UN MAÎTRE DE L’ORGUE MÉCONNU : BERNARD PICHÉ
(1908 – 1989)


Bernard Piché à l'orgue de la cathédrale de Trois-Rivières, Québec, où il fut titulaire de 1932 à 1945
À l'orgue de la cathédrale de Trois-Rivières, Québec, où il fut titulaire de 1932 à 1945
(collection privée) DR.

 

 

« Bernard Piché, le meilleur organiste que possède le Canada français à l’heure actuelle forme avec l’abbé Joseph Gers-Turcotte (maître de chapelle) et J.-Antonio Thompson (organiste, compositeur et pédagogue), un trio qui a exercé une influence considérable dans la formation du goût musical des Trifluviens. » C’est ce que disait Mozaille, critique musical à Radio-Monde le 19 juin 1943. Cette même année, Frédéric Pelletier, critique musical au Devoir écrivait pour sa part : « Les Trois-Rivières peuvent être fières de conserver leur organiste car il n’est pas seulement un grand interprète des grands maîtres de l’orgue, il sait aussi écrire de fort belles choses pour son instrument. » En 1947, par ailleurs, un critique américain écrivait dans The Diapason, au sujet de la Rhapsodie sur quatre noëls : The composer is making music, not trying to astonish you. »

 

Qui est donc Bernard Piché? Un organiste liturgique? Un concertiste? Un pédagogue? Un compositeur? Tout cela assurément, mais bien peu de gens le savent, même parmi les musiciens. Afin de réparer ce qui me semble être une injustice de l’histoire, j’entreprends ici de retracer les grandes lignes de la vie et de la carrière de cet éminent musicien québécois.

 

 

SES DÉBUTS

 

Bernard Piché naît à Montréal le 10 avril 1908 dans la maison de ses parents située au 804 de la rue De Lorimier (maintenant 4034, rue de Lorimier). Il est le troisième enfant d’une famille qui en comptera sept. Ses parents étaient tous deux organistes. Sa mère avait l’habitude de dire : « Bernard est presque né sur un banc d’orgue ! »

Organiste et professeur, son père, Joseph Piché (Montréal 1877-janvier 1939), a été l’élève d’Alexis Contant (1858-1918), de Romain-Octave Pelletier (1843-1927) et d’Achille Fortier (1864-1939). Il a occupé le poste d’organiste dans plusieurs églises de la métropole (Notre-Dame-du-Rosaire, Saint-Denis, Sacré-Cœur, Saint-Victor), tout en enseignant la musique au Collège Sainte-Marie et au Collège Jean-de-Brébeuf. Une rue de l’est de Montréal porte son nom.

Sa mère, Yvonne Corbin (1877-1951) a aussi étudié le piano avec Alexis Contant et Romain-Octave Pelletier. Elle a donné son premier récital de piano à Montréal alors qu’elle n’avait que 14 ans. Mais après son mariage, au lieu de se diriger vers la carrière de concertiste à laquelle elle pouvait légitimement aspirer, elle se tourne plutôt vers la direction chorale et se contente d’être organiste suppléante dans quelques églises montréalaises.

À la maison, il y avait deux pianos et un harmonium-pédalier. Les sept enfants sont donc initiés à la musique dès leur plus jeune âge. Outre Bernard, trois autres enfants ont été organistes : Charles-Édouard, Eudore et Cécile.

Bernard se souvenait que sa mère lui avait montré à lire les notes de musique vers l’âge de trois ou quatre ans. Ensuite, il se débrouilla tout seul, et ce, jusqu’à l’âge de 18 ans. Le fait est que ses parents ne veulent pas qu’il entreprenne une carrière musicale. « Tu vas crever de faim toute ta vie! » lui disaient-ils. Mais cet avertissement ne parvient pas à le dissuader de faire de la musique et de marcher très tôt sur la voie qui allait être la sienne. Le jeune Bernard connaissait les privations et les problèmes inhérents à une vie de musicien. Ainsi, à l’âge de 15 ans, il n’a pas pu assister aux dix concerts de l’intégrale Bach que Marcel Dupré avait donnés de mémoire à Montréal à l’église Saint-Andrew-et-Saint-Paul parce qu’il n’avait pas les deux dollars que coûtaient les billets d’entrée pour chacun de ces concerts. Toutefois, ses frères aînés, Eudore et Charles-Édouard, ont pu assister à ces événements et ils en sont revenus émerveillés par la virtuosité du maître, alors âgé de 37 ans.

Son premier professeur de musique est Hervé Cloutier (décédé en 1943). Organiste du Gesu et ancien élève d’Eugène Gigout, ce semi-voyant est un interprète remarquable, « peut-être, en 1920, le seul organiste de Montréal à pouvoir jouer la Fantaisie et fugue en sol mineur de J-S. Bach en entier » m’a déjà confié Bernard Piché. Collègue de travail de son père et ami intime de la famille, Cloutier découvre les dons de Bernard et l’invite à devenir son élève. La dette de Bernard Piché à l’égard de son premier maître est telle qu’il n’hésite pas à l’appeler mon second père. La mémoire de cet organiste pédagogue est préservée dans la toponymie de l’est de Montréal.

Quatre fois par semaine, Cloutier donne à Bernard Piché des cours d’orgue, de théorie, de dictée musicale, de solfège, d’harmonie et même d’histoire de la musique. Grâce à cet enseignement exceptionnel venant d’un musicien de tout premier ordre, grâce aussi à un travail acharné de huit heures par jour, le jeune Bernard avance à pas de géant. À l’âge de 19 ans, il obtient son premier emploi d’organiste à la paroisse Saint-Nicolas-d’Ahuntsic (1927) où il s’exécute sur un orgue Mitchell à traction mécanique.

Si, pour plusieurs, l’année 1929 est l’année du krach économique, pour Bernard, elle est une année faste. En effet, il obtient une bourse de 50 $ du Delphic Study Club de Montréal. Puis, il réussit le diplôme supérieur d’orgue avec « très grande distinction » et il gagne la médaille d’or de l’Académie de musique du Québec. De plus, l’Académie lui accorde en même temps le titre de lauréat en orgue avec la mention « très grande distinction ». En 1930 et en 1931, Bernard se voit confier l’orgue de la paroisse Notre-Dame-de-la-Défense.

Au même moment, toujours dans les années 1930, la situation socio-économique se dégrade de mois en mois à cause de la dépression. Le taux de chômage atteint des sommets inégalés.

 

LE PRIX D’EUROPE

 

En 1931, Bernard Piché tente sa chance pour décrocher le prestigieux Prix d’Europe. Le gagnant de cette compétition annuelle reçoit de l’Académie de musique du Québec une bourse d’études de deux ans afin d’aller se perfectionner en Europe. Piché ne gagne pas cette compétition. Cependant, en 1932, l’abbé Joseph-Gers Turcotte, maître de chapelle à la cathédrale de Trois-Rivières fait engager Piché comme organiste de cette paroisse prestigieuse en Mauricie. En 1932, pour la 2e fois, Bernard Piché se présente au Prix d’Europe. Il en est déclaré le gagnant après une saga judiciaire unique dans les annales musicales canadiennes, saga qui prend fin par un arrêt de la Cour suprême du Canada en 1936. Ce prix lui donne enfin l’occasion de se perfectionner auprès des grands maîtres de France et de Belgique.

Durant cet imbroglio juridique, Piché remplit ses devoirs d’organiste liturgique à la cathédrale de Trois-Rivières. Parallèlement, il donne des cours particuliers d’orgue et de piano. Il compose également Interludes pour le Magnificat qui sont des petites pièces destinées à l’office des vêpres, ainsi que Rhapsodie sur quatre noëls. Cette œuvre est dédiée à son premier maître, Hervé Cloutier. Celui-ci l’a jouée pour la Société Casavant de Montréal le 7 mai 1940 à l’église Saint-Andrew-and-Saint-Paul lors d’un concert consacré aux compositeurs québécois.

En 1934, dans le cadre des festivités soulignant le tricentenaire de la fondation de Trois-Rivières, Bernard Piché accomplit un des grands exploits de sa carrière. Il s’agit d’un réel marathon d’orgue. Durant six semaines, tous les jours excepté le dimanche, il donne un récital d’orgue dont la moitié est consacrée à la musique de J.-S. Bach. C’est ainsi que, pendant 36 jours, Bernard Piché fait entendre aux mélomanes trifluviens près des trois quarts de l’œuvre pour orgue connue à cette époque du grand maître allemand. L’autre moitié du récital est constituée en majeure partie de musique française et romantique. Piché prépare ainsi son voyage d’études en Europe. « Je tenais à posséder beaucoup de répertoire afin de profiter au maximum de mon séjour là-bas, » me confiait-il lors d’une de mes rencontres avec lui. Malgré leur gratuité, les concerts du lauréat du Prix d’Europe n’attirent qu’une vingtaine d’auditeurs à la fois. Il faut dire que les concerts de J.-Antonio Thompson, autre musicien trifluvien, n’attirent souvent que sept spectateurs.

Le 19 septembre 1936, Piché épouse Fabienne Arcand. Ce jeune organiste a trouvé en cette femme une compagne exceptionnelle qui jouera dans sa vie un rôle discret mais efficace. Le mariage a lieu dans l’église de Batiscan. Hervé Cloutier est venu de Montréal pour toucher l’orgue tandis que l’abbé Turcotte a amené le chœur de la cathédrale de Trois-Rivières. Ils n’ont pas fait cela uniquement pour relever la cérémonie de mariage d’un ami en qui ils reconnaissent un maître mais aussi pour fêter le départ du couple pour l’Europe. En effet, le soir même, muni enfin de la précieuse bourse attachée au prix qu’il a gagné quatre ans plus tôt, Bernard Piché s’embarque à bord du paquebot Empress of Australia à destination de la Belgique.

 

SÉJOUR EN EUROPE

 

Quelque temps avant cet événement, Bernard avait rencontré Georges Lindsay, qui offrait ses services comme remplaçant à la cathédrale pendant les études de Piché en Europe. Prix d’Europe 1934, Lindsay revenait d’un séjour en France, où il avait étudié avec le grand Louis Vierne. Piché accepte l’offre de Lindsay d’assurer l’intérim comme organiste de la cathédrale. Il suivit aussi son conseil de se rendre en Belgique plutôt qu’en France, et ce, pour une raison uniquement pécuniaire, le cours du franc belge était nettement plus avantageux que celui du franc français. Piché s’inscrit donc au Conservatoire royal de Bruxelles (dirigé par Joseph Jongen, organiste, compositeur et professeur). Il y étudie le piano, l’orgue, le contrepoint et la fugue sous la direction de Paul de Maleingreau.

Chaque dimanche, cet excellent musicien, qui connaissait à fond l’œuvre de J.-S. Bach, donnait un récital pour la radio. Piché avait l’honneur de lui tourner les pages. Il admirait cet homme non seulement comme interprète mais aussi comme compositeur. Il garde en mémoire l’étonnante facilité avec laquelle son professeur pouvait réaliser sur le coin d’une table, une exposition de fugue sur un sujet de son invention et ce, en quelques minutes.

De Maleingreau tenait à lui transmettre une formation complète. Il se rendait en vélo à l’appartement du couple Piché, sis au 94, des Palais à Bruxelles pour enseigner à l’organiste québécois. Le grand maître belge leur offrait aussi des billets de concerts. Fabienne Arcand avait compilé une liste impressionnante de tous les concerts auxquels son époux et elle avaient assisté à Bruxelles. De Maleingreau insistait sur le fait que ses élèves acquièrent une vaste culture musicale, et non pas seulement des connaissances limitées à leur instrument.

Avec son compatriote Noël Brunet, violoniste qui avait remporté le Prix d’Europe de 1936 et qui étudiait aussi l’harmonie avec de Maleingreau, Bernard Piché prend plaisir à déchiffrer les Sonates pour violon et piano de Beethoven. À Bruxelles, Piché a aussi eu comme collègues Pierre Froidebise (premier prix d’orgue du Conservatoire royal de Bruxelles, organiste, compositeur, professeur) et Pierre Moreau (organiste, compositeur et suppléant de Cochereau à Notre-Dame-de-Paris de 1955 à 1984).

À l’automne de 1937, Bernard Piché est de retour au pays pour quelque mois. Il en profite pour participer à 13 émissions au tout nouveau poste de radio CHLN à Trois-Rivières. Fait à noter, cette fois, il s’exécute comme pianiste et non comme organiste. Il joue en direct-comme on le faisait à l’époque- des œuvres de Chopin, de Debussy, de Mendelssohn et de Schumann. Le cachet obtenu pour ces concerts permet à son épouse de retourner en Europe avec lui pour une deuxième année. Ils s’embarquent à New-York sur le paquebot Lafayette. Cette fois-ci, le couple Piché se rend dans la capitale française. Sur la recommandation de Marius Cayouette (1904-1985), Piché devient l’élève privé du grand maître Charles Tournemire qui lui-même avait été l’élève du célèbre César Franck. Fabienne Arcand m’avait confié que son mari aurait préféré étudier avec Louis Vierne mais celui venait de décéder en 1937. Cependant, les frères Piché (Eudore et Charles-Édouard) vouaient un véritable culte à Tournemire. Bernard connaissait donc bien ce musicien et son œuvre grâce aux partitions acquises par ses frères. Durant son séjour à Paris, Bernard est aussi organiste assistant à l’Institut catholique de Paris (poste obtenu à la suite d’une intervention de son épouse Fabienne auprès d’un religieux de l’Institut). Il aura à quelques reprises le privilège de remplacer Tournemire aux grandes orgues Cavaillé-Coll de la basilique Sainte-Clotilde, celles mêmes que César Franck avait tenues.

Tournemire donne ses leçons chez lui sur un orgue de dix jeux et de deux claviers construit par le facteur Mutin. « Je certifie que mon élève, M. Piché travaille très sérieusement, et que les progrès chez lui, sont très grands. » écrit Charles Tournemire le 2 mai 1938 dans une attestation parvenue à l’Académie de musique de Québec.

En juin 1938, Madame Tournemire organise un thé pour célébrer les 40 ans de son mari à titre de titulaire des orgues de Sainte-Clotilde. Bernard Piché a l’honneur d’être présenté à Marcel Dupré qu’il admire. Jusqu’à ce moment, il n’avait pas osé saluer Dupré. Il expliquera plus tard cette situation en disant : « Je suis timide et, d’ailleurs, je n’étais pas son élève. » Et pourtant, lors de leur séjour à Paris, Bernard et Fabienne ont l’habitude, après avoir assisté à la messe dominicale, de courir d’une église à l’autre pour écouter les différents organistes. Un jour, à l’église Saint-Sulpice, ils entendent Marcel Dupré improviser une double fugue et la conclure en reprenant à la partie de pédale jouée en octave le premier thème, mais cette fois en augmentation. Ils sont si éblouis par cette performance qu’ils en parlèrent longtemps, comme si cela s’était passé la veille.

Lors de sa dernière leçon chez Tournemire, l’organiste québécois interprète Fantaisie sur le Te Deum et Guirlandes alléluiatiques de son professeur (L’Orgue mystique no 51). Impressionné, Tournemire est à ce point charmé qu’il lui dit : » En récompense pour votre excellent travail, vous jouerez cette pièce à la sortie de la messe dimanche prochain. » Lors de l’exécution à Sainte-Clotilde, Piché est de nouveau impeccable. Tournemire exprime son appréciation en disant à Fabienne Piché présente à cette leçon : « Il n’a même pas accroché une seule fois. »

Inspiré par le titre de l’œuvre de Tournemire, Bernard Piché composera en mars 1939 Fugue sur l’Ite Missa est alléluiatique et la dédiera à son ami Georges-Émile Tanguay, organiste à l’église Immaculée-Conception. Lors de sa dernière rencontre avec Bernard Piché et Fabienne Arcand, Charles Tournemire tient à les raccompagner jusqu’au métro et il leur dit en les quittant : « Allez, retournez en Amérique et faites aimer l’orgue là-bas ! » On rapporte qu’en des circonstances semblables, le même Tournemire avait dit à un étudiant américain moins doué ou moins studieux : « Allez, mon ami et continuez à travailler. »

 

RETOUR D’EUROPE

 

Revenu de France en 1938, le couple Piché emménage dans un logement situé au deuxième étage du 610 de la rue Radisson à Trois-Rivières. À l’expiration de leur bail, ils devront déménager, le propriétaire logé au rez-de-chaussée étant incommodé par le bruit du pédalier de l’harmonium sur lequel l’organiste s’exerçait. Bernard reprend son poste à la cathédrale de Trois-Rivières et se met à donner des cours particuliers de piano. Il a bientôt une trentaine d’élèves, ce qui lui demande cinq ou six heures de travail par jour. Entre deux leçons, il répète des exercices techniques qu’il a consignés lui-même, à la main, dans un cahier sur lequel il a écrit Difficultés du répertoire. L’idée lui avait été donnée par de Maleingreau, qui disait : « Travaillez un passage difficile tous les jours! » Sage conseil à l’attention des virtuoses. Piché a ainsi rassemblé, entre autres, des extraits de la Fugue en mi mineur de J.-S. Bach (BWV 548), des deux Fantaisies en fa mineur de Mozart (Köchel 594 et 608) du Klagen, Sorgen, Zeigen, Weinen de Liszt et de la Paraphrase de Noël de Tournemire. Au fil des années, d’autres compositeurs s’ajouteront à cette liste, tels César Franck, Händel, de Maleingreau, Schumann, Widor, mais cette fois, en photocopies.

Depuis l’âge de 18 ans, Piché travaille au moins deux heures par jour, six jours par semaine, soit à l’église, soit à la maison au piano ou sur son harmonium-pédalier. Il continuera de le faire toute sa vie et aura ainsi dans les doigts deux programmes de concert « afin d’être prêt à accepter un engagement « dira-t-il plus tard. Pendant des années, tant avant ses séjours en Europe qu’après, Piché s’astreint à copier de sa main quelque 990 pages d’œuvres de grands maîtres (parmi lesquelles se trouvent les noms de Bach, de Bonnet, de Clérambault, de César Franck, de Frescobaldi, de Pierné, de Reger, de Vierne) qu’il répartit en six volumes et qu’il relie lui-même. Un cahier entier est consacré à J.-S. Bach.  Par mesure d’économie et aussi pour la commodité de la chose, il trace lui-même les portées sur du papier blanc avec une plume à cinq pointes. Il remanie aussi les partitions, de manière à être autonome et à pouvoir les jouer sans personne pour lui tourner les pages.

Malgré des semaines bien remplies, l’organiste trifluvien trouve encore le temps de composer. Ainsi, en 1941, il écrit Scherzo (ou Intermezzo). Il explique l’origine de cette œuvre de la manière suivante : » J’avais besoin d’une pièce légère que je pourrais intercaler dans un programme de concert. ».

Il est l’invité de la Société Casavant et se produit à Montréal en 1940 et en 1943 ainsi qu’à Québec le 13 mars 1945. Il joue aussi à la radio pour la Société Radio-Canada. Il est également très actif en Mauricie : à Trois-Rivières seulement, il donne une cinquantaine de récitals entre 1932 et 1945.

Parmi tous les organistes québécois, l’Office National du Film (ONF) choisit Bernard Piché en 1945 pour interpréter la musique du film intitulé Le vent qui chante (The Singing Pipes). Il s’agit d’un documentaire sur la fabrication des orgues par la maison Casavant Frères de Saint-Hyacinthe. Une partie du tournage se fait à Québec les 12 et 13 avril 1945. Piché s’exécute sur l’orgue de la basilique-cathédrale de Québec, instrument qu’il avait touché le 13 mars précédent lors d’une prestation commanditée par la maison Casavant.

Bernard Piché à l'orgue de Notre-Dame de Montréal, 25 janvier 1949
À l'orgue de Notre-Dame de Montréal, 25 janvier 1949
(collection privée) DR.

C’est peut-être le 19 février 1943, à l’occasion d’un concert également organisé par la Société Casavant à l’église Trinity Memorial de Montréal, que Piché fait la connaissance du célèbre impresario Bernard Laberge. Ce dernier collaborait avec la Société Casavant. Notaire formé à l’Université Laval, Laberge est avant tout critique musical au journal Le Canada, mais aussi organiste et pianiste. Son épouse Claire Coci était organiste à New-York. Laberge est également réputé pour avoir orchestré les tournées canadiennes de grands organistes français tels que Joseph Bonnet, Marcel Dupré, André Marchal et Louis Vierne. Il fait aussi venir entre autres les compositeurs français Maurice Ravel et Darius Milhaud. Dans les années qui suivent leur rencontre, Laberge organise les tournées nord-américaines de Bernard Piché. À la suggestion de Laberge, devenu son impresario, Piché commence à jouer de mémoire. L’organiste trifluvien amorce sa première tournée de concerts en sol américain 8 janvier 1945 au Trinity College de Hartford (Connecticut), puis se rend à l’Université de Princeton (New-Jersey) le 10 janvier. Le 14 janvier, il joue à l’université du Michigan à Ann Harbor ; le 18 janvier, à la Rockefeller Memorial Chapel de l’Université de Chicago (Illinois); le 19 janvier, au Conservatoire de musique d’Oberlin (Ohio) et, enfin, le 27 janvier, au Festival Bach à Grand Rapids (Michigan). Pour ces concerts, il prépare deux programmes différents ainsi qu’un troisième programme consacré à J.-S. Bach et ce, spécialement pour le Festival Bach. Durant cette tournée, il fait la rencontre d’éminents organistes états-uniens, notamment de Clarence Watters, de Robert Noehren, de Carl Weinrich et d’Arthur Poister.

Pour sa prestation du 7 mai 1945 à New York, Bernard Piché est l’invité du Spring Musical Festival, qui a eu lieu du 7 au 11 mai et qui est organisé par l’American Guild of Organists. Au cours d’un concert de cette série, Piché est remarqué par les Pères dominicains de la paroisse Saint-Pierre-et-Saint-Paul de la ville de Lewiston dans le Maine. La paroisse compte plus de 16 000 catholiques et est composée en forte majorité de Franco-américains qui travaillent dans les nombreuses filatures de cette ville industrielle de la Nouvelle-Angleterre. Les Pères dominicains sont à la recherche d’un nouvel organiste puisque le titulaire Georges Giboin, originaire du Vermont, vient de décéder subitement à peine trois mois après avoir pris la charge du nouvel instrument. Piché accepte l’offre des dominicains, car la rémunération offerte est cinq fois supérieure à celle qu’il reçoit à Trois-Rivières.

Avant de s’expatrier aux États-Unis, Piché offre le 18 avril 1945 un concert d’adieu à la cathédrale de Trois-Rivières, sous l’égide des Rendez-vous artistiques, association dont il est l’un des membres fondateurs. À cette occasion, il joue des pièces brillantes de son répertoire dont la Pièce héroïque de César Franck, la Toccata d’Eugène Gigout, le final de l’Ave Maris Stella de Marcel Dupré, le Scherzo de la 4e Symphonie de Charles-Marie Widor, le final de la 1re Symphonie de Louis Vierne et la célèbre Toccata et Fugue en ré mineur de J.-S. Bach. Il y intercale des pièces légères de Balbastre et de Rameau ainsi que son Intermezzo.

Le 15 mai, les Piché quittent Trois-Rivières à regret. Piché reviendra jouer à Montréal pour la Société Casavant l’automne suivant : le 22 octobre 1945 à l’église Notre-Dame et le lendemain à la cathédrale de Valleyfield.

 

Bernard Piché à l'orgue de la basilique St-Pierre-St-Paul de Lewiston, Maine, Etats-Unis, où il fut titulaire de 1945 à 1966
À l'orgue de la basilique St-Pierre-St-Paul de Lewiston, Maine, Etats-Unis,
où il fut titulaire de 1945 à 1966

(collection privée) DR.

LA CARRIÈRE AUX ÉTATS-UNIS

 

Lewiston est une ville qui compte alors de nombreux francophones venus du Québec. Ce n’est donc pas tout à fait l’exil pour le couple trifluvien. De plus, et ce n’est pas négligeable pour un organiste de sa qualité, l’église où travaille dorénavant Piché est fort bien pourvue en orgue. En effet, l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul (élevée au rang de basilique en 2005) possède à cette époque pas moins de trois orgues Casavant, dont l’un de 32 jeux sur 3 claviers, construit en 1912 et installé dans la crypte. Un deuxième, d’une douzaine de jeux sur deux claviers, se trouve dans le chœur mais on peut le jouer directement de la tribune où se trouve le troisième.

Ce troisième orgue est un véritable grand orgue avec 4 claviers et 66 jeux. Il a été construit en 1938 par la maison Casavant Frères, qui avait offert aux prêtres de la paroisse de leur construire un orgue au prix coûtant (30,000 $ pour le grand orgue et 10,000$ pour l’orgue de chœur), de manière à faire travailler leurs ouvriers dans une conjoncture économique difficile. Les affiches de concerts de l’époque titraient : « One of the Finest Organs in New-England! » L’instrument comprend, entre autres, deux 32 pieds réels, un cornet de 7 rangs et une trompette de cuivre.

Mieux rémunéré comme organiste liturgique, Piché peut maintenant réduire ses heures d’enseignement et consacrer plus de temps à la préparation de ses concerts ainsi qu’à la composition. Son installation aux États-Unis annonce pour lui le début d’une époque de création.

En 1946, il écrit sa Rhapsodie de Pâques, œuvre qui utilise les thèmes de Haec dies, de O filii et filiae, de Victimae paschali laudes et de l’Alleluia. En 1947, il publie chez Gray à New-York sa Rhapsodie sur quatre noëls. Cette œuvre emploie les thèmes de Venez pasteurs, accourez tous, de Bel astre que j’adore, d’Adeste fideles et de Ça bergers. Bernard Piché avait l’habitude de jouer cette Rhapsodie à Noël, avant la messe de minuit. En 1950, il écrit Postlude de Noël ainsi que Postlude pour la fête de Saint-Joseph, œuvre qui sera publiée à Québec dans le supplément à La Revue Saint-Grégoire. Cette dernière musique est dédiée à son ami Marius Cayouette. Le 30 décembre 1951, il finit de composer Hymne de gloire à la bienheureuse Marguerite Bourgeoys, qui vient d’être béatifiée. Cette oeuvre est dédiée à sa mère. Il révisera ultérieurement (peut-être en 1970) cette version qu’il a donnée à son frère organiste Charles-Édouard. De cette époque date également une Messe à deux voix égales, qui deviendra la Messe à trois voix égales et ensuite à quatre voix mixtes. En 1953, Piché publie chez Fischer à New-York, By the Sea, une berçeuse dédiée à sa femme, Fabienne Arcand. Le compositeur explique la genèse de cette pièce en ces termes : « L’idée m’en est venue à l’île de Bailey située non loin de Portland, où nous allions très souvent. Il y a là un village de pêcheurs et, en face, une bouée que le vent faisait bouger et sonner sur un rythme irrégulier. »

Mais c’est plutôt comme interprète, et non comme compositeur, que Piché s’affirme et se fait connaître lors de sa brillante carrière aux États-Unis. Son impresario Bernard Laberge, qui avait planifié les tournées de 1945, lui en organise d’autres, dont celle de 1948, qui l’amène dans l’Ouest américain. C’est ainsi que Piché se produit à Houston (Texas), à Seattle (Washington), à Pasadena, à San Jose et à San Francisco (Californie). Ses différents voyages le conduisent, entre autres, à Milwaukee (Wisconsin), à Bristol (Connecticut), à Utica (Illinois), à Woonsocket (Rhode Island), à Madawaska et à Auburn (Maine). On l’invite même cinq fois à Manchester (New-Hampshire). Il va aussi jouer à Toronto et à Kitchener (Ontario). Il est invité à toucher le monumental instrument de l’Académie militaire de Westpoint (New-York) en 1947. Mais ce n’est pas tout. Durant cette période intense, Piché est honoré par ses pairs à différentes occasions. Il est notamment l’artiste invité lors de plusieurs congrès d’organistes tenus à Hamilton (Ontario) en 1946, à Baltimore (Maryland) en 1947 et à Portland (Maine) en 1953.

L’une des meilleures critiques est celle publiée dans la revue The Diapason en octobre 1946 à la suite du concert donné au Congrès du Royal Canadian College of Organists à Hamilton le 29 août 1946. » From the first note to the last, Mr Piché fascinated his listeners with his brilliant dexterity and technical security. Playing from memory, his program was varied and appealed to a wide range of musical taste. The clarity and smoothness of his pedaling was a noticeable feature throughout the recital(…) This performance ended the convention with such a display of consummate skill and artistry that organists could go home filled with ambition to practice harder during the coming months. »(Muriel Gidley, L.T.C.M.)

Piché était d’ailleurs très fier de cette prestation. Et il avait bien raison de l’être.

Au cours de sa carrière, Piché est sollicité pour inaugurer des orgues tant aux États-Unis qu’au Québec.

Il revient à Montréal le 19 avril 1947 pour toucher la nouvelle console de l’orgue Casavant de 49 jeux de sa paroisse natale (église de l’Immaculée-Conception) qui fête son 60e anniversaire. Il se rend aussi à Québec pour donner un concert à l’église Saint-Roch. Lors de cet événement, un journaliste rapporte la présence de deux musiciens éminents de la ville, à savoir les organistes Henri Gagnon et Claude Lavoie.

À Portland (Maine) seulement, Piché ne donne pas moins de 42 récitals entre 1945 et 1978. Il y joue sur l’orgue Austin de 100 jeux et 4 claviers, fruit de la générosité du millionnaire Cyrus H.K. Curtis, qui en fit don à la ville en 1912. Cet instrument est dédié à Hermann Kotschmar, qui fut organiste à Portland pendant 50 ans. À cette époque, le City Hall Auditorium pouvait accueillir 3 000 auditeurs. Du 27 au 30 juillet 1948, Piché accomplit sur cet orgue de Portland un autre exploit. Il joue durant quatre jours consécutifs et, qui plus est, entièrement de mémoire, quatre programmes différents. Au total, une quarantaine d’œuvres pendant plus de huit heures! Il joue un répertoire très varié, faisant une belle place à J.-S. Bach. La musique française y est aussi très importante, avec des œuvres de Louis Vierne, de Joseph Bonnet, de Marcel Dupré, de Charles-Marie Widor, de César Franck, d’Eugène Gigout, de Camille Saint-Saëns et de Charles Tournemire. À ces grands noms s’ajoutent Liszt, Händel, Balbastre, Couperin, Rameau, Daquin, Courboin, Whitlock et Delamarter. Il a aussi inscrit à chacun de ses programmes quelques-unes de ses œuvres dont By the Sea, Scherzo, Rhapsodie sur quatre noëls et The Resurrection (Rhapsodie de Pâques). Le choix de ces œuvres démontre une maîtrise exceptionnelle d’un vaste répertoire, surtout lorsqu’il est joué de mémoire pendant quatre jours consécutifs. Les critiques sont unanimes à reconnaître qu’il s’agit là d’un événement artistique mémorable. Mentionnons que d’autres organistes québécois ont eu l’honneur de se faire entendre sur cet instrument, tels André Mérineau, Jean Leduc, Georges Lindsay, Sylvie Poirier et Philip Crozier.


Photographie de Bernard Piché, à la gauche de Marcel Dupré, prise à l'occasion d'un concert de ce dernier à la basilique St-Pierre-St-Paul de Lewiston
Photographie de Bernard Piché, à la gauche de Marcel Dupré, prise à l'occasion d'un concert de ce dernier à la basilique St-Pierre-St-Paul de Lewiston
(Portland Sunday Telegram, 10 octobre 1948, collection privée) DR.

Toujours en 1948, Marcel Dupré vient donner un concert dans l’église de Piché à l’occasion du dixième anniversaire du Casavant de Lewiston. Il y joue Dupré, Bach, Franck et Mendelssohn. Il y improvise aussi sur l’air Yankee Doodle. Dix ans se sont écoulés depuis la dernière rencontre Dupré-Piché. Cette fois, le décor est différent. L’arrêt à Lewiston, ville industrielle du Maine, a lieu dans le cadre d’une vaste tournée américaine pilotée par Bernard Laberge. Dupré, alors sexagénaire, donne pas moins de 75 récitals en l’espace de quatre mois. L’organiste québécois héberge son homologue français dans sa maison. C’est chez les Piché que Dupré apprend qu’il vient d’être fait chevalier de la Légion d’honneur. Piché note que le musicien français traîne toujours avec lui un cartable noir, qu’il appelle son accordéon et dans lequel il range les devis des différents instruments sur lesquels il joue. Lorsqu’on sait que Dupré a donné plus de 2 000 concerts au cours de sa carrière, on peut imaginer la richesse de sa documentation. Quant au grand orgue de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, sur lequel Piché joue, Dupré en est très enthousiasmé. Il admire la mécanique précise et la facture solide de la maison Casavant. Dupré va même jusqu’à confier à Bernard Piché qu’il souhaiterait avoir un instrument semblable pour chacun de ses concerts. Piché a souvent inscrit au programme de ses récitals des œuvres de Dupré comme les Variations sur un noël, le final de l’Ave Maris Stella, le Prélude et Fugue en sol mineur mais surtout le Prélude et Fugue en si majeur.

En 1956, toujours à Portland, Piché présente un « all american program » au concert du 24 août. De son installation aux États-Unis jusqu’à son départ de Lewiston en 1966, Bernard Piché a eu l’heureuse idée d’insérer dans ses prestations au moins, une ou deux œuvres d’auteurs américains tels Rogers, Purvis, Thatcher, Hopper, McAmis, Bingham, Edmundson, Weaver et Elmore. De là, ce programme du 24 août qui les réunit tous dans une même prestation. Était-ce pour fêter sa nouvelle nationalité américaine ?

Au fil des ans, l’organiste québécois se lasse de ces multiples déplacements épuisants qui auraient pu, s’il avait persisté, lui assurer une renommée encore plus grande. Peut-être aussi le décès de son impresario Bernard Laberge le 28 décembre 1951 a-t-il été un événement déclencheur? Quoi qu’il en soit, par la suite, Piché limite ses déplacements à une dizaine de concerts par année.

Par contre, il accepte d’enseigner au Gregorian Institute of America qui a pignon sur rue à Manchester (New-Hampshire). De 1950 à 1956, il y donne des cours non seulement d’orgue mais aussi d’harmonie, d’accompagnement, de contrepoint et aussi d’improvisation. Pour les élèves du Bates College à Lewiston, il présente en décembre 1958 son dixième concert dont huit de cette série avaient été consacrés à J.-S. Bach.

Tout cela ne l’empêchait pas de dispenser des cours particuliers d’orgue et de piano à une dizaine d’élèves de Lewiston et de revenir au Québec pour y présenter des concerts non seulement à Trois-Rivières (1951, 1955, 1959) mais aussi à Montréal : chapelle des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame en 1951, chapelle des Sœurs de la Miséricorde en 1962, église Notre-Dame en 1949 et en 1961.

 

RETOUR À TROIS-RIVIÈRES

 

Bernard Piché est grandement apprécié comme organiste liturgique. À preuve, les paroissiens et même le curé de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Lewiston restent après la messe dominicale et lors des grandes fêtes afin de l’entendre jouer. Bien plus, on remarque toujours que des juifs et des protestants se glissent dans l’assemblée. Piché trouve plaisir à jouer une messe en musique après la grand-messe (orgue et chorale), semblable à celle qu’il avait entendue à Paris lors de ses études : des pièces d’orgue solo à l’entrée, à l’offertoire, à la communion et à la sortie. Mais, un jour, avec tristesse, il met fin à cette pratique, à la suite d’une remarque acérée d’un vicaire qui, en chaire, a déclaré : » La messe n’est pas un concert. »

Dans les années soixante, le métier d’organiste liturgique devient de moins en moins intéressant à cause de la réforme liturgique introduite dans la foulée du Concile Vatican 11. L’orgue n’est plus dans l’air du temps. Les instruments profanes (guitare, violon, etc.) font leur entrée dans les églises. Les Piché ayant toujours souhaité revenir au Québec profiteront d’une offre du Conservatoire de musique de Trois-Rivières pour rentrer au bercail.

De 1966 jusqu’à sa retraite en 1973, Bernard Piché enseigne l’orgue, le solfège et la dictée musicale au Conservatoire de la ville. Les liens de Piché avec le Conservatoire de Musique du Québec ne sont pas nouveaux. En effet, dès mars 1943, un reporter du journal Le Nouvelliste informait ses lecteurs que Wilfrid Pelletier, alors directeur du Conservatoire provincial du Québec, avait confié à Bernard Piché la direction des cours gratuits au Conservatoire provincial des Trois-Rivières. Mais ce n’est qu’en 1964 que ce Conservatoire sera fondé. Cependant Piché a été membre du jury responsable de l’admission des élèves au Conservatoire de Montréal les 22, 23 et 24 février 1943 et ce, en compagnie de ses collègues Henri Gagnon de Québec, Georges-Émile Tanguay et Georges Brewer de Montréal.

Peu de temps après son retour en Mauricie en 1966, Piché a le triste privilège de donner le dernier concert sur l’orgue de la cathédrale de Trois-Rivières, orgue qui avait été « le sien » au tout début de sa carrière. Pour l’événement, ce musicien met à son programme des œuvres de Pierné, Vierne, Widor, œuvres choisies pour démontrer que l’orgue est encore en bon état, mais qu’il a seulement besoin de restauration. Dès le lendemain du concert, l’église est fermée pour rénovations et l’orgue installé au jubé disparaîtra sans que personne ne sache trop comment ni où il est allé. André C. chroniqueur au journal Le Nouvelliste, avait déjà mentionné qu’en 1944, Sir Ernest MacMillan, qui avait donné un concert sur cet instrument, avait pourtant dit que des réparations immédiates s’imposaient si l’on voulait qu’il conserve sa valeur. André C. a ajouté le 25 novembre 1959 lors d’un récital de Piché à la cathédrale : « Nous n’avons pas entendu dire qu’aucune réparation majeure ait été faite depuis et c’est dommage. » Construit par la maison Casavant Frères au début du XXe siècle, cet instrument électro pneumatique comprenait une cinquantaine de jeux répartis sur quatre claviers et pédalier. Plusieurs grands organistes tels Sir Ernest MacMillan mentionné précédemment, mais aussi Joseph Bonnet, Victoria Cartier, Arthur Bernier, Renée Nizan et Georges Lindsay, avaient donné sur cet instrument des concerts fort remarqués.

 

LES DERNIÈRES ANNÉES ACTIVES

 

Jusqu’à sa retraite, Bernard Piché donne au moins un concert par année. Il joue pour la Société Radio-Canada à plusieurs occasions, notamment dans la Messe Salve Regina de Jean Langlais, dans une émission portant sur César Franck et également dans une intégrale des œuvres de Charles Tournemire. En 1966, il est membre du jury pour le Prix d’Europe, qui est alors remporté par l’organiste Monique Gendron. Cette année-là, il participe avec ses collègues Kenneth Gilbert, Lucienne L’Heureux et Gaston Arel au festival de Saint-Jean-des-Piles qui se tient à la Villa Musica, fondée cinq ans plus tôt par le pianiste Czeslaw Kaczynski, directeur du Conservatoire de musique du Québec à Trois-Rivières. Pour l’occasion, Gaston Arel prête son orgue à traction mécanique construit par Rieger en 1958 et comprenant 12 jeux répartis sur 2 claviers et pédalier.

En 1967, Piché retourne aux États-Unis enseigner pendant cinq semaines à l’École d’été de musique liturgique de l’Université Saint-John (Minnesota). Il jouera aussi à Portland (Maine) jusqu’en 1977. Les responsables des comités de Pro Organo (Mauricie) et de Pro Organo (Saint-Hyacinthe), associations nouvellement fondées, l’invitent à donner des concerts solos à la chapelle du Séminaire de Saint-Hyacinthe en 1973 et en 1976, à la chapelle du Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières en 1972 et à la basilique Notre-Dame-du-Cap en 1975.

Il sera nommé président d’honneur de Pro Organo (Mauricie) en 1974 suite au décès de J.-Antonio Thompson, qui occupait ce poste. D’ailleurs l’année suivante, il se joint à de jeunes organistes, tels Gilles Desrochers et Claude Beaudoin, à l’occasion d’un concert-hommage à ce musicien très important de la vie musicale trifluvienne. Il y interprétera sur le Casavant de l’église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses Lumen de Thompson extrait du Tombeau d’Henri Gagnon. En 1967, (14 mars, programme tout Bach) et en 1970 (10 février, programme tout César Franck), il participe aux concerts du Conservatoire avec ses confrères professeurs Noëlla Genest et Antoine Reboulot. Il avait connu ce dernier alors que, tout comme lui, Reboulot s’installait définitivement au Québec et devenait professeur au Conservatoire de Trois-Rivières. Reboulot décrit son collègue en ces termes :« Homme extrêmement affable, esprit très distingué, affolé de musique en général, mais particulièrement de Tournemire, à laquelle il vouait un véritable culte, et de celle de César Franck. Il jouait cette musique avec un grand lyrisme et une grande générosité. C’est là qu’il donnait le meilleur de lui-même, celle dans laquelle il se livrait beaucoup. Il était un homme discret par ailleurs et un collègue facile de relation. » Il ne faut donc pas s’étonner que le 10 février, à la basilique Notre-Dame-du-Cap, Piché offre à l’auditoire un concert consacré exclusivement à César Franck. Le 26 octobre 1975, toujours à la basilique, le programme est axé sur Charles Tournemire et aussi sur César Franck. Je me permets de citer Pierre-Michel Bédard, organiste, compositeur, professeur au Conservatoire de Limoges qui a été son élève à Trois-Rivières : « Je me rappelle ses grandes mains, ses doigts capables d’extensions illimitées et qui parvenaient à lier les enchaînements d’accords les plus complexes avec une parfaite assurance. Techniquement - musicalement aussi, bien sûr - l’œuvre de César Franck lui allait comme un gant ».

En 1974, Piché inaugure l’orgue Guilbault-Thérien de l’église Sainte-Croix à Shawinigan. Il avait préalablement agi comme conseiller pour l’acquisition et l’installation de cet instrument. À l’âge de 70 ans, en 1978, Piché remanie sa Fugue sur l’Ite Missa est alléluiatique et lui ajoute une Introduction.


Audio lecteur Windows Media 16 décembre 1979, Bernard Piché au grand orgue Casavant frères (op. 2679, 1963, 3 claviers et pédalier, 75 jeux) de la basilique Notre-Dame-du-Cap
au Cap-de-la-Madeleine, Québec, interprète la Pièce héroïque de César Franck (prise de son : André Archambaud, Radio-Canada/coll. privée) DR.


Le dernier concert de Piché a lieu en 1980 à l’église Christ-Roi de Shawinigan, où vient d’être installé l’orgue de l’église Immaculée-Conception de Montréal. C’est sur ce même instrument que Piché avait passé l’examen pour le Prix d’Europe 1932 et il s’agit également de l’instrument dont il avait inauguré la nouvelle console en 1947. Quelle coïncidence!  Toujours en 1980, le Cegep de Trois-Rivières l’honore en lui décernant le titre de travailleur de la culture. Fait à noter, la même distinction est aussi remise au Dr Avila Denoncourt dont Piché avait occupé l’appartement du 6, rue de l’École Polytechnique à Paris dans les années 1930. Piché rend quelques services à une communauté protestante et au culte catholique de la paroisse Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle où il réside à Trois-Rivières.

En 1988, Bernard Piché m’a fait l’honneur d’être présent à mon concert à la basilique Notre-Dame-du-Cap, concert au cours duquel j’ai joué ses œuvres et où la Maîtrise du Cap dirigée par Raymond Perrin a interprété sa Messe à 4 voix mixtes.

Progressivement, sa santé se dégrade. Fortement incommodé depuis longtemps par des problèmes lombaires, ce virtuose québécois qui avait fréquenté les grandes œuvres du répertoire de l’orgue pendant plus de 50 ans doit se résigner à cesser toute activité de concertiste.

Bernard Piché décède à Trois-Rivières le 4 décembre 1989, à l’âge de 81 ans. Ses funérailles sont célébrées le 8 décembre à la cathédrale de la ville. Les Petits Chanteurs de la Maîtrise du Cap, dirigés par leur chef, Raymond Perrin, interprètent, entre autres, des extraits de la Messe en si mineur de Bernard Piché, accompagnés par moi-même. J’ai aussi joué l’un des Interludes pour le Magnificat de Piché. Noëlla Genest, sa collègue au Conservatoire de Trois-Rivières et qui lui avait succédé comme titulaire de la classe d’orgue, a interprété pour sa part le choral Alle Menschen müssen sterben (Tous les hommes doivent mourir) de Jean-Sébastien Bach.

En terminant ce tour d’horizon de la vie et de la carrière de Bernard Piché, je ne peux m’empêcher de poser la question suivante : sans la présence à ses côtés de Fabienne Arcand, et ce, pendant plus de 50 ans, Bernard Piché aurait-il pu poursuivre une aussi brillante carrière? Elle croyait au talent de son mari et était très fière de ses succès. Elle-même mélomane, elle a veillé à lui donner un soutien constant.

Avant de nous quitter en 1999, soit dix ans après son mari, Fabienne Arcand a eu le bonheur de voir éditer l’œuvre de celui-ci. Elle a eu le plaisir d’entendre non seulement l’enregistrement de ses œuvres, mais aussi l’enregistrement d’Ode-rigodon à Jean-Baptiste pour chœur, soprano solo et orgue composée par Gilles Rioux.  Le 2e mouvement est une chaconne utilisant les lettres du nom de Bernard Piché. À la basilique Notre-Dame-du-Cap, lors des Récitals d’été, l’organiste Raymond Perrin a dédié à Mme Piché son interprétation de La Fantaisie en do de César Franck, un compositeur que Piché affectionnait particulièrement.

Fabienne Arcand est décédée le 31 juillet 1999 à l’âge de 88 ans. Lors de ses funérailles célébrées à la cathédrale de Trois-Rivières quelques jours plus tard, Suzanne Bellemare, Raymond Perrin, Gilles Rioux et moi-même avons rendu hommage à cette dame attachante en nous succédant à la console de l’orgue, et ce, à titre gracieux, comme un geste affectueux. Pour ma part, à la demande de la famille, j’y ai joué By the Sea, œuvre que Bernard avait dédiée à sa chère Fabienne.

Les deux époux reposent au cimetière Saint-Michel de Trois-Rivières, à un endroit où les branches d’un pin blanc ombragent leur stèle funéraire ornée d’une clé de sol.


Programme concert du 8 janvier 1945, chapelle du Trinity College
à Hartford, Connecticut, Etats-Unis

(collection privée) DR.
Affiche concert du 16 juin 1947 à l'Université de Chicago
(collection privée) DR.
Critique par Pierre-Michel Bédard du concert de 1975 à la basilique Notre-Dame-du-Cap, Québec
(Le Nouvelliste, 28 octobre 1975, collection privée) DR.

 

RÉFLEXIONS

 

Allez, mon ami, faites aimer l’orgue en Amérique! Cette recommandation de Tournemire, formulée quelques mois avant sa disparition, a sans doute servi de devise à Bernard Piché. Au cours de sa fructueuse carrière, il avoue n’avoir jamais refusé de donner un concert, même si le cachet ou l’instrument était peu alléchant. Il a ainsi contribué à faire connaître tant aux Canadiens qu’aux Américains non seulement J.-S. Bach mais aussi les grands compositeurs français tels César Franck, Charles Tournemire, Louis Vierne, Charles-Marie Widor et Marcel Dupré.

À l’instar d’Amédée Tremblay, Claude Lagacé et Conrad Bernier, Piché est allé gagner sa vie aux États-Unis. Mais il n’a pas négligé ses compatriotes québécois pour autant. On peut le constater à la lecture de ses programmes dans lesquels on trouve par exemple des œuvres d’Arthur Letondal, de Benoît Poirier, de Georges-Émile Tanguay, d’Amédée Tremblay, de J.-Antonio Thompson. De plus, il s’est employé à former de nombreux musiciens et quelques-uns, tels Pierre-Michel Bédard ou Raymond Perrin se font déjà remarquer. On ne peut donc que déplorer qu’aucune compagnie de disque n’ait offert à Piché d’enregistrer ses propres œuvres ou ses interprétations de César Franck et de Charles Tournemire, par exemple.

Les œuvres de Piché « œuvres remarquables par leur modernité » font partie du patrimoine culturel québécois, au même titre que les meilleures orgues de nos églises. « Bernard Piché était certainement un créateur d’importance », concluait le critique Claude Gingras dans La Presse du 20 juillet 1989 après l’audition des œuvres que j’ai eu le bonheur d’interpréter à l’orgue Beckerath de l’Oratoire Saint-Joseph dans la série des Concerts spirituels. Par la suite, j’ai gravé sur les CDs : Orgue en Mauricie et Orgue et chant sacré en Mauricie une partie importante de ses œuvres, utilisant pour ce faire le Casavant de la Basilique Notre-Dame-Du-Cap.

En conclusion, je laisse la parole à un ancien élève de Piché, Raymond Perrin, organiste, pédagogue, compositeur et chef de chœur: « Si le souvenir de Bernard Piché, interprète, reste bien vivant dans la mémoire des mélomanes des Trois-Rivières et de Lewiston, si ses œuvres trouvent aujourd’hui par l’édition et le disque une notoriété nouvelle, on évoque trop peu souvent le professeur. Heureux dans sa tâche d’enseignant, imperméable aux conditions exécrables de son studio (où l’on pouvait entendre les leçons qui se donnaient dans les salles et sur les étages voisins tout autant qu’on pouvait entendre la dictée que donnait le maître), Bernard Piché était incroyablement efficace et imperturbable. À ses qualités de pédagogue, il faut ajouter sa chaleureuse humanité. Dans son enseignement comme dans son rôle de concertiste ou d’organiste liturgique, il appliquait les mêmes principes de base : patience, rigueur et don de soi. »

 

SA MÉMOIRE

 

Au fil des années, se sont échelonnés différents hommages à la mémoire de ce musicien.

En 1992, le nom de Piché a été donné au jeu de Trompette 8 du clavier de Bombarde du Casavant 1914 op 565 reconstruit par Fernand Létourneau et installé à la cathédrale de Trois-Rivières. Mentionnons que cet instrument a été réinauguré par l’organiste français Jean Guillou.

Afin de souligner le dixième anniversaire du décès de Bernard Piché, la Fédération québécoise des Amis de l’orgue le nomme patron d’honneur de son association lors de son cinquième congrès (1999). Graham Hunter profite de ce rassemblement de mélomanes pour faire connaître la publication de Pièces d’orgue de Bernard édité chez Lissett Publications, travail commencé en 1993 et terminé en 1999. Lors de cet événement, il y eut aussi création de d’Ode-rigodon à Jean-Baptiste, pour soprano solo, chœur et orgue, œuvre de Gilles Rioux. Une nouvelle rue des Trois-Rivières récemment fusionné porte son nom depuis 2008. Cette même année, ce musicien est introduit au Panthéon de la musique classique en Mauricie. En 2015, parait aux Éditions GID Bernard Piché, grand maître de l’orgue, essai que j’ai rédigé avec la collaboration de Roger Barrette.

Ses œuvres pour orgue ont été entendues non seulement au Canada (Québec, Ontario) mais aussi aux États-Unis, à Hong-Kong, à Singapour, en France, en Allemagne. Sa Messe à quatre voix mixtes a été chantée à Trois-Rivières, chez les Dominicains de Toulouse grâce à Gilles Desrochers et aussi à Notre-Dame de Paris.

Michelle Quintal

organiste, auteure

(février 2019)



Pour en savoir davantage se reporter au livre Bernard Piché, grand maître de l'orgue, par Michelle Quintal avec la collaboration de Roger Barrette (Québec, Les Editions GID, 2015, 188 pages)
 

Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

tumblr hit counter