un centenaire oublié

DANIEL STIRN
chef d'orchestre, compositeur
(1915 - 2010)


Daniel Stirn
Daniel Stirn
( coll. M.N. Cross ) DR


Cette année 2015, nous célébrons le centenaire de la naissance d’un grand ambassadeur de la musique, injustement un peu oublié aujourd’hui. Daniel Stirn, par ses nombreuses activités et son rayonnement de chef d’orchestre international, a inlassablement œuvré pour son art pendant une riche existence de presque quatre-vingt quinze ans. Une vie tout entière au service de la musique, pour celui qui disait très simplement mais avec quelle profondeur d’âme : « Je n’aurai eu tout au long de ma vie qu’une seule maîtresse, la Musique. »

Son immense carrière de chef d’orchestre, tant dans le domaine symphonique que de l’opéra ou du ballet, exemplaire par sa longévité, l’appellera à diriger les plus grands orchestres sur la quasi-totalité des continents avec les plus grands solistes (tels Samson François, Emil Guilels, Youri Boukoff, Wilhem Kempff, Christian Ferras, David Oistrak, Maurice Gendron, André Navarra , Régine Crespin, Mado Robin…)

Il saura inlassablement, avec autant d’humilité que d’ardeur et de fougue, défendre notre école française et la porter à ses plus hauts sommets sur les plus grandes scènes internationales, entre autres celles de la Fenice, de l’Hôtel de la Monnaie, de la NHK de Tokyo, de la Tonhalle de Zurich, du Royal Philharmonic de Londres, de l’Orchestre National de Madrid, des orchestres symphoniques de Cleveland, Mexico, Rio de Janeiro…


Daniel Stirn fut toujours à la recherche de la perfection par un travail d’interprétation approfondi, pour célébrer dans le partage avec les musiciens et le public, plutôt que pour se produire lui-même : « Un concert se célèbre plus qu’il se donne » aimait-il à dire, ajoutant aussi : « sans les musiciens, le chef d’orchestre ne déplace que du vent. Avec eux, il doit créer un climat dans la salle. » La diffusion de son art, il saura aussi la privilégier par des conférences (parfois amusantes, comme celles racontant les mésaventures d’un chef d’orchestre nomade) ou en étant l’un des premiers à inviter des écoliers à des répétitions, lorsqu’il dirigeait les saisons musicales du Casino à Cannes.

Cette vie de partage, Daniel Stirn confie l’avoir apprise et comprise durant ses années de captivité durant la guerre. Et dans ces moments difficiles, Dieu sait si le besoin de partager devient une urgence pour résister au découragement ou à l’anéantissement…

Compositeur de belles mélodies, dont nous parlerons en détails plus loin, Daniel Stirn reste aussi un grand humaniste, par son appartenance, avec un engagement exemplaire, à de nombreuses associations, par des fonctions importantes au sein d’institutions musicales, tant dans l’enseignement que dans la diffusion de la musique et la défense des artistes. Jean Brébion, dans l’hommage qu'il lui fit dans La Lettre du Musicien (n°400), peu après sa disparition, parle de l’engagement du musicien à la cause de son art : « Pendant près de quarante ans, je l’ai côtoyé alors que j’étais membre du bureau du Syndicat des chefs d’orchestre et cadres artistiques. Il en fut le secrétaire général puis le président. Que dire des efforts qu’il y a prodigués, du temps qu’il lui a consacré ! Tout cela, bien sûr, sans en tirer aucun avantage personnel. Au contraire même, peut-être. Il faut que l’on sache de quel dévouement il a fait preuve à la défense des intérêts de la profession et de chacun d’entre nous. »


Henri Sauguet, en lui remettant la Croix de Chevalier de l’Ordre National du Mérite en 1977, saura également rappeler cet engagement, lui rendant ainsi un vibrant hommage : « Où n’avez-vous pas cueilli des lauriers que vous avez reçus avec autant de simplicité et de modestie, en artiste qui s’est mis au service de son art pour donner la parole aux musiciens dont vous êtes l’interprète privilégié. »

Les plus hautes récompenses attribuées à Daniel Stirn sont à la juste mesure de son talent, de l’accomplissement de son art avec une inépuisable énergie. Son départ, en 2010, laissera un grand vide dans le milieu musical…


Citons cet extrait de l’hommage rendu par la SACEM : « Avec son départ, c’est plus qu’une page d’histoire qui se tourne, c’est un livre qui se referme : celui d’une vie entièrement vouée à la défense et l’illustration de ses pairs, mais aussi à la cause des artistes auprès du métier et des institutions. Neufs décennies flamboyantes dédiées à la musique dans toute sa splendeur et sa diversité.

Il était des ces hommes dont on se demande où ils trouvent le temps de tant faire, de tout donner ; dont la vie est un tel rêve qu’ils ne dorment, comme on dit, quasiment jamais ; qu’on voudrait être, et que l’on devient parfois, en fermant les yeux, le temps qu’un allegro crescendo, quand une salle vibre à l’unisson. »

Durant toute son existence, Daniel Stirn parvint à décliner et à conjuguer passion et métier, en artisan conscient de sa mission, en médiateur, en éveilleur, en passionné de la vie et du partage par les rencontres. Sa maxime, très beethovenienne, résume admirablement sa volonté de communiquer : « la passion de la musique, celle qui se fait avec le cœur. »



UNE IMPORTANTE CARRIERE DE CHEF D’ORCHESTRE

Né à Paris le 24 décembre 1915, Daniel Stirn a été formé pour le piano par Alfred Cortot et Victor Staub, pour la direction d’orchestre à l’école française par Philippe Gaubert, et à l’école allemande par Klemens Kraus et Bruno Walter.

Après avoir constitué son propre orchestre de charme, il fut très vite reconnu par ses pairs et invité, grâce à Paul Paray et Charles Munch, à mettre ses qualités et sa technique de conducteur à la tête des grands orchestres symphoniques parisiens, qui ont depuis leur création porté les couleurs de la musique et des artistes français : les Concerts Lamoureux, Colonne, Pasdeloup, La Société des Concerts du Conservatoire et les orchestres de la Radio et télévision française.

Ses estrades nationales vont très rapidement projeter Daniel Stirn vers d’autres horizons, lui ouvrant la voie à une carrière internationale et le faisant diriger sur les cinq continents les formations les plus prestigieuses, entre autres l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, The Royal Phirlamonic Orchestra de Londres, l’Orchestre Symphonique de Vienne, RIAS Orchester de Berlin, Orchestre de l’INR de Bruxelles, Orchestre Symphonique de Cleveland, Orchestre NHK de Tokyo…

Egalement riche de ces « dons précieux qui vous permettent d’être devenu un des chefs recherchés par les théâtres lyriques dont vous connaissez le vaste répertoire qui exige des qualités exceptionnelles », comme le souligne Henri Sauguet, Daniel Stirn est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes et chef d’orchestre de la musique de ballet. Directeur musical des Ballets de Monte-Carlo, du Marquis de Cuevas, du Ballet du XXème siècle de Maurice Béjart, du Harkness Ballet de New-York, invité de l’Opéra de Paris et de l’Opéra Comique pour des tournées officielles, il a accompagné les plus grands danseurs, participé à la création d’une centaine de Ballets, collaborant entre-autres avec les chorégraphes Serge Lifar, Georges Balanchine, Maurice Béjart.

Il a composé lui-même Arlequin pour Jeanine Charrat et a réalisé des adaptations d’œuvres d’Adolphe Adam comme Giselle, le Corsaire

On sait qu’il eut le privilège de faire jouer pour la première fois en soliste plusieurs grands artistes tels Samson François et Jean-Pierre Wallez. Chef d’orchestre des Opéras de Berlin Hambourg et Munich de 1963 à 1969, il a par ailleurs participé à de nombreux festivals internationaux, dont le Holland Festival, le Mai Musical de Bordeaux, les festivals de Baalbeck, Edimbourg, Grenade, Lucerne, Osaka, Santander, Wiesbaden, Bregenz et La Chaise-Dieu.

Officier depuis 1985 de l’Ordre National du Mérite, Daniel Stirn fut également Chevalier des Arts et lettres.


Il s’est éteint le 18 juillet 2010. Une émouvante cérémonie d’adieu lui fut rendue le 23 juillet, en l’église Notre-Dame d’Eaubonne (Val-d'Oise). Nous aimerions citer le mot d’adieu écrit par la soprano Marie-Noëlle Cros, créatrice inspirée de l’intégralité des mélodies de Stirn, qu’elle a magnifiquement enregistrée avec le pianiste Pierre Courthiade :

« Ses yeux bleus », je les connais bien… Dans ces yeux-là, il y avait le regard du profond et de la résonnance… Il y avait le Don, la Tendresse et l’Amour…

Il faisait siens les si beaux textes de Raymond Fages, d’André Florent… Pour y exprimer toute sa propre sentimentalité… Il aimait tant le mot et ses partages… Nous avons tant aimé, ensemble, lui, Pierre Courthiade et moi-même restituer les couleurs et les voyages du cœur de l’homme…

Cette main, toute de passion pour servir la musique pour le texte, je ne la lâcherai jamais !! Elle nous unit tous…

Vous le disiez, cher Daniel : « la musique ne me sert pas, c’est moi qui suit à son service… »
Merci pour cette si belle et profonde définition de l’artiste que nous saluons avec tant de gratitude et d’affection. »



DOCUMENTATION SUR SA CARRIERE

De nombreux solistes ont joué en concerts avec Daniel Stirn, parmi lesquels : les pianistes J. Achucarro, A. d’Arco, C. Bêche,Y. Boukoff, A. Ciccolini, F. Clidat, G. Gziffra, Y. Drenikov, F.R Duchable, T. Dussaut, J.M. Fournier, M. Frager, S. François, B.L. Gelber, R. Gianoli, M. Hass, E. Guilels, E.  Heidsieck, E. Indijc, E. Istomin, C. Kahn, W. Kempff, E. Léonskaïa, N .Magaloff, S. Neuhaus, D. N’Kaoua, M.J. Pires, E. Richepin, M. Rudy, B. Rigutto, M. Tagliaferro, R. Trouard, G. Tacchino et D. Weyenberg ; les violonistes P. Amoyal, L. Bolesco, R. Charmy, D. Erlih, C. Ferras, J. Fournier, A. Jodry, Donk Suk Kang, L. Kogan, Y. Menuhin, H. Merckel, N. Milstein, D. Oistrakh, R. Quattrocchi H. Sheryng et J.P Wallez ; les violoncellistes P. Fournier, M. Gendron, F. Lodéon, B. Michelin, A. Navarra, A. Noras, C. Reneaux et J. Ripoche ; les harpistes L. Laskine, M. Geliot et P. Jamet ; les guitaristes A. Lagoya, T. Santos et N. Yepes ; l'organiste Marcel Dupré et les artistes lyriques I. Arkhipova, R. Crespin, V. de Los Angeles, G. Lubin, M. Mesplé, C. Panzera, Mado Robin et A. Vanzo.


On lui doit aussi la direction de nombreux orchestres, tant en France qu'à l'étranger, parmi lesquels nous pouvons citer :

- Société des Concerts du Conservatoire de Paris
- Association des Concerts Lamoureux
-Association des Concerts Colonne
- Association des Concert Pasdeloup
- Orchestre Lyrique de la Radiotélévision Française
- Orchestre Symphonique Lyon Rhône-Alpes
- Orchestre Philarmonique de Nice
- Orchestre National de Monte-Carlo
- Orchestre de Radio-Télé-Luxembourg
- Orchestre de l’I.N.R. de Bruxelles
- Concertgebouw Amsterdam Orchestra
- Orchestre de la Résidence de La Haye
- Orchestre de la Suisse Romande
- Orchestre de Radio Lausanne
- Orchestre Tonhalle de Zurich
- The London Royal Philarmonic Orchestra
- Bayerisches Rundfunk Orchester de Munich
- Hessisches Rundfunk Orchester de Francfort
- SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg
- R.I.A.S. Orchester de Berlin
- Orchestre de la R.A.I. de Turin
- Orchestre Symphonique de Vienne
- Orchestre N.H.K. de Tokyo
- Orchestre National d’Argentine
- Orchestre Symphonique de Rio de Janeiro
- Orchestre Symphonique de Mexico
- Orchestre Symphonique de Cleveland

En ce qui concerne plus particulièrement les Opéras, il a été chef d’orchestre titulaire de ceux du Deutsche Oper Berlin, du Staatscoper Hambourg et du Bayerische Staatscoper Munich, et chef invité des scènes françaises de l'Opéra de Paris, l'Opéra Comique et les Opéras de Lille, Lyon, Marseille, Mulhouse, Nice, Strasbourg, Bordeaux, Nancy, Théâtre des Arts de Rouen, Le Capitole de Toulouse, Metz, Besançon, Rennes. A l'étranger, on peut citer en Allamagne, ceux d'Aix La Chapelle, Brême, Cologne, Duisbourg, Dusseldorf, Essen, Francfort, Freibourg, Hagen, Heidelberg, Lubeck, Mannheim, Mayence, Nuremberg, Sarrebruck, Stuttgart, Wiesbaden, Wuppertal ; en Belgique : Théâtre Royal de la Monnaie de Bruxelles, opéras de Liège et Anvers ; en Italie : Opéra de Rome, de Naples, Teatro Communale de Florence, Teatro della Fenice di Venizia, Teatro Verdi de Triestre, Opéra de Bergame, ainsi que l'Opéra San Carlos de Lisbonne (Portugal), l'Opéra d’Amsterdam (Pays-Bas), ceux de Belgrade, Sarajevo, Lubliajna, Zagreb (Yougoslavie), du Teatro Colon de Buenos Aires (Argentine) et du Teatro Bellas Arles de Mexico (Mexique).

Parmi les nombreuses fonctions qu'il a exercées, soulignons plus particulièrement que Daniel Stirn fut Sociétaire définitif de la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique, ainsi que de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, vice-président de la Confédération des Travailleurs Intellectuels, et également de l’Entraide des Travailleurs Intellectuels, président de la Commission Nationale de la Professionnalité, vice-président du Comité National de la Danse, Président des Musiciens de la Danse, membre du Comité d’Honneur et vice-président de l’Ordre National des Musiciens (fondé par Claude Delvincourt en 1945), ainsi que membre fondateur du FCM (le fonds pour la Création Musicale), membre d’honneur du Conseil National de l’Education Musicale, membre d’honneur et membre du Jury du Concours International J.-S Bach, co-fondateur et directeur honoraire du Conservatoire municipal, d’art dramatique et de danse de Gisors (Eure), co-fondateur du Comité d’Organisation des Assises Nationales et Européennes de la Musique, président honoraire des Chefs d’Orchestre et Solistes Français de la Musique Classique.



UN MELODISTE AVERTI

La mélodie, pour Daniel Stirn, c’est un peu son jardin secret, son propre miroir qu’il livre avec sincérité, originalité, en cherchant à exprimer, à métamorphoser le rêve qu’il porte en lui. Il laisse en effet 18 mélodies pour voix et piano, écrites entre 1949 et 2010, en quatre recueils, les deux premiers ayant été orchestrés. Les poèmes qu’il met en musique lui sont familiers, il ne les choisit pas au hasard, ils lui ressemblent certainement et lui correspondent. Il choisit des recueils de Jean Selleron, Prix de l’Académie Française, Maurice Barry Raymond Fages, André Florent. Autant de profils différents pour servir son inspiration et livrer toute sa sensibilité.


C’est dans la lignée des grands maîtres de la mélodie française (Fauré, Chausson, Duparc, Debussy, pour ne citer que les plus célèbres) qu’il s’inscrit, mais véritablement sans une influence marquée pour l’un ou l’autre, peut-être parfois quelques légères réminiscences qu’il sait croiser, mais sans s’y attacher outre mesure. Car son langage est personnel, bien à lui, élégant, raffiné. C’est ce qui en fait sa valeur et l’attachement que l’on peut lui porter très vite. Le style musical est clair, ne cherchant pas à être novateur, tonal, sans recherche d’effets et souvent dénué de cette complexité parfois déroutante qui fait l’apanage du XXème siècle. La construction est solide, le cheminement harmonique précis, parfois imprévu, comme des changements d’humeur non pas nécessairement pour surprendre, mais en regard du texte ou de l’émotion recherchée et ressentie, parfois avec un brin d’humour. Il sait délaisser les dissonances abruptes, privilégie toujours la ligne de la voix, au sens du lyrisme le plus pur, afin qu’elle soit claire, expressive, d’une très grande souplesse et serve le texte par une belle diction. Il possède à un degré extrême ce qui lui convient le mieux, dans son idéal artistique : le partage des mots. Le style peut varier d’une mélodie à l’autre, par un jeu de contrastes, suivant le propos ou l’humeur, mais sans rien perdre de son identité première. On observe du reste une évolution au fur et à mesure des différents recueils, comme si la plume gagnait en souplesse, pour ne retenir que l’essentiel. Ici pas d’outrances ou de développements inutiles car la courbe mélodique perdrait de son éloquence et de sa spontanéité.

On observe dans nombre de mélodies, de fréquents changements de tempos et de climats, des silences, des virevoltes au gré de ce qu’expriment les poèmes, le recours fréquent de l’indication «  rubato », pour laisser plus de liberté à la discrétion des interprètes. La partie de piano se veut toujours accompagnante, dans la pure tradition de la mélodie et se pare d’un langage harmonique riche, exploitant au mieux la tessiture de l’instrument et ses possibilités (larges accords, arpèges, dessins mélodiques en arabesque …) Le piano est au service de la voix, la prolonge, la soutient, sans prendre le dessus. Il peut parfois prolonger la voix, dans des résonances, comme pour mieux en donner quelque écho intérieur…

Hugo Wolf, en 1890, écrivait : « Montre avant tout la poésie comme la source même de la musique. » Pour Stirn, la musique doit prolonger le texte et lui obéir sans le trahir. Il rejoint tout à fait l’idéal d’Henri Duparc, tel que celui-ci le décrit dans un extrait de lettre à Francis Jammes : « La musique inspirée par une poésie n’a de raison d’être que si elle ajoute quelque chose à cette poésie, si elle la rend plus touchante pour les âmes qu’émeut l’expression musicale. »

Roland Duclos, dans sa critique de l’enregistrement des mélodies de Stirn (in revue Forum Opéra), apporte des éléments intéressants sur cette adéquation omniprésente avec le texte : « Stirn semble littéralement réveiller les sons inscrits en filigrane dans les vers et en attente d’une révélation. Rare faculté non pas d’adaptation que sensibilité à trouver le juste ton, à traduire le climat approprié à chaque poème. Il développe ainsi d’un auteur à l’autre de véritables talents de médium, avec l’acuité et l’habileté d’un authentique passeur. »


Chez Daniel Stirn, la mélodie donne la part belle au rêve comme dans « Une voix » (poème de M. Barry), dans la tonalité de la bémol majeur : « Une voix qui vient/ M’apporte ce soir sa musique. » Ici, la ligne de la voix se déploie, s’étire en une sorte de complainte. Dans Octobre (poème de M. Barry), le rêve se voile et voudrait se refermer, avant qu’il n’éclate, soutenu par un ruban d’arpèges murmurés du piano.

La mélancolie fait parfois place au rêve, comme dans Ni fleurs, ni couronnes (poème de M. Barry) où l’âme est mise à nu et semble vouloir se détacher de l’enveloppe physique. L’accompagnement, par ses arpèges dans une large tessiture du clavier, symbolise le détachement dans la paix et l’appel de la lumière. De même, la mélancolie est présente dans Nuages (poème d’André Florent), dans un larghetto en mi bémol majeur, par son rythme syncopé dans la première partie de l’œuvre : « Ce soir mon cœur est triste et prêt à défaillir », avant de s’étirer dans un bercement du piano marqué poco più lento, et de conclure avec plus de passion, sur un fondu de délicats arpèges lents du piano.

La mélodie peut devenir une véritable épopée, se parant de mille couleurs évocatrices, tel dans O Printemps, gentil roi (poème de J. Selleron), marqué Allegro giocoso, où sur un tournoiement du piano, comme un galop, la voix, par paliers ascendants, semble narrer une histoire, avec de fréquents changements de tempos (lents et rapides).
Dans Chanson vieille (poème de J. Selleron), l’épopée devient une balade semblant ne pas avoir d’âge, avec ses changements de mouvements, d’humeur et de caractère. Le chevalier est appelé par ces derniers mots, ponctués par de larges accords du piano : « Revenez-nous/ Revenez-nous/ Nous ne pouvons vivre sans vous. »



CHRONOLOGIE DES MELODIES

1 - 4 : « Quatre mélodies » sur des poèmes de Jean Selleron (1949, édition Auber, Paris) : A la belle étoile - O Printemps, gentil roi - Pour une image - Une fée m’a parlé.

5 - 8 : « Quatre mélodies » sur des poèmes de Maurice Barry (1949, édition Auber, Paris) : - Une voix - Ni fleurs, ni couronnes - Octobre - Chanson vieille.

Dans la critique du Journal Musique et Radio de janvier 1950, figure un compte-rendu de ces huit mélodies : « On doit signaler comme une sorte d’événements heureux, la rencontre de plusieurs pièces où l’on retrouve enfin les signes de la véritable écriture vocale dans sa forme pure. En effet le catalogue des nouvelles publications présente deux recueils de quatre mélodies composées par Daniel Stirn sur des poèmes de Maurice Barry et Jean Selleron. A vrai dire, chacune de ces mélodies doit être considérée comme une réussite, en ce sens que, en-dehors même des diverses interventions nées au creux d’un lyrisme vif et profond, on trouve cette unité de style, cette sensibilité intérieure, où se conjuguent, de la plus agréable façon, les deux éléments poétiques. A coup sûr, cette fois, les interprètes feront bon accueil à ces mélodies (entièrement orchestrées) qui bénéficient d’une remarquable présentation. »

9 - Valse pour un cœur seul, sur des paroles de Marcel Dabadie et Jacques Pezet (1955, édition R. Salvet, Paris).

10 - 13 : « Les Ailes du Chemin », quatre mélodies sur des poèmes de Raymond Fages (1996-97, édition le Chant du Monde, Paris) : - Un ami est mort - Il avait de la mer - Et si le temps venait - J’ai tout misé sur toi.

Destinées, CD de mélodies de Daniel Stirn
CD “Destinées”, éditions De Plein Vent

Dans sa correspondance échangée avec la soprano Marie-Noëlle Cros, Daniel Stirn écrit : « Voici, comme promis mes dernières mélodies (toutes transposables) sur des poèmes de Raymond Fages, tirées de son recueil « Les Ailes du Chemin ». C’était un homme d’une bonté infinie et respectueux de son prochain. Ses poèmes sont un appel de détresse mais aussi un appel d’espoir. Je vous laisse juge du préambule et de sa conclusion. »

14 - 18 - « Destinées », cinq mélodies sur des poèmes d’André Florent (2010, édition De Plein Vent) : Nuages – Destinées - Climat - Premier Mimosa - Symphonie en bleu :

- Nuages, juillet 2007, le compositeur se dit « inspiré de l’atmosphère de la couleur de l’irrationnel de ce poème « cardiaque ». Les silences même demandent à être respectés et font partie du rythme du cœur, de la tristesse et de l’absence. Prenez du temps, élargissez longuement ; les subito piano ont de l’importance. La fin, la conclusion pianistique est importante dans les trois dernières mesures. C’est une douleur du cœur immense suivie du battement du cœur. J’espère vous convaincre et attends vos réactions. »

- Destinées, mélodie dédiée à Marie-Noëlle Cros. Voici la dédicace du compositeur à l’interprète : « Combien je suis heureux ce soir. Merci du fond du cœur et que cette mélodie vous porte chance- elle est à vous. Mon affection vous est acquise, ce vendredi 13 octobre 2006 (c’est un porte- bonheur !) »

- Climat, août 2007, « Ce poème prend aux tripes » - « J’ai traité cela d’une manière simple et même « à succès », comme le disent les amis car l’air se retient tout de suite… c’est un cri de désespoir et… désabusé dans sa conclusion. J’attends votre réaction de cantatrice et de …comédienne. »

- Premier mimosa, février 2008, Daniel Stirn écrivait à Marie-Noëlle Cros : « Chère Marie-Noëlle, voici mes dernières « élucubrations musicales » que m’a inspiré le poème d’André Florent. Qu’en pensez-vous, votre avis m’est très cher. »

- Symphonie en bleu, mélodie où s’enchaînent la description délicate, sérieuse, dramatique puis ironique…, en fait, de tout l’univers de Daniel Stirn.

En juillet 2011, Marie-Noëlle Cros et le pianiste Pierre Courthiade ont enregistré l’intégrale des mélodies de Daniel Stirn (Editions De Plein Vent, distribué par Abeille Musique)

Ce magnifique et précieux enregistrement rend hommage au compositeur et constitue une mémoire vivante. La revue Forum Opéra, sous la plume de Roland Duclos, salue cet album avec beaucoup de chaleur : « La soprano Marie-Noëlle Cros dédicataire de « Destinées » qui donne son nom à l’album, peint tour à tour la passion et la nostalgie, la demi-teinte et l’élégie au fil des styles aussi divers que souvent contrastés qui nourrissent ses facultés expressives d’une intense séduction. Quitte à parfois user d’un vibrato un rien tiré vers l’effet. Mais l’intimité cultivée du timbre, le bonheur et la clarté de l’émission lui font colorer chaque page d’une émotion toujours capable selon la mélodie, d’exaltation symbolique aussi bien que d’un charme délicatement suranné. Parler d’accompagnement concernant le pianiste Pierre Courthiade serait faire peu de cas de la justesse poétique d’un jeu à la fois fluide et d’une précision dynamique qui porte le chant et s’en fait l’indispensable complément. Exempt de tout maniérisme ou dramatisation hors sujet, le touché délié de ce disciple d’Eric Heidsieck, force le respect par l’autorité de ses éloquents développements. En bref, la complicité de deux voix au service d’un seul chant : celui de servir l’art vocal d’un auteur injustement oublié. »

Franck BESINGRAND1 (juin 2015)
organiste, musicologue et compositeur



Remise de la Croix de Chevalier de l'Ordre National du Mérite
Paris, le 25 septembre 1977

Allocution de Henri Sauguet, Président du Comité National de Musique
Membre de l'Institut

Ainsi, cher Daniel Stirn, m'appartient-il de rappeler ici, devant vos amis et admirateurs assemblés, les étapes brillantes et multiples qui vous valent aujourd'hui d'être honoré de la Croix de Chevalier de l'Ordre National du Mérite que le Général de Gaulle fonda pour distinguer, parmi tes citoyens de ce pays, ceux qui l'ont particulièrement servi dans leur art comme dans leur vie.

Dès votre plus jeune âge, irrésistiblement appelé par la musique, vous vous êtes consacré tout entier à elle et c'est ainsi que, très vite, après avoir terminé vos études auprès de maîtres tels que l'inoubliable Philippe Gaubert et l'illustre Klemens Kraus, vous avez voulu fonder votre propre orchestre de chambre dont vous avez maintenu l'existence, parfois difficile, pendant près de dix années. Rien n'est meilleur pour un jeune chef pour, d'une part, se faire la main et, d'autre part, faire la démonstration de ses qualités et de sa technique de conducteur. Elles furent dès lors si évidentes qu'il vous est tout aussitôt offert de diriger les grands orchestres symphoniques parisiens qui ont, si longtemps, porté et maintenu les couleurs de la musique française et des artistes français : Colonne, Lamoureux, Pasdeloup, la vénérable Société des Concerts du Conservatoire et les nouveaux orchestres de la Radiodiffusion.

De ces estrades nationales, vous vous envolez vers la Hollande pour y diriger l'Orchestre du Concertgebouw, vers Londres où vous êtes placé à la tête du Royal Philharmonie Orchestra, vers Vienne, vers Bruxelles, vers Munich, Berlin. Partout vous recueillez des succès qui rejaillissent sur l'école musicale française qui n'a pas toujours eu des ambassadeurs de votre dynamisme et de votre rayonnement. Du Japon et des Amériques on vous applaudit jusque dans les hauts lieux de la civilisation antique : Grèce, Egypte, Liban.

Vous avez reçu les dons précieux qui vous permettent aussi d'être devenu un des chefs les plus recherchés par les théâtres lyriques dont vous connaissez le vaste répertoire qui exige des qualités exceptionnelles.

On vous voit diriger les représentations de notre Opéra-comique, dont nous déplorons tous l'absence dans la vie du théâtre musical contemporain et dont nous appelons la réouverture de tous nos voeux. Vous êtes appelé à dirigea dans les grands théâtres lyriques français : Toulouse, Marseille, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Rouen, entre autres. L'Allemagne vous offre les scènes de l'Opéra de Berlin, de Hambourg, de Munich où vous êtes engagé pour des saisons entières. Et c'est au tour du Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, de l'Opéra de Genève, celui de Zurich, La Fenice de Venise, Vienne enfin, et c'est à vous que revient l'honneur d'inaugurer le nouvel opéra de la ville de Cologne.

Vous êtes actuellement à Cannes l'hiver. Vous y animez, au Casino Municipal, la saison musicale dont on parle beaucoup depuis quelques temps. Les concerts symphoniques ont atteint, grâce à vous dit-on, un niveau et une qualité exceptionnels que chacun se plaît à reconnaître.

Où n'êtes-vous pas allé, cher Daniel Stirn, où n'avez-vous pas cueilli des lauriers que vous avez reçus avec autant de simplicité et de modestie, en artiste qui s'est mis au service de son art pour donner la parole aux musiciens dont vous êtes l'interprète privilégié.

Et pour ceux qui, comme moi, ont écrit pour la danse, quel parfait collaborateur vous êtes. Les compositeurs, les chorégraphes, les danseurs savent qu'en vous ils ont toujours un des chefs prédestinés qui les comprend et met leur œuvre en valeur. Ici, comme ailleurs, la souplesse alliée à la rigueur, l'intelligence et la sensibilité, lia rapidité de vos réflexes font merveille et vous ont fait choisir par les grandes compagnies dansantes : les Ballets de Monte-Carlo, ceux du Marquis de Cuevas, Janine Charrat, Béjart, entre autres.

Comme dans le domaine symphonique où vous dirigez les plus grands solistes, vous avez accompagné les plus grands danseurs et vous avez créé un nombre considérable de partitions de ballet que vous avez conduites au succès.

Mais il a fallu sacrifier votre activité de compositeur (malgré des réussites évidentes : n'avez-vous pas écrit pour Janine Charrat un Arlequin qui a dépassé les cent représentations ?). Votre vie tout entière est subordonnée à ce que l'on peut appeler, dans votre cas, l'existence d'un missionnaire apostolique, prêt à répondre à tous les appels qui lui sont faits pour que rayonnent dans le monde la Musique et la Culture Française : Musique et Culture Française aujourd'hui curieusement minoritaires dans ce pays qui semble faire plus de cas de tous les talents qui lui viennent d'ailleurs qu'il ne reconnaît la haute valeur de ses concitoyens !

Cependant, cher Daniel Stirn, vous voici devenir Chevalier dans l'Ordre National du Mérite. C'est un laurier de plus qui vient vous couronner, qui vient mettre en évidence et souligner justement tous vos mérites que, depuis longtemps, nous connaissons bien et qui nous offrent une nouvelle occasion de vous exprimer notre reconnaissance, notre admiration et notre amitié.
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1 Nous remercions vivement Marie-Noëlle Cros pour la documentation qu’elle a eu la gentillesse de nous fournir.




MARIE-NOËLLE CROS
Interprète privilégiée de Daniel Stirn

Marie-Noëlle Cros
Marie-Noëlle Cros
( photo X..., coll. M.N. Cros ) DR

Marie-Noëlle Cros a débuté son parcours par le violon avec un prix d’excellence à l’âge de 16 ans. Après 15 ans d’orchestre, elle se consacre au travail de la voix et est très vite engagée dans de nombreux emplois de soliste d’oratorio, abordant un répertoire allant de Monteverdi à Verdi et contemporain. Elle est ainsi régulièrement à l’affiche des concerts parisiens (La Madeleine, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Séverin, le Cirque d’Hiver, etc...) et l’invitée de festivals en France et à l’étranger, se produisant avec l’Orchestre de la Radio Polonaise, du National de Lituanie, de l’Opéra de Minsk, la Philharmonia d’Ekaterinbourg, la Camerata de St Petersburg, l’Orchestre de la Garde Républicaine, l'Orchestre Régional de Cannes, celui d’Auvergne… Sa rencontre avec Anne Garance Fabre dit Garrus, Philippe Spinosi, Robert Expert, Damien Guillon, Nico Van der Meel, Stefano Intrieri, Thibault Noally... lui donne l’opportunité d’aborder avec une grande passion l’univers baroque, dans des oratorios, récitals d’airs d’opéra et de cantates avec des ensembles à géométrie variable. Très attirée par le jeu de scène, Marie-Noëlle Cros a chanté et joué, notamment, les rôles de Catherine dans Pom’d’Api et Fiorella dans les Brigands d’Offenbach et se produit en récitals et spectacles imaginés et mis en scène autour d’Offenbach dans « Tout feu tout femme » et « Offenbach tout en femmes ».

Sa rencontre avec Daniel Stirn, puis Henri Loche lui ouvre les portes de la création dans le domaine de la mélodie française, ces compositeurs la choisissant pour interpréter et enregistrer l’intégrale de leurs mélodies, enregistrements séduits par les critiques et diffusés sur France-Musique. Son attachement à la poésie, la mélodie et le partage des mots avec le public la porte actuellement dans une démarche d’ouverture vers la découverte de multiples partitions inédites qu’elle a à cœur de promouvoir.

Dédicace de Daniel Stirn à son interprète Marie-Noëlle Cros, juin 2008
Dédicace de Daniel Stirn à son interprète Marie-Noëlle Cros, juin 2008
( coll. M.N. Cros ) DR

[juin 2015]

 


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