Alfred LOEWENGUTH
1911 – 1983

Le Quatuor Loewenguth, dans les années 1950
Le Quatuor Loewenguth dans les années 1950. De gauche à droite : A. Loewenguth, M. Fuéri, P. Basseux, R. Roche
( coll. BNF et Bibliothèque universitaire de Strasbourg/Gallica ) DR

Le « Quatuor Loewenguth » fut créé en 1929 par Alfred Loewenguth1, alors âgé de 18 ans. Depuis l'ensemble initial (avec Maurice Fuéri, second violon, Jack W. George, alto, et Jacques Neilz, violoncelle) jusqu'au début des années 1980, plusieurs partenaires ont changé (dont le violoncelliste Roger Loewenguth qui a rejoint le groupe de son frère en 1959), mais la formation a su conserver une identité dont le cachet singulier, à l'évidence, doit beaucoup à son inamovible premier violon.2

A peine sorti du Conservatoire, Alfred Loewenguth répondait à l'appel d'une vocation de quartettiste dont il n'ignorait rien de ses redoutables exigences. En effet, son maître au Conservatoire de Paris fut André Tourret, le second violon du fameux Quatuor Capet qui avait dominé de très haut la scène de la musique de chambre au début du XXème siècle. Ainsi, l'exemple des grands aînés, dans un répertoire quittant rarement les sommets, fut l'environnement naturel d'un jeune homme rendu, de ce fait, parfaitement conscient des enjeux de sa future mission.

Les quatuors français d'avant-guerre, notamment les Krettly et les Calvet, assurent le lien entre une tradition vénérable, celle des Capet, dont les racines remontent à Baillot, Chevillard, Armingaud et à quelques autres défricheurs d'un prodigieux gisement de pure musique, et l'après-guerre qui sera l'heure de Loewenguth. On s'accorde généralement à penser que le point culminant de leur carrière se situe dans les années 1950, et plusieurs enregistrements mémorables, dont un disque Debussy-Ravel à la Deutsche Grammophon (couronné par un Grand Prix du disque) attestent une arrivée à pleine maturité. Pour poursuivre le survol rapide, rappelons que les Parrenin feront leur entrée en lice à cette époque. Ce sera le moment de l'Ecole de Vienne, de Bartok, puis de la modernité des années 1960 portée par le sillage du « Domaine Musical ». Dans l'ordre des créations, les Loewenguth, eux, resteront fidèles à la génération précédente, celle des Roussel, Ibert et autres Milhaud.

En vérité, ils étaient justement célèbres pour leurs interprétations des grands classiques, Beethoven bien sûr, mais surtout Haydn et Mozart qui, certainement, comptèrent parmi leurs compositeurs de prédilection. Ils étaient de la race des grands mozartiens français ; une race non pas méconnue, mais peut-être insuffisamment honorée dans les mémoires d'aujourd'hui. Une grâce et une verve contagieuses les portaient vers le classicisme viennois, un univers qu'Alfred Loewenguth, notamment, avait fait sien dès sa jeunesse, au sein duquel son esprit alerte nourrissait, avec un naturel confondant, aussi bien le patrimoine des sonates et des concertos que celui des quatuors. Son activité intense de quartettiste, en effet, ne saurait occulter cinquante ans de duo avec la pianiste Françoise Doreau (où les sonates de Mozart se taillaient la part du lion) et des apparitions régulières en tant que soliste.

Il est une autre passion dévorante qu'il nous faut évoquer, qu'on peut considérer comme le second volet de la vie et de la carrière d'Alfred Loewenguth. Il s'agit, bien sûr, de la création, en 1959, des célébrissimes orchestres d'enfants qui portent son nom, qui ont marqué plusieurs générations de musiciens en herbe et dont la flamme ne faiblit pas, encore de nos jours, quelques trente années après la disparition de leur fondateur. On ne compte plus les musiciens actuels, dont certains tiennent le devant de la scène, qui doivent leur entrée dans les métiers de la musique au formidable creuset que représenta cette formation initiale et initiatique. Il faut avoir vu Alfred Loewenguth se dépenser avec une énergie hors du commun au service de ces ensembles, depuis les tout jeunes âges jusqu'aux « cadets », pour comprendre qu'il y avait là comme un miracle et un mystère ; un rapport aux enfants, et au pouvoir de la musique sur les enfants, qui tenait de la vocation au sens religieux, et qui, peut-être – qui peut le dire ? - révélait une blessure secrète... Le cinéaste Benoît Jacquot a fort bien rendu compte d'un phénomène qui, par bien des aspects, revêtait un caractère unique, tout au moins dans l'histoire musicale de notre pays3. Sans doute convient-il aussi de remonter à la source originelle et familiale qui n'est autre que la manière dont la musique, en terre d'Alsace, irrigue tous les sillons de l'existence ; une tradition sans équivalent dans les autres régions de France.

Il est certain que l'engagement dans cette voie a ralenti l'activité du Quatuor, et il n'a pas manqué d'esprits chagrins pour dénoncer ce qu'ils considéraient comme une coupable dispersion. Alfred n'en avait cure. Sa mission de formateur d' « amateurs de musique » était à ses yeux aussi importante, sinon plus, que celle d'interprète ; et le bonheur, plus que l'abnégation, était au rendez-vous de ce nouvel apostolat. Par ailleurs, il ne cachait pas son aversion pour toutes les formes de snobisme, où même de supériorité de classe, qui contaminent trop souvent le public des grands concerts, comme une sorte d'accompagnement obligé de la musique savante. Que ce soit dans une soirée de quatuor à la salle Gaveau ou dans un théâtre des Champs-Elysées en ébullition, rempli de centaines d'enfants et de parents, nous pouvons témoigner du fait qu'un même esprit de « Haus Musik » régnait dans les lieux, qui devait tout au principal maître de cérémonie.

On retrouvait les mêmes qualités dans sa formation d'enseignant, à la Schola Cantorum de Paris ou à la Hochschule de Stuttgart ; des leçons de musique de chambre qu'il aurait fallu filmer ou enregistrer, dans lesquelles il donnait libre cours à sa causticité enjouée et où la religion de la musique était célébrée sans surenchère des rites, dans une atmosphère faite de convivialité et de ferveur. Une science profonde des différents langages de la musique laissait souvent la place à un humour dévastateur, parodique, souvent corrosif, pour la plus grande joie des participants, mais aussi du public nombreux qui se pressait aux portes de la classe.

En tant qu'ancien élève de musique de chambre à la Schola, et aussi comme ancien membre des orchestres Loewenguth, il m'importe de témoigner de la richesse de l'enseignement reçu et de l'empreinte qu'elle a laissée, qui déborde largement le cadre des souvenirs d'enfance. Dieu sait, pourtant, si Alfred Loewenguth a compté parmi les enchanteurs de ma jeunesse ! Il officiait dans la salle d'orgue, la salle César Franck, un lieu hanté par les plus hautes figures de la musique française, qui nous rappelait au passage que les Loewenguth avaient été des interprètes incomparables du grandiose quatuor à cordes composé par le « Pater Seraphicus » près d'un siècle auparavant.

L'Orangerie de Sceaux est, à mes yeux, un autre lieu de mémoire. Alfred en avait fait un nouveau temple de la musique de chambre. Il m'avait donné l'occasion, comme à plusieurs apprentis virtuoses, d'y faire mes premières armes, une œuvre de soutien à la jeunesse que Jacqueline Loewenguth, une autre bonne fée d'une générosité sans limite, continue à développer aujourd'hui4.

Sur tous les lieux où il offrait sa présence, Alfred Loewenguth avait apposé sa marque, non par goût du pouvoir, mais par l'effet d'un militantisme inné au service d'une passion exclusive. On l'a beaucoup répété : « le style c'est l'homme », mais il est peu d'artistes qui justifient mieux une telle formule. C'est le mélange introuvable de profondeur et de légèreté que je retiens chez cet homme ennemi de toute lourdeur du corps ou de l'esprit, dont l'âme semblait s'être réfugiée depuis toujours dans la demeure du bon papa Haydn, père éternel de tous les enfants musiciens.

Alexis Galpérine
(janvier 2016)

1 Alfred Loewenguth, né le 15 juin 1911 à Paris, fils d'Ernest Loewenguth, ingénieur, chef de district au Chemin de fer de l'Etat, et de Marguerite Henry, fréquenta dans sa jeunesse le Conservatoire de Nantes, puis celui de Versailles avant de rejoindre le Conservatoire national supérieur de musique de Paris où il entre en 1927 dans la classe de violon de Guillaume Rémy, puis en 1929 dans celle de Tourret (1er Prix en 1930). Il est décédé le 11 novembre 1983. [NDLR]

2 Le pupitre de second violon, après Fuéri, fut successivement assuré par Jacques Gotkovski (1958-1968), Jean-Pierre Sabouret (1968-1976) et Philippe Langlois (1976-1983). A l'alto, après George, se sont succédés Roger Roche (1941-1974), Jean-Claude Dewaele (1974-1979) et Jacques Borsarello (1976-1983) et au violoncelle, Pierre Basseux prit la suite de Neilz en 1932 avant de céder la place à Roger Loewenguth (1959-1983).

3 « Enfance Musique », documentaire, 1978.

4 Fondé en 1969, le Festival de l'Orangerie de Sceaux (Hauts-de-Seine) a vu sa 46e édition se dérouler du 15 août au 20 septembre 2015. Depuis la disparition de son fondateur en 1983, sa belle-sœur Jacqueline Loewenguth en assure la direction avec Jean-François Heisser (directeur artistique). Pour en savoir davantage : http://www.festival-orangerie.fr [NDLR]

 


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