L’incendie de l’orgue Daublaine-Callinet
de Saint-Eustache, à Paris en 1844

Vue de l’église Saint-Eustache vers 1900
Vue de l’église Saint-Eustache vers 1900
(carte postale L. J. & Cie éditeurs, Angoulême/coll. DHM) DR.


Ce malheureux événement, survenu le 16 décembre 1844, est resté célèbre dans l’histoire de l’orgue, d’autant que le responsable involontaire du sinistre était justement le facteur qui avait supervisé la reconstruction de l’instrument, Charles Spackmann Barker (1804-1879). On en trouve un certain nombre de relations dans la presse et les publications savantes périodiques. Cet orgue magnifique, construit quelques mois plus tôt et doté, fait rarissime, d’un double pédalier, avait suscité les éloges les plus empressés de la part des experts, ainsi que le rappelait la revue L’Indépendant du 15 octobre 1844, p. 3 :

« L’exposition [de l’industrie] de cette année a consacré la réputation solidement établie de MM. Daublaine-Callinet, fabricants d’orgues. […] L’instrument le plus considérable qu’a construit la maison Daublaine-Callinet est l’orgue de Saint-Eustache, dont l’inauguration a eu lieu cette année. […]

Conclusion du rapport de la commission nommée pour l’examiner :

[…] L’orgue de Saint-Eustache est maintenant un des plus vastes et des plus complets qui existent. A toutes les améliorations dont l’art de la facture s’est enrichi depuis plusieurs années, il joint de nouveau perfectionnements dus à l’ingénieux inventeur du levier pneumatique. La disposition est favorable à son entretien et à ses effets acoustiques. Le choix des matériaux et leur mise en œuvre ne laissent rien à désirer. Les jeux, tels qu’ils sont établis, forment un ensemble dont on ne saurait rien retrancher sans détruire les rapports et l’harmonie qui doivent exister entre toutes les parties de l’instrument. Le mécanisme est savamment conçu et exécuté avec le plus grand soin : tout y est établi avec solidité et une régularité parfaite.

En conséquence, nous déclarons à l’unanimité que l’orgue de Saint-Eustache mérite, sous tous les rapports, les éloges de la commission, et qu’on peut le considérer comme un des plus beaux et des meilleurs que possède la France.

Nous croyons donc qu’aucun établissement de facture d’orgues en Europe n’a une importance égale à celle de la maison Daublaine-Callinet […] »

Dans La Presse, édition de Paris, du jeudi 19 décembre 1844, on lit les détails des circonstances qui ont concouru au drame :

« La maison Daublaine-Callinet avait fait confectionner l’orgue de Saint-Eustache avec les plus grands soins et en appliquant un procédé nouveau ayant pour objet d’adoucir les touches et de les rendre aussi faciles que celles d’un piano.

L’inventeur de ce procédé, contre-maître de la maison Daublaine, avait suivi les travaux de l’orgue avec la passion d’un artiste. Il tenait surtout à son parfait état d’accord et d’harmonie aux jours des grandes solennités. Visitant l’instrument à cause de la fête prochaine de Noël, il aperçut quelque dérangement dans le mécanisme ; pour y remédier, il se plaça au milieu et dans l’intérieur même de l’instrument, et dans un espace tellement étroit qu’il ne pouvait travailler qu’à peu près couché. Là, obligé de poser sa chandelle pour se servir de ses deux mains, le mouvement qu’il fit en tirant un ressort la renversa et elle roula jusqu’au fond du mécanisme.

Effrayé du danger, il appela à l’aide le souffleur, qui, par malheur, avait été remplacé ce jour-là par le donneur d’eau bénite, homme âgé, infirme et incapable de lui prêter la moindre assistance, et, en vain il le supplia d’aller chercher un peu d’eau. Alors, dans l’impossibilité d’obtenir un secours immédiat, il brisa la partie du mécanisme qui faisait obstacle pour ressaisir la chandelle, qui avait déjà communiqué le feu aux bascules et aux vergettes. Pouvant à peine les atteindre, il essaya vainement de se rendre maître du feu en le couvrant pendant quelque temps de son foulard, malgré les flammes qui lui brûlaient les mains ; le feu déborda bientôt de toutes parts.

Forcé alors de s’éloigner pour sa propre sûreté, il cria du haut de la tribune : Au feu ! et descendit ensuite. Le feu avait fait de rapides progrès lorsque les secours arrivèrent et aucune partie de l’orgue ne put être sauvée. Il est facile d’imaginer le désespoir du malheureux artiste, qui a vu périr ainsi l’admirable instrument créé par sa maison, et à la confection duquel il avait puissamment contribué. »

Relation de l’évènement dans L’Illustration, journal universel, n° 96 du samedi 28 décembre 1844
( Coll. DHM )

Pierre-Marie Hamel (1786-1879), dans son Nouveau Manuel complet du facteur d’orgues (Paris, Roret, 1849), évoque l’incendie en ces termes (p. LXXI) :

« En 1842, M. Barker entra dans la maison Daublaine et Callinet, et c’est sous son habile direction, comme chef d’atelier, que furent faits les deux ouvrages les plus importants que produisit cet établissement : l’orgue de Saint-Eustache et la restauration de celui de Saint-Sulpice. Le premier, qui ne devait d’abord être l’objet que d’une réparation, reçut des changements si considérables, qu’il devint un instrument tout à fait nouveau, quant à sa composition et à ses effets. Sa réputation attira du midi de la France, du Nord et de l’Allemagne, les amateurs et les artistes de premier mérite ; et son inauguration eut lieu le 6 juin 1844, au milieu d’un concours de plus de 7 000 personnes. Six mois plus tard, ce magnifique instrument n’était plus qu’un monceau de cendres : le 16 décembre de la même année, il fut entièrement dévoré par les flammes en moins de deux heures. Le feu fut si violent, que l’étain tombait en nappe liquide du haut de la tribune, pendant que les flammes formaient une voûte de feu dans toute l’étendue de la nef. Les pierres en furent tellement calcinées, que depuis plus de deux ans que l’on travaille à réparer les dégâts, les travaux ne sont point encore terminés. »

Enfin, dans les Annales archéologiques, dirigées par Didron Aîné (Paris, 1845), p. 62-63, le commentaire est particulièrement acide mais il faut dire qu’il vient d’un béotien en matière d’orgues :

« Un violent incendie vient de consumer le grand orgue de Saint-Eustache de Paris ; c’est une perte évaluée à 300 000 fr. L’art n’a pas beaucoup à regretter dans ce désastre, quoique le buffet d’orgue eût une grande tournure. Mais si, plus intelligent, et pendant qu’il y était, l’incendie avait renversé et calciné l’ignoble portail accolé à la belle église Saint-Eustache, au lieu de le maudire, il faudrait l’en féliciter.[…] Si jamais on remplace l’orgue, il ne serait peut-être pas mal de le faire un peu moins monstrueux que celui qui vient de brûler ; ces machines beuglantes, dont on encombre nos cathédrales et nos grandes églises, ne perdraient rien à se renfermer dans des dimensions un peu moins formidables. L’orgue, à la Renaissance, est un instrument moyen, comme ceux d’Amiens, de Chartres et de Metz en sont la preuve ; aux XIIè et XIIIè siècles, il était plus modeste encore et se contentait d’accompagner les voix. C’est à ces dimensions raisonnables qu’il conviendrait de revenir. Aujourd’hui, l’orgue ne semble plus fait pour l’édifice, mais l’édifice pour l’orgue. »

Dessin orgue Merklin
Dessin orgue Merklin (1877-1878)
dans le buffet 1854 de Victor Baltard (1805-1874)

L’histoire n’aura pas tenu compte de cet avis car l’orgue sera reconstruit en 1854 par Ducroquet (et Barker)1 dans le monumental buffet de Baltard, grâce à l’apport financier de diverses souscriptions et loteries dont l’une suscita une vive polémique qui opposa Eugène Süe et Adrien de La Fage dont la correspondance avec l’écrivain, à ce sujet, fut publiée (Orgue de Saint-Eustache, sa reconstruction, emploi des produits de la loterie tirée à cette occasion, Paris, Comptoir des imprimeurs, mai 1845).

Voici, pour conclure la composition de l’instrument détruit (Hamel, op. cit., p. XCIV-XCVI). Il provenait de l’église Saint-Germain-des-Prés2 et la maison Daublaine n’avait conservé que dix-neuf des jeux anciens :

Positif (54 notes) :
flûte 8’ en montre, bourdon 8’, salicional, prestant 4’, clarabella (en bois), nasard 2 2/2’, doublette 2’, cornet, plein-jeu, trompette 8’, basson 8’, cromorne 8’, clairon 4’.

Grand-orgue (54 notes) :
montre 16’, gambe 16’, montre 8’, bourdon 8’, gambe 8’, flûte 8’, prestant 4’, gambe 4’, nasard 2 2/3’, doublette 2’, cornet, fourniture, cymbale, 1ère trompette 8’, 2ème trompette 8’, euphone, clairon 4’.

Bombarde (54 notes) :
bourdon 16’, flûte 8’, 2ème flûte, cornet, bombarde 16’, trompette 8’, clairon 4’.

Quatrième clavier (42 notes) :
quintaton 16’, bourdon 8’, flûte 8’, flûte harmonique, prestant 4’, nasard 2 2/3’, doublette 2’, euphone 16’, trompette 8’, hautbois 8’, cor anglais 8’, euphone 8’, voix humaine 8’, euphone 4’, clairon 4’.

Premier pédalier (28 marches, la-ut) :
flûte 16’, bourdon 16’, 1ère flûte 8’, 2ème flûte 8’, quinte 12’, flûte 4’, bombarde 16’, 2ème bombarde 16’, trompette 8’, clairon 4’.

Second pédalier (28 marches, la-ut) :
contrebasse 16’, flûte 8’, violoncelle 8’, flûte 4’, euphone 16’, trompette 8’, euphone 8’.

Olivier Geoffroy
(janvier 2017)

photo M.F. Chatelais, 2007
Vue du grand orgue de Saint-Eustache tel qu’il se présente de nos jours
(photo M.F. Chatelais, 2007) DR.

1 NDLR : C'est Barker, alors chef des ateliers de la maison Ducroquet qui avait racheté en 1845 la Maison Daublaine-Callinet, qui établit ce nouvel instrument de 68 jeux répartis sur 4 claviers et pédale de 32 pieds, installé dans un buffet monumental de l'architecte Baltard. Il fut inauguré le vendredi 26 mai 1854 par Lemmens, 1er organiste de S. M. le roi des Belges, Carvalho, organiste de Saint-Vincent-de-Paul, César Franck, organiste de Saint-Jean-Saint-François, et Bazille, organiste de Sainte-Elisabeth. Après plusieurs reconstructions et restaurations au fil des années (Merklin 1877, Rinckenbach 1926, Gonzalez 1930, Hermann 1964, Dunand 1978, Van den Heuvel 1989) l'orgue de Saint-Eustache compte de nos jours 101 jeux (8000 tuyaux) répartis sur 5 claviers de 61 notes et pédalier de 32 notes. Depuis sa reconstructions de 1854, il a été touché successivement par Edouard Batiste, Henri Dallier, Joseph Bonnet, André Marchal, Jean Guillou et André Fleury, et depuis le départ de Jean Guillou en mars 2015 : Thomas Ospital et Baptiste-Florian Marle-Ouvrard. (DHM)

2 NDLR : Cet orgue de l'abbaye de Saint-Germain-des-Près construit par Alexandre Thierry (1665) et reconstruit en 1772 par François-Henri Clicquot, au moment de la Révolution fut transporté à Saint-Eustache en 1797 par Claude-François Clicquot. Le remontage, commencé par ce dernier, fut achevé en 1802 par Dallery. Relevé en 1820 par Dallery fils, c'est alors que Daublaine-Callinet venait de procéder à une importante restauration qu'il fut détruit. (DHM)

 

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