L'ART ET L'ARTISTE RELIGIEUX

Le 25 février 1928, lors d’une Cérémonie religieuse donnée à l’église de la Madeleine, à Paris VIIIe , à l’initiative de l’Union des Maîtres de Chapelle et Organistes, le révérend Père Rouillon, dominicain, dispensait un superbe discours qui émut tout l’auditoire. La sublimité du rôle de l’artiste à l’église y est en effet admirablement décrite et on trouve là bien des paroles qui sont toujours d’actualités. On a peine cependant à voir ce qu’est devenu de nos jours ce riche patrimoine musical et on imagine aisément les commentaires que ce religieux pourrait faire s’il était toujours de ce monde!

Mais avant de laisser la place au R.P. Rouillon, éloquent prédicateur au style puissant, voici le programme de la solennité musicale, qui était propose au cours de cette cérémonie par Henri Dallier et Georges Jacob à l’orgue, et les Chanteurs de la Sainte-Chapelle, placés sous la direction de l’abbé Delépine :

Fugue en mi mineur J.-S. BACH
Fantaisie en ut C. FRANCK
Andante et Scherzo de la Symphonie de G. JACOB
O Clemens, ô pia, sur des thèmes grégoriens (H. DALLIER)
Final du Concerto en ré majeur HAENDEL
Nos qui sumus O. DE LASSUS
Gloire à l'Eternel J. NOYON
Ave verum A. CHERION
Magnificat A. VIVET
Tu es Petrus P. KUNC
Tantun ergo D.-V. FUMET
Peuples de toute la terre M. DE RANSE
Miserere M.-R. DELALANDE

L'art est partout à sa place. Et ceux qui ont le noble souci d'élever les âmes, de les arracher aux laideurs qui les attristent ou aux vulgarités qui les menacent, se sont toujours efforcés de le favoriser partout, au foyer comme dans la cité, dans la vie civile comme à l'église.

C'est à l'église surtout qu'il doit avoir l'impression d'être dans sa vraie patrie. Il y est né, en effet; il y a fait ses premiers pas sous le regard et pour la gloire de Dieu. Il n'a cessé d'y puiser ses plus hautes inspirations et d'y réaliser ses plus purs chefs-d'œuvre. Il n'a pas élevé de monuments plus imposants que les temples. Le pinceau n'a jamais surpassé la délicatesse du peintre de Fiesole ou la force de celui de la Sixtine. Depuis les chœurs fameux, organisés ou même dirigés par le royal chanteur David, jusqu’aux compositions des maîtres d'aujourd'hui, en passant par les polyphonies palestriniennes, c’est dans la prière que la musique a trouvé ses accents les plus sublimes. Les pontifes, enfin, ont tenu à être, entre tous, les protecteurs actifs et décidés des artistes et des arts...

Que la religion soit l'inspiratrice par excellence et comme la patrie naturelle de ceux qui s'efforcent d'exprimer les innombrables 'incarnations du Beau, c'est un principe sur lequel se sont mis d'accord artistes et philosophes. Michel-Ange n'écrivait-il pas que, pour donner à ses œuvres le cachet de la perfection, l'âme doit s'élever vers les cieux d'où elle est descendue ? Et il insistait : " Elle ne s’arrêtera pas à la beauté qui séduit les yeux et qui est aussi fragile que trompeuse. Mais elle s'efforcera d'atteindre le principe du beau universel. " De son côté, Kant définissait le beau " un reflet de l'infini sur le fini, et pour tout dire, Dieu entrevu ".

De fait, Dieu entrevu dans l'harmonieuse réalisation de ses idées créatrices, telles que nous les révèlent le spectacle de la nature, les formes corporelles, le rayonnement si prodigieux parfois, de la vérité et du bien. Dieu entrevu par la foi, tel qu'il s'est révélé lui-même à notre esprit, voire à nos sens, sous les formes visibles qu'a revêtues son Verbe au cours de l'histoire humaine, comment ne serait-ce pas là l'objet suprême de l'art, l'ultime sommet qui lui soit donné d'atteindre et d'habiter, en attendant le jour bienheureux où, comme la science et l'amour, il en finira avec les essais, les tâtonnements, les à-peu-près, et connaîtra l'ivresse de l'infinie beauté, vue face à face et directement contemplée?

Ames inquiètes des plus grands maîtres de la ligne, de la couleur et du son, qui poursuivez sans cesse dans un labeur acharné, un idéal qui sans cesse vous échappe, qui souffrez de ne pouvoir exprimer les rêves délicats ou grandioses, conçus par votre esprit, qui volontiers, à l'imitation de tel ou tel d'entre vous, seriez tenté d'anéantir l'œuvre à peine éclose, parce que sublime à nos yeux de profane, elle reste trop imparfaite aux vôtres, sachez-le bien, votre immortel tourment est celui-là même dont Saint-Augustin disait : " Il n'y a pas de repos pour nous, tant que nous ne le cherchons pas en Vous, Seigneur ! " ; celui-là aussi dont le psalmiste a indiqué le seul terme possible : " Je serai rassasié le jour où m'apparaîtra votre gloire, ô mon Dieu ! "

Principe du beau universel - pour reprendre l’expression de Michel-Ange - Dieu est, par le fait même, l'objet principal et la fin dernière de l'art. A ce point de vue supérieur, ce dernier fausserait sa propre notion et se vouerait aux pires décadences s'il s'avisait de voir en lui-même autre chose que ce qu'il est : le plus prestigieux de tous les moyens, mais un moyen seulement de nous élever vers Dieu. Quand on est monté sur le plus haut sommet, si l'on n’y reste pas, il faut se résigner à descendre ! Après s’être mis au service de la gloire de Dieu. dans le concert universel des mondes, l’art s'abaissera en se mettant à tout autre service, fût-ce au sien propre.

Aussi, quelles que soient les idées régnantes - et nous savons que leur règne est toujours éphémère ! - quels que soient les cénacles en vogue, en face des chefs-d’œuvre de l’art religieux, l’homme cultivé éprouve un saisissement à l’attrait duquel il est difficile de résister.

Nous connaissons tous de ces hommes, soi-disant émancipés de toute foi, mais qui ne se défendent pas de l’impression produite par nos belles églises, et qui, travaillés par je ne sais quelle inconsciente nostalgie reviennent volontiers en respirer l’atmosphère apaisante.

Nous connaissons bien des artistes profanes - pour ne pas les qualifier autrement - qui éprouvent parfois le besoin d’assister à nos cérémonies liturgiques, à seule fin de plonger leur âme endolorie, fatiguée, dans la paix douce de la prière.

Si les arts ont pour but d’exprimer la beauté, n’est-il pas évident qu’ils n’atteindront jamais si bien leur but, qu’en prenant pour objet l’infinie beauté ?

Si toute créature a pour raison d’être la gloire du Créateur, si toute créature est, par définition, servante de ce Maître souverain, l’art pourrait-il s’exempter de ce service obligatoire autrement qu’à son détriment ? Et parce que ses moyens sont plus puissants, parce qu’il émeut ou soulève avec plus de force que beaucoup d’autres, le service qu’il doit rendre ne sera-t-il pas plus efficace et plus attendu ?....

Le monde n'est qu'un vaste temple, en effet, ou mieux puisque aujourd’hui c'est de musique qu'il s'agit, le plus religieux des concerts malgré les fausses notes que le péché y a introduites. Ce concert où tout parle et chante, depuis l’astre géant jusqu'aux invisibles atomes, le moderne habitant de nos villes semble parfois n'avoir plus d’oreille pour l'entendre ! Comme l'éclairage artificiel et aveuglant des boulevards lui cache la vue des étoiles, leurs bruits heurtés et assourdissants le rendent incapable d’en saisir d'autres, si puissants et si harmonieux qu'ils soient ! Mais qu'il s'arrache à cette vie factice et anémiante, qu'il se remette sous les yeux l'incomparable spectacle du ciel et de la mer, de la montagne et des champs, de nouveau i1 en entendra sortir une infinité de voix qui éclatent ou successivement grondent ou soupirent, rugissent ou modulent : "bruits triomphants et terribles, mélancoliques et joyeux, vagues et distincts, qui se croisent, s'enlacent, se mêlent, se fondent dans une immense symphonie ".

L'homme, du coup, trouve sa vraie place et son vrai rôle. Minuscule, mais admirable résumé de l'univers, composé à la fois de matière et d'esprit, capable par l'un de saisir et d'exprimer le sens secret de l'autre, il contemple le merveilleux spectacle, il écoute les voix innombrables, par la porte de ses sens, il les fait pénétrer jusqu'à son âme ; laquelle, enfin, s'élevant par la pensée jusqu'à la source de tout ordre et de toute harmonie, apercevant sur toutes choses l'ombre du Dieu puissant qui les a faites, composera les paroles postulées par ce prodigieux accompagnement, et exprimera clairement l’admiration, la crainte, l'amour qui s'y cachent.

Et pour qu'à cet univers en miniature, rien ne manque des vivantes merveilles de l'inimitable modèle, " venez, voix des cieux et de la terre, voix des orages, des vents et des brises, voix de la mer et des eaux, voix des montagnes, des vallées et des plaines, voix des grands arbres et des buissons, voix terribles, voix éclatantes, voix sombres, voix joyeuses, voix mélancoliques, sourds murmures de la nature et mélodieux cantiques des vivants. Venez, toutes voix du monde ! " (P. Monsabré.)

Enfermez-vous dans l'instrument, le plus grave et le plus puissant qu'ait inventé le génie humain, l'orgue, que nous placerons entre le sol et la voûte de nos églises, entre la terre où il nous recueille et le ciel où il nous porte.

Unissez-vous, enfin, à la foule des humains, pour chanter à Dieu les cantiques du repentir ou de la gratitude, des Miserere ou des Alleluia, qui soient moins indignes de Lui, parce qu'ils jailliront de nos cœurs d'autant plus émus et d'autant plus vibrants qu'ils auront été soutenus et soulevés par vous.

Et c'est ainsi que sur nos églises, images et réductions du grand temple de l'univers, la prière a déferlé en vagues puisantes emportant avec elle nos voix et nos cœurs vers l'infinie grandeur de Dieu.

Voilà l'œuvre !

Et maintenant, voici l'ouvrier! Car ici, comme partout, l'œuvre suppose l'ouvrier ; l'œuvre d'art, pour être conçue et réalisée, réclame l'artiste, et elle ne sera religieuse, elle n'atteindra son but supérieur qui est de nous porter vers Dieu, que si l'artiste est lui-même, vraiment, profondément religieux. Cela va de soi, n’est-il pas vrai ?

Or, vous étonnerai-je beaucoup si j’ajoute maintenant que trop souvent, plus un artiste est artiste, ou encore plus un artiste est religieux, plus aussi il court le risque de vivre dans la gêne et l'obscurité, de ne pas réussir, en un mot, de végéter. Nous ne les comptons plus, dans toutes les branches de l'art, les maîtres, voire les très grands maîtres, qui ont mené une existence besogneuse et même misérable, et dont la tombe seule a reçu le baiser de la gloire. Que voulez-vous ? Nous sommes à une époque où le génie lui-même a besoin, pour percer et se faire reconnaître, du concours bruyant et coûteux de la réclame. Et eux, les artistes, dans cet ordre d'idée trop terre à terre, ils ne savent pas s'y prendre; il leur manque ou le savoir-faire, ou le temps, ou l'aplomb, ou la chance, ou les premières ressources indispensables. Et l'on ne rencontre pas tous les jours des mécènes. Et l'opinion publique est une masse pesante et difficile à ébranler.

Nous sommes à une époque où pour réussir, il faut toujours de l'audace et beaucoup d'audace, le plus souvent quelque mercantilisme, parfois même une honnêteté douteuse. Et eux, lancés à la poursuite de l'insaisissable et fuyante beauté, eux, les possédés de l'idéal et du rêve, ils sont facilement timides, désintéressés, scrupuleux, sincères. Aussi, ne sera-t-il pas inouï de voir même les maîtres de chapelle de nos premières églises, même les titulaires de nos orgues les plus fameuses, tel l'admirable César Franck, pour n'en citer qu'un, et des plus grands, passer leurs nuits à composer des chefs-d'œuvre qui, de leur vivant du moins, ne se vendront guère, et leurs jours à courir après de problématiques ou insuffisantes leçons!

Et alors, les autres, la foule anonyme de ceux qui n'ont que du talent mais qui se dépensent davantage peut-être, au service de Dieu et de ses fidèles, dans des églises moins riches, dans des mi1ieux plus humbles?... qui sont, pour l'immense majorité du peuple chrétien de Paris ou de ses faubourgs, de la province et de ses grandes ou petites cités, les seuls éducateurs artistiques et les auxiliaires puissants de la prière?

N’est-il pas possible de deviner leurs souffrances, pour cachées qu'elles soient sous une certaine correction extérieure, - les insuffisances matérielles d'une situation qui ne répond ni à leur valeur, ni à leur travail, ni aux exigences croissantes de la vie actuelle? En tout cas, je dis bien, il faudra les deviner, car elles ne s'étaleront pas sous nos yeux. Par les nécessités de sa fonction non moins que par celles de sa conscience chrétienne, l'artiste religieux est, entre tous, un modeste, et la vie qu'il mène, une vie cachée !

On ne le voit pas : l'organiste, quand il ouvre ou ferme ses claviers, le maître de chapelle quand il aborde ou quitte son pupitre ne peut pas, ici comme ailleurs, saluer le public et recueillir ses applaudissements. On ne l'entend pas : il ne fait pas d'autre bruit que celui, impersonnel et harmonieux, qui remplit une église et captive nos âmes !

Mais l'écho de ses privations, de ses labeurs, ne viendra pas jusqu'à nos oreilles. La plupart des fidèles, non seulement ignorent tout de la vie, mais n'ont jamais vu le visage, et ne connaissent même pas le nom de celui qui les aide si puissamment à prier.

Or, nous ne le savons que trop ! Quiconque ne fait pas de bruit est facilement oublié, abandonné à ses difficultés ou à son malheur ! Les déshérités du sort auquel on s'intéresse le plus ne sont pas toujours les plus intéressants, mais les plus remuants, ceux dont les cris intimident ou apitoient !... N’est-ce pas un devoir de justice et de reconnaissance, pour l'importance et la beauté du service rendu, que de donner l’impression réconfortante que les organistes et maîtres de chapelle sont compris, soutenus, aimés par les fidèles qu’ils aident à prier ? N’est-ce pas aussi un devoir social d'encourager ceux qui contribuent, plus que beaucoup d'autres, à sauver et à développer le goût artistique de l'élite ou de la foule ? N'est-ce pas enfin un devoir de piété envers Dieu dont le culte ne saurait pouvoir être ni assez solennel ni trop assuré ?...

R.P. ROUILLON, O.P.1


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1) On doit au Père A.-M. Rouillon, de l'ordre des Frères Prêcheurs (Dominicains), célèbre prédicateur du début du siècle, plusieurs études ou conférences dont certaines ont été imprimées : La croisade pour les Eglises de France, conférence donnée à Soissons le 11 février 1912, Le Père Ollivier [1835-1910], notes et souvenirs (1911), Le Péril des sens (1910), Sainte-Hélène (1908), La Voix de nos morts, allocution prononcée sur les tombes du plateau des Thomassés (Marne), le 3 septembre 1916...Retour ]

 


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