L'œuvre du chanoine Alexandre LESBORDES

(1912 - 1969)


 

Alexandre Lesbordes
Le chanoine Lesbordes
(photo X..., coll. Musique sacrée) DR.

 

 

Ancien étudiant de l'Institut pontifical de musique sacrée de Rome, le chanoine Lesbordes était maître de chapelle des basiliques de Lourdes, successeur du chanoine Noël Darros (1876-1954), et on lui doit un certain nombre de compositions liturgiques ainsi que des harmonisations, un recueil de chants en langue basque et plusieurs enregistrements. C'est lui qui fut la cheville ouvrière de la construction du grand orgue de la basilique Saint-Pie X de Lourdes, instrument de la manufacture Organeria Espagnola en cours d'achèvement au moment de son décès.

Il dirigeait également la chorale Caecilia de Lourdes dont l'histoire est rapportée ici :

 

     « D'abord un chœur féminin d'un côté et un chœur masculin de l'autre, la chorale Cœcilia est, par la suite, devenue mixte, tout en continuant de prouver sa qualité. Cette année, elle fête ses 100 ans, lors d'un concert ce week-end.

     En 1917, Marie-Louise Cazaumoulou, assistée de Mmes Arribes et Capdevielle, fonde la Cœcilia, société strictement féminine qui assure les services de la paroisse et du Sanctuaire. Elle organise aussi des soirées artistiques très appréciées des Lourdais. En 1919, l'abbé Barrère et Jean Sajous, professeur à l'école Saint-Joseph et organiste de la paroisse, créent une chorale paroissiale masculine. Vers 1929, sous l'impulsion du chanoine Darros, maître de chapelle du Sanctuaire, élève de César Franck, les deux chorales fusionnent. La nouvelle chorale mixte Cœcilia se joindra alors à la maîtrise du Sanctuaire, fondée en 1884. En 1929, des jeunes chanteurs de la jeunesse catholique de l'abbé Beauxis rejoignent la chorale.

     En 1958, année du centenaire des Apparitions, le chanoine Lesbordes succède au chanoine Darros et organise les cérémonies avec plus de 100 participants, membres de la chorale Cœcilia, la chorale des Bernadettes et l'orchestre de Tarbes.

     Après le Concile Vatican II, la réforme liturgique incitant à faire chanter les fidèles provoque le déclin des chorales. L'archiprêtre Bordes, impressionné par la qualité vocale des chœurs Cœcilia, maintient leur activité. »

(La Dépêche, 28 septembre 2017)

 

Voici à présent une courte notice nécrologique du chanoine Lesbordes :

    

« IN MEMORIAM - Les milieux religieux et artistiques de notre région ont ressenti avec une extrême tristesse la mort du chanoine Alexandre Lesbordes, docteur en musique sacrée, ancien élève de Rome, maître de chapelle des sanctuaires de Lourdes, décédé subitement le 1er mars, à l'âge de 57 ans. Il était en fonction depuis 1954 à Lourdes où il assurait la direction du « Journal de la Grotte ».

     Le chanoine Lesbordes était membre de la Commission nationale de musique sacrée. En 1958, Il avait écrit la musique de la messe du centenaire des apparitions, célébrée par le cardinal Roncalli, qui devait devenir Jean XXIII. Il avait également composé la musique de la messe de l'Apparition. Ses obsèques ont été célébrées, le 3 mars, en la basilique du Rosaire, et sa dépouille mortelle inhumée, le lendemain, au cimetière de Baigts-de-Béarn (Basses-Pyrénées), son village natal. »

(Pyrénées, organe officiel du Musée pyrénéen du château-fort de Lourdes, n° 78, Lourdes, avril 1969, p. 163)

Lettre autographe du chanoine Lesbordes adressée le 31 décembre 1968 à Gaston Roussel, quelques mois avant sa disparition.
(in Musique sacrée, 1969) DR.

 

C'est l'abbé Paul Décha qui succéda au chanoine Lesbordes en tant que maître de chapelle à Lourdes.

 

Quelques œuvres du chanoine Lesbordes :

 

Chants liturgiques :

 

- Assumpta est Maria

- Ave Maria de Lourdes (harmonisation), DEV71/V125, Lethielleux

- Benedictus de Lourdes

- Chant des béatitudes, X748/Y15, Lethielleux

- Chantez au Seigneur un cantique nouveau, Y82/I82, Lethielleux

- En toi, Marie, V20-88, Lethielleux

- Je vis la cité sainte, KX133/K133, Lethielleux

- Je vous salue, Marie

- Jésus, ô pain vivant, DEV175/D27-33, Lethielleux

- Messe à saint Thomas d'Aquin

- Missa festiva (pour choeur et orchestre)

- Messe du Centenaire de Notre-Dame de Lourdes, 1958

- Mon âme bénis le Seigneur

- O nuit bénie

- Tu es la gloire de Jérusalem

 

Autres pièces vocales :

 

- Tantum ergo, Strasbourg, F.-X. Le Roux, 1954

- Sacris solemniis, Strasbourg, F.-X. Le Roux, 1954

- Hymne à la Sainte-Croix, Strasbourg, F.-X. Le Roux, 1953

 

Ne pas oublier également de nombreux refrains de psaumes écrits en collaboration avec le père Lucien Deiss et parus chez ADF Musique ou pour les Psaumes de la Bible de Jérusalem (DDB).

 

Disques enregistrés par le chanoine Lesbordes :

 

- Messe du centenaire de Notre-Dame-de-Lourdes, 1958

- Le Béarn chante, 1957

- Chants de la Bigorre, sd.

- Chants basques, 1960

- O Sacrum Convivium, 1961

 

Olivier Geoffroy

(novembre 2019)



 

M. le chanoine Alexandre Lesbordes

 

par Gaston Roussel (1969)

 

 

Depuis quinze ans, je m'y étais habitué : les premiers jours de juillet marquaient pour moi le temps du pèlerinage de mon diocèse à Lourdes. Après l'arrivée, dans la brume pyrénéenne du petit matin, après le premier salut à Notre-Dame, je me livrais aux joies de l'amitié. Cela consistait à surprendre Alexandre Lesbordes, pour le plaisir de le voir ouvrir sa fenêtre, qui donnait sur la « pénitencerie », et de l'entendre lancer le « Caro mio ! " qui faisait partie de mon vocabulaire d'accueil- Quelquefois, c'était lui qui m'attendait sur l'esplanade : il s'avançait de sa démarche à 1a fois souple et robuste, le visage orné d'un sourire inimitable, les deux bras tendus dans un geste d'amour fraternel. Et la voix faisait entendre le o Caro mio " familier, avec l'accent italo-béarnais et cet « r » solidement roulé dont il était prodigue.

 

En quelques années, le Chanoine Lesbordes était devenu inséparable des souvenirs que l'on emportait du Sanctuaire marial. On lui aurait acheté la santé. De haute taille, solidement bâti, sportif en diable et volontiers casse-cou, ce grand garçon possédait un cœur d'une rare sensibilité, une intelligence peu commune et une puissance de travail qui sortait nettement de la moyenne. Il était en outre doté d'un bel équilibre qu'il devait assurément à ses origines béarnaises, mais aussi au contrôle qu'il avait su imposer à un tempérament où le dynamisme avait tendance à donner le " la ". Le visage était beau, mais viril ; les traits réguliers ; l'oeil bleu et vif ; le cheveu blond... détail assez rare chez un méridional. Au total, il était de ceux que l'on remarque sans qu'ils aient besoin d'attirer l'attention sur eux. On rêvait de le mieux connaître, car on devinait dès l'abord, qu'il avait quelque chose à donner et que son commerce serait enrichissant. Celui qui gagnait son amitié était sûr de ne connaître aucune déception : à ce seul point de vue, c'était un être exceptionnel. La grâce du Seigneur fit le reste.

 

Il était né à Baigts-de-Béarn, d'une famille chrétienne et rurale où la piété et le sens du devoir étaient à l'honneur. Tout jeune encore, il fut remarqué pour ses dispositions intellectuelles... et musicales. Il me racontait souvent que ses compatriotes chantaient de vieilles mélodies, avec des voix formidables ". Je le crois volontiers. Ces souvenirs lui dictèrent, il y a quatre ans à peine, l'adaptation du « Sacris solemniis », à l'un de ces airs, qu'il harmonisa en lui conservant cette couleur de terroir dont son œuvre est imprégnée comme le fut sa personne, On évoque une procession d'allure grave, accompagnée par ce chant dont le recueillement le dispute à la joie de la Fête-Dieu. Souvent, avec mes choristes, je l'interprète comme une berceuse un peu nostalgique, égrenée note à note et dont on voudrait retarder la cadence terminale.

 

Alexandre Lesbordes entendit l'appel de Dieu dès l'heure de sa communion solennelle. Je souligne le fait qui, en ce temps-là, paraissait normal alors que de nos jours, il donne matière à controverse. Mon Dieu, libérez-nous des psychanalystes qui dissèquent les âmes sans tenir compte de la grâce du Seigneur !

 

Le jeune homme confirma les espoirs que laissait entrevoir l'enfant. Fort heureusement, ses dispositions pour l'art musical ne furent pas contrariées et ses éducateurs, avec une bienveillance inconnue dans les autres séminaires de France, l'envoyèrent à Rome (après son service militaire) afin d'y conquérir à l'Institut Pontifical de Musique Sacrée, un doctorat qu'il obtint avec brio. Il aima la vieille Cité pontificale avec une intensité et une fidélité qui ne fléchirent jamais. Il fut « marqué » dans son étude de la composition musicale, par le prestigieux Casimiri, tandis que Vignanelli veillait sur l'épanouissement de son métier d'organiste. Il s'imprégna de la noble et vénérable tradition des chapelles romaines : et ceci me paraît capital. Vivre dans les sanctuaires où Palestrina, Vittoria, Bernabei, Allegri et cent autres, mûrirent leurs chefs-d’œuvre et conduisirent leurs célèbres " Chapelles "... quelle grâce de choix pour un musicien catholique !

 

Prêtre en 1936, le jeune abbé termina, en 1938, les études que nous venons d'évoquer. Il fut immédiatement nommé (en octobre) directeur au Grand Séminaire de Bayonne : bien sûr, on 1ui confia la charge d'enseigner la musique religieuse, mais on y ajouta celle de la liturgie et celle de la prédication dans les trois langues : française, basque et béarnaise (si proche de l'occitane). Pour une fois, ces disciplines, habituellement tenues pour superfétatoires dans les séminaires de ce temps, n'étaient pas confiées à un homme-de-paille ou un bouche-trou. Hélas ! les premiers feux d'un enthousiasme prometteur furent brutalement éteints par 1e conflit généralisé de 1939. Alex. Lesbordes était sous-lieutenant de réserve. Il possédait évidemment les qualités physiques et morales du chef. Il n'eut guère à les utiliser sur le terrain, car il fut « fait-aux-pattes » en juin 1940, en des conditions dont le souvenir - dans l'intimité lui arrachait de véritables rugissements de colère. Sans doute, ses cinq années de captivité contribuèrent à le marquer physiquement de telle sorte que sa dernière maladie l'éprouva plus qu'on ne le pensait au point de provoquer l'issue fatale. Mais en 40, l'homme était robuste et avait de la vitalité à revendre. Il me racontait l'an dernier avec humour : " On se faisait de formidables parties de cartes, à la suite desquelles on se flanquait d'énormes " trempes " pour se faire " passer les humeurs.

 

Avec un pareil numéro, les sorties de mêlée ne devaient pas être de tout repos pour ses adversaires !

 

Mais ce détail ne nous fait pas oublier le Prêtre et l'artiste : tous les témoignages autorisés que nous connaissons sont unanimes. Notre ami était rayonnant et son rayonnement était tonique. A son appel et sous son impulsion, son oflag vit naître une chorale et un ensemble instrumental qui réussit à mettre sur pied non seulement des œuvres de son jeune chef, mais de grands Oratorios, tels que le Messie de G.-F. Haendel. Alex vécut à ce moment des heures exaltantes qui l'aidèrent à supporter avec moins d'impatience, les rigueurs de l'exil.

 

A son retour, il retrouva l'atmosphère du Grand Séminaire qu'il aimait tant. C'était, à mon avis, la belle époque où l'enthousiasme et l'espérance n'avaient pas encore reçu le coup d'extincteur de la contestation à jet continu. L'abbé Lesbordes réussit à conquérir la triple et durable sympathie des clergés béarnais, pyrénéen et basque. Son enseignement était clair, solide, vivant. Inspecteur régional de la Musique religieuse, il fut des tout premiers à organiser des réunions chorales massives qui me conduisirent, dès 1949, à entreprendre le même travail dans le diocèse de Versailles.

 

C'est à ce moment que je fis sa connaissance : déjà, la Musique religieuse était l'objet de menaces que les usages de ce temps affectaient de ne pas prendre au sérieux. Les congrès que j'organisai à Versailles au cours des années 1950-1953 trouvèrent en lui un animateur fidèle, conscient de la faiblesse de notre organisation et de notre technique. Nous étions d'accord sur l'essentiel ; créer un organisme basé sur un centre diocésain : la maîtrise de cathédrale telle que la recommandait saint Pie X ; établir, simultanément, un plan de formation des cadres et un programme d'enseignement pour la formation sérieuse des séminaristes petits et grands. Le second point trouvait, en l'abbé Lesbordes, un défenseur qui prêchait d'exemple.

 

Je n'ai pas à rappeler ici comment ces projets furent torpillés par l'ambition de quelques-uns, la malveillance de quelques autres et l'indifférence du plus grand nombre. En 1955, on me fit savoir officiellement qu'une Association nationale, n'était pas mûre, en raison des circonstances : je n'ai jamais su lesquelles !

 

Il fallait attendre : on connaît la suite et la chute verticale du chant choral religieux en France à partir de 1958.

 

En 1954, le Chanoine Darros, maître de chapelle et organiste des sanctuaires de Lourdes était rappelé à Dieu pendant son sommeil : il avait 78 ans. Prêtre exemplaire, musicien cultivé et compétent, il avait chanté Notre-Dame pendant cinquante ans, au pupitre comme au clavier.

 

D'un abord assez rude, il avait un coeur d'or : en 1933, au printemps de mes 19 ans, il me confia pour la première fois son 43 jeux du Rosaire. Pour un jeune organiste, quel émerveillement ! J'en marquai ma reconnaissance à ce grand aîné et, sauf pendant les années de guerre, je retrouvai fidèlement, chaque année, l'instrument et... son Titulaire.

 

Ce deuil hélas trop prévisible, nous laissait dans la peine et l'inquiétude. En juillet 1954, le poste vacant n'était pas pour et un ecclésiastique autoritaire et farfelu (et inconnu, par-dessus le marché !), prétendant représenter la Hiérarchie voulut nous interdire toute polyphonie, à commencer par les harmonisations de N. Darros ! Il ouvrait l'ère de la liberté à sens unique.

 

Heureusement, Mgr Théas connaissait Alex Lesbordes depuis le temps de son grand séminaire à Bayonne. Il obtint que notre ami fût « prêté » à Lourdes pour y prendre la direction du chant dans les sanctuaires. C'était exactement le choix qui s'imposait : le Prêtre vivait intensément son sacerdoce ; l'artiste avait trouvé sa personnalité ; l'homme avait la culture qu'il fallait et la carrure d'un chef.

 

J'ai dit tout à l'heure que le Chanoine Lesbordes avait très rapidement marqué de son empreinte personnelle, une organisation unique en son genre. Dans un pèlerinage, le chant tient un rôle de premier plan et les Prêtres le sentent si bien que plusieurs d'entre eux prétendent alors le diriger sans autre préparation que celle de la science infuse. Il fallait canaliser tout cela d'autant plus rapidement que la « sonorisation " qui avait réalisé de grands progrès diffusait les beaux cantiques et amplifiait les airs de mirliton. Sans intervenir dans les organisations diocésaines, M. Lesbordes mit au point des cérémonies interdiocésaines de grande et souvent de très grande qualité. Nous étions plusieurs à l'y aider, entre juin et septembre, avec enthousiasme. La construction de la basilique Saint-Pie X lui permit de régler l'affaire en détail et quand il n'avait pas de chorale constituée, il faisait appel à des volontaires et accumulait les réussites. On devine la fatigue nerveuse qu'il s'imposait tant pour les répétitions que pour l'exécution elle-même : je suis persuadé, pour ma part que, sans qu'il y paraisse, il s'est usé à ce travail.

 

Mais quel succès spirituel et artistique pour qui veut en faire objectivement le bilan ! Notre ami avait conquis l'audience des Français ; il savait dire aux bouillants Italiens le « grazie tante ! » de la reconnaissance ou le « Basta ! » du refus sans appel. Il parlait aux Catalans. Son flegme en imposait aux sujets de sa gracieuse Majesté britannique... et son autorité, aux Germaniques (pieuse vengeance !). Et grâce à lui, la crise du chant sacré serait évitée au grand Centre Marial.

 

Car le Chanoine Lesbordes, pressentant depuis longtemps le danger, avait pris la plume comme il était à peu près seul à pouvoir le faire : d'abord à cause de sa valeur technique personnelle ; ensuite à cause des expériences qu'il pouvait faire sur place et qui lui permettaient un rodage dont nos scribouillards de mini-cantiques auraient dû s'inspirer.

 

Assurément, le compositeur fut freiné dans les développements dont il rêvait. Mais il réussit à écrire pour le chœur et l'assemblée des œuvres vraiment populaires et de qualité : chaque année, il nous en proposait de nouvelles, et fort bien venues. Sa Messe " J'ai vu la cité sainte » est d'une belle envolée et contient des récitatifs dont son ami " Pépé, soulignait le sobre lyrisme de sa magnifique voix de baryton. Parlerai-je de ses « béatitudes » qu'il composa en souvenir de sa captivité, et que l'on chante aujourd'hui un peu partout en France ?

 

            Si je dois marquer une préférence, je l'accorderai à " l'Ave Maria ». Notre ami a su l'habiller d'une harmonisation personnelle, fraîche, rutilante, mais qui sent bon le folklore pyrénéen. Quand elle sonna pour la première fois, un soir de 1963, sur l'esplanade du Rosaire, un vicaire général de X me dit : « C'est trop beau : les gens ne chantent plus !... " La cause était entendue. Un chef-d’œuvre était né ; j'écris bien : un chef-d’œuvre. Sa longueur relative importe peu. C'est un des plus beaux hommages sonores qu'un cœur de Prêtre musicien ait su créer pour Notre-Dame. Il porte en lui tout le lyrisme, toute la joie et toute la nostalgie de Lourdes. Et le pianissimo de son dernier refrain s'accorde parfaitement avec le recueillement vespéral de Massabielle et le calme pyrénéen d'un soir d'été. Dieu veuille que longtemps encore, il réchauffe notre piété mariale, même si les souvenirs qu'il réveille nous portent à pleurer.

 

Comme la plupart des musiciens religieux de notre génération, le Chanoine Lesbordes n'a pu donner la mesure de son talent. La conjoncture l'en empêchait : je le sais et je l'écris parce qu'il me l'a dit. Quel dommage ! L'an dernier, au cours du pèlerinage qui devait marquer notre ultime rencontre ici-bas, il nous avait entendu chanter, au Rosaire, l'émouvant « Sacris solemniis " dont j'ai parlé plus haut. Il nous remercia à sa manière en improvisant, à l'orgue, une éblouissante fantaisie sur « l'Ave maris stella " grégorien. Nous étions subjugués : exposé thématique en forme grave, variations rythmiques traitées en crescendo et couronnées par un feu d'artifice où le thème, chanté en valeurs longues à la pédale, revenait en valeurs diminuées aux « manuels » : un coup de maître vous dis-je et qui marquait bien que l'auteur n'en était pas à son coup d'essai. Après, il m'avait dit : « Tu verras, l'an prochain à Saint-Pie X (il espérait y faire placer un grand orgue neuf) nous recommencerons et je te donnerai un thème : tu me donneras la réplique ! »... Hélas ! Mais cette découverte de l'artiste libéré de toute servitude sectaire, avive encore mes regrets de l'avoir perdu. Sans doute l'épreuve a-t-elle été permise par Dieu : c'est le secret de Son Amour. Mais comme cela est dur pour ceux qui restent !

 

J'ai souligné, en deux ou trois occasions, combien le terroir avait marqué notre Ami, pour le mieux inspirer. Je voudrais y revenir, car Alex Lesbordes, très attaché à notre commune Patrie, nourrissait pour sa Province d'origine un amour de prédilection. Ce sentiment revêtait chez lui une force exceptionnelle et il s'exprimait sur le Béarn avec une faconde, une chaleur, un lyrisme communicatifs, Il croyait aux traditions comme aux vertus ancestrales et vibrait à l'évocation d'un folklore particulièrement riche, dont sa culture générale était imprégnée. Il aimait les races sœurs de la sienne : celles des Pyrénées et du pays basque, dont les monts dominent les plaines dont elles paraissent avoir surgi, Il en connaissait la langue et en possédait supérieurement l'histoire. Ces précisions me paraissent importantes car elles contiennent, à l'évidence, les raisons qui motivèrent en grande partie l'heureuse influence qu'il exerça à Lourdes. La grâce de Dieu et les faveurs mariales firent le reste et longtemps encore, prolongeront son action bénéfique.

 

Chaque année... depuis 1955, le Chanoine Lesbordes était, au moment de notre pèlerinage diocésain, mon invité à l'hôtel or je « descendais » avec mes choristes. Ce jour-là le repas était festif, et le patron, M. Burgy, mettait les petits plats dans les grands. C'était fête pour mes chanteurs, très vite séduits par ce grand artiste simple et souriant ; et malgré des conversations animées auxquelles participait... activement notre cher " Parolier " mais néanmoins Poète, le Chanoine M. Le Bas, le rire était roi.

 

Après le repas, je l'accompagnais seul, dans sa voiture pour une brève randonnée de détente qui, par des routes étroites qu'il connaissait par cœur et parcourait très vite, nous conduisait aux abords du Tourmalet. Ce fut encore le cas l'an dernier, avec le même scénario. Face aux sommets qui lui étaient familiers (Vignemale, Mont Perdu, Massif de la Maladetta) il garda tout d'abord le silence qui est de rigueur en face de ce paysage étonnant. Après quoi il tint des propos sonores et indignés sur la médiocrité de musiques « qui salissent le nom qu'elles portent ». C'était l'heure du défoulement et je me gardai bien, cette fois encore, de l'écourter, car pour moi c'était l'heure d'une vérité dont j'appréciais hautement, chez notre Ami, la truculente et virulente expression verbale,

 

Le calme revenu, comme il était d'usage après de tels éclats (« C'était l'heure tranquille où les lions vont boire ! ») Alex Lesbordes retrouva son sourire et me désignant sur le flanc du Tourmalet une route sinueuse, étroite, dominant une vallée fort profonde et jadis frontalière, il me dit : « Tu te rends compte : en 1950 avec des amis, j'ai roulé sur cet « à-pic » à motocyclette et à plein gaz ! C'est ce qui s'appelle faire le c... ! » (Les gens du Nord doivent savoir que dans le Midi ce « C », ne désigne pas un mot de trois lettres, mais résume un autre terme qui, au singulier, en comporte huit). Après quoi, comme d'habitude, nous regagnâmes les sanctuaires pour y chanter ensemble, pour la dernière fois, la Sainte Eucharistie et Notre-Dame.

 

Le Chanoine Alexandre Lesbordes a été rappelé à Dieu dans la nuit du 1er mars, pendant son sommeil. Une congestion pulmonaire s'était déclarée au cours du mois d'octobre 1968, dont la gravité ne lui avait pas échappé, mais dont il pensait être bien remis ainsi qu'il me l'écrivait dans son ultime lettre que je tiens à publier à la fin de cette évocation. Il mourut dans les mêmes conditions que son prédécesseur le Chanoine Darros. On sait que ses funérailles furent dignes du rayonnement qu'il avait exercé et du fervent attachement qu'on lui portait. Il repose aujourd'hui à Baigts-de-Béarn, dans la telle de ses ancêtres et au chevet de l'église de son baptême.

 

Il me faut conclure : je le fais à regret comme si j'étais contraint de quitter une seconde fois un être particulièrement cher. Je me permets d'emprunter à Mgr Théas un passage fort émouvant du discours qu'il prononça devant le cercueil de M. Darros : elle s'applique à la lettre à notre défunt : « Il est mort comme il a vécu : enchaîné à Marie. Pour introduire son serviteur au tribunal du Père des miséricordes, la Vierge seule s'est trouvée à son chevet avec son divin Fils. Elle a voulu suffire à tout. Bénie soit l'Immaculée Conception ».

 

O Crux Ave !

G.R.

in la revue Musique sacrée – L’Organiste

n° 115 ( mai 1969)

avec l’aimable autorisation de son actuel directeur, Benoît Schwinden

contact@musique-jeannedarc.fr

 



Résultats des examens en 1938 du Séminaire pontifical français à Rome
(La Croix, 27 juillet 1938) DR.
 

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