Heitor VILLA-LOBOS

 

"Si, je suis Brésilien, je suis bien Brésilien. Dans ma musique, je laisse chanter les rivières et les mers de ce grand Brésil. Je ne cherche pas à étouffer l’exubérance tropicale de nos forêts et de nos cieux, que je transpose instinctivement dans tous ce que j’écris." - a déclaré Villa-Lobos dont la grande intelligence musicale était instinctive et intuitive. Autodidacte, ou presque, le grand compositeur brésilien a inventé son idiome musical, sa grammaire et sa syntaxe pour exprimer avec vigueur et conviction l’idéologie de son esthétique basée sur une audacieuse et pertinente synthèse d’éléments indiens, afro-brésiliens et folkloriques qui caractérisent l’expression musicale de la grande nation brésilienne. Son idiome a désorienté les critiques brésiliens d’esprit étriqué et certains musiciens figés dans les règles académiques arbitraires, mais il a enthousiasmé le public de ce vaste pays, qui a découvert une nouvelle énergie créatrice dans le contenu de ses œuvres dès leur apparition, très proche de sa mentalité musicale. La force éruptive des impulsions créatives de Heitor Villa-Lobos a duré presque cinquante ans. Aux rythmes des chants de rivières et mers "de ce grand Brésil", aux exubérances de ses forêts et de ses cieux qui l’inspiraient, il a ajouté ses commentaires psychologiques, dramatiques et poétiques d’une beauté rude et enchanteresse. Ardents soleils et pleines lunes, astres et constellations, rumeurs et clameur, murmures et vacarmes, or brut et pierres translucides, lueurs discrètes et lumières incandescentes de la nature luxuriante et indomptable, idylles et réalités du peuple, ses fables et légendes, labeurs et festivités, son âme, sont reflétés sur les pages originales et saisissantes du compositeur ou suggérés par les titres. Mais il ne s‘agit point d’une musique descriptive. Il s’agit d’une prose et d‘une poésie de sons, tantôt abstraites et hermétiques, tantôt lyriques et intimes, toujours sincères et convaincantes.

Né le 5 mars 1887 à Rio de Janeiro, fils de Noêmia et Raul Villa-Lobos, Heitor Villa-Lobos a appris l’alphabet musical avec son père, homme cultivé et instruit, fonctionnaire à la Bibliothèque nationale à Rio de Janeiro, violoncelliste et clarinettiste amateur. Sa tante l’a initié au piano. Un professeur anonyme l’a familiarisé avec la guitare. Ensuite, il a amélioré sa connaissance du violoncelle avec le professeur portugais Frederico Nascimento (1852, Setúbal, Portugal – 1924, Setúbal), qui jouissait d’une grande réputation au Brésil comme soliste et pédagogue. Le même professeur lui a donné quelques leçons d’harmonie et expliqué les principes de la doctrine d’Arnold Schönberg qui ne l’a pas ému, parce qu’elle n’était pas compatible avec sa nature artistique.

Personne ne lui a enseigné la composition. Personne ne l’a initié à la direction d’orchestre. Néanmoins, Heitor Villa-Lobos est devenu grand compositeur et excellent chef-d’orchestre non seulement de ses propres œuvres, mais aussi de celles des compositeurs français Claude Debussy, Maurice Ravel, Paul Dukas, Florent Schmitt, Darius Milhaud, Arthur Honegger, Albert Roussel.

La France a découvert le talent du compositeur brésilien en 1923. Les compositeurs Edgar Varèse, Florent Schmitt, Paul Dukas, Paul Le Flem, Manuel de Falla, qui résidait à Paris à cette époque, ainsi que les peintres Pablo Picasso, Fernand Léger et l’écrivain Jean Cocteau admiraient ses compositions et sa sociabilité. Paul Dukas a nommé le jeune compositeur brésilien directeur du Conservatoire international de Paris. La célèbre pianiste et pédagogue Marguerite Long était séduite par son opus pianistique et lui envoyait ses élèves pour étudier avec lui certaines de ses œuvres qui l’avait fascinée. L’éditeur parisien Max Eschig avait acquis et publié plusieurs compositions de Villa-Lobos, déjà confortablement installé à Paris dans un appartement de la Place St-Michel.

Grâce aux critiques parisiennes, Londres, Amsterdam, Bruxelles, Liège, Madrid, Barcelone, Lisbonne, Vienne, Berlin, Buenos Aires, Montevideo, Santiago du Chili, Caracas, New York et beaucoup d’autres villes américaines ont découvert et applaudi le compositeur brésilien et ses œuvres.

En 1936 Heitor Villa-Lobos a dirigé ses œuvres en Argentine, en 1940 il était membre de "l’Ambassade artistique et éducative du Brésil" à Montevideo, en 1943 il est élu Membre correspondant de l’Académie des beaux-arts à Buenos Aires. La même année il a obtenu les doctorats honoris causa des Universités de New York et de Los Angeles aux États Unis d’Amériques où ses œuvres étaient propagées par le légendaire chef-d’orchestre anglais Léopold Stokowsky.

La consécration suprême s’est produite en 1948 à Paris : Villa-Lobos est élu membre correspondant de l’Institut de France.

À l’apogée de triomphes, honneurs nationaux et internationaux et de ses forces vives, Heitor Villa-Lobos a commencé en 1948 sa lutte implacable avec la cruelle maladie. Mais il n’a pas capitulé. Il a continué son travail de matérialisation d’idées et de songes conservés, d’images et d’impressions inopinées, de concrétisation de ses pensées musicales et de se visions sonores, avec la même intensité et la même ferveur.

En 1949 il a composé sa meilleure œuvre pour piano intitulée Hommage à Chopin, en deux mouvements (Nocturne et Ballade) à l’occasion du centenaire de Chopin, commandée par l’éditeur parisien Max Eschig. La technique de son écriture pianistique est étonnante. Le contenu musical, dominant la forme, aussi. L’esprit de Chopin est présent dans toutes les mesures, mais l’hommage est prononcé dans l’idiome original de Villa-Lobos. Un véritable chef-d’œuvre !

En 1950, Villa-Lobos compose sa Symphonie n° 8 et son Quatuor à cordes n° 12 ;

En 1951, Concerto pour guitare et orchestre, Symphonie n° 9 et Quatuor n° 13 ;

En 1952, Concerti pour piano n° 3 & 4 et Quatuor n° 14. La même année il dirige à Paris son œuvre polyphonique La Découverte du Brésil tirée d’une musique de film ;

En 1953, Concerti pour harpe et pour violoncelle et Quatuor n° 15 ;

En 1954, Poème symphonique Gênesis et Quatuor n° 16 ;

En 1955, Symphonie n° 11. La même année il dirige l’Orchestre National à Paris et enregistrée La Découverte du Brésil ;

En 1957, Quatuor n° 17, Symphonie n° 12 et opéra Filha das nuvens (Fille des nuages) ;

En 1959, musique du film Green Mansions (Les vertes demeures).

Il a vécu et travaillé aux États Unis d’Amérique de 1957 à 1959, puis est rentré au Brésil pour les commémorations du cinquantième anniversaire du Théâtre municipal de Rio de Janeiro où il s’est éteint le 17 novembre 1959 après une lutte surhumaine avec la maladie incurable qui le minait pendant onze ans.

Heitor Villa-Lobos a laissé 1500 compositions (selon certaines sources brésiliennes 2000 !) :

- 12 symphonies

- 14 choros écrits entre 1920 et 1928 (œuvres inspirées par «chorões », improvisations collectives des histrions brésiliens)

- 9 Bachianas brasileiras, écrites entre 1930 et 1945 (hommages originaux et spirituels à Bach, concrétisation de ses souvenirs subliminaux après de longues lectures des œuvres de Bach, filtrée par son génie créateur et confiée aux instruments ou à la voix )

- de nombreuses mélodies inspirées surtout par la poésie intime du grand poète national Manuel Bandeira (1886-1968), et d’autres poètes brésiliens moins connus, ainsi que 14 Serestras (1925) d’inspiration folklorique

- Noneto pour chœur et instruments

- 17 quatuors à cordes ;

- des opéras, ballets, concerti pour divers instruments et orchestre, une Messe à Saint Sébastien (1937), des poèmes symphoniques, sans oublier sa première oeuvre Cânticos sertanejos (Cantiques broussards) composée en 1907 pour orchestre de chambre et son prolixe tableau symphonique, polyphonique et multicolore O Descobrimento do Brasil  (La découverte du Brésil) datant de 1937.

La place d’honneur dans sa production revient certainement à son opus pianistique : Lenda do caboclo (Légende de l’indigène) écrite en 1920, A prole do bebê (Le monde du bébé) en deux cahiers (1918 et 1921), destinés aux enfants, mais écrits pour les interprètes adultes, comme Scènes d’enfants de Schumann et Children’s Corner de Debussy, Cirandinhas (Petites danses collectives) écrites en 1925, Cirandas (Danses collectives) écrites en 1926, Rudepoema1 (Poème rude) terminée en 1926, Ciclo brasileiro (Cycle brésilien) datant de 1937, comprenant Plantio do caboclo (Plantation de l’indigène), Impressões seresteiras, Festa no sertão, et l’irrésistible Dança do índio branco (Danse de l’indien blanc) avec son rythme effréné et la triste joie de son chant. L’œuvre la plus jouée, intitulée As três Marias (trois étoiles de la constellation Orion : Alnitah, Alnilam et Mintaka) a été conçue en 1934 au Brésil et terminée à New York en 1939.

Arthur Rubinstein, que Villa-Lobos avait connu au Brésil en 1918, a donné en première audition à Paris A prole do bebê en 1925 et Rudepoema en 1926. Son illustre compatriote Guiomar Novaes (1896-1979) a enregistré en 1941 à New York Cirandas et As três Marias. La grande cantatrice brésilienne Bidu Sayão (1902-1999) et le légendaire soprano espagnol Victoria de Los Angeles ont chanté la Bachiana n° 5 pour soprano et 8 violoncelles sous la direction du compositeur.

À notre époque, le phénoménal pianiste québécois Marc-André Hamelin a enregistré à Londres en 1999 As três Marias (son interprétation de Alnitah est absolument incomparable !), A prole do bebê (les deux cahiers) et Rudepoema. Sans doute possible, Marc-André Hamelin est un des meilleurs pianistes de sa génération. Le remarquable pianiste brésilien Nelson Freire a enregistré au Canada A lenda do caboclo et As três Marias. La pianiste anglaise d’origine brésilienne Cristina Ortiz a gravé à Londres les œuvres pour piano et orchestre et pour piano seul. La pianiste israélienne d’origine brésilienne Sonia Rubinsky a quant à elle enregistré tout l’opus pianistique du maître en Allemagne.Les soprani de renom international Anna Moffo, Kiri Te Kanawa et Barbara Hendricks ont inclus dans leur répertoire la Bachiana n° 5. Les orchestres de São Paulo, Nashville, Londres, Berlin, Hong Kong, Grande Canarie, Odense, Caracas, Santiago du Chili… jouent fréquemment et enregistrent les œuvres pour orchestre de Villa-Lobos.

La musique du grand compositeur brésilien est très présente sur Internet. Les internautes intéressés peuvent entendre sur Contemporary Classical Internet Radio Bachianas brasileiras n° 1 à 9, Choros n° 1 à 9, Fantaisie pour saxophone et orchestre de chambre, Concerto pour guitare, Momoprecoce pour piano et orchestre, les Quatuors n° 1, 6 et 17, Festa no sertão, Impressões seresteiras, A prole do bebê (premier cahier), et d’autres œuvres de musique de chambre. L’excellente station MTM à Montréal, qui a cessé provisoirement ses activités en septembre 2007, diffusait fréquemment ses compositions pour piano enregistrées par Sonia Rubinsky.

Par décret du président du Brésil Juscelino Kubitschek, la veuve du compositeur Arminda de Almeida-Villa-Lobos (cantatrice et auteur d’un traité de théorie de la musique) a fondé le Musée Heitor Villa-Lobos à Rio de Janeiro en 1960.

C’est ainsi que le plus grand et le plus fécond compositeur des Amériques jusqu’à présent, chef d’orchestre, ethnographe et éducateur, le Brésilien Heitor Villa-Lobos a marqué en traits indélébiles la musique du vingtième siècle. Son œuvre opulente est un monument définitif au Panthéon des arts.

Voya Toncitch

 

1) L’œuvre la plus ambitieuse de Villa-Lobos, fruit des influences subies par son génie créateur dans l’ambiance et les climats spirituels de Paris des années 1920 après l’avènement du Sacre du Printemps de Strawinski, de la polytonalité de Milhaud et du sérialisme, Rudepoema est un tableau composite de rythmes afro-brésiliens syncopés, de tonalités définies, mais brisées par les impulsions chromatiques, de nuances et de contrastes dynamiques souvent appliqués sur une seule note ou un seul accord, isolés ou répétés, d’idées kaléidoscopiques aux accents tantôt dramatiques, tantôt lyriques, abstraits ou hermétiques, toujours persuasifs et captivants. Quant au cadre de ce majestueux tableau composite aux couleurs ineffaçables, il ressemble étrangement à celui d’une sonate, d’une grande sonate sans mouvements définis, car la force d’expression brise la forme habituelle, comme dans la Sonate de Liszt (souvent hantée par les spectres de Chopin et de Schumann, mais fière de son originalité et de sa puissance de persuasion.) Rudepoema est dédié à Arthur Rubinstein qui l’a créé à Paris en 1926 et joué au cours de son récital d’adieu à Londres en 1976. L’enregistrement de Rudepoema du pianiste québécois Marc-André Hamelin est un chef-d’œuvre d’interprétation qui reflète toutes les caractéristiques du chef-d’œuvre de Villa-Lobos prononcées dans un langage pianistique personnel, distingué et raffiné, avec les moyens techniques extraordinaires mis au service de sa musicalité peu commune, qui font de lui un des plus grands interprètes ne notre temps.

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