Armand PARENT
(Liège, 5 février 1863 – Paris, 19 janvier 1934)


Brillant représentant de la fameuse école liégeoise de violon, Armand Parent ne saurait rester dans les mémoires d'aujourd'hui comme simple auteur-arrangeur de morceaux pour enfants (réunis en plusieurs cahiers sous le titre Le Petit violoniste, éditions Delrieu). Aussi remarquable que soit cette jolie compilation, d'un goût irréprochable, elle ne doit pas occulter la dimension réelle du personnage qui fut aussi un compositeur et, par ailleurs, un homme cultivé, collectionneur à ses heures.

On n'a pas fini de méditer sur les lieux et les périodes où, soudain, à un moment précis de l’histoire, se cristallisent une tradition et un savoir-faire, appelés par la suite à sortir de leurs frontières et à étendre leur influence. C'est certainement le cas du foyer central de l'école belge de violon, concentré dans un périmètre restreint, autour des villes de Liège et de Verviers. On reste, en effet, confondu par le nombre de virtuoses de premier plan qui semblent s'être entendus pour naître dans la pointe Est de la Wallonie, un petit pays, disait Chausson, « qui a fourni des violonistes à l'Europe entière ». Sans remonter au début du XIXème siècle, sur les traces d'André Robberechts, Charles de Bériot ou Henri Vieuxtemps, héritiers directs ou indirects de Viotti, la liste de leurs émules dans la seconde partie du siècle suffit à donner le vertige. Ainsi Armand Parent eut pour condisciples à Liège, dans la classe de Désiré Heynberg – excusez du peu !– Emile Chaumont, Pierre-Martin Marsick, Ovide Musin et... Eugène Ysaÿe. Il étudia aussi avec Louis Massart avant de s'établir à Paris en tant que violon solo de l'Orchestre Colonne (1883-1889), puis comme professeur du cours supérieur de la Schola Cantorum. En 1892 il avait fondé le « Quatuor Parent », avec Emile Loiseau, Maurice Vieux et Louis Fournier, et on doit à ces musiciens, parmi beaucoup d'autres choses, la création du Quatuor à cordes de Chausson.

La Schola Cantorumn en 1917
Paris, Schola Cantorum, 26 février 1917, classe de violon supérieur d’Armand Parent. Assis, de g. à dr. : Armand Parent, Vincent d’Indy, Guy de Lioncourt. Debout, derrière d’Indy : Madeleine Bloy-Souberbielle. Parmi les élèves, debouts derrière le banc, figurent certainement Mlles Marie Boegner et Waser qui obtenaient cette année leur diplôme de violon supérieur.
( coll. Galpérine-Souberbielle ) DR

Dédicataire et créateur de la Sonate de Vincent d'Indy et du Trio avec piano de Jean Cras – pour ne citer que les œuvres les plus marquantes – il fut une des personnalités fortes de l'extraordinaire creuset d'activités pédagogique et musicologique que fut la Schola Cantorum au début du XXème siècle. C'est dans ce contexte que je livrerai ici un témoignage personnel en mentionnant le fait qu'il fut le maître de ma grand'mère, Madeleine Bloy-Souberbielle, violoniste et compositrice de mélodies de réelle valeur. Cette dernière n'avait pas manqué de me parler de lui, et plus généralement de la Schola, quand elle entreprit, dans les années 1960, de me donner mes premières leçons de violon. Peu après, elle me fit franchir le seuil de l'école, quelques cinquante ans après sa propre entrée dans les lieux. Ainsi j'avais été préparé en amont à ce pèlerinage aux sources de la généalogie musicale de ma famille. La Passion selon Saint-Jean, ou les Symphonies de Beethoven, dirigées par d'Indy, ou les Quatuors de Mozart donnés par les Parent, côtoyaient dans ses récits, les Sonates de Leclair ou de Haendel révélées par Eugène Borrel, autre professeur et grand défricheur du patrimoine baroque et préclassique. Les cours d'Armand Parent, solennels et quelque peu guindés – tel était le style des pédagogues de l'époque – se distinguaient de l'enseignement rival du Conservatoire (opposition classique entre les rives gauche et droite de la Seine!) par le dédain de la virtuosité frivole et par un contact régulier avec les plus hautes formes de la musique, en l’occurrence les Sonates et Partitas de Bach ou les grandes pages de Beethoven. Il est significatif à cet égard que Parent, pour fournir un matériau d'études quotidiennes, ait conçu un recueil de passages, couvrant nombre de problématiques techniques, exclusivement extraits des Quatuors de Beethoven.

J'ai fait allusion à l'homme cultivé, c'est à dire capable de sortir du ghetto musical, et je me dois d'évoquer un autre lien qui le rattache à l'histoire des miens. Ma grand'mère, fille cadette de Léon Bloy, avait été présentée à d'Indy et Parent par l'intermédiaire du grand pianiste Ricardo Viñes. Tous trois, admirateurs passionnés de l'écrivain, se firent un devoir de veiller au bon déroulement des études musicales de ses filles. Il est certain que la relation directe établie entre Bloy et Parent, entretenue facilement par les leçons de violon hebdomadaires, a constitué un jalon important dans la vie d'un musicien profond, naturellement porté vers des lectures de haute portée littéraire et spirituelle. C'est la raison pour laquelle j'ai voulu présenter, en annexe du présent article, des extraits du Journal de Léon Bloy qui témoignent de cette amitié et qui, sans nul doute, éclairent la vraie nature d'Armand Parent.

Alexis Galpérine
(août 2015)

Oeuvres d'Armand Parent :

* 2 Quatuors à cordes
* Quintette à cordes
* Sonate pour violon et piano - Audio lecteur Windows Media Armand Parent, 2e mouvement de la Sonate en fa pour piano et violon, dédicacée “à mes filles Andrée et Denise”, 1913 (Paris, Rouart, Lerolle & Cie) fichier audio par Max Méreaux (DR.)
* Variations sur le thème du 24ème Caprice de Paganini pour violon et piano

Ouvrages pédagogiques :

Gymnastique du violon
Vingt études de virtuosité
Etudes de violon
Exercices pour le violon d'après les 17 Quatuors de Beethoven



Extraits du Journal de Léon Bloy


in Au Seuil de l'Apocalypse

* 19 juin 1915 - « Lettre d'Armand Parent à Jeanne – Voulez-vous dire à Léon Bloy que son Mendiant ingrat est un livre admirable ? Si je vous dis qu'il m'a fait penser à la dernière manière de Beethoven, j'aurai, je crois, indiqué en quelle estime je le tiens. »

in La Porte des Humbles

* 1er janvier 1916 – Dédicace - Préparé pour Armand Parent, Cochons-sur-Marne. « Voici la troisième étape, la plus douloureuse peut-être. Il est bon que de tels livres soient écrits pour que les artistes jouisseurs et triomphants sachent ce que Dieu demande parfois à quelques uns. »

* 8 janvier 1916 – « Jeanne et Madeleine ayant été chez Parent reviennent très impressionnées. Cet homme qu'on pourrait croire froid flambe aussitôt qu'il s'agit de moi et de mes livres. Son admiration est une sorte de spectacle. Tous ceux de mes livres qu'il possède sont étalés sur une table aux yeux des visiteurs. Il me fait une propagande furieuse et combat violemment les contradicteurs. […] Parent, après beaucoup d'autres, dit sans cesse qu'après m'avoir lu, on ne peut plus rien lire. Quelle récompense pour moi qu'un tel suffrage ! »

* 16 février 1916 – Quelques dédicaces pour Parent.

- Le Sang du pauvre : « Voici, je crois, le plus ignoré de mes livres. Il ressemble à un enfant abandonné et m'a donné de cruels soucis. Raisons pour que je le préfère à plusieurs autres. »

- Exégèse des lieux communs, IIe série : « Dieu sait que la matière n'est pas épuisée. Les lieux communs nouveaux procurés par la guerre seule suffiraient pour un troisième volume. Mais ils sont si bêtes et si abjects ! »

- Le Salut par les Juifs : Le seul de mes livres, ai-je écrit, que j'oserais présenter à Dieu. Que pourrais-je dire de plus ? »

* 24 mars 1916 – Lettre d'Armand Parent à Jeanne Bloy (reproduite in La Porte des Humbles) :

« Chère Madame,

[…] J'espère que la santé de Léon Bloy est aussi solide que son Salut par les Juifs. Voilà encore une œuvre forte...

Je fais des gammes et des sons filés en vue de l'Audition en l'honneur de l'écrivain du Pèlerin de l'Absolu.

J'écrirai à Viñes.

Veuillez, chère madame, agréer mes respectueux souvenirs. »

* 17 juin 1916 – Dédicace (La Porte des Humbles) : « A Armand Parent / Ce septième et peut-être dernier volume de mon Journal. Que pourrais-je faire maintenant ? Après l'Apocalypse, il n'y a plus que le Paradis, si on veut y admettre le Mendiant ingrat. »

* 23 juillet 1916 – Lettre de Léon Bloy reproduite dans La Porte des Humbles, « Dimanche. A Armand Parent. « Mon cher Parent, Je vous prie d'excuser un vieux malade qui ne peut vous écrire que peu de lignes péniblement. Vos lettres me sont une récompense très précieuse, je vous assure, mais je ne sais si vous avez raison de me rapprocher de César Franck, ce qui paraît excessif. Vous m'en voyez d'autant plus confus que je suis beaucoup moins maltraité que lui. J'ai un grand nombre d'amis très sûrs, très éprouvés, qui ne passent pas pour des insensés. Il est vrai que j'ai donné des leçons, moi aussi, peu payées quoique fort cuisantes. Si j'attrape un peu de succès avant de mourir, ma sonnette ne chômera pas un instant. D'innombrables individus, rossés jadis ou naguère, et qui m'auraient joyeusement laissé crever de misère, se découvriront tout à coup des entrailles d'admirateurs et viendront m'offrir leurs suffrages. J'ai déjà vu, hier matin, un commencement de cet agréable cinéma. Ce sera le divertissement de ma vieillesse de dresser un chien féroce pour les accueillir. Très affectueusement vôtre. »



Note de la Rédaction

Armand Parent, avant de s'établir à Paris, fut durant une saison (1882) violon solo de l'Orchestre de Bilse à Berlin. En France, il dispensa également longtemps des cours de violon à la célèbre Ecole des Roches à Verneuil-sur-Avre en Normandie. Quant à la Schola Cantorum, il y professa durant plus de 30 ans, de 1900 jusqu'à sa mort arrivée en 1934 ; c'est Paul Oberdoerffer (1874-1941), 1er violon solo de l'orchestre de l'Opéra de Paris, qui lui succéda. Fils de Louis Parent, marchand d'armes à Liège, et de Florence Werson, marié en 1890 à Paris avec Gabrielle Bourges (1870-1953), il eut une fille prénommée Andrée (1891-1981). Celle-ci, qui enseignait le piano depuis 1923 à la Schola Cantorum, en souvenir de son père fonda en 1935 un « Prix Armand Parent », réservé aux violonistes lauréats du Conservatoire de musique de Liège. Le premier concours eut lieu en 1938.

A son mariage en 1890, on note la présence parmi les 4 témoins du chef d'orchestre Edouard Colonne et durant la cérémonie religieuse, célébrée le 15 janvier en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, « MM. Widor, Deslart, Rémy, etc. , se feront entendre et apporteront un précieux concours à leur jeune confrère, qui compte tant de sympathies dans le monde musical parisien. »


1903, jury du concours de ''Trio'' (prix Erard) du tournoi international Musica.
1903, jury du concours de ''Trio'' (prix Erard) du tournoi international Musica. Passez la souris sur la photo pour faire apparaître les noms. De gauche à droite : M. Blondel (visage coupé), directeur de la Maison Erard, L. Forest (violoniste), Diran Alexanian (violoncelliste), A. Durand (éditeur), Claude Debussy, Paul Taffanel (chef d’orchestre), Aimé Lachaume (pianiste), Moritz Moszkowski (compositeur), Pierre Lalo (critique musical au Temps), Paul Dukas, André Gedalge, E. Fromont (éditeur), Charles Malherbe (bibliothécaire de l’Opéra), Henry Gauthier-Villars (critique musical) et Armand Parent assis (violoniste). Palmarès : 1er prix, Mezio Agostini (Italien) - 2e prix, Vladimir Dyck (Russe) - 3e prix, Angelin Biancheri
( photo Musica, coll. DHM ) DR

Au moment de son décès arrivé en 1934, le journal Comœdia du 21 janvier publiait en première page cet article, sous la signature de « P. Le F. »  [Paul Le Flem]:

UN DECOUVREUR
ARMAND PARENT
l'illustre violoniste est mort

Armand Parent, le violoniste, le premier du fameux Quatuor Parent, est mort. C'est une grande figure, un artiste de haute lignée qui disparaît, laissant après lui d’illustres souvenirs. A une époque où Debussy, d'Indy, Ravel étaient fortement suspectés, Armand Parent n'hésitait pas à leur faire confiance et à inscrire leurs oeuvres à des programmes de musique de chambre fort hardis pour l'époque où elles étaient présentées.

Mais Parent avait la foi. Il croyait à l'avenir des musiciens qu'il défendait et au service desquels il mettait sa foi, son autorité de musicien et son admirable compréhension. Combien de musiciens ont été révélés par cet artiste, toujours en quête d’œuvres nouvelles en des temps où le modernisme était suspect et passait pour la manifestation d'une folie à laquelle les événements ont donné raison. Parent fut un prophète en son temps. Il crut en des musiciens dont l'avenir a ratifié le talent et les mérites. Mais il fut une époque où il fallait les imposer, et Armand Parent n'hésita pas a prôner ces musiciens, à les jouer, à croire en leurs mérites.

C'est lui qui organisa les concerts qui, chaque vendredi, se donnaient, au Salon d'Automne. C'est lui qui, quelle que fût l'opposition, n'hésita pas à prendre parti pour les compositeurs maudits de son époque. Cette œuvre il la continuait encore ces derniers temps. Et à cette diffusion des œuvres contestées, il joignait les dons de l'incomparable professeur qu'il fut la Schola Cantorum dont il était l'un des plus fermes soutiens et l'un des plus vaillants défenseurs.

et dans son édition du lendemain, Comœdia livrait ces lignes :

Les obsèques d'Armand Parent auront lieu ce matin

Les obsèques d'Armand parent, l'illustre violoniste dont nous annoncions hier la mort, auront lieu aujourd'hui à 11 heures, en l'église Sainte-Clotilde.

Armand Parent est né à Liège en 1963. Fondateur du fameux Quatuor qui portrait son nom, il donna depuis 1892, plus de quatorze cents séances de musique de chambre consacrée à la musique ancienne et à la moderne dont il fut l'un des ardents défenseurs.

Il fut violon solo des Concerts Colonne, membre du jury des Concours du Conservatoire et professeur du cours supérieure de violon à la Schola Cantorum depuis 1900.

Armand Parent a fait connaître et imposé, à ses risques et périls, les œuvres de Franck, d'Indy, Chausson, Debussy, Fauré, Pierné, Ravel, Ropartz, Lekeu, Roussel, Schmitt, de Bréville, Vreuls, Magnard, Saint-Saëns, Lalo, Brahms, Witkowski, Le Flem, Honegger, Milhaud, Cras, Rhené-Baton, Hugo Wolf, Richard Strauss, Jongen, Woollet, Migot, de Castillon, Bordes, etc.

Longue liste qui montre l'activité et l'éclectisme de cet excellent apôtre de la musique, qui était, par ailleurs, l'auteur de nombreux ouvrages pour le violon, qui font autorité.


 


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