JEAN-FRANÇOIS GRANCHER
(1938 – 2015)

(coll. Madeleine Grancher)

Audio lecteur Windows Media Jean-François Grancher, Liszt is 200 years young pour piano (extrait du 1er mouvement), enregistré par ses soins en septembre 2011 à Malte (DR.)



Le 17 novembre 2015 à Malte est décédé à l'âge de 77 ans le pianiste concertiste international Jean-François GRANCHER dit Voya TONCITCH. Installé à Santa Venera (Ile de Malte) depuis 1988, il était également connu pour ses articles musicologiques publiés dans des revues suisses, allemandes, espagnoles, italiennes et canadiennes. On lui doit, depuis 1953, de nombreux concerts, récitals, lecture-récitals sur l'esthétique et la philosophie de la musique contemporaine et des master-classes de piano, le tout, donné sur les cinq continents. Persuadé que sans expériences radicales il n'y a ni progrès, ni découvertes, il était un fervent défenseur de la musique contemporaine, qu'elle soit dodécaphonique, concrète, avant-gardiste, aléatoire ou encore minimaliste, et qu'il se plaisait à jouer. Son vaste répertoire comportait des œuvres de Stockhausen, Xenakis, Cage, Pousseur, Bussoti, Boulez, Ives, Kantuser, Ballif et Earle Brown pour les plus connus. Mais, les noms d'Irmin Schmidt (Allemagne), Anestis Logothetis (Autriche, La Monte Young (USA), Jean-Louis Dhaine (France), Wolfgang-Andreas Schultz (Allemagne), Chan Ka Nin (Canada), Hoe Kap Chung (Corée du Sud), Barbara Heller (Allemagne) et autre Shing-Kwei Tzeng (Taiwan) figuraient aussi dans ses programmes. Ses compositions reflètent d'ailleurs ces styles de musiques, parfois difficiles à appréhender, il est vrai. Il était également peintre, membre de la Société des Auteurs dans les Arts Graphiques et Plastiques (ADAGP) et avait exposé dans plusieurs villes françaises (Paris, Nantes, La Rochelle…), à Singapour, ainsi qu'à Dakar.

(coll. Madeleine Grancher)

Né le 10 mars 1938 à Belgrade (Yougoslavie), Voya Toncitch effectue ses études musicales dans son pays d'origine, avant de s'installer en France au début des années soixante. Entre temps, il séjournait quelques temps au Brésil, où sa mère s'était remariée avec un Brésilien, ce qui expliquera ses attaches avec ce pays où, déjà en 1959, il participait au Concours International de piano de Rio de Janeiro. A Paris, par l'intermédiaire d'amis communs, il fait la connaissance d'Andrée-Alice Monnier, née Grancher (1891-1971), originaire de Rochefort (Charente-Maritime) et professeur de piano dans la capitale. Sans enfant, elle adopte Voya Toncitch qui portera dorénavant le nom de Jean-François Grancher et acquerra la nationalité française. Bien que sa carrière musicale avait débuté en 1953, c'est principalement à partir des années 1970 que sa notoriété franchit les frontières. C'est ainsi qu'au cours de cette décennie et de la suivante, il se produit en concerts (récitals, lecture-récitals) en France (Théâtre Essaion, Concerts U.F.P.C., Conservatoires de Tourcoing, Manosque, "Rencontres musicales universitaires" d'Aix-en-Provence, Maisons de la culture de Rennes, Annecy, Grasse, Auxerre, Comités des Fêtes de Mâcon, Barcelonnette, Dinan, Aix-les-Bains ; en Allemagne (série de concerts "Musik unserer Zeit" à Berlin en 1974) ; en Hollande avec le Centre de Musique Contemporaine (Eindhoven, Bergen) ; en Autriche (au Studienzentrum für neue musik à Innsbruck) ; en Angleterre (Guildhall School of music and Drama contemporary music series, Londres) ; en Suisse (aux Kulturtaeter à Bienne) ; au Paraguay (en 1983 à l'Institut culturel Paraguyao Aleman à Asuncion) ; au Brésil (Ecole de musique Pro Musica de Florianopolis, et au Theatre Arthur Azevedo de Sao Luis) ; en Nouvelle-Zélande (Université d'Auckland en 1983, Université Victoria de Wellington, et Université de Canterbury) ; aux Philippines (Université de Manille) ; en Chine (Université de Taipei, au New Aspect Promotion Corporation de la même ville, et à l'Urban Council de Hong Kong) ; à Singapour (Yamaha Foundation School of music, et au Ministère de la Culture) ; en Indonésie (Yamaha School of music de Djakarta, et, en décembre 1984 au Centre culturel français de la même ville) ; en Inde (Calcutta School of music concert series) ; au Maroc (en 1985, au Centre culturel français de Casablanca, et à celui de Rabat). Aux Etats-Unis également, il s'est rendu à de nombreuses reprises principalement au cours des années 1980 : Washington, San Francisco, Cleveland, Richmond, Toledo dans l'Ohio, Charlotte en Caroline du Nord, Hagerstown dans le Maryland, San José en Californie, Tulsa dans l'Oklahoma, River Falls dans le Wisconsin, dispensant parfois des cours et autres master-classes de piano. Créateur en 1981 d'une section musique au Centre culturel de l'Alliance Française de Calcutta, puis, en 1983 de la Bibliothèque de Musique Contemporaine d'Asuncion (Paraguay), il a à cœur d'aider l'apprentissage de la musique dans des pays en voie de développement et c'est ainsi qu'il dote de bourses d'études des musiciens à l'issue de concours organisés par les services culturels des ambassades françaises en Inde, au Paraguay et aux Philippines. A Paris en 1987, il organise, un concours international de composition pour piano (d'une durée de 7 à 12 minutes), le "Prix Voya Toncitch" doté d'une récompense de 3000 F., qui est remporté par le pianiste allemand Lutz Glandien pour son œuvre intitulée 365. Parmi les autres lauréat figurent Barbara Heller (Allemagne), Mateju Zbynek (Tchécoslovaquie), Spiros Mazis (Grèce) et Chan Kan Nin (Canada).

(coll. Madeleine Grancher)

Les œuvres jouées durant ses concerts nous montrent que Voya Toncitch, intéressé de tout temps par la philosophie et l'esthétique de la musique, a toujours été à la recherche de nouvelles idées et tendances. Les quelques programmes suivants en attestent : Singapour, Victoria Concert Hall, décembre 1984 : Music for piano n°16 de John Cage, Memory d'Irmin Schmidt, The little whirlpools out in the middle of the ocean de La Monte Young, Méditation de Anestis Logothetis, Miroir de votre faust de Henri Pousseur, Drinking alone with the moon de Shing-Kwei Tzeng, Mobile chords de Jean-François Grancher. Cette dernière page est ainsi commentée : "L'oeuvre est basée autour de trois accords dans l'espace sonore, apparaissant comme des accords brisés dans les différents registres du clavier ; les notes de ces accords mobiles composent une échelle qui apparaît, disparaît et accompagnent les accords mobiles dans leurs actions dramatiques et psychologiques." Elle avait été jouée en première mondiale dans le Maryland en mars1982 puis en Californie, dans l'Ohio et le Wisconsin, ainsi qu'en Hollande, Nouvelle-Zélande, Brésil et au Paraguay ; Jakarta, Centre culturel Français, décembre 1986 : Hommage à Liszt de Jean-Fançois Grancher pour commémorer le centenaire de la mort de Liszt, Mouvement grave de Jean-Louis Dhaine, Première sonate op.18 de Claude Ballif, Music for piano n°16 de John Cage (joué sur un piano préparé c'est-à-dire un piano dans lequel des objets ont été placés sur les cordes pour créer des effets variés.) ; La Valette (Malte), novembre 1987 : Méditation de Logothetis, Music for piano n°16 de Cage, Most of them were very old grasshopers et The little whirlpools out in the middle of the ocean de La Monte Young, Mobile chords de Jean-François Grancher, Douze notations de Boulez, Mouvement grave de Jean-Louis Dhaine, et en première mondiale les trois œuvres suivantes qui avaient participé à la Compétition Internationale de Composition (Prix Voya Toncitch 1987) : Intervalles de Barbara Heller, Carceri d'invenzione de Wolfgang Andreas Schultz, Majestic flair de Chan Ka Nin, et en final : Piano pièce n°3 de Sylvano Bussoti.

En tant qu'interprète ou conférencier on lui doit encore de nombreuses productions et enregistrements auprès de radios ou de télévisions tant françaises qu'étrangères. S'il est difficile d'en dresser une liste exhaustive, citons, entre autres, en France : Radio France, France Culture, France Musique, Télévision Lyon, stations régionales de Rennes, Strasbourg, Nancy, Lille, Grenoble, Montpellier, Bordeaux, Clermont-Ferrand ; les radios de Hilversum (Hollande), les radios Suisses (Genève, Lausanne, Bern, Lugano) ; la Radio-Télévision Belge (Namur, Bruxelles) ; la Radio de Dublin (Irlande) ; les radios de Helsinski (Autriche), Lisbonne (Portugal) ; la Tulsa Public Televison (Oklahoma, U.S.A.), la station de radio WQXR-FM (musique classique) basée à Newark (New Jersey) et couvrant la région de la ville de New York ; la Radio Méditerranéenne de Malte…

(coll. Madeleine Grancher)

Comme musicologue, si là encore la musique contemporaine tient une part importante dans ses articles et autres essais, il s'est aussi intéressé aux périodes plus anciennes. Parmi ses publications, il convient d'en rappeler ici quelques titres, précisant que Voya Toncitch écrivait indifféremment en anglais, en portugais ou en français, langues qu'il maîtrisait parfaitement : Contribution à la recherche des origines esthétiques de la pensée musicale contemporaine (Anuario Musical, vol. XXVII, 1972-1973, p. 189-201, revue espagnole, anuariomusical.revistas.csic.es), Regards sur les préludes de Chopin (id., vol. XXXIII-XXXV, 1978-1980, p.161-170), Impressions sur impressionnisme (id., vol. XXXVI, 1981, p.149-168), Aperçu sur l'esthétique de Chopin (id., vol. XXXVIII, 1983, p.61-92), Regards sur les préludes de Debussy (id., vol. XLII, 1987, p.245-251), Regards sur les préludes de Chopin (Revue musicale suisse, n° 114/2, mars 1974), John Cage (revue Melos/Neue Zeitschrift für Musik, n° 1, 1975). La Revue de l'Université d'Ottawa (Canada), ainsi que la revue Musicalia (Gènes, Italie) ont également publié quelques articles de son crû, ainsi que l'encyclopédie hollandaise en ligne www.classical-composers.org dans laquelle il est l'auteur de notices sur Gustave Charpentier, Otavio Pinto, Guiomar Novaes, Wladimir Rébikoff, Earle Brown, Carlos Gomes, Louis Delgadillo et Prokofieff. Egalement l'un des collaborateurs de "Musica et Memoria" (www.musimem.com), on peut y trouver une douzaine d'articles toujours très documentés : Philosophie de la musique contemporaine. Dialectique du son. Contribution à la recherche (précédemment publié dans la Revue de l'Université d'Ottawa en 1975), Prémices de la sociologie de la musique comparée, Marie-Léopoldine Blahekta (1809-1885), Alejandro Garcia Caturla (1906-1940), Heitor Villa-Lobos, Nicolas Isouard dit Nicolo, de Malte (1775-1818), Marie-Félicité Moke-Pleyel (1811-1875), Arabella Goddard (1836-1922), Nicolas-Charles Bochsa et Anna Rivière-Bishop, apôtres de la musique, Louis Moreau Gottschalk (1829-1869), Charles-Martin Loeffler (1861-1935), Frédéric-Guillaume Kalkbrenner (1785-1849). Sa correspondance échangée au cours des années 1977 à 1993 avec Frida Khan (1905-2002), veuve du pianiste et compositeur américain d'origine allemande, Erich Itor Kahn (1905-2000), qui avait été un temps l'accompagnateur de Casals dans ses tournées en France et en Afrique du Nord (1938-39) et plus tard le fondateur du "Trio Albeneri" avec Alexander Schneider (violon) et Bernar Heifetz (violoncelle), est conservée à la New York Public Library for the Performing Arts (Music Division) sous la cote : JPB 90-26, Correspondance, series I, box 19.5. Il est l'un des auteurs ayant collaboré au cahier 85 (1994) de la revue allemande Musik-Konzepte consacrée à ce musicien.

Voya Toncitch s'est également livré à la composition, principalement pour piano, dont une partie seulement a été publiée en Allemagne par l'éditeur Musikverlag Hans Wewerka (MHW)/Edition Modern à Münich (installé de nos jours en Suisse, à Horgen) : Anagramme pour clavier (1965, MHW 1971), Diagramme pour clavier (1966, MHW 1971), Trois pièces pour piano (1968, MHW, 1971), Pièce alphabétique et pièce numérique pour piano (1969, MHW), Concerto pour triangle et orchestre ou quartet à cordes et quintet à vent (1969, MHW, 1971), Dublin 1969 colour pièce pour onze joueurs (MHW), Colours pour cloche, celesta, contrebasse et xylophone (MHW, 1971), Contours (1969, MHW), Angelus pour piano et deux bandes magnétiques vierges (1983, MHW, 1984), Variations sur quatre notes, hommage à Anton Webern, pour piano (1984, MHW, 1984), Litanie sans paroles, pour chœur mixte (MHW, 1984). D'autres œuvres non éditées peuvent néanmoins être écoutées sur le site Internet Classical connect.com (www.classicalconnect.com/Voya_Toncitch/3914), entre autres Schéhérasade, Evangile selon Saint Humbert, Colloquy, Don Quichotte en 2001, Arsons in Tibet in 2008. On lui doit encore, non édité (manuscrit conservé à la New York Public Library System), une série de morceaux composés à Paris, rue Frédéric-Lemaître, durant l'été et en novembre 1978, rassemblés sous le titre : Enluminures (1978), parmi lesquels : n° 1 (sérielle, pour piano ou orgue), n° 2 (pour un instrumentiste ou un chanteur, avec cette note du compositeur : "Essayer de traduire en langage sonore l'impact opéré par la partition si toutefois impact il y a."), n° 3 (pour un instrumentiste ou un chanteur, avec cette note : "Suggestion 1 et Suggestion 2 contiennent les mêmes éléments tonaux. Essayez de les traduire en langage sonore si toutefois elles vous suggèrent quelque chose), n° 4 (pour un instrumentiste ou un chanteur, avec la même note du n° 3 "), n° 6 (pour violon seul, avec la même note du n° 2), n° 13 (heptaphone, pour piano ou orgue ou clavecin ou tout autre instrument à clavier, avec la même note du n° 3, n° 14 (pentaphone, pour piano, avec la même note du n°3), n° 15 (pour un ou deux solistes et orchestre, avec cette note : "Suggestion 1 et 2, ainsi que la partie orchestrale contiennent les mêmes éléments tonaux. Essayez de les exprimer en langage sonore si toutefois ils vous suggèrent quelque chose." Non édités également ces autres œuvres pour piano : 15 Tonalités ésotériques, 7 Oiseaux chimériques (2008), Musique pour Gita de la Fuente (2008) et 6 Mystical visions (2009).

Se livrant aussi à l'art pictural, comme critique et comme peintre, parmi ses tableaux nous nous devons de citer sa "Partition pour tout instrument" avec pour commentaire "Suggestion d'interprétation : essayez de voir les sons et d'entendre les couleurs" et son "Etude en rouge mineur", médaille au Salon de Nantes, publiée aux Etats-Unis et exposée en janvier 2010 à Dakar.

Jean-François Grancher, célibataire et sans enfant, a légué par testament tous ses biens, dont sa maison maltaise, à une association caritative locale, l'Hospice Malta de Balzan (Malte).

Denis Havard de la Montagne *

* Nous remercions vivement Mme Madeleine Grancher, nièce du musicien, pour nous avoir ouvert ses archives familiales.

Jean-François Grancher, Etude en rouge mineur
DR.
 

Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

tumblr hit counter