LE QUATUOR STANISLAS
Quarante ans au service d’une passion
Au cœur de la Lorraine, terre bénie de la lutherie française, le Quatuor Stanislas a rayonné de façon incomparable pendant quatre décennies. A partir de son fief de la salle Poirel à Nancy, chargée d’une histoire vénérable et véritable point d’ancrage de la formation, il a étendu son influence bien au-delà de ces murs et aussi au-delà des frontières. Devenu un des meilleurs quatuors français, il a parcouru le monde – Europe, Asie, Russie, les Amériques… – rencontrant un succès grandissant, sans jamais perdre de vue une mission régionale se donnant pour but de porter les plus hautes formes de la musique en tous lieux avec le même engagement. Une abondante discographie rend compte d’un répertoire immense et diversifié qui fit également la part belle à la création.
Le texte présenté ici par Jean de Spengler, fondateur de l’ensemble, retrace les différentes étapes de ce parcours exceptionnel. Ayant été associé dès le début aux saisons des Stanislas, il m’importe de témoigner de la ferveur qui animait les répétitions et les concerts, qui a marqué en profondeur plusieurs générations d’un public fidèle, et dont la trace – on peut le croire – ne s’effacera pas.
Alexis Galpérine
Prélude
C’est en mars 1984, un an après avoir pris mes fonctions de violoncelle solo à l’Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy (devenu depuis l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine), que je pus enfin réaliser mon rêve de fonder un quatuor à cordes, avec des collègues ayant comme moi intégré l’orchestre depuis peu : les violonistes polonais Zbigniew Kornovicz et Joanna Rezler, et l’altiste bulgare Paul Penkoff. Après plusieurs mois de travail approfondi et une tournée de « rodage » dans le midi de la France au cours de l’été 1984, le Quatuor Stanislas donnait son premier concert dans les Grands Salons de l’Hôtel de Ville de Nancy le 15 octobre de la même année. Au programme, « Les Quintes » de Haydn, l’opus 18 no1 de Beethoven, et le huitième quatuor de Chostakovitch avec, en bis, un mouvement de « La Jeune Fille et la Mort » de Schubert, l’œuvre entière ayant été présentée au cours de l’été précédent.
Le Quatuor Stanislas, en 1984
(© ) DR.
Alors que les quatuors à cordes pouvant se targuer de quarante ans d’existence se comptent sur les doigts d’une main, rappelons le contexte dans lequel est né cet ensemble original à plus d’un titre.
Si la France compte aujourd’hui de nombreux quatuors à cordes de classe internationale, il faut rappeler qu’il en allait tout autrement il y a une quarantaine d’années. A l’exception notable des quatuors Via Nova et Parrenin, l’inaptitude des Français pour cette formation passait pour un fait bien établi, à mettre sur le compte d’un prétendu individualisme hexagonal, supposé rétif à la rude discipline du travail d’équipe exigé par cette formation ô combien exigeante.
Autant dire que la prétention de nos nancéiens d’adoption de s’attaquer à cette formation emblématique tout en poursuivant une carrière d’orchestre pouvait paraître quelque peu suspecte aux yeux de certains puristes, persuadés que le quatuor à cordes exige une dévotion totale, incompatible avec le travail d’orchestre. Rappelons pourtant que certains grands quatuors du passé ont suivi cette voie, comme par exemple le Wiener Streichquartett, composé de musiciens du Philharmonique de Vienne, ou le Hollywood String Quartet, dont les membres travaillaient également dans les studios d’enregistrements de la capitale mondiale du cinéma.
Il faut dire que Nancy offrait des conditions idéales permettant de concilier travail d’orchestre et de quatuor, et disposait d’un public avide et curieux de musique. En effet, si le fait d’appartenir à un orchestre limite les possibilités de tournées aux seules périodes de congés, cela donne aussi un ancrage solide permettant d’organiser un travail régulier et approfondi, condition indispensable pour construire sur le long terme un répertoire et un style de quatuor.
Grâce au soutien de la Ville de Nancy, bientôt rejointe par le Conseil Général de Meurthe-et-Moselle et par la Région Lorraine, il a été possible d’entreprendre rapidement une véritable politique régionale de diffusion, notamment dans des zones rurales, tenues à l’écart de la vie culturelle des grands centres urbains.
Après ces débuts prometteurs, l’équipe fondatrice du quatuor fut profondément bouleversée en 1986, avec les départs de Zbignew Kornowicz et de son épouse Joanna Rezler, qui devaient rejoindre l’Orchestre de Picardie en qualité de solistes, et de Paul Penkoff, engagé comme alto solo par l’Orchestre de Provence- Côte d’Azur. Ils furent remplacés aux violons par Romano Tommasini, le nouveau violon solo « super soliste » de l’orchestre de Nancy, par Gee Lee (co-soliste à l’orchestre), et par Paul Fenton, qui prendra peu après le poste d’alto solo à Nancy.
C’est dans cette formation que le Quatuor Stanislas effectuera ses premières grandes tournées, tout d’abord à l’ile de la Réunion en mai 1988, puis au Japon et à Taïwan en juillet de la même année.
Affiche de la tournée au Japon, en juillet 1988.
(coll. Jean de Spengler) DR.
Il y eut encore un important changement fin 1988, avec le départ de Romano Tommasini pour l’Orchestre Philharmonique de Berlin, et son remplacement par Laurent Causse, son successeur au pupitre de « Super soliste » de l’Orchestre de Nancy. Ancien premier violon du Quatuor Viotti, passionné de quatuor à cordes, il sera le premier violon du Quatuor et de l’Ensemble Stanislas pendant plus de trente-cinq ans, contribuant de manière décisive à ses succès par un engagement sans faille, sa grande rigueur dans le travail, doublée d’une inépuisable curiosité musicale.
A partir de cette période, l’effectif du Quatuor restera étonnement stable, autour de Laurent Causse et de moi-même aux deux extrêmes de l’échelle sonore. Paul Fenton occupera le pupitre d’alto pendant plus de trente ans, avant de prendre sa retraite et d’être remplacé au quatuor par Sylvain Durantel, également soliste à l’orchestre. Néanmoins, à partir de 2007, il avait souhaité voir sa charge de travail allégée, si bien que nous avions fait appel à Marie Triplet, depuis peu titulaire de la classe d’alto au conservatoire, afin alterner avec lui au sein du quatuor, ce qui s’est fait en parfaite harmonie. Quant à Gee Lee, retourné en 2004 à Taïwan, son pays natal, il a été remplacé depuis au second violon par Bertrand Menut, lui aussi membre de l’orchestre de Nancy.
Naissance de l’Ensemble Stanislas, saison de concerts à Nancy
C’est également en 1988 que se situe un important tournant dans la vie du groupe : en effet, dès l’origine, le Quatuor avait régulièrement fait appel à d’autres musiciens, principalement des vents issus de l’orchestre, afin de promouvoir un répertoire plus varié. Il a été décidé d’officialiser cette pratique en créant l’Ensemble Stanislas, structure plus large englobant le quatuor à cordes et les instruments du quintette à vents. Cette mutation a permis d’organiser une saison de concerts à Nancy, dont la première édition eut lieu en 1990-91 dans les Grands Salons de l’Hôtel de Ville, avant de déménager à partir de 1992 salle Poirel, magnifique auditorium à l’acoustique incomparable, construit en 1889. Ce fut aussi l’occasion d’associer à l’activité de l’Ensemble Alexis Galpérine, un proche ami et un violoniste d’exception, qui participera dès lors régulièrement aux concerts de l’Ensemble Stanislas en qualité d’« invité permanent ».
Cette série, qui passera progressivement de quatre à six concerts, trouvera rapidement sa physionomie et son public. La nécessité de bâtir une programmation annuelle a en outre permis d’élaborer une véritable réflexion sur le répertoire, structurant toute l’activité du Quatuor et de l’Ensemble. En effet, il ne s’agissait plus de décider de jouer telle ou telle œuvre en fonction des demandes d’organisateurs de concerts extérieurs, mais bien de penser l’équilibre et la logique d’un parcours musical sur l’ensemble d’une saison entière, voire sur plusieurs. D’emblée s’est imposée l’idée de sortir des sentiers battus, à une époque ou les programmes se résumaient souvent à Mozart, Schubert et Brahms, et où Bartók faisait presque figure de contemporain !
Répertoire
Progressivement, la programmation s’organisera sur le principe des trois tiers : un premier tiers consacré au répertoire classique et romantique (en gros de Haydn à Brahms), un deuxième tiers au patrimoine à redécouvrir (essentiellement français, voire lorrain), et enfin un dernier tiers à la musique de notre époque et à la création contemporaine.
Il serait fastidieux d’énumérer les œuvres qui ont été présentées au public nancéien au cours des quarante dernières années, mais elles se comptent par centaines.
Pour le seul répertoire classique et romantique, on peut citer une bonne dizaine de quatuors de Haydn, autant de Mozart, l’intégrale des dix-sept quatuors de Beethoven, tous les grands quatuors de Schubert, plusieurs Mendelssohn, Dvorak, Brahms, Tchaïkovski etc. Le répertoire de la fin du XIXème et de la première moitié du XXème siècle tient évidemment une place éminente, en particulier les français : Lalo, Franck, Chausson, Lekeu, Magnard, Fauré, Debussy, Ravel, Saint-Saëns, Vierne, Tournemire, Caplet, Jolivet etc., auxquels il faut ajouter Janacek, Schönberg, Korngold, Chostakovitch, ainsi que les six quatuors de Béla Bartók, véritable monument du XXème siècle.
La redécouverte des trésors oubliés du patrimoine français s’est vite imposée comme une priorité, avec une attention particulière portée aux compositeurs lorrains : le premier à avoir retenu notre attention fut Joseph-Guy Ropartz qui, bien que breton de naissance, joua un rôle éminent comme directeur du Conservatoire et de l’Orchestre de Nancy entre 1894 et 1919. Si son action dans ce domaine était reconnue, la musique de ce disciple de Franck n’était pratiquement plus jouée, et l’Ensemble Stanislas peut se flatter d’avoir présenté toute sa musique de chambre salle Poirel, avant d’enregistrer l’intégrale de ses quatuors à cordes pour le label Timpani.
A côté de Florent Schmitt et de Maurice Emmanuel, deux grands musiciens français reconnus bien que malheureusement trop peu joués, citons Jean Cartan (1906-1932) et Louis Thirion (1879-1966), compositeurs lorrains totalement oubliés, que l’Ensemble Stanislas a ressuscités en concert puis au disque. Il faut dire que c’est chaque fois un véritable défi d’aborder des œuvres totalement inconnues, jamais enregistrées, et de s’efforcer de les faire revivre, sans garantie aucune que le résultat sera à la hauteur de l’investissement. C’était particulièrement vrai pour ces deux compositeurs, et les réactions enthousiastes de la presse française et étrangère ont représenté une belle récompense pour les efforts que nous avions consentis.
Henri Dutilleux avec le Quatuor Stanislas pendant l'enregistrement du quatuor "Ainsi la Nuit" dans le studio de l'IRCAM, en janvier 2002.
(coll. Jean de Spengler) DR.
À Avignon, juillet 2016
(coll. Jean de Spengler) DR.
A partir des années quatre-vingt-dix, l’Ensemble Stanislas décide d’intégrer dans chaque programme un morceau contemporain, le plus souvent en première audition mondiale. En effet, la musique doit vivre, et il aurait été à notre sens absurde de ne jouer que des œuvres du passé. Il faut dire que nous avons été encouragés dans ce sens par Henri Dutilleux (1916-2013), considéré comme le plus grand compositeur français d’après-guerre avec Olivier Messiaen. Nous avons eu la chance de pouvoir travailler avec lui son célèbre quatuor « Ainsi la Nuit », que nous avons enregistré en sa présence à Paris, puis rejoué très souvent en France et à l’étranger. C’est ainsi que nous avons commandé et créé des dizaines d’œuvres de compositeurs de toutes générations, parmi lesquels on peut citer Paul Méfano, Antoine Duhamel, Raymond Depraz, Michel Tabachnik, Patrick Marcland, Carlos Roqué Alsina, Thierry Lancino, Pierre Thilloy, Philippe Capdenat, Bernard de Vienne, Dominique Lemaître, Françoise Choveaux, François Fayt, ou, pour les plus jeunes, Benoît Menut, Charles-David Wajnberg, et Fabien Touchard.
L’Ensemble Stanislas a également été à l’initiative des « Rencontres » de Nancy, rétrospectives consacrées à de grands compositeurs de notre époque associant concerts, rencontres et classes de maîtres. Ces événements d’envergure internationale, organisés avec les grandes institutions nancéiennes (orchestre, conservatoire, Centre culturel André-Malraux) eurent pour prestigieux invités Henri Dutilleux en 1996 à l’occasion de ses quatre-vingt ans, George Crumb en 1999 pour son soixante-dixième anniversaire, Klaus Huber en 2001, et György Kurtag en 2007. C’est en 1992 que le Quatuor Stanislas avait joué pour la première fois au festival Musique-Action « Black Angels for electric string quartet » de Crumb, œuvre mythique inspirée par la guerre du Vietnam, qu’il a redonnée au festival « Présences » de Radio-France en 1994, puis enregistrée en 1996. C’est donc avec beaucoup d’émotion que nous l’avons interprétée en 1999 à Nancy en présence du maître, à l’occasion de ses soixante-dix ans. Ajoutons enfin la participation du Quatuor Stanislas aux « Journées György Ligeti » organisées à Metz en mars 2002 en présence du compositeur, où nous avions présenté son magnifique deuxième quatuor à cordes, d’une redoutable difficulté !
A côté du répertoire « classique », nous avons aussi aimé faire des pas de côté, comme par exemple avec le spectacle musical « Siffler n’est pas jouer », que nous avions monté en 2014 avec Bertrand Causse (cousin de Laurent), à l’occasion des 30 ans de l’Ensemble Stanislas. Il faut dire que Bertrand est un véritable phénomène : altiste, pianiste, chanteur, chef d’orchestre, il est aussi un siffleur prodigieux, vice-champion du monde au concours de Tokyo ! Après avoir rejoué le spectacle plusieurs fois au Théâtre le la Manufacture à Nancy en 2015, nous l’avons programmé au festival Off d’Avignon en juillet 2016 pour 23 représentations. Mêlant musique, textes et chansons, le spectacle s’achevait par un pot-pourri totalement délirant sur la « Petite musique de nuit » de Mozart. Quels souvenirs inoubliables !
Enregistrements
Le Quatuor/Ensemble Stanislas a à son actif une impressionnante discographie de plus de soixante titres publiés entre 1991 et 2024, qui ont beaucoup contribué à sa réputation au-delà des limites de la Lorraine, de même qu’à l’étranger. Cette activité est apparue comme le prolongement naturel du travail de redécouverte d’un répertoire français peu ou pas connu, en collaboration avec le label Timpani, qui a peu à peu constitué un magnifique catalogue de musique française. Les premiers enregistrements mondiaux de la musique de chambre de Guy Ropartz, parus entre 2005 et 2007, ont été qualifiés d’« événement discographique » par la revue Diapason. Ont suivi les monographies consacrées à Florent Schmitt (avec le pianiste Christian Ivaldi), à Maurice Emmanuel, Jean Cartan, Louis Thirion et Henri Sauguet. Enregistrés après avoir été joués en concerts, ces albums ont été accueillis très chaleureusement par la critique, et ont largement contribué à la reconnaissance internationale de ces grands musiciens injustement négligés.
Par ailleurs, depuis une trentaine d’année, presque tous les concerts de l’Ensemble Stanislas salle Poirel ont été enregistrés dans les meilleures conditions, constituant une réserve de plusieurs centaines d’œuvres. C’est en puisant dans ce fond que le label Forgotten Records a publié depuis une dizaine d’années une trentaine de CD, le plus souvent consacrés à des œuvres du grand répertoire : Schubert, Brahms, Dvorak, Debussy, Ravel etc., mais aussi Paul Méfano, Antoine Duhamel, George Crumb ou Carlos Roqué Alsina. A l’occasion des 250 ans de la naissance de Beethoven en 2020, est paru un coffret de l’intégrale de ses quatuors en huit CD, enregistrés en concerts salle Poirel entre 1994 et 2019. Avec cette publication, très élogieusement accueillie notamment par les magazines Diapason et Classica, le Quatuor Stanislas s’est fait une place dans le cercle restreint des ensembles ayant enregistré ce monument indépassable du répertoire de quatuor à cordes. Le label Forgotten Records publiera également en 2025 l’intégrale des six quatuors de Bartók enregistrés en concerts au cours des quinze dernières années.
Tournées
Aux Etats-Unis, au Smithsonian Institution, Washington DC, en mars 1996.
(coll. Jean de Spengler) DR.
Bien qu’il ne soit pas toujours facile de concilier un planning d’orchestre avec les exigences de la vie nomade, le Quatuor Stanislas a parcouru depuis son premier périple asiatique en 1988 tous les continents, à l’exception de l’Australie. Depuis une première grande tournée aux Etats-Unis en 1996 qui lui avait valu les éloges enthousiastes du Washington Post, le Quatuor Stanislas y est retourné à de nombreuses reprises pour des concerts et classes de maîtres en Caroline du Nord, Virginie de l’Ouest, Pennsylvanie, Colorado, Wyoming etc.
À Saint-Petersbourg, mai 2006
(coll. Jean de Spengler) DR.
En 2006, nous avons entrepris une importante tournée en Russie, financée par le Ministère français des Affaires étrangères, qui nous a menés à Volgograd (ancienne Stalingrad), Perm, Novossibirsk, ainsi qu’à Moscou. A l’occasion du concert à la Philharmonie de Novossibirsk, nous avons noué un contact très sympathique avec le Filarmonica Quartet, que nous avons invité l’année suivante à Nancy. En effet, si les tournées sont un stimulant indispensable pour les musiciens toujours désireux de se présenter à l’étranger sous leur meilleur jour, un des grands plaisirs qu’elles procurent sont les rencontres avec les collègues et mélomanes des pays visités. Nous aurions dû retourner en Russie en 2014 à l’invitation de l’opéra de Vladivostok, mais la situation créée par l’annexion de la Crimée et les sanctions qui en ont découlé ont malheureusement eu raison de ce projet.
Au Pic Bolivar, à Merida, au Venezuela en 2001
(coll. Jean de Spengler) DR.
À Rio, en août 2007
(coll. Jean de Spengler) DR.
C’est en 2001 que nous avons découvert l’Amérique du Sud, à l’invitation du Festival France-Venezuela de Caracas. Avec le baryton François Le Roux, nous y avons créé une œuvre de Thierry Lancino, « L’Esprit et l’Eau », sur des poèmes de Paul Claudel. Au programme figuraient également les quatuors de Debussy et de Dutilleux, ainsi que l’octuor à cordes de Mendelssohn, avec un jeune quatuor de Caracas. C’est là que j’ai entendu parler pour la première fois du « Sistema », cette organisation magnifique permettant aux jeunes des « barrios » (bidonvilles) de s’initier à la musique en jouant directement dans des orchestres adaptés à leurs niveaux. Ce modèle, popularisé notamment par Gustavo Dudamel, célèbre chef d’orchestre formé par El Sistema, s’est développé avec succès depuis quelques années en France. Après plusieurs concerts à Caracas et à Maracaibo, nous avons pris un petit avion pour Merida, une ville des Andes au pied du Pic Bolivar, qui culmine à près de 5000 mètres d’altitude. Le lendemain du concert, nous n’avons pas résisté à la tentation de prendre un téléphérique qui nous a menés à une hauteur de 4500 mètres d’où, sans doute grisés par l’air des cimes, nous est venue la malheureuse idée de redescendre à pied jusqu’à la station inférieure, qui semblait assez proche et d’accès facile. C était sans compter sur le mal des montagnes qui a saisi Gee et Paul au cours de la descente, les rendant inaptes à tout effort. Laurent a dû se rendre seul jusqu’à la station inférieure pour réquisitionner des muletiers et permettre à nos infortunés compagnons d’atteindre le but sains et saufs !
Après le Venezuela, c’est l’Argentine et le Brésil que nous avons découverts en juillet 2007, au cours d’une tournée de près de trois semaines. Nous n’oublierons jamais notre arrivée à l’aéroport de Buenos Aires sous la neige, une première depuis 1918 ! Nous avons joué à Rosario et à Cordoba dans des opéras magnifiques, construits au début du XXème siècle, lorsque la Scala de Milan y venait chaque année en tournée sous la direction de Toscanini.
A Buenos Aires, nous avons été invités à jouer à la résidence de l’ambassadeur de France, parfaite réplique d’un hôtel particulier du Faubourg Saint-Germain. Ce n’est pas pour rien que Buenos Aires se flatte d’être le Paris de l’Amérique du Sud !
Après l’Argentine et son parfum d’Europe des antipodes, Le Brésil offre un contraste saisissant, véritable explosion de couleurs, de parfums et de rythmes tropicaux. Nous avons tourné dans de nombreuses villes en compagnie de la pianiste argentine Mirta Herrera, avant que survienne un sérieux contretemps. Après un concert à Belo Horizonte, la capitale du Minas Gerais, nous devions en effet prendre l’avion pour jouer en quatuor le lendemain matin au Centre Culturel de Sao Paulo. Or, juste avant notre départ, nous apprenons que tous les vols intérieurs ont été annulés suite à une catastrophe survenue la veille à l’aéroport de Sao Paulo. Seule solution, prendre un autobus de nuit qui nous fait arriver à notre hôtel à 6 heures du matin, nous laissant tout juste le temps de nous préparer pour le concert prévu à 11h. Après quoi, l’attaché culturel français nous emmène déjeuner dans une Churascaria bondée où, pour nous faire patienter, on nous sert force Caipirinhas, dont l’effet s’est révélé particulièrement ravageur après les fatigues du voyage et du concert. Comme quoi la première condition pour partir en tournée, c’est bien d’avoir l’estomac solide !
De Buenos Aires à Sao Paulo, juillet 2009
(coll. Jean de Spengler) DR.
Nous sommes retournés plusieurs fois en Argentine et au Brésil, notamment en 2009 pour l’année de la France au Brésil, qui, s’est achevée par un concert dans le magnifique auditorium de Brasilia, à l’acoustique exceptionnelle.
A Varsovie, avant le concert au Théâtre Royal Laziensky, en juin 2014.
(coll. Jean de Spengler) DR.
Le Quatuor Stanislas a parcouru presque tous les pays d’Europe de l’Ouest et de l’Est, à l’exception de la Scandinavie. Les distances étant moins importantes qu’en Amérique, nous partions souvent en voiture pour des concerts en Belgique, en Allemagne ou en Suisse, et rentrions en pleine nuit pour nous retrouver à neuf heures du matin à nos pupitres de l’orchestre. Je me souviens en particulier d’un concert à Varsovie en 2014 dans le cadre d’un grand festival qui avait lieu un samedi de juin. Comme nous avions une représentation d’opéra le vendredi soir, nous sommes partis en voiture vers 23 heures pour une courte nuit dans un hôtel à côté de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. Le lendemain, départ aux aurores et arrivée à Varsovie juste à temps pour répéter dans le merveilleux théâtre royal Laziensky avant le concert de 17 heures. Dimanche matin, réveil à 4 heures, décollage à 7 heures, arrivée à Paris vers 10 heures, retour à Nancy en voiture, et nous voilà à nos pupitres à 14h30 pour une deuxième représentation d’opéra !
Rencontres
Un des grands avantages de la musique de chambre est qu’elle offre de nombreuses opportunités de rencontres avec d’autres musiciens, qui peuvent parfois devenir des amis très chers : il en est ainsi d’Alexis Galpérine, mentionné plus haut, que j’ai rencontré en 1974 en Suisse grâce à Geneviève Joy-Dutilleux, une très proche amie de ma famille qui était alors son professeur de musique de chambre au Conservatoire de Paris. Nous avons par la suite formé un trio avec la pianiste Josette Morata que nous avons nommé « Trio La Sage », du nom du village du Valais où nous nous étions rencontrés. Devenu un grand violoniste, professeur au Conservatoire de Paris, il n’a cessé de nous soutenir depuis la création de l’Ensemble Stanislas, et y a participé comme « invité permanent » pendant de nombreuses années.
Il faut aussi bien sûr mentionner Christian Ivaldi, pianiste exceptionnel, successeur de Geneviève Joy à la classe de musique de chambre du Conservatoire de Paris, qui a suivi depuis l’origine chaque étape de la carrière des Stanislas : après notre premier concert ensemble en octobre 1985 (quintette de Dvorak), nous avons collaboré très régulièrement avec lui, et avons enregistré pour Timpani un disque consacré à Florent Schmitt, qui est régulièrement cité comme « enregistrement de référence ».
Autres collègues avec lesquels nous avons tissé des liens étroits, le violoniste américain John Fadial et son épouse la violoncelliste Beth Vanderborgh, merveilleux musiciens, professeurs à l’université du Wyoming. C’est une amie américaine de Nancy qui nous avait présentés en 1994, alors qu’ils devaient participer au festival de Mirecourt, et le déclic a été immédiat : dès 1996 nous formions le Stanislas Sextet, avec lequel nous n’avons cessé depuis de donner des concerts des deux côtés de l’Atlantique, encore tout récemment dans le Colorado et le Wyoming (avril 2024).
Concert à Laramie, Wyoming, Etats-Unis, en avril 2024.
(coll. Jean de Spengler) DR.
A propos des tournées, je mentionnais plus haut qu’elles permettent souvent de belles rencontres : comment ne pas citer Hélio Vida, jeune pianiste brésilien de vingt ans rencontré en 2007 à Belo Horizonte, alors que nous rentrions tout juste de notre périple en bus à Sao Paulo (voir plus haut).
Etudiant à l’université de Belo Horizonte, Il tournait les pages de Mirta Herrera, avec laquelle nous jouions le quintette avec piano de Dvorak, et avait ensuite été notre chaperon lors un concert que nous devions donner deux jours plus tard dans sa ville natale de Patos de Minas. Contrairement à la plupart des brésiliens, il parlait bien l’anglais, et c’est ainsi qu’il put me confier que son rêve était de venir étudier en Europe, mais que cela lui semblait hors de portée. Du coup, profitant d’un stage qu’il devait faire l’été suivant à Trêves, non loin de Nancy, j’organisai une audition pour lui et un de ses condisciples devant le directeur du Conservatoire de Nancy, en présence de notre amie Catherine Chaufard, titulaire de la classe de piano. Tous deux se montrèrent enthousiastes à l’idée de les accueillir comme étudiants au Conservatoire dès l’année suivante. Après un an à Nancy, il intégra la Hochschule de Karlsruhe où il obtint ses masters de piano et de musique de chambre puis, poussé par sa passion du chant lyrique, effectua plusieurs stages dans de grandes maisons d’opéra, avant d’être admis à l’Opéra studio de Zürich. Après un passage à l’Opéra de Graz comme chef de chant, il fut engagé en 2020 par l’Opéra de Bâle en tant que directeur de l’Opéra studio, et a depuis amorcé une brillante activité de chef d’orchestre. Ainsi, ayant grandi dans une petite ville de l’intérieur du Brésil, loin de tout centre culturel, le voilà en quelques années propulsé vers les sommets de la scène lyrique internationale. C’est dire avec quelle émotion nous avons accueilli sa proposition de participer, avec les chanteurs d’OperAvenir Basel, à la célébration des 40 ans de l’Ensemble Stanislas en octobre 2024 !
Cet anniversaire, qui aurait pu n’être qu’un aboutissement, marquera en réalité un nouveau départ plein de promesses : en effet, le talentueux violoniste et compositeur Franck Natan, avec lequel nous avons déjà eu le plaisir de collaborer à plusieurs reprises, succèdera à Laurent Causse comme premier violon, et à moi-même comme responsable artistique. Il réunira autour de lui une équipe rajeunie, prête à s’investir dans de nouveaux projets avec le même idéal et une passion intacte.
Jean de Spengler
La Sage (Suisse), août 2024
Quatuor Stanislas, 40ème anniversaire, extraits : 4ème mouvement (Allegro assai) du Quatuor K. 589 de Mozart et
3ème mouvement (Scherzo) du Quatuor D. 810 de Schubert.
(CD Forgotten Records fr 2300