Albert ROUSSEL
(1869 – 1937)

Albert Roussel
Albert Roussel
( photo Lipnitzki ) DR

par Georges Dandelot (1937)
(in Le Monde musical)

 

La mort d'Albert Roussel [27 août 1937 à Royan], survenant après celles de Debussy, Fauré, d'Indy, Dukas, est une perte cruelle pour la musique moderne en général et pour la musique française en particulier.

Le temps placera sans aucun doute le nom de Roussel aux côtés de ceux de Debussy et de Ravel. Moins romantique que le premier, moins oiseleur que le second, il a su allier le langage harmonique moderne — dont Debussy fut sans conteste l'initiateur — à la forme classique que Ravel a su remettre en honneur, et, de cet alliage, tirer une manière bien personnelle que nous appelons la "manière Rousselienne" — qui est son génie propre, qui a déjà exercé une énorme influence sur les jeunes musiciens modernes et qui en exercera davantage sur les générations à venir.

De quoi est faite cette "manière Rousselienne", c'est ce qu'il est assez difficile d'exprimer par des mots ; le langage musical demande la musique pour être expliqué. Mais, s'il faut tirer quelques traits généraux, on peut dire que, d'abord, le premier postulat de Roussel c'est l'horreur de la facilité. Il a, pendant une certaine époque, poussé cette horreur presque jusqu'au système, jusqu'au paradoxe ; dans certaines œuvres de musique de chambre (Sonates pour piano et violon, Suite pour piano) on sent un non-conformisme harmonique voulu qui entraîne même quelque raideur dans la phrase et a valu à Roussel bien des critiques injustes. Mais, en revanche, quelle grande leçon donnée à ceux qui se contentent de n'importe quoi ou du premier jet, quelle richesse et quelle puissance dans les mouvements lents des dernières œuvres, lorsque son système harmonique eut atteint son plus haut point de perfection. (Suite en fa, 3e Symphonie, Sinfonietta).

Il tenait de sa première éducation — on sait qu'il fut longtemps officier de marine — le privilège de ne pas savoir faire de la "musique courante". Je suppose qu'il ne savait guère improviser au piano (ce qui fit la gloire de Massenet) et qu'il eut été un mauvais élève dans une classe d'harmonie. Grâces soient rendues à la mer qui fit voyager Roussel à l'âge où on apprend le langage académique conventionnel qu'il est ensuite si difficile de désapprendre...

Un autre trait caractéristique de Roussel, aussi bien chez l'homme que chez l'artiste, c'est l'indépendance.

Sa vie entière, pleine de dignité et de réserve, sa répulsion pour toute réclame et même pour la simple publicité commerciale sont la preuve de cette indépendance devant l'opinion, comme devant les puissances. N'ayant jamais sollicité de charge officielle, il fut porté, presque malgré lui, à la fin de sa vie, à accepter la présidence de tous les groupements de musique moderne : Classe V à l'Exposition S.I.M.C., Comité de l'Opéra-Comique, etc... Mais tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre savent qu'il occupait cette charge avec une simplicité souriante et même un certain détachement ; on sentait bien, en l'approchant, que les minutes précieuses qu'il vous accordait avec sa bonne grâce inépuisable eussent dû être réservées à sa chère Musique, et que sa vraie vie était la vie intérieure et cachée qu'il menait avec elle.

Cette indépendance se retrouve dans sa musique, aussi bien dans l'écriture harmonique et contrapuntique que dans la forme. La manière dont il a su se servir de la "Forme-Sonate" pour ses premiers-mouvements de symphonie est typique et restera un modèle du genre. Ce premier mouvement à trois temps, d'allure franche, décidée, presque conquérante, de proportion courte mais condensée, et qui, après la "Ré-exposition", se termine en une progression ascendante irrésistible et un brusque accord final, — c'est un miracle de goût, d'équilibre, de précision; c'est la forme qui a le plus de chance de servir de modèle aux futurs symphonistes.

Cependant, à notre avis, il faut placer à un plus haut sommet les mouvements lents, surtout ceux des dernières œuvres — car Roussel, comme Franck, est arrivé à la pleine maîtrise de son génie aux environs de soixante ans. Ceux qui parlent toujours du "délicieux auteur du Festin de l'Araignée" ne doivent pas connaître la splendeur émouvante des adagios des 3e et 4e Symphonies, ni de la Sarabande de la Suite en fa, ni même des quelques mesures (trop courtes, hélas) qui précèdent le final de la Sinfonietta.

Les quatre œuvres que je viens de citer suffiraient à elles seules à la gloire d'un musicien. Il me semble impossible que la Suite en fa, par exemple, ne devienne pas l'œuvre classique que tous les concerts symphoniques exécutent chaque année au même titre que l'Apprenti Sorcier ou Daphnis. Mais il serait injuste de limiter à ces quatre chefs-d'œuvre la production de Roussel. Son opéra, Padmâvati, qui eut une carrière intermittente sur notre première scène lyrique, doit rester au répertoire de l'Opéra. Le 1er acte, vibrant, vivant, éclatant de lumière et d'action, est une des plus belles réussites théâtrales de ces trente dernières années. De même le ballet Bacchus et Ariane, dont une suite d'orchestre nous a révélé la magnificence. Enfin, dans sa musique de chambre, outre les célèbres mélodies (Bachelier de Salamanque, Jardin mouillé, Ode chinoise, Jazz dans la nuit, etc.), il faut espérer que la 2e Sonate pour piano et violon, la Ronde pour piano et le 3e Quatuor à cordes en sol, pour ne citer que les œuvres maîtresses, trouveront toujours des interprètes dignes d'elles.

Car Roussel mort doit vivre davantage que Roussel vivant.

Maintenant que le Maître n'est plus là pour tempérer leur ardeur, ses disciples se doivent à eux-mêmes de propager sa musique, de faire rayonner sa gloire, d'initier et de convaincre les foules; bref, de placer le nom d'Albert Roussel à la place qu'il eût toujours dû occuper, c'est-à-dire aux côtés des plus grands musiciens français de tous les temps.

Georges Dandelot (1895-1975)
Professeur d'harmonie à l'E.N.M.
et au Conservatoire de Paris

 

* * *

 

Souvenirs et biographie par Auguste Mangeot (1937)

 

"Nous sommes en ce moment à Royan, m'écrivait Albert Roussel, le 8 août dernier [1937] ; l'air y est très doux et j'y trouve le calme nécessaire à la fois à mon repos et à mon travail. Nous y resterons probablement jusqu'au début de septembre." Quelques jours après, il devait s'aliter, interrompant la composition d'un Trio pour hautbois, clarinette et basson et, le 27 août, il s'éteignait, auprès de sa femme, emporté par une douloureuse crise d'angine de poitrine. Il était âgé de 68 ans.

Albert Roussel était né à Tourcoing le 5 avril 1869, fils et petit-fils d'industriels. Orphelin à l'âge de 8 ans, il fut élevé par son grand-père, maire de la ville et assez bon musicien amateur. Déjà sa mère lui avait inculqué les rudiments du solfège et il allait volontiers tapoter sur le piano. A la mort du grand-père, le petit Albert fut confié à son oncle et à sa tante Requillart et tout en allant au collège, il prit des leçons avec Mlle Decrême, organiste de Notre-Dame. Bientôt, en l'entendant enlever le Boléro brillant de Neustedt, la vieille demoiselle ne pourra s'empêcher de s'écrier : "Oh, Albert, comme vous jouez bien ! "

En même temps, il se passionna à la lecture des livres de Jules Verne et les vacances qu'il passe sur une petite plage du Nord achèvent de lui donner le goût de la mer et des lointains voyage. A 15 ans, il décida qu'il serait un marin et il entra à Paris au Collège Stanislas pour s'y préparer à l'Ecole Navale. Il y trouva un professeur de piano, Jules Stolz, qui l'éloigna des fantaisies sur la Juive et la Favorite pour lui révéler les Sonates de Beethoven et de Mozart, tandis qu'à l'Opéra-Comique il entendait Carmen et Manon.

En 1887, Roussel fut reçu à l'Ecole Navale et s'embarqua à Brest sur "le Borda". Sur un mauvais piano qu'il trouve à bord, il tapait la polka Fumée de Cigarettes pour faire danser ses camarades. Quelques valses et quadrilles complétaient le répertoire du futur aspirant de marine. En 1892, nous le trouvons sur la frégate "la Melpomène", qui fait voile pour Madère, les Canaries et les Açores. Avec la protection de l'aumônier du bord, Roussel y organise des messes en musique, les uns chantant les cantiques, soutenus par deux violonistes et les accords du piano. Offenbach contribue aux entrées et sorties avec sa Marche des Rois de la Belle Hélène...

C'est de cette époque que datent les premiers essais de composition de Roussel : une Fantaisie pour piano et violon et un opéra!! C'est ensuite une Marche nuptiale, qui marquera une date dans sa vie, un jeune enseigne de vaisseau qui avait entendu cette œuvre l'ayant emportée pour la soumettre, disait-il, à Edouard Colonne, et lui demander son avis : "Colonne estime que tu es très doué et que tu devrais lâcher la marine pour la musique", lui dira-t-il à son retour, alors qu'en réalité, la Marche nuptiale n'était pas sortie de sa valise.

C'est cependant à quoi se décida le jeune enseigne de vaisseau au retour d'un voyage en Cochinchine sur la canonnière "Styx", après avoir pris avis de Julien Koszul, directeur du Conservatoire de Roubaix, qui après lui avoir donné quelques leçons d'harmonie, n'hésita pas à l'envoyer à Paris auprès de son ancien camarade de Niedermeyer, Eugène Gigout. Nous sommes en 1894 et Roussel s'installa rue Viète dans la maison habitée par Alfred Bruneau, à deux pas de la rue Jouffroy où demeurait le célèbre organiste de Saint-Augustin. Celui-ci a vite reconnu les qualités... et les défauts de Roussel et il le nourrit de Bach, Haendel et Beethoven avec une telle largeur de vue, affranchi de tout préjugé scolastique, écrira plus tard l'auteur de Padmâvati dans ses souvenirs, qu'il "m'apparaît comme un des maîtres les plus parfaits auprès duquel un jeune musicien ait pu s'instruire de son art."

En 1928, Roussel se fait inscrire au Cours de composition de V. d'Indy à la Schola, dont il ne tarde pas à être un des plus brillants élèves. Il y devient bientôt professeur de contrepoint et c'est à ce titre qu'il compta parmi ses disciples Paul Le Flem, Golestan, Raugel, Roland Manuel, Orban, et... Erik Satie.

La Société Nationale joue en 1901 son Quintette avec cor et une sonate pour piano et violon qu'il n'hésitera cependant pas à détruire.

Le numéro 1 de son catalogue est constitué par une Suite pour piano Des heures passent (1898) à laquelle on peut préférer le Trio op. 2, daté de 1902, qui est sa première œuvre importante. Du recueil des quatre poèmes de Henri de Régnier, qu'il composa ensuite, on conservera pour le moins le Jardin mouillé, d'une sensibilité rare et d'une audace inouïe en 1903. Il s'impose ensuite à l'attention des jeunes cénacles avec ses quatre Rustiques pour piano, dont on joua beaucoup la Danse au bord de l'eau.

Roussel aborda l'orchestre en 1903 avec le Prélude symphonique Résurrection, d'après Tolstoï, qui parut à cette époque franchement révolutionnaire. L'année suivante, Alfred Cortot qui avait fondé au Nouveau Théâtre des séances de "Lectures" pour permettre aux jeunes symphonistes de s'entendre, révèle son Soir d'Eté, qui devait devenir l'andante de la Première Symphonie (Poème de la forêt), bientôt suivi de Vendange et en 1906, d'un Divertissement pour piano et vents qui parut constituer une réaction contre l'impressionnisme. Une nouvelle série de mélodies, comprenant le poème chinois A un jeune gentil homme, auquel la musique conférera bientôt la célébrité, acheva de consacrer le jeune maître. La Première Sonate pour piano et violon eut peut-être plus de succès à Bruxelles où Octave Maus la présenta à la Libre Esthétique, qu'à Paris où Marthe Dron et Armand Parent l'avaient créée au Salon d'Automne.

C'est au Havre que fut donné la première audition du Marchand de sable qui passe, conte lyrique en un acte, avec Suzanne Balguerie. En 1911, ce fut Blanche Selva qui créa la belle Suite en fa dièse pour piano, comprenant après un Prélude, une Bourrée, une Sicilienne et un Rondo, bientôt suivie de la Sonatine.

En 1908, Albert Roussel épousa Mlle Blanche Preisach, d'origine alsacienne, qui fut pour le maître et jusqu'à son dernier souffle la plus admirable compagne. Voyage de noces en Espagne, en Afrique du Nord, qui se poursuit jusqu'aux Indes et au Cambodge. Des visions des temples écroulés, de la grotte d'Ellora, de la ville rosée Jeypoor, de Bénarès et du Gange, Roussel tirera ses suggestives Evocations, terminées en 1911 et exécutées sous la direction de Rhené Bâton en 1912. Œuvre considérable à laquelle C. Saint-Saëns déclara ne rien comprendre, ajoutant : "Je suis une vieille grand'mère de 1830, il n'y a rien d'étonnant à ce que vos coiffures modernes ne m'aillent pas." Evidemment.

Pour le petit Théâtre des Arts, où Jacques Rouché faisait son apprentissage de directeur, Roussel écrivit en moins de trois mois la partition du Festin de l'Araignée, que dirigea Gabriel Grovlez. Ce délicieux ballet devait faire carrière tant à l'Opéra-Comique qu'aux concerts où il fut joué par tous les grands orchestres du monde.

Église de Varengeville
Varengeville-sur-Mer, église Saint-Valéry et son petit cimetière marin surplombant la mer
( photo D.H.M., mars 1992 ) DR

Appelé à la direction de l'Opéra, M. Rouché s'empressa de demander une œuvre à Roussel : ce fut Padmâvati, souvenir de la visite de Tchitor faite grâce à l'obligeance d'un touriste anglais, Ramsay Mac Donald, qui offrit son éléphant aux voyageurs qu'il avait trouvés en panne à la gare de cette ville. Mais la guerre éclate ; Roussel s'engage et c'est seulement en 1923 que cet opéra-ballet fut créé au palais Garnier. Il a disparu de l'affiche depuis sa dernière reprise en 1931, et il paraît impossible qu'il n'y revienne pas, surtout si, comme l'auteur en avait exprimé le vœu, on pouvait s'assurer du concours de la chanteuse noire Maria Andersen pour le rôle principal.

Dans l'intervalle, Roussel avait terminé dans le Dauphiné, où il faisait une cure d'air, Pour une fête de printemps et dans sa propriété de Vasterival, en Normandie, sa Deuxième Symphonie et parmi diverses mélodies, le fameux Bachelier de Salamanque et la Sarabande.

Le vallon de la côte diéppoise devint par la suite le lieu de création et de prédilection du maître. C'est là que se réunirent pendant la belle saison ses amis... c'est là, dans le petit cimetière de Varengeville qu'il a déjà choisi l'emplacement de sa tombe.

C'est à Vasterival que naquirent la Naissance de la Lyre (Opéra 1925), la seconde Sonate pour piano et violon (S.M.I. 1925), les Joueurs de flûte, les Odes anacréontiques, la Suite en fa écrite pour Koussevitzky qui la créera à Boston et qui inaugure une nouvelle manière néo-classique, vers laquelle tendra ensuite Stravinsky et plus récemment Florent Schmitt, le Concerto pour piano et orchestre, la Sarabande pour l'Eventail de Jeanne.

En 1929, le soixantenaire de Roussel est l'occasion d'un grand festival qui, à l'Opéra, au Conservatoire, à la Salle Gaveau, et... au Café de la Paix, occupe toute une semaine et dont la nouveauté est le Psaume lxxx.

Toujours plus maître de lui-même et comme s'il sentait que le destin ne lui accorderait pas une longue vie, Albert Roussel, plein de sève, nous donne entre 1930 et 1935, deux ballets, Bacchus et Ariane, Aeneas, la 3e, la 4e Symphonie, la Sinfonietta pour l'orchestre féminin de Jane Evrard, l'opéra-bouffe La Tante Caroline, un Trio pour flûte alto et violoncelle, écrit en 15 jours, le Quatuor en ré majeur, diverses mélodies dont l'admirable Jazz dans la Nuit. L'an dernier encore, il écrivit pour le festival de Bruxelles une Rhapsodie flamande, un Concertino pour violoncelle, créé par Pierre Fournier. Enfin il acheva quelques semaines avant sa mort un Trio à cordes pour les frères Pasquier.

L'homme valait le musicien. Nul ne fut plus attentif, plus affectueux, plus encourageant pour les jeunes. Dans tous les jurys où il était appelé, sa clairvoyance, son éclectisme, si rares chez ses collègues, étaient une garantie qui ne fut jamais mise en doute. Dédaigneux des honneurs (il n'était même pas décoré), ne pensant qu'à autrui et jamais à lui-même, Albert Roussel, laisse un vide, que personne ne comblera. Au grand enterrement parisien auquel il eut droit, il a préféré, de champêtres funérailles, à une époque qu'il semblait avoir choisie pour ne déranger personne. L'Etat, le département ne devraient-ils pas avoir à honneur de conserver la maison de Vasterival, comme une pieuse relique du grand disparu ?

Auguste Mangeot
Fondateur en 1919 avec Alfred Cortot
de l'Ecole Normale de Musique de Paris,
directeur du Monde Musical

Audio lecteur Windows Media Albert Roussel, Andante de la Sinfonietta op. 52, Ensemble instrumental de la Madeleine, dir. : Joachim Havard de la Montagne, Paris, 20 janvier 1987, enregistrement : DHM ©
Audio lecteur Windows Media Albert Roussel, Finale du Marchand de sable qui passe, op. 13, conte lyrique en un acte et en vers de Jean Aubry, musique de scène, Paris, E. Demets, 1910. (Fichier Max Méreaux) DR.
Tombeau d'Albert Roussel
Tombeau d'Albert Roussel
Tombeau d'Albert Roussel et son épouse au cimetière de Varengeville, sculptures de Marcel Gaumont, travail de fonderie de Rudier
( photos D.H.M., mars 1992 )

Inscription sur le tombeau d'Albert Roussel
Inscription gravée : "... c'est en face de la mer que nous finirons nos exigences / et que nous irons dormir pour entendre encore / au loin son éternel murmure ... / Albert Roussel"
( photo D.H.M., mars 1992 ) DR

 


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