Ferdinand POISE
(1828 – 1892)
Ferdinand Poise (fragment lithographie 1869)
Ferdinand Poise
( fragment lithographie 1869 ) DR


C'est à Nîmes (Gard), au numéro 2 de la rue Saint-Antoine, que Jean-Alexandre-Ferdinand Poise voit le jour le 13 juin 1828, du légitime mariage de Jean Poise, notaire, âgé de 32 ans, et de Marguerite-Alexandrine Perillier, âgée de 33 ans. Celle-ci est la fille de Jean-Baptiste Périllier, ancien fournisseur général de l'armée d'Italie et une nièce de Joseph Payzac guillotiné à Nîmes sous la Révolution, le 9 floréal an II. Un frère aîné l'avait précédé, Henri, et une plus jeune sœur complétera la famille : Marie-Victoire-Henriette, née le 19 février 1832, qui épousera en 1853 Joseph Messier. Le père Poise destinait ses deux fils à lui succéder dans son étude notariale, mais si l'aîné lui donna satisfaction, Ferdinand s'y refusa projetant de faire une carrière dans la musique. Très tôt attiré par cet art, on lui donna pour premier professeur un certain Jean-Baptiste Bonnicard. Paul Clauzel, secrétaire perpétuel de l'Académie de Nîmes, dans la notice biographique qu'il consacre à Poise [in Mémoires de l'Académie de Nîmes, tome 16, année 1893] nous livre quelques détails sur ce professeur : « …né à Marseille, [c']était un petit homme, très spirituel, très méridional, et qui, s'étant sauvé de chez ses parents, sans argent, sans instruction, était parvenu à se faire un excellent musicien et presque un homme du monde. Timbalier au théâtre (il n'y avait qu'un théâtre à cette époque), Bonnicard pouvait jouer de tous les instruments et les enseigner tous. Il savait rendre ses leçons si intéressantes qu'avec lui les choses les plus arides devenaient agréables. Ayant pour élèves les trois enfants Poise, il fut bientôt le commensal de la maison. Ferdinand fit en si peu de temps de si grands progrès qu'à douze ans il exécutait les morceaux les plus difficiles de Thalberg, de Liszt, de Prudent, etc. Déjà il composait avec facilité et ses compositions révélaient un réel talent. Pris de scrupule en face de ce petit prodige, le pauvre Bonnicard déclara, un beau jour, qu'il n'avait plus rien à lui apprendre. C'est Ferdinand Rousselot qui le remplaça ; mais il était si peu exact que l'enfant revint vite à son vieux maître avec qui, du moins, il s'instruisait en lisant beaucoup de musique. »
Ferdinand Poise (cliché Mme Moriss, photographe à Paris) BNF/Gallica
Ferdinand Poise
( cliché Mme Moriss, photographe à Paris - BNF/Gallica ) DR

Envoyé à Paris, au Lycée Louis-le-Grand, afin d'y effectuer ses études classiques, et après l'obtention de son baccalauréat il entre au Conservatoire National Supérieur de Musique. Dans cet établissement, il fréquente la classe de piano, harmonie et composition de Zimmermann qui bientôt (1852) deviendra le beau-père de Gounod, et en 1850 celle de composition lyrique d'Adolphe Adam. Dés 1852, il concourt pour le grand prix de composition de l'Académie des beaux-arts (autrement appelé Prix de Rome), en compagnie de cinq autres candidats : Camille Saint-Saëns, Alexandre Lafitte (futur maître de chapelle de l'église Saint-Nicolas-des-Champs à Paris), Adolphe Portéhaut (plus tard organiste à Paris puis à la cathédrale de Monaco), Léonce Cohen et Charles Galibert (1er Grand Prix l'année suivante) et avec pour sujet Le retour de Virginie d'Auguste Rollet, d'après Bernardin de Saint-Pierre. Le jury lui décerne le 1er Second Grand Prix, tandis que Léonce Cohen remporte le 1er Premier Grand Prix. Quant à Saint-Saëns, ce sera un échec, mais, comme l'a écrit Augé de Lassus dans l'ouvrage qu'il consacre à ce maître [Paris, Delagrave, 1914, p. 40] « Saint-Saëns manque aux Prix de Rome, plutôt que le Prix de Rome ne manque à Saint-Saëns. » L'année suivante, Ferdinand Poise tente une dernière fois ce Prix, mais sa cantate Le rocher d'Appenzel, sur un texte d'Edouard Monnais, n'est même pas récompensée, au profit de Charles Galibert (1er Premier Grand Prix) et d'Emile Durand (1er Second Grand Prix) ; tout comme lui, les trois autres candidats (Adrien Barthe, Victor Delannoy et Albert Lhôte) ne figurent pas sur le palmarès.

Cette même année, le 18 septembre 1853 au Théâtre Lyrique du boulevard du Temple, Ferdinand Poise fait représenter son premier opéra, Bonsoir, voisin en un acte, sur des paroles de Brunswick (pseudonyme de Léon Lhérie) et d'Arthur de Beauplan, qui emporte le succès, obtenant 80 représentations de suite et plus tard, une centaine de plus à l'Opéra-Comique (1872-1877). Jules Lovy relate la première en ces termes [in Le Ménestrel, 24 septembre 1853] :

« Le théâtre moderne compte beaucoup de ces petits proverbes à deux personnages, et il est rare qu'ils n'aient pas réussi, parce qu'ils se présentent modestement sans prétention, et qu'ils font presque toujours valoir le talent de deux artistes aimés.

M et. Mme Meillet, qui appartiennent désormais au Théâtre-Lyrique, et qu'on n'arrachera à M. Jules Séveste que par la puissance des baïonnettes - ou par la force des circonstances,- viennent d'effectuer leur entrée en scène de la manière la plus heureuse.

En peu de mots, voici le sujet de Bonsoir, voisin :

Le rideau se lève sur l'intérieur de deux mansardes ; l'une est habitée par Digonard, ouvrier ébéniste ; l'autre, par Louisette qui vient d'emménager. Inutile de vous dire que le théâtre est divisé en deux compartiments. Digonard est amoureux d'une jeune fille qu'il poursuit, mais qu'il n'a pas vue, car elle a toujours son voile abaissé sur son visage.

Seul, dans sa mansarde, il rêve à sa belle inconnue ; mais les rêves d'amour creusent l'estomac, et le jeune ébéniste éprouve le besoin de se faire une omelette. Il vient d'acheter tous les éléments nécessaires pour se confectionner ce petit meuble ; mais hélas! ne possédant pas les moindres notions de l'art culinaire, il est très embarrassé.

De son côté, Louisette est fort en peine. Locataire toute fraîche, elle n'a pas encore eu le temps de ranger ses meubles, de clouer ses tableaux, de faire dresser son lit.

Le voisin et la voisine ne tardent pas à s'entendre et à se tirer mutuellement d'embarras. Louisette ouvre sa porte à Digonard, et le voisin vient ranger le mobilier de la voisine, et la voisine fait l'omelette du voisin.

Finalement, et après deux ou trois incidents comiques, vous apprenez que le parrain de la voisine est précisément l'oncle du voisin, et que les deux jeunes gens étaient matrimonialement destinés l'un à l'autre. Seulement Digonard voudra bien attendre à demain, car Louisette le renvoie de sa chambrette et pousse le verrou..... Bonsoir, voisin !

Voilà le fond de cette bagatelle ; elle contient des détails comiques, des mots plaisants, et se distingue surtout par cette franche gaieté, qui ne sort pas des bornes de la convenance. C'est une recommandation dont maint librettiste de haut-bord devrait bien faire son profit.

Ferdinand Poise (in Le Monde illustré, 1892)
Ferdinand Poise
( in Le Monde illustré, 1892 ) DR
M. Ferdinand Poise, lauréat du Conservatoire et élève de M. Adolphe Adam, a puisé dans ce libretto les plus heureuses inspirations. Bien que le cadre soit modeste, c'est un début tout à fait honorable. Les six ou sept morceaux, dont se compose cette petite partition, ont été fort goûtés et vivement applaudis. L'ouverture se signale par une élégante phrase de violon et un joli boléro, suivi d'un allegro des plus satisfaisants. La pièce débute par un air, que Meillet dit parfaitement : Non, j'y perdrai plutôt mon nom. Un autre air a trouvé dans Mme Meillet une brillante interprète. Ce morceau se fait remarquer par un effet d'accompagnement neuf et original. Le duo de l'Omelette et des Tableaux est traité avec esprit. Vient ensuite une chanson d'atelier en jeux de mots syllabiques, que Meillet dit très gentiment, et que le public a redemandée. Une Berceuse, avec variations, a valu de nouveaux applaudissements à Mme Meillet. Un gracieux nocturne à deux voix : Bonsoir, voisin, la scène dans laquelle Meillet imite la voix d'un personnage imaginaire, tout cela est conçu avec bonheur et fort agréablement instrumenté.

Mme Meillet a été charmante dans le rôle de Louisette. Son talent a retrouvé les bravos qui l'accueillaient naguère au théâtre Favart, et, comme actrice, elle a encore réalisé des progrès. Meillet est toujours le chanteur et le comédien plein de verve et d'entrain. Bref, le public a cordialement accueilli la pièce, la musique et les deux excellents artistes. »

Cet ouvrage, dans lequel le compositeur, bien qu'encore jeune, fait preuve de beaucoup de finesse et d'habilité pour traiter un sujet aussi banal, va lui ouvrir les portes d'une carrière principalement consacrée à l'opéra-comique, usant d'un style qui lui sera propre. Michel Nicolas dans son Histoire des artistes,... et musiciens-compositeurs nés dans le département du Gard [Nîmes, impr. de Ballivet, 1859] a bien décelé à l'époque cette facilité dans l'écriture vocale et son aisance dans l'orchestration :

« L'andantino avec sourdine de l'ouverture est d'un gracieux effet et empreint d'un vague qui n'est pas sans charme. La romance de la nourrice, très finement accompagnée, est d'une facture originale et d'une mélodie très agréable. Les mêmes qualités se retrouvent dans les couplets du voisin et dans deux duos d'un charmant effet. En somme, cet opéra distingué par la fraîcheur d'inspiration, la vivacité de l'allure et une orchestration soignée et d'une juste sobriété, est un excellent essai dans le genre bouffe. »

Le 7 mars 1855, dans ce même théâtre, une autre de ses compositions, Les Charmeurs, opéra-comique en un acte sur des paroles d'Adolphe de Leuven, triomphe à son tour et est reprise également par l'Opéra-Comique, puis le 18 décembre 1896 par le Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. « Le morceau capital est une chanson en duo, sorte de bourrée que les personnages achèvent en dansant . Elle a une grande vérité de couleur et de caractère » (M. Nicolas). A la même époque, son opérette Le Thé de Polichinelle en un acte, sur des paroles d'Edouard Plouvier, représentée pour la première fois le 4 mars 1856 aux Bouffes-Parisiens remporte aussi le succès. Ainsi en l'espace de trois années, Ferdinand Poise s'est rapidement fait un nom tant auprès du public que dans les institutions musicales. L'Opéra-Comique le fait entrer dans son répertoire et durant plusieurs décennies il y est joué régulièrement : Le Roi don Pèdre (2 actes et 3 tableaux, paroles d'Eugène Cormon et Eugène Grangé) 30 septembre 1857 - Le Jardinier Galant (2 actes, paroles de Leuven et Paul Siraudin) 4 mars 1861 - Les Absents (1 acte, paroles d'Alphonse Daudet) 26 octobre 1864 - Les Moissonneurs, cantate sur des paroles de Boys, 15 août 1866 - Le Corricolo (3 actes, paroles de Labiche et Delacour, d'après Alexandre Dumas) 28 novembre 1868 - Les Trois souhaits (1 acte, paroles de Jules Adenis, d'après le conte de Perrault) 29 octobre 1873 - La Surprise de l'amour (2 actes, paroles de Charles Monselet, d'après Marivaux) 31 octobre 1877 - L'Amour médecin (3 actes, paroles de Monselet, d'après Molière) 20 décembre 1880 - Joli Gilles (2 actes, paroles de Monselet, d'après d'Allainval et La Fontaine) 10 octobre 1884.
Bonsoir voisin, opéra-comique en 1 acte (1853), couverture de la partition
Joli Gilles, opéra-comique en 2 actes
Bonsoir voisin, opéra-comique en 1 acte (1853), couverture de la partition
( Archives de la Ville de Bruxelles ) DR
Joli Gilles, opéra-comique en 2 actes (1884),
couverture de la partition réduite pour chant et piano par E. Bourgeois
( Bibliothèque de l’Université de Toronto ) DR

L'Amour médecin emporte un succès unanime, obtient plus de cent représentations en quatre ans et est encore joué en 1898. On raconte que Mme Carnot, l'épouse du Président de la République Sadi Carnot, faisait souvent jouer du Poise à l'Elysée et en 1889, lors d'un gala organisé pour la visite du Schah de Perse, elle fit représenter L'Amour médecin. Quant à La Surprise de l'Amour, cet opéra comique fait écrire à Pougin en 1880 dans le supplément de la Biographie universelle des musiciens de Fétis : « Ce dernier ouvrage, d'une forme très châtiée et d'une inspiration charmante, empreint d'un sentiment exquis et d'une grâce pénétrante, a obtenu un succès très vif et très mérité », et à Victorin Joncières dans le journal La Liberté du 5 novembre 1877 :

« Le principal mérite de M, Poise est d'avoir composé une partition parfaitement accommodée au genre qu'il traitait. C'est bien la musique de la pièce, gracieuse, légère, ciselée avec goût, disant juste ce qu'elle veut dire, sans développements hors de saison. M. Poise se garde de pasticher les anciens maîtres de l'opéra-comique ; mais il a hérité d'eux l'art si rare aujourd'hui d'être clair et concis, sans tomber dans la vulgarité. Ses moindres chansons ont une élégance native qui sent la poudre à la maréchale et l'iris. M. Poise enveloppe les personnages de la Comtesse, de Lélio, de Colombine et d'Arlequin d'un parfum doux et discret, qui est bien l'atmosphère musicale qui convient à ce petit monde charmant, vêtu de galants habits aux nuances tendres et effacées, parlant d'amour sous les verts bosquets de Watteau. »

De son côté, Auguste Vitu, toujours à propos de L'Amour médecin, rapporte dans Le Figaro du 21 décembre 1880 :

« Je le loue d'avoir évité le pastiche qui appliqué aux formules de Lulli, ne tarderait pas à devenir assommant. L'imagination musicale de M. Ferdinand Poise garde toute sa liberté, mais son goût lui conseille de ne pas écrire pour une pièce de Molière une instrumentation bruyante qui blesserait les délicats comme un anachronisme... Est-ce à dire que M. Ferdinand Poise se borne au quatuor ou aux parties de flûtes, hautbois et bassons qui composaient tout l'orchestre de Lulli ? Non, mais il n'emploie les instruments plus modernes qu'avec un discernement parfait. Il n'exige d'eux qu'une nuance dans le coloris général et les cuivres, par exemple, n'interviennent jamais que dans l'harmonie sans prendre la parole pour eux-mêmes. »

Et Henri Moreno, dans Le Ménestrel du 26 décembre en rend compte en ces termes :

« Quel adorable pendant à la Surprise de l'Amour que cette nouvelle partition de M. Ferdinand Poise! Comme on y sent revivre Lulli sous des atouts plus modernes. C'est vraiment merveille que de chanter ainsi Molière, sans jamais alourdir la parole d'un pareil diseur! Et quelle instrumentation spirituelle et discrète tout à la fois! Bravo, monsieur Poise, vous faites grand honneur à l'École française, dont vous savez, mieux que personne, nous retracer le passé, sans cesser d'être vous-même, c'est-à-dire un compositeur scénique au premier chef, sachant prouver une originalité toute personnelle dans un cadre vraiment trop exigu. Prenez vos ailes, le public vous suivra.
 
Chanson de Colombine, extraite de la Surprise de l’Amour, opéra-comique en 2 actes, 1877
Chanson de Colombine, extraite de la Surprise de l’Amour, opéra-comique en 2 actes, 1877
( in Le Figaro, supplément littéraire du dimanche 11 novembre 1877 ) DR

Pour ne citer que les principales pages de la partition de l'Amour médecin, signalons à nos lecteurs les morceaux que le public a dégustés en gourmet : ce sont d'abord l'aubade de Clitandre, au lever du rideau, la gentille ariette de Sganarelle et le petit divertissement des matassins, qui termine joyeusement le premier acte.

Comme dans la pièce de Molière, le deuxième acte tout entier est occupé par la consultation des médecins. M. Poise l'a traitée avec un esprit très fin et ses saillies musicales sont du meilleur goût. Les caractères divers des quatre suppôts d'Esculape et les tics propres à chacun d'eux y sont marqués d'un trait ingénieux, sentant un peu la caricature, mais la caricature de bonne compagnie, qui n'a garde de tomber dans les charges de l'opérette.

Au troisième acte, on a remarqué une aimable ariette de Mlle Thuillier, une chanson archaïque de Sganarelle, qu'on a redemandée, et un charmant quatuor, plein de phrases délicieuses, qui rappelle, par sa situation, la leçon du Barbier de Séville, mais ne doit toutefois rien à Rossini.

Les morceaux sont, non-seulement bien inspirés, bien écrits, mais, de plus, bien dits et bien chantés par les interprètes de l'Amour médecin. — Tous méritent d'être portés à l'ordre du jour, et je ne crains pas de mettre en tète Mlle Thuillier et Fugère, une Lisette et un Sganarelle que le Théâtre-Français ne dédaignerait certes pas. Et quel mélodieux Clitandre que Nicot, quel divertissant cénacle de médecins que Barnolt, Grivot, Maris et Gourdou! Combien est charmante la blonde Lucinde-Molé ! Qu'il est gentil l'escadron des aides-apothicaires si bien costumés par M .Thomas, si gracieusement disciplinés par Mlle Marquet. Tout cela témoigne d'un directeur de haut goût. — Honneur à M. Carvalho.

J'allais oublier le poète Monselet, tant il s'est fait un devoir de s'effacer pour laisser briller Molière en toute première place. Mais la plume d'un homme de goût ne passe pas ignorée dans la transformation lyrique d'un chef-d'œuvre du genre de l'Amour médecin. La tâche était délicate ; Monselet a donné l'exemple au musicien, il a tout fait pour ne point gâter Molière et l'un comme l'autre y ont pleinement réussi. » 

On lui doit encore à Ferdinand Poise pour le théâtre : Les Deux billets (opéra-comique en 1 acte, d'après Florian) donné le 19 février 1870 au Théâtre de l'Athenée, Carmosine (opéra-comique en 3 actes, paroles de Eugène Adenis et Charles Monselet, d'après Alfred de Musset) non représenté du vivant de son auteur mais donné à l'Opéra-Comique une dizaine d'années plus tard, puis en décembre 1928 au Théâtre de Monte-Carlo, ainsi que quatre autre opérettes non représentées également mais dont les partitions ont été publiées dans le journal Le Magasin des Demoiselles : Jean-Noël (1 acte, paroles d'Ernest Dubreuil) janvier 1866, La Cigale et la Fourmi (1 acte, paroles d'Alexandre Beaumont) janvier 1872, La Dame de compagnie (1 acte, paroles d'Alexandre Beaumont) janvier 1874 et La Reine d'une heure (1 acte, paroles d'Alexandre Beaumont) 1880. Citons encore une autre opérette, écrite en compagnie de Auguste Bazille, Antoine-Louis Clapisson, Eugène Gautier, François-Auguste Gevaert, Sylvain Mangeant et Emile Jonas : La Poularde de Caux (1 acte, paroles d'Adolphe de Leuven et Victor Prilleux) donnée pour la première fois au Théâtre du Palais-Royal le 17 mai 1861, et surtout l'opéra-comique en 2 actes La Coupe enchantée (d'après La Fontaine) qui connut un destin tragique et affecta profondément son auteur : alors que les répétitions s’apprêtaient à l'Opéra-Comique, toutes les partitions d'orchestre disparurent dans l'incendie de ce théâtre survenu le 25 mai 1887. A cette époque, déjà touché par « une douloureuse maladie » qui l'emportera cinq années plus tard, Ferdinand Poise fut incapable de reconstituer son œuvre !

Concernant Carmosine, qui en fin de compte malgré les répétitions programmées dès octobre 1882 à l'Opéra-Comique, ne fut monté que bien plus tard, on peut lire dans Le Ménestrel du 19 février 1888 ce compte-rendu signé du même Moreno :

« Hier samedi [11 février], il y a eu répétition intime de Carmosine chez M. Poise lui-même, que des rhumatismes persistants font souffrir cruellement sans lui laisser le moindre répit pour se rendre au théâtre. On s'est casé comme on a pu dans le petit salon de la rue Fontaine. M. Bourgeois tenait le piano d'accompagnement, et le compositeur étendu a pu donner à ses principaux interprètes les indications nécessaires à l'exécution de sa musique. Tout s'annonce d'ailleurs pour le mieux. Mlle Samé, un véritable petit moineau franc, tout gai et tout pimpant, promet de donner une charmante physionomie au chanteur Minuccio, et Mlle Simonnet possède bien la grâce ingénue qui convient à Carmosine, cette jeune fille qui tombe amoureuse du roi à en mourir rien qu'à le voir passer - une des plus touchantes créations d'Alfred de Musset. Mme Degrandi représentera une reine souriante et séduisante, assez sûre de sa beauté et de son empire sur le roi pour risquer la partie dangereuse qu'elle engage avec Carmosine. Mlle Pierron donnera un peu de son esprit et de sa finesse au personnage de dame Paque. M. Delaquerrière semble créé et mis au monde pour celui de Perillo ; son teint frais, sa mine avenante, ses yeux bleus, ses cheveux bouclés en font comme une figurine de Saxe propre à représenter les amoureux à fleur de peau tels que les conçoit M. Ferdinand Poise. M. Fugère sera un amusant Vespasiano, M. Taskin un roi de superbe prestance, dont le simple aspect est bien fait pour impressionner l'innocente Carmosine. M. Bernaert aura de la rondeur et de la tendresse dans maître Bernard. Le tableau sera donc charmant dans son ensemble, et peu de pièces auront mieux trouvé l'interprétation exacte qu'il leur faut. »

Dès 1872, l’œuvre de Ferdinand Poise est remarquée par l'Académie des beaux-arts qui lui décerne le prix fondé par le baron Trémont, destiné à encourager un jeune musicien. A nouveau en 1880, il reçoit ce même prix, cette fois partagé avec Renaud de Vilbac. Dix années plus tard, en 1890, le prix Trémont lui est une nouvelle fois décerné, cette année partagé avec deux peintres, ainsi qu'en 1891, pour la quatrième fois, partagé avec un peintre (Charles-Amable Lenoir) et un sculpteur (Jean-Baptiste Belloc). Entre temps, en mai 1882, la section musique de cette honorable institution lui alloue pour L'Amour médecin le prix Monbinne, qui récompense le meilleur opéra-comique représenté dans les deux dernières années. Ce prix, d'une valeur de trois milles francs est cette année partagé avec Henri Maréchal pour La Taverne des Trabans et fait écrire à « un critique autorisé » ce commentaire [cité par P. Clauzel] :

« Elève de l'aimable auteur du Chalet, de Giralda et du Postillon de Longjumeau, de cet Adolphe Adam qu'il est plus facile de railler que de remplacer, M. Poise est sur la brèche depuis tantôt trente années. Ses débuts, qui eurent de l'éclat, se firent par deux petits actes charmants : Bonsoir, voisin, et Les Charmeurs, qui furent représentés coup sur coup à l'ancien Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple, où ils obtinrent un grandissime succès... Dans ces dernières années, M. Poise, qui est un lettré et qui sait ce que l'on peut tirer de notre ancien théâtre, eut l'idée de mettre en musique plusieurs pièces de l'ancien répertoire. Il s'attaqua d'abord aux Surprises de l'amour, de Marivaux, dont il fit un vrai petit chef-d'œuvre, et, se faisant le collaborateur de Molière, s'en prit à l'Amour médecin, avec lequel il ne fut pas moins heureux. Il écrivit pour ces deux ouvrages une musique fine, délicate, pleine de grâce et d'une inspiration élégante, avec une pointe discrète d'archaïsme et un esprit d'à-propos tout à fait charmant. »

A cette même époque, il est membre du jury du Concours Cressent de l'Académie des beaux-arts. Ce concours, fondé par Anatole Cressent, perdura jusque dans les années trente et portait sur un « ouvrage lyrique, bouffe, de demi-caractère ou dramatique, opéra ou opéra-comique, en un ou deux actes, avec choeur et ouverture. » La première cession fut ouverte en 1874. Lors de celle de 1881, le jury était alors composé de : Edouard Thierry, Regnier et Charles Nuitter pour la partie littéraire, Ernest Boulanger, Jules Cohen, Edmond Membrée, Emile Paladilhe, Ferdinand Poise et Théodore Semet pour la musique ; c'est Georges Hue qui l'emporta devant 32 autres candidats avec son opéra-comique Les Pantins, écrit sur un livret d'Edouard Montagne.
Signature autograph de Ferdinand Poisee, 1883
Signature autographe, 1883

En 1885, Ferdinand Poise est victime d'un accident ménager relaté par le journal quotidien Gil Blas dans son édition du jeudi 3 septembre : « ...le compositeur de l'Amour médecin et de Joli Gilles vient d'être victime d'un accident assez grave. En prenant un bain vapeur, M. Poise s'est presque « cuit » le corps. Grâce aux soins empressés dont il a été immédiatement l'objet, on espère que cet accident n'aura pas de suites graves. » Faut-il voir ici l'origine de la dégradation de son état de santé qui bientôt l'éloignera des scènes de théâtre, le clouera au lit et finira pas l'emporter sept années plus tard ?


« Ferdinand Poise n'était pas seulement un musicien exquis, mais aussi un lettré délicat et fin, qui écrivait volontiers les vers de ses mélodies. C'est même lui qui avait transformé en opéra-comique, à son usage, la gentille comédie de Florian les Deux Billets, qu'il avait fait représenter à l'Athénée, ainsi que les Trois Souhaits, donnés par lui à l'Opéra-Comique. » La veille de sa mort, le 12 mai 1882, il dictait ses dernières strophes que sa veuve, par les soins de MM. Alphonse Lemerre et J. Truffier, fit distribuer sur gentil placard de Japon  :

DERNIÈRE PENSÉE DE FERDINAND POISE

O mon piano, mon vieil ami !
Te voilà pour toujours, pour toujours endormi.
Je ne te dirai plus ces douces chansonnettes
Les airs de Saboly, les Noëls d'autrefois ;
Je ne te dirai plus ces vieilles ariettes
Que je trouvais, le soir, sans chercher, sous mes doigts.

O mon piano, mon vieil ami !
Te voilà pour toujours, pour toujours endormi.

Comme nous nous aimions !Je te disais sans trêve
Mes projets d'avenir, ma joie et mon chagrin ;
Et tu fixais le chant des oiseaux de mon rêve
La phrase fugitive en son rythme divin...

O mon piano, mon vieil ami !
Te voilà pour toujours, pour toujours endormi.

Par la suite, ces vers furent mis en musique (pour voix et piano) par le compositeur et organiste Charles Hess (1844-1926), partition éditée à Paris en 1895 chez A. Leduc.

Décédé le 13 mai 1892 en son domicile parisien, 25 rue Fontaine, ce sont le chanteur Louis Codelaghi et le statuaire Emmanuel de Villanis qui déclarent le décès aux autorités d'état-civil de la mairie du neuvième arrondissement. Villanis (1858-1914), installé à Montmartre et renommé pour sa production de figures antiques, littéraires et d'opéras, réalisera cette même année un buste en plâtre de Ferdinand Poise : il le proposera au Ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts qui le refusa !

Les obsèques de Ferdinand Poise sont célébrées le lundi 16 mai en l'église de la Trinité ; Alexandre Guilmant est alors le titulaire du grand-orgue, Emile Bouichère le maître de chapelle, et Théodore Salomé l'organiste accompagnateur. Le beau-frère du défunt, Joseph Messier, conduit le deuil et dans l'assistance on peut reconnaître Ludovic Halévy, Jules Massenet, Charles Lecocq, le journaliste et directeur de théâtre Emile Desbeaux et le député Noël Madier de Montjau. L'inhumation a lieu au cimetière du Père-Lachaise (64e division, 3e ligne) où Jules Barbier prononce un discours au nom de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, dans lequel il loue le musicien dont « l'art français avait le droit de s'enorgueillir » et souligne son amitié avec Léo Delibes, son camarade sur les bancs du Conservatoire, qu'il avait aidé à terminer sa partition des Deux vielles gardes (Bouffes-Parisiens, 8 août 1856).

Ferdinand Poise laissait une veuve, Marie-Antonia-Judith Pessina, née à Milan et alors âgée de 81 ans, qui lui survivra jusqu'à son décès survenu le18 septembre 1900. Par codicille olographe, en date du 14 juillet 1896, déposé en l'étude de Me Garanger, notaire à Paris, elle avait notamment donné et légué à l'Institut de France ses quatre cents francs de rente sur l'Etat Français, en mentionnant : « les arrérages de cette rente devront être employés à fonder un prix de quatre cents francs qui portera le nom de prix Poise et sera délivré tous les ans à un jeune compositeur dont le genre de musique se rapprochera le plus de la musique de monsieur Poise. » En 1892, après la mort de son mari elle avait fait don de ses partitions autographes à la bibliothèque du Conservatoire de Paris, ainsi que l'avait souligné le Ministre de l'Instruction publique et des beaux-arts Léon Bourgeois dans son discours du 3 août 1892, prononcé dans cet établissement à l'occasion de la distribution des Prix qu'il présidait (J.O. n° 210 du 4 août 1892, pp. 4039-4040).

En dehors des œuvres déjà mentionnées supra, Ferdinand Poise a également composé des mélodies : L'Emir de Bengador, paroles de Méry (Benaci), En Camargue, paroles d'Alphonse Daudet (in journal L'Artiste, mars 1882), La Menteuse, paroles d'Henry Murger (Ménestrel/Heugel), John Anderson, sur des paroles d'Auguste Barbier, (Ménestrel/Heugel), La Fille d'Otaïti, paroles de Victor Hugo (Ménestrel/Heugel), La Nuit sainte, paroles d'Alexis Martin (O'Kelly), En écoutant une fauvette, paroles d'Alexandre Ducros (O'Kelly), La Quedidja, paroles de Gustave Mathieu (O'Kelly), La Petite chatte, chanson provençale, paroles de Mathieu (O'Kelly), La Vieille vigne, paroles d'Edmond Pelletier (Gambogi), La Vierge à la crèche, paroles d'Alphonse Daudet (O'Kelly), Lettre à Jeanne, paroles de Charles Monselet (Durand et Schoenewerck), Rosette, paroles de Philippe Desportes, XVe s. (Durand et Schoenewerck), Le Renouveau, rondel de Charles d'Orléans, XVe s. (Album du Gaulois, 1885, n° 28, p. 117) [ Audio lecteur Windows Media  fichier audio par Max Méreaux, DR.], Turlutaine, paroles de Charles Monselet (Durand et Schoenewerck), Le Rhin, Le Cloutier, La Chanson du berger, Le Chant du Croisé, Notre Père..., ainsi que des choeurs à 4 voix d'hommes, sans accompagnement : Cri de guerre, La Saint-Valentin, Nemausa sur des paroles de Montvaillant (Gambogi, 1863)... On lui doit encore un arrangement et l'orchestration de la partition du Sorcier de Philidor pour la reprise qu'en fit le Théâtre des Fantaisies-Parisiennes (9 février 1867) et un arrangement pour 4 voix d'hommes de La Marseillaise (Gambogi, 1869).

Ferdinand Poise, « ce charmant musicien » [Henri de Curzon dixit] bien qu'un peu oublié de nos jours, occupe une place importante dans l'histoire de l'opéra et ses « partitions gardent une place si appréciée dans le domaine et à côté des petits chefs-d'oeuvre de l'Opéra-Comique d'autrefois. C'est une veine qu'il a découverte et suivie sur le tard, que celle de ces petites comédies lyriques à la Watteau, inspirées de Molière, de Marivaux, de la comédie italienne : la Surprise de l'amour, l'Amour médecin, Joli Gilles. Mais il fallait un goût, une discrétion, un doigté, qui lui ont tout a fait réussi, avec un tour bien à lui, et qui les défend contre l'oublie. » [Le Ménestrel, 1er juin 1928] Néanmoins, quelques unes de ses œuvres sont encore parfois jouées de nos jours, notamment La Surprise de l'Amour, en mai 2005 à Paris par la Compagnie Péniche Opéra, et en 2008 par L'Atelier lyrique de Franche-Comté. Cet opéra-comique a été enregistré en 1968 par L'Orchestre lyrique de l'ORTF, sous la direction de Jean-Claude Hartemann, avec Monique Stiot (Colombine), Linda Felder (La Comtesse), Gérard Friedmann (Lélio) et Aimé Donat (Arlequin). L'année suivante, ce même orchestre, cette fois placé sous la direction de Pierre-Michel Le Conte, enregistrait Joli Gilles, avec Lina Dachary (Violette), Monique Stiot (Sylvia), Huguette Hennetier (Mme Pantalon), Raymond Amade (Léandre), Aimé Doniat (Gilles) et en 1970 Les Absents, avec Lina Dachary (Suzette), Janine Capderou (Brigitte), Gérard Friedmann (Eustache), Bernard Plantey (Léonard) et Bernard Demigny (Brèchemain). En 1992, le label Musidisc a réédité en CD les enregistrements de 1969 et 1970 (Musidisc-INA 202102), ainsi que celui de 1968 (Musidisc-INA 201832, avec Les rendez-vous bourgeois de Nicolo). Grâce à ceux-ci, bien qu'épuisés de nos jours mais que l'on peut encore découvrir au sein de quelques discothèques, l'on peut aisément valider ce jugement sur l'oeuvre du compositeur, porté dès 1859 par Michel Nicolas :

« […] ses qualités prédominantes sont la franchise du rythme, la clarté parfaite de l'instrumentation, la vivacité, la facilité et le naturel de la mélodie, les détails piquants et les intentions spirituelles, en un mot tout ce qui semble appartenir en propre au génie musical français. »

Et pour conclure cette esquisse biographique, citons l'auteur dramatique et librettiste Arnold Mortier (1843-1885) qui écrivait en 1880 : « Comme homme, M. Poise est peu connu des Parisiens. On ne le voit pas aux premières. C'est un artiste qui vit à l'écart, dans son coin, rêvassant, nonchalant comme un créole, sans besoins et sans ambition. Grand, barbu, anguleux, voûté, perclus de douleurs, mélancolique, ce n'est un charmeur qu'en musique et je crois bien qu'en dehors de la musique tout lui est indifférent. » [in Les soirées parisiennes de 1880, préface d'Emile Zola]

Ferdinand Poise avait été reçu chevalier de la Légion d'honneur le 28 avril 1883.

Denis Havard de la Montagne

 


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