Juliette TOUTAIN

précurseuse du Prix de Rome pour les femmes


 

Vers 1902
(photo X..., in Musica 1903, coll. D.H.M.) DR.

 

Enfant, 1889
(photo X..., in Musica 1903, coll. D.H.M.) DR.

Juliette Toutain, née le 22 juillet 1877 à Trouville-sur-Mer (Calvados), décédée en 1948, fille de Jules Toutain (1844-1915), administrateur de l'établissement des Invalides de la marine et directeur de la marine marchande, puis (janvier 1903) trésorier-général des Invalides de la Marine, et de Théodorine Poret, factrice de pianos à Trouville et à Paris, fut la première femme à s'élever contre le règlement du Concours du Prix de Rome qui écartait les femmes.

 

Bardée de diplômes et de récompenses : 2e accessit de piano 1894 (classe Fissot), 2e Prix 1895 (id.), 1er prix 1896 (classe Pugno), 1er prix d'harmonie 1899 (classe Chapuis), 1er prix d'accompagnement au piano 1901 (classe Vidal), 1er prix d'orgue 1901 (classe Guilmant), 1er prix de fugue 1902 (classe Fauré), elle se dressa très tôt et vivement contre l'institution du Prix de Rome, qui excluait les femmes, au point de provoquer un débat à la Chambre des Députés et des polémiques dans les journaux et autres revues spécialisées, tel Le Ménestrel. C'est grâce à elle qu'in fine le Concours fut ouvert aux femmes à partir de 1903, mais, cette année-là elle ne souhaita pas s'y présenter pour des raisons d'organisation ; de plus, elle ne put concourir l'année suivante s'étant entre temps mariée le 12 avril 1904 à Paris avec le peintre Montmartrois et dessinateur satirique Jules Grün (1868-1938), d'où naîtra plus tard un fils, Jean Grün. Rappelons que ce n'est qu'à partir de 1954 que les candidats mariés furent autorisés à s'inscrire au Concours de Rome, étant auparavant uniquement réservé aux célibataires.

 

Pianiste célèbre en son temps, notamment des Concerts Colonne et à Monte-Carlo, organiste de l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours à Trouville, Juliette Toutain avait acquis avec son mari en 1908 un terrain à Breuil-en-Auge (Calvados) sur lequel ils firent construire en 1910 le "Manoir des Girouettes", qui accueillera notamment Saint-Saëns en 1923.

 

On lui connaît plusieurs œuvres, notamment des mélodies pour voix et piano, principalement parues chez Enoch : Chanson d'été, Heure douce, L'Oiseau bleu, Mélancolie, Rondel (Durand), des pages pour piano dont Les Menottes ou Dix morceaux très faciles pour l'apprentissage du piano (1910, Enoch) et une Cantate pour la béatification de Jeanne d'Arc, jouée en août 1910 pour l'inauguration à Trouville de la statue de la Sainte par Charles Desvergnes…

 

Sa mère, tenait un salon musical à Paris que fréquentaient, entre autres artistes, Reynaldo Hahn, Jules Massenet ou encore Théodore Dubois. Son oncle maternel, Théodore Poret (1856 –1912), ancien élève de l'Ecole de musique classique et religieuse de Niedermeyer, était également musicien. Tout d'abord organiste de l'église Notre-Dame-de-Bon-Secours de Trouville durant plusieurs années à la fin du XIXe siècle, il fit ensuite une carrière de chef d’orchestre d'un théâtre de variétés à Paris. On lui doit de nombreuses compositions légères (chansons) et quelques-unes de musique religieuse...

 

Nous présentons infra quelques coupures de presse de l'époque qui permettent de mieux cerner la personnalité et l'action de cette femme-artiste, injustement oubliée de nos jours et pourtant à l'origine de l'ouverture aux femmes du prestigieux Concours de composition musicale de l'Institut, dit « Concours de Rome ».

 

Denis Havard de la Montagne

 

 

 

 

Mlle  Juliette  Toutain  et  le  prix  de  Rome

 

Au piano, chez elle
(photo X..., in Musica 1903, coll. D.H.M.) DR.

La question de l'admission des femmes à la villa Médicis a, plusieurs fois, défrayé la chronique cet hiver. Nombreuses ont été les consultations et les interviews publiées à ce sujet : il ne s'est agi tout d'abord que de la peinture, et la plupart des femmes peintres les plus célèbres, tout en approuvant le principe même de l'admission, ne croient guère possible l'internat mixte, la cohabitation des deux sexes à la villa Médicis. Avis et discussions purement théoriques et académiques. II n'y avait pas, en effet, de femme concourant pour le prix de Rome. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi : la question devra être résolue. Une jeune fille, Mlle Juliette Toutain, en tout cas, l'année prochaine, — dans la section de musique.

 

Je suis allé voir Mlle Juliette Toutain. Il ne m'a pas paru indifférent de savoir ce qu'elle pensait elle-même sur son cas.

 

Dans le salon, assez vaste, où je suis reçu, deux pianos à queue occupent la meilleure place ; on devine qu'ils ne sont pas là simplement pour le plaisir ; ce salon serait plutôt un cabinet de travail. Ce jour-là, ils portent tout un coin de printemps : gerbes de lilas, azalées, paniers fleuris et enrubannés, les témoignages parfumés d'un succès récent, sans doute. Je me rappelle, en effet, que Mlle Juliette Toutain a donné, dernièrement, un concert à la salle Erard.

 

Mlle Toutain vient s'asseoir justement à l'ombre de ce parterre portatif et éphémère, sous les longues tiges recourbées de lilas blancs. C'est une jeune personne de taille moyenne, blonde, au teint clair, aux yeux bleus. Le regard net et droit donne à la physionomie une expression de volonté et de franchise. Mlle Toutain s'exprime avec une très grande aisance ; j'ai récemment rencontré une femme parlant avec une pareille propriété de termes

 

« Laissez-moi vous dire que j'ai été fort étonnée quand on s'est occupé dans la presse de mon intention de me présenter pour le prix de Rome. Je n'avais jamais parlé à personne de cette intention, ni à mon professeur M. Fauré, ni à M. Dubois, le directeur du Conservatoire. A dire le vrai, l’idée de concourir m'est venue voici bientôt plus de deux ans ; c'était mon secret. Comment a-t-il pu être dévoilé ? M. Dubois a dû penser, comme moi, que puisque j'avais obtenu tous les prix possibles — il ne me reste plus qu'à concourir en juillet pour le prix de fugue — je pouvais prétendre, pour couronner mes études, au laurier suprême. Et sans doute à une des dernières réunions de l'Institut, il a signalé mon cas à quelques-uns de ses collègues. Voilà probablement la cause de tout le bruit fait autour de mon nom.

 

« Ma carrière musicale n'a pas le caractère d'une impérieuse vocation. Je n'ai pas entendu de voix. Après avoir obtenu mes brevets, j'ai commencé par étudier la peinture sur porcelaine, puis la sculpture enfin la musique. A dix-huit ans, j'ai obtenu mi premier prix, qui m'a valu, de la part de mes professeurs, de flatteurs encouragements. « Vous ne devriez pas en rester là », me répétait-t-on. Je n'étais pas décidée et j'ajournai ma résolution jusqu'à la rentrée. A ce moment, M. Chapuis, que je consultai, m'engagea à suivre le cours d'harmonie. Je suivis et je remportai le premier prix d'harmonie. M. Vidal me conseilla l'année suivante d'entrer comme élève dans la classe d'accompagnement ; de nouveau j'eus le bonheur d'avoir le premier prix. Ainsi, de prix en prix, me voici maintenant ma dernière année de Conservatoire, dans la classe de M. Fauré, et j'ai le ferme dessin de concourir pour Rome. Aujourd'hui 17 on exécute, dans la classe d'orchestre, un morceau de ma composition. Vous savez qu'on choisit deux élèves par classe de fugue, c'est-à-dire deux morceaux qui sont joués dans la classe d'orchestre. Je suis du nombre. C'est, je pense, après cette audition, que je me déciderai au sujet du concours : je verrai si je me présente cette année ou l'année prochaine ; vous comprenez que je veux me mettre sur les rangs que si je me sens les plus grandes chances. »

 

— Irez-vous à la villa Médicis, si vous réussissez ?

 

« Ma famille n'y consentira jamais. On a parlé d’installer des femmes prix de Rome au palais Farnèse à la place des élèves de l'Ecole de Rome, qui iraient dans ce cas la villa Médicis. En tout cas, il me serait permis, je pense, de loger en ville. Du reste, je ne tiens pas du tout à aller à Rome. Entendez bien : je pense que le séjour à Rome pour un musicien n'est pas indispensable. Je sais que beaucoup de nos musiciens s'ennuient à Rome. Non, ce que je voudrais, c'est de pouvoir vivre à Rome six mois. Je voyagerais ensuite : j'irais en Grèce, et je me rendrais avec plaisir en Allemagne, à Berlin, à Munich, à Leipzig, à Bayreuth et à Vienne. Le rêve, voyez-vous, serait d'avoir une bourse de de voyage et la liberté. »

 

— Vous ne croyez guère au profit, pour un artiste, d'un séjour à Rome. Je sais bien que la musique ne gagne pas, semble-t-il, beaucoup d'être cultivée dans la Campagne romaine. Et les musiciens Italiens contemporains, qui ont toute l’Italie à leur disposition, n'y ont pas encore découvert le coin où l'on écrit des chefs-d'œuvre. Mais il y a à Rome, pour des artistes vivant en commun, une émulation incessante, un enthousiasme chronique, une « malaria » artistique, c'est-à-dire une espèce de fièvre sacrée qui vous met en état de pénétrer le secret des belles œuvres. Ainsi s'explique l'attrait qu'a toujours exercé Rome sur certaines natures d'élite, qui aiment à s'abandonner aux joies de la contemplation ou de la création, poètes, musiciens, peintres. Je vous fais grâce d'une énumération facile.

 

« Il se peut, mais jusqu'ici j'ai le droit de ne pas en être convaincue. D'ailleurs, si Rome est si « nourricière », si son charme est si prenant, on finit par s'en apercevoir, et il est temps alors de ne pas la quitter de sitôt. »

 

— Avant de prendre congé de Mlle Juliette Toutain, je lui demandai quelles étaient ses préférences en musique.

 

« Bach est mon Dieu, Beethoven vient ensuite avec Schumann. »

 

— Pour les places des prophètes ?

 

« J'admire Wagner, mais je fais des réserves. L’œuvre que je préfère c'est le Crépuscule des dieux. Parmi nos musiciens français, je place au premier rang, Saint-Saens et Massenet – et surtout Werther. Le Roi d'Ys, de Lalo, est une œuvre que j'aime. J'ai beaucoup goûté les œuvres de Charpentier, mais je n'ai jamais entendu Louise. »

 

— Je signale ce cas au galant musicien qui ne peut manquer d'envoyer un fauteuil à son futur camarade de Rome.

Joseph Galtier

(Le Temps, 18 mars 1902)

 

 

P. S : C'est ce matin, à neuf heures et demie qu'a été exécutée, dans la classe d'orchestre du Conservatoire, la cantate de Mlle Juliette Toutain. Le succès en a été très vif ; La veille, les pensionnaires musiciens de la villa Médicis avaient adressé à Mlle Toutain, sur une carte postale illustrée, leurs meilleurs souhaits pour l'épreuve d'aujourd'hui.

 

 

 

 

LE PRIX DE ROME : Mlle JULIETTE TOUTAIN S’EXPLIQUE…

 

Au piano, chez elle
(photo X..., in Musica 1903, coll. D.H.M.) DR.

Pour la première fois [en 1903], parmi les concurrents du concours de Rome, se sont trouvées deux concurrentes : Mlle Hélène Fleury et Mlle Juliette Toutain. Mlle Fleury seule, est entrée en loge pour les épreuves éliminatoires, Mlle Toutain, ayant décidé de s'abstenir parce qu'on n'avait pu lui donner l'autorisation qu'elle demandait pour les femmes, de prendre, au Palais de Compiègne, leurs repas et leurs récréations en commun et de voir leur surveillance exercée par une femme. Mlle Toutain a bien voulu écrire pour nous l'intéressant article qui suit.

 

Si j'ai voulu me présenter aux concours de Rome, si j'ai tant insisté, depuis un an, pour que l'autorisation fût donnée aux femmes d'entrer en loge et de tenter la chance, tout comme les hommes, d'aller passer quatre ans à Rome, c'est un peu pour moi et beaucoup pour le principe.

 

Il me paraît difficile d'admettre, en effet, que pendant dix années, des femmes puissent suivre au Conservatoire les mêmes cours que les hommes et se livrer aux études les plus ardues et les plus acharnées pour qu'à la fin on refuse aux unes la possibilité d'atteindre la suprême récompense, alors qu'on l'accorde aux autres. L'inégalité, avant cette année, était flagrante et M. le Ministre des Beaux-Arts, en signant l'arrêt qui nous faisait les égales de nos camarades hommes, a fait un acte de haute justice dont toutes les femmes devraient lui être reconnaissantes, car il consacre une fois de plus les nouveaux principes de l'émancipation féminine.

 

Cette autorisation était si naturelle que je m'étonne de tout le bruit qui a été fait autour d'elle. En général, elle a été approuvée ; cependant quelques rares personnes ont regretté l'ancien état de choses. C'est sans doute qu'elles n'ont pas réfléchi à la question. Des femmes suivent les cours de l'Ecole de Médecine, elles peuvent être doctoresses ; d'autres vont à la Faculté de Droit, il leur est permis de plaider. Des jeunes filles vont à l'Ecole des Beaux-Arts étudier la peinture et la sculpture, leur talent pourra de même avoir une consécration officielle et il leur sera permis de vivre de longs mois à Rome au milieu des chefs-d'œuvre qui leur en inspireront peut-être d'autres. Des musiciennes, enfin, travaillent longuement l'harmonie, la fugue et le contrepoint sous la direction de maîtres renommés ; elles pourront, si elles obtiennent le Grand Prix de Rome, avoir un opéra représenté à Paris. C'est une suite logique des choses. Tout travail doit trouver sa récompense sans distinction.

 

J'ose espérer que la crainte de la concurrence n'est pas le sentiment qui guide ceux qui sont partisans de l'ancienne inégalité des sexes, car cela ne serait ni très joli, ni très courageux. D'ailleurs, la concurrence est à peu près illusoire ; la femme, en musique comme en tout, conserve une personnalité tellement différente de celle de l'homme qu'elle le complète plutôt qu'elle ne lui nuit. Et puis, est-ce que les femmes se sont révoltées de ce que certains hommes se sont faits couturiers ou modistes ?

 

On a contesté souvent l'utilité du séjour à Rome, surtout pour les musiciens. On a dit qu'une bourse de voyage laissant les jeunes artistes libres de vagabonder suivant leur fantaisie serait bien préférable, que l'Allemagne par exemple, au point de vue musical, serait plus utile que l'Italie, et que l'inspiration vivante et moderne était difficile à trouver au milieu de ruines grandioses, mais froides, belles d'une beauté supra-humaine... que n'a-t-on pas dit ? Je ne peux guère critiquer une institution dont je brigue les bienfaits, je n'en ai d'ailleurs nulle envie. Il me semble au contraire que ce séjour de quatre années, sans le moindre souci matériel, dans la seule préoccupation de l'art, doit être très profitable à l'âme et au corps. On peut, dans le recueillement où vous plonge ce séjour, loin de ses habitudes et de ses soucis journaliers, prendre vraiment conscience de soi-même, et se sentir vibrer : on doit avoir le temps de "penser" vraiment pour la première fois. Il faut du reste que cela soit ainsi pour que chaque année, de jeunes musiciens déjà connus et ayant, grâce à des leçons ou à des concerts, une petite situation à Paris, aillent avec enthousiasme là-bas, faire une grande cure d'art et de repos.

Signature autographe
(photo X..., in Musica 1903, coll. D.H.M.) DR.

 

La petite question administrative de la surveillance des femmes par une femme au Palais de Compiègne n'ayant pu être résolue pour la date du concours, m'a seule empêchée d'entrer en loge avec les autres concurrents. Mais cela ne change rien à mes sentiments ni à mes résolutions et mon seul désir reste encore, je le répète, de concourir effectivement, et de profiter ainsi de la grande victoire remportée cette année par les femmes-artistes.

 

J'aime ces deux mots accouplés. La nature impressionnable de la femme, ses facultés de ressentir très profondément et très rapidement les moindres choses, ses dons d'assimilation font de la femme un être particulièrement apte à saisir et à rendre la beauté des formes et des sons. C'est pourquoi il eût été cruel de traiter plus durement celles qui suivent leur penchant naturel plutôt que celles que les études arides de la physiologie et des Codes ont attirées. Et maintenant il ne me reste plus à souhaiter que le jour vienne bientôt où une femme, effectivement, ira à Rome dans tout l'éclat de son grand prix, du premier Grand Prix de Rome féminin.

 

Juliette Toutain

(Musica, n° 9, juin 1903)


 

 

 

 

LES FEMMES ET LE PRIX DE ROME

 

Deux jeunes filles, élevés du Conservatoire de musique, se présentent cette année au concours des prix de Rome. L'une, Mlle Hélène Fleury, est élève du savant organiste Ch. M. Widor ; l'autre, Mlle Toutain, a travaillé avec l'excellent maître Alex. Guilmant. Il y a un an — on s'en souvient encore — Mlle Toutain avait déjà manifesté le désir de concourir et, là-dessus, tout Musicopolis était entré en. Effervescence ; les uns criant au scandale : « Une femme !, a la Villa Médicis !... », les autres applaudissant à l'innovation. Des journalistes, en grand nombre, s'étaient précipités chez la jeune concurrente, lui demandant, à brûle-pourpoint, son âge, son portrait, ses brevets, ses préférences musicales, son avis sur Wagner, sur la Villa Médicis, sur Rome fit sur M. Massenet.

Dans son cabinet de travail
(photo X..., in Musica 1903, coll. D.H.M.) DR.

 

Sans rappeler tous ces indiscrets, nous sommes heureux de présenter aujourd'hui aux lectrices et aux lecteurs du Magasin Pittoresque cette charmante artiste, aussi modeste que remarquable, et à laquelle on peut souhaiter de grand cœur — qu'on soit ou non féministe — le plus glorieux succès.

 

Mlle Toutain a vingt et un ans ; elle est de taille moyenne, d'allure gracieuse ; la physionomie est ouverte et décidée ; les yeux sont bleus, les cheveux d'un blond ardent. Elle parle d'une voix nette ou la grâce d'une hésitation est remplacée par une fermeté franche. Je ne lui donne pas la peine de me dire ce qui est connu du public : la rapidité de ses études musicales, l'heureuse succession de ses premiers prix. Celui de piano fut suivi, presque aussitôt, du premier d'accompagnement, puis du premier prix d'harmonie .et enfin du premier prix d'orgue. De tous, c'est peut-être celui-là qui doit la rendre le plus fière, si j'en crois le témoignage même des professeurs du Conservatoire. Ils ont les organistes en grande estime. « Entre tous les virtuoses, dit l'un d'eux (M. Lavignac), ce sont les organistes dont la pratique exige le plus de sagacité et d'à-propos, comme aussi la plus grande somme d'érudition. La connaissance approfondie de leur instrument complexe, son maniement, qui exige une propreté d'exécution dont les pianistes — certains pianistes — ne peuvent avoir l'idée ; le groupement des jeux, qui est une véritable orchestration, l'étude spéciale du clavier de pédales et de la riche littérature musicale de l'instrument ne constituent qu'une faible partie de leur science... Si l'orgue est réellement l'instrument des instruments, comme te dit son nom latin (organa), l'organiste est aussi le musicien des musiciens. »

 

Ces éloges ne sont que l'expression de la vérité. Si, à l'heureux âge de Mlle Toutain, on ne possède pas l'expérience, l'autorité, la vaste science musicale des Th. Dubois, des Widor et des Guilmant, au moins a-t-on le premier prix, l'attestation de magnifiques promesses.

 

Devançant l'avenir, nous interrogeons la future lauréate sur ce qu'elle compte faire si elle obtient ce fameux prix de Rome, objet de tant d'ardentes compétitions. Comment organisera-t-elle sa vie dans la Grande Ville ?... Comment compte-t-elle franchir le seuil redouté de la Villa Médicis ?...

 

A notre grande surprise, toutes ces questions semblent à la jeune fille assez indifférentes. « Elle ne sait pas si elle ira à Rome... » Et elle prononce ce mot, qui est tout un monde comme elle dirait : Passy... on Auteuil. Cela m'étonne et me déconcerte. Je suis — cela n'est pas ma faute — extrêmement sensible à la « couleur » des voix, les mots me sont égal, mais je veux leur musique ; j'y veux entendre l'écho de la pensée de celui qui fit taire le silence en les prononçant — ou alors... à quoi bon ? — il me faut y noter une vibration d'âme. Ici, je n'entends pas. « Rome » ne dit rien à Mlle Toutain. Cette ville de mystère et de tranquillité, si douce qu'on a pu dire qu'elle donnait l'impression d'un cloître à ciel ouvert ; cette Rome, berceau du monde latin, endormie dans la placidité de ses campagnes solennelles aux lignes reposantes; ces deux syllabes magiques qui évoquent tant de gloires disparues, tant d'intellectuelles richesses, de si tragiques et émouvantes beautés, un si somptueux passé d'art, de pages inoubliables, une grandeur et un déclin si immenses, cette Rome n'a pas ici d'écho.

 

Ma gracieuse interlocutrice dit seulement : » Il y a des prix de Rome qui s'y ennuient beaucoup. »

 

Quant à la Villa Médicis ?... O féministes, gens avancés du parti, défenseurs de la coéducation, qu'allez-vous dire ? Peut-être avez-vous pensé que la jeune élève du Conservatoire levait contre la routine et les préjugés l'étendard de la révolte ; qu'elle entonnait le chant de victoire du féminisme triomphant, la marche de délivrance dont tant de ses sœurs sont pressées de marquer le rythme. Erreur, profonde erreur. Soyez déçus, gens de bonne foi. Des idées aussi excentriques et révolutionnaires ne hantent pas l'esprit des pensionnaires groupées sous la houlette, de M. Th. Dubois. Mlle Toutain ne connaît le féminisme que de nom, et cela parait lui suffire ; elle n'est pas revendicatrice des droits méconnus de son sexe, mais musicienne ; l'émancipation de la femme ne lui chaut ; elle ne songe même pas à se plaindre lorsque sa mère, présente à notre entretien, m'affirme « que sa fille n'est jamais sortie seule » ; la jeune personne ajoute, au contraire, « qu'elle est une jeune fille bien élevée, qui jamais volé de ses propres ailes ».

 

Tout en écoutant ces sages paroles, je ne puis m'empêcher de penser que ce serait une curieuse expérience d'envoyer plusieurs jeunes filles à la Villa Médicis, on si l'on veut, à Rome. Quelle action exercerait l’éternelle Ville sur ces esprits féminins, si peu émancipés en réalité et si désireux de l'être, sur ces serfs de la tradition qui jouent à la liberté ?... On a beaucoup parlé de l'influence du milieu sur l'individu : que seraient des femmes retour de Rome ?... Il est vrai que cette influence ne s'exerce que sur les natures non résistantes. L'esprit, comme le corps, a ses prédispositions : il peut être rebelle à toutes modifications ou s'y prêter avec souplesse ; il peut être fermé, ou avoir son ouverture propre ; être cultivé, ou frustre ; pressentir la beauté, ou être inesthétique ; il peut éprouver des avidités intellectuelles qu'il lui faut satisfaire ; d'irrassasiables faims d'idéal, qu'il alimente à tout prix ; ou il peut avoir de ces médiocres appétits, plutôt accommodants qui se contentent au petit bonheur du jour. A quoi bon faire voyager ceux-là, et comme leurs propriétaires ont raison de dire eux-mêmes que les prix de Rome — ou d'ailleurs — leur sont bien inutiles !

 

Mais les femmes sont d'esprit souple, facilement impressionnable, tout prêt à être suggestionné, et quelques-unes donneraient peut-être, placées dans des conditions favorables, des œuvres dignes de passer à la postérité pour la plus grande gloire de leur sexe.

 

Abandonnant un instant le point de vue féminin, on peut dire que l'idée est belle qui consiste à donner l'argent, le temps et quelque effort à la culture désintéressée d'un art, à favoriser d'un heureux loisir ces jeunes gens qui semblent à leurs juges avoir reçu le don de créer, seule marque du véritable artiste. Lorsqu'il s'y joint l'effort personnel, le désir d'agrandir son horizon, la volonté de progresser vers un idéal entrevu et sans cesse plus élevé, la recherche et au besoin la divination des similitudes profondes qui font les arts liés, comme les membres d'une merveilleuse famille, alors la fleur humaine a toute sa beauté et vous pouvez en espérer des fruits magnifiques. Qu'à l'artiste, placé dans de telles conditions, vous en joigniez d'autres animés du même souffle, montant aux mêmes sommets et doués de la force procréatrice que le dieu seul dispense ; vous aurez comme une gerbe de jeunes talents, promesses des riches moissons futures, et, pour quitter la métaphore, l'espérance presque assurée d'une école d'art représentant les plus nobles aspirations d'un peuple.

 

Mais nous voilà bien éloigné de Mlle Toutain. Revenons à cette charmante jeune fille en apprenant à nos lecteurs ce que révèle... son écriture. Un distingué graphologue, qui par un sentiment de discrétion, que nous regrettons, ne nous autorise pas à livrer son nom, a bien voulu examiner une lettre de l'aimable artiste et nous communiquer l'analyse suivante :

 

« La marge énorme, de chaque côté de l'écriture, dénote un goût sûr et remarquable en toute chose.

 

« La forme typographique de certaines lettres indique un sens artistique très prononcé ; mais, légèrement altérée par des fioritures, elle laisse soupçonner un peu de coquetterie très surprenante chez celle personne douée d'une énergie quasi virile.

 

« La faculté de penser, de raisonner est très développée : elle s'ajoute à la puissance créatrice d'où résulte une nature bien équilibrée, également bien douée pour l'idée et pour l'action. Cette jeune artiste aurait eu de grandes facilités pour la littérature, mais la musique ayant accaparé ses forces, elle a délaissé la lecture, pour laquelle elle n'a plus maintenant qu'un faible penchant.

 

« L’esprit est observateur, perspicace, critique, parfois mordant, même acerbe ; mais ces dispositions sont tempérées par une douceur bienveillante.

 

« Naturel sensible, impressionnable, affectueux, enclin au doute. La tête domine le cœur. On remarque une extrême facilité à se laisser conduire, bien qu'étant autoritaire et dominatrice.

 

« L'intelligence est claire, lucide, remarquable, quelquefois troublée par l'imagination.

 

« Cette personne est prudente, un peu méfiante, fortement résolue, vive, persévérante. Elle n'est ni égoïste, ni jalouse, ni prodigue, ni avare ; mais elle aime les friandises !... »

 

— Oh ! Mademoiselle Toutain !!!

 

Sur ce gros défaut, qui est presque une qualité, les bonnes choses étant faites pour croquées par de jeunes et jolies dents, nous terminerons ces quelques notes sur l'aimable concurrente qui connaîtra demain les angoisses de l'entrée en loge dans quelques jours, nous voudrions l'espérer, la joie sans mélange du définitif succès.

 

M. Daubresse

(Le Magasin pittoresque, année 1903)

 

 

 

Liste des lauréates du Prix de Rome de composition musicale

depuis 1903 jusqu’à la suppression du concours en 1969

 

 

 

Hélène Fleury-Roy

1904

Nadia Boulanger

1908

Lili Boulanger

1913

Marguerite Canal

1920

Jeanne Leleu

1923

Elsa Barraine

1929

Yvonne Desportes

1932

Henriette Puig-Roget

1933

Rolande Falcinelli

1942

Odette Gartenlaub

1948

Janine Rueff

1948

Adrienne Clostre-Bizet

1949

Eveline Plicque-Andréani

1950

Ginette Keller

1951

Brigitte Gauthier-Chaufour

1958

Françoise Cotron

1959

Thérèse Brenet

1965

Lucie Robert-Diesel

1965

Monique Cecconi-Botella

1966

Edith Lejet

1968

 

 

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