens ont besoin de leurs pauvres pour se donner bonne conscience. Ma vocation de musicien est avant tout celle d’un liturgiste. Je suis contre l'inflation des concerts.

 

Mais vous en faites bien, tout de même ?

Oui, c’est normal. Ça fait partie d’une vie de musicien. On jugera un peintre sur ses toiles. C’est sur l’exécution musicale que l’on peut juger un musicien. Quand je dis que je suis contre l’inflation des concerts, c’est que je pense que cela relève, quand il y en a trop, d’une technique plus basée sur la rentabilité que sur une communication artistique. Il y a des concerts où je m’embête, car même si la technique est parfaite, le musicien « fait des notes », pas de la musique.

 

Cela manque d’âme ?

Oui. Pour faire un, concert, il faut avoir le temps de s’y préparer. Sinon, on joue les marchands de soupe. Rubinstein a dit : « Le virtuose est un artiste moindre. »

 

Vous m’avez dit tout à l’heure que votre vocation est avant tout liturgique. Vous êtes donc organiste d’église. N’est-ce pas un peu kamikaze pour un jeune musicien ?

Si ! Dans la mesure où il faut faire comprendre la différence qui existe entre une valeur et une mode. Or, aujourd’hui, on attache plus d’importance à la mode.

 

Que pensez-vous de l’évolution liturgique actuelle ?

Sur le plan musical, je dis que le Concile est mal appliqué. J’ai souvent eu des discussions avec des prêtres à ce sujet. Ils réclament une participation effective des fidèles. C’est normal. On ne va pas à la messe comme à un concert. Mais de là à empêcher toute musique de qualité, sous prétexte que les fidèles feront une confusion entre la démarche eucharistique et la démarche musicale, c’est prendre les gens pour des imbéciles !

 

Vous pensez que les organistes sont les laissés-pour-compte de l’évolution liturgique ?

Oui, parce qu’on ne leur fait pas confiance, comme s’ils n’étaient pas capables de s’adapter. Il est vrai qu’il est parfois difficile de travailler avec certains musiciens. Mais il y a aussi une suspicion à l’égard des jeunes. Pour ma part, j’ai composé beaucoup de choses que je ne peux pas donner, parce qu’on m’en empêche.

 

Cette passion de l’orgue vous est venue de quelle façon ?

J’ai découvert l’orgue à Pâques 1967 à la cathédrale de Tours. Ce jour-là, j’ai décidé d’être organiste. Je ne sais pas ce qui s’est passé. L’organiste a dû me donner le frisson ! Avant, j’avais fait dix ans de piano. A partir de 1967, j’ai pris des cours d’orgue à la Schola Cantorum où j’ai obtenu mon diplôme. J’ai travaillé avec Odile Pierre et Gaston Litaize notamment... Depuis 1968, je suis organiste à Saint-Georges.

 

Combien êtes-vous payé ?

Par mois, 1200 F de fixe pour les messes et te reste au cachet, selon le -nombre d’enterrements et de mariages. Ce qui me fait en moyenne un total de 2 000 F pour une paroisse de 30 000 habitants. Alors qu’en Allemagne, pour une- paroisse équivalente Saint-Joseph de Bonn, l'organiste est payé 4500 F à 5000 F de fixe pour diriger une chorale et un orchestre, tenir l’orgue et composer. Il vit décemment et ses compétences sont utilisées totalement.

 

Mais l’Eglise allemande est beaucoup plus riche qu’en France ?

Oui, mais l’organiste, malgré le concordat, n’est pas comme le clergé payé par l’Etat.

 

Ça vous tenterait d’aller travailler en Allemagne ?

Ça me tenterait, et j'ai eu des propositions. Mais je n’irai pas, car je me suis attaqué à un problème en France. Partir à l’étranger ce serait une sorte de lâcheté. Si j’ai quitté la Compagnie Air France, c’est pour une raison bien simple : éviter de faire comme un tas d'organistes qui font un second métier. Je veux être professionnel par respect du public, de l’art et de la qualité. En Allemagne, le musicien fait partie intégrante de la vie quotidienne ; tandis qu’en France, il est considéré comme marginal, car non productif de matière. C’est cette mentalité qu’il faut faire évoluer à tout prix. De même, dans nos églises, on fait des prières universelles pour les chômeurs, mais on met au chômage des musiciens en passant des disques ! »

Propos recueillis par Jean-Claude Escaffit

pour le journal La Croix (novembre 1978)

repris par la revue Musique-Sacrée (1980-3)

(coll. et numérisation DHM, mai 2022)

 

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