L'ART MUSICAL ET SON HISTOIRE DANS LA LITURGIE
[texte écrit en 1965]

Articles, réflexions, commentaires ont foisonné au sujet du péril dans lequel s'est trouvée peu à peu la musique sacrée : péril qui est allé en s'aggravant et en s'étendant d'année en année. La musique a été dès lors ballottée entre deux forces inégales, l'une, cohérente qui cherchait plus ou moins sa disparition au nom des nouveautés et des exigences pastorales, l'autre, éparpillée qui tentait souvent désespérément de la sauvegarder !

Depuis quelques mois, parmi les musiciens attachés à la musique liturgique, règnent le découragement, la stupeur, la déroute ou la colère. Mgr Besnier a souligné dans la revue Musique sacrée comment défenseurs d'une certaine tradition et partisans d'une liturgie totalement rénovée qui fait table rase du passé peuvent s'affronter en se retranchant les uns comme les autres derrière les textes officiels de la Constitution ou des Ordonnances. L'on peut multiplier les exemples et se lancer au visage divers discours ou commentaires du Pape ou de nos évêques : chacun y trouve ses munitions appropriées et les plus ajustées. Nous sommes en pleine confusion.

Mais là n'est pas le thème essentiel de ces lignes. Au cours de cet affrontement qui dure depuis des années, il semble que l'on ait oublié, trop occupé que l'on était à la défendre, de considérer ce que devenait la musique religieuse et comment elle évoluait.

L'ORIGINE D'UNE CRISE

Si j'ai voulu évoquer cette lutte, c'est qu'elle a peut-être entravé l'évolution de la langue musicale dans la liturgie. Car, nous le verrons ci-après, la musique religieuse ou plus exactement la musique d'église s'est incontestablement coupée, séparée de la Musique dont l'histoire, l'écriture, le langage ont poursuivi une évolution rapide pour devenir la Musique contemporaine. Et pourtant cette évolution me semble avoir été stoppée ou freinée bien antérieurement à cette lutte. Quand un langage cesse d'évoluer, il meurt... Mais, inversement, ne peut-on penser aussi que si ce langage, qui doit être à la fois musical, sacré et liturgique, avait normalement évolué, s'il était resté l'œuvre de ceux qui contribuent réellement par leur génie et par leur science à l'évolution même de la Musique, ne peut-on penser qu'il n'aurait pas donné lieu, ce langage, à toutes sortes d'accusations ?

En effet, si la musique sacrée avait strictement « marché » avec son temps il est permis de supposer qu'elle n'aurait pas été suspectée, à plus forte raison, accusée de ne pas vivre avec notre temps au même titre que toute la liturgie qui vient de subir une transformation si radicale et parfois si intempestive que plusieurs années seront nécessaires pour assimiler ce nouveau culte. Si les compositeurs, les vrais, les grands, avaient, depuis soixante ans, intimement participé à la vie musicale de notre liturgie, ce sont eux qui auraient ressenti le besoin inéluctable d'une progression, d'un renouveau, d'une adaptation : ils n'auraient pas laissé l'initiative à d'autres pour qui cette tâche s'est révélée très au-dessus de leurs maigres capacités.

Force nous est de faire ici un peu d'histoire.
LA MUSIQUE SACRÉE ET SON HISTOIRE

La naissance de la polyphonie aux XIIe-XIIIe siècles fut aussi celle de la polyphonie religieuse : l'Ecole Notre-Dame, Léonin, Pérotin, autant de noms qui évoquent la vie même de nos cathédrales aussi bien que l'Histoire de l'Art.

XIVe siècle : Guillaume de Machaut, chanoine de Reims, grand poète, grand compositeur à qui nous devons la première messe polyphonique et qui domine tout le XIVe siècle.

XVe siècle, Ecole franco-flamande : Guillaume Dufay, Josquin-des-Prés, Gilles Binchois composent d'innombrables messes et motets nous permettant si bien de juger de leur génie et s'intégrant, par ailleurs, parfaitement dans la liturgie.

XVIe siècle : ce fut l'âge d'or de la polyphonie aussi bien que l'âge d'or de la polyphonie sacrée. Faut-il rappeler les noms de Palestrina, Vittoria, Roland de Lassus, Claude Le Jeune, Jannequin... La chanson polyphonique témoigne d'une même richesse que la musique religieuse, et si l'esprit comme l'inspiration en sont évidemment bien différents, la langue est la même : chansons, motets ou psaumes s'expriment dans un même langage, mais combien différent de celui du siècle précédant et du siècle suivant.

XVIIe siècle, XVIIIe siècle : tous les noms prestigieux de l'Histoire de la Musique évoquent, en cette longue et riche période, le talent et le labeur du maître de chapelle ou de l'organiste. Certes, il convient déjà de ne pas confondre musique liturgique et musique religieuse, celle-ci devenue si florissante depuis la naissance de l'oratorio et du psaume à grand-chœur ou du grand-motet. Il faut aussi tenir compte d'une part du « climat » liturgique et, d'autre part, de l'évolution parallèle de la liturgie protestante si somptueusement honorée par un Jean-Sébastien Bach.

XIXe siècle : le Romantisme envahissant et surtout l'importance que prend l'opéra dans la musique entraînent peu à peu la décadence de la musique d'église par l'abus des moyens d'expression trop extérieurs, par l'abus des soli, etc. La liturgie, elle-même, semble se scléroser ; on entame un curieux phénomène de cloisonnement de plus en plus étanche entre l'action liturgique et la musique liturgique. Si les compositeurs trouvent dans la musique à l'église une possibilité de montrer leur talent ou plus souvent celui de leurs interprètes, la liturgie n'y trouve plus son compte. Lorsque ces compositeurs se croient obligés de sacrifier au goût du jour ou à la routine, l'inspiration et le génie leur font cruellement défaut : le César Franck de la Messe Solennelle et des motets se révèle tellement en-dessous du Franck de la Symphonie en ré, des Variations symphoniques ou des Trois Chorals ! Et Gounod ! Et Saint-Saëns ! Lorsque ces compositeurs cherchent à réagir, ils s'efforcent de refaire, du sous-Palestrina : on connaît certaines messes de Gounod ou de Dubois dites « dans le style ancien ». C'est adroit mais ce n'est déjà plus de la musique de leur époque Et le fossé ira s'agrandissant car, enjambant le XXe siècle, les compositeurs n'écrivent plus pour l'Eglise : Debussy, Ravel, Fauré ou Dukas. La musique d'église n'est déjà plus une langue vivante car elle n'est plus le fait des plus grands musiciens.

UNE CRISE DE CROISSANCE...

Il convient alors de rappeler l'effort certes admirable d'excellents musiciens qui ont donné le jour à tout un répertoire de musique religieuse et liturgique depuis une quarantaine d'années : musique bien faite, souvent bien inspirée, de bon goût et parfaitement à sa place dans l'action liturgique, musique adaptée aux possibilités très inégales des maîtrises, répondant courageusement aux directives des Papes pour réagir contre toute musique trop théâtrale. Mais musique fonctionnelle et ne s'intégrant nullement à la musique contemporaine, ne participant donc pas à son évolution.

Pourquoi ? Essayons d'y voir plus clair : les musiciens qui, ces quarante dernières années, se sont consacrés à la musique sacrée, ont écrit presque toujours dans un style religieux mais sans vie. Leur écriture ne se rattache en vérité à aucune époque caractéristique : style périmé, polyphonie souvent boursouflée, d'inspiration facile, conventionnelle quant à la mélodie, harmonie ennuyeuse à force d'être consonante. Certes, musique sincère et pieuse, bien écrite, mais dont l'étincelle de génie est absente et la forme d'écriture désuète. Oui, musique hors de l'évolution artistique. Véritablement, il existe un fossé entre le langage musical utilisé dans ces œuvres d'auteurs pourtant contemporains et le langage qu'utilisent, de nos jours, Honegger, Milhaud, Stravinsky, Jean Francaix ou Messiaen... Pour illustrer cette affirmation, choisissons, par exemple, la Messe de Caplet ou tel motet de Florent Schmidt, Poulenc ou Jean Langlais : ces œuvres (que l'on entend trop rarement) par leur modernisme pourtant déjà très relatif semblent une exception dans ce que l'on entend plus habituellement en musique contemporaine au cours de nos offices. Oui, langue morte par les grands maîtres d'aujourd'hui, contrairement à ceux des siècles passés, n'écrivent plus pour l'Eglise... bien qu'ils composent, à peu près tous, des œuvres d'inspiration religieuse.

Cette « épuration » que firent à leur époque Haller, Perosi, puis Georges Renard, Marc de Ranse, Joseph Noyon, Léon Saint-Réquier, Henri Nibelle et bien d'autres talentueux musiciens fut fort spectaculaire, se révéla indispensable et pleine de bienfaits que nous ressentons encore aujourd'hui : ce sont eux qui réagissaient contre un répertoire de mauvais goût et apportaient à l'Eglise des œuvres de qualité, empreintes de sentiments justes et soumises au célèbre « Motu Proprio ». Mais ces sentiments mêmes n'ont pas été traduits dans le langage moderne et véritablement contemporain. Combien l'on peut regretter qu'un Debussy, un Ravel n'ait point écrit pour l'Eglise ! Il eût fallu aussi que, plus proches de nous, les grands noms de la musique contemporaine s'intègrent dans la musique liturgique ; ces grands noms qui, selon toute vraisemblance, garderont une place éminente dans l'Histoire de la Musique.

Certes, il y a un Requiem de Duruflé, un autre de Rivier, un autre d'Inghelbrecht, une Symphonie des Psaumes de Stravinsky, des oratorios et des cantates d'Honegger, un De Profundis de Dupré, un Salut solennel de Delvincourt, le Psaume de Florent Schmidt, les Petites Liturgies de Messiaen... Il s’agit bien de musique religieuse, ce n'est évidemment pas de la musique liturgique. Celle-ci ne fut abordée que bien rarement : faut-il citer deux motets de Paul Le Flem, quelques motets et une messe de Poulenc (tous « a cappella »), les motets de Langlais et Litaize ainsi que leurs messes pour chœur et orgue, un O Sacrum convivium de Messiaen ? Parmi les « Grands », c'est à peu près tout ce qui fut écrit, ces dernières années, pour l'Eglise et sa liturgie. Encore faut-il préciser que la plupart de ces œuvres citées ne peuvent être abordées que par des chorales fournies et bien exercées. On voit nue le catalogue est réduit. Il ne soutient pas la comparaison avec la littérature moderne d'orgue oui occupe une place enviable dans l'évolution contemporaine.

QUI SONT LES RESPONSABLES ?

On a donc pu constater que les grands compositeurs, depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, n'ont pas cessé de s'inspirer de textes sacrés ou d'histoire sacrée pour créer des ouvrages religieux « de concert » : la plupart font figure de chefs-d'œuvre et souvent même sont à l'apogée de la production de chacun de ces auteurs. Indiscutablement, c'est bien de la musique liturgique que ceux-ci se sont éloignés. Les raisons ? On peut invoquer les moyens d'interprétation souvent réduits (instruments), les exigences mêmes du rôle liturgique, qui sait ? l'absence de pratique religieuse... Mais il semble bien que ce soit l'Eglise ou, plus exactement, la majorité de ses clercs responsables qui, s'étant manifestement désintéressés de la musique sacrée, ne ressentant pas pour elle la nécessité d'une évolution toujours vivante et la jugeant en bloc comme un monument historique auquel on se garde de toucher, auquel on s'est habitué sous sa forme rigide et immobile ont, presque irrémédiablement éloigné nos grands musiciens.

Cette politique, ou plutôt, cette attitude d'immobilisme, souvent cette indifférence et bientôt cette hostilité sont incontestablement liées à une ignorance de plus en plus répandue dans le clergé et, partant, dans les séminaires, en ce qui touche à l'art et particulièrement la musique. Pour être plus complet et explicite, ajoutons que cette constatation implique aussi l'ignorance foncière des Français en musique et nous oblige à rappeler, surtout, la place infime laissée à la musique dans l’enseignement officiel (ceci depuis quelques années seulement). C'est là tout un problème complexe que nous ne pouvons pas développer ici, bien qu'il soit lié à notre sujet ; problème critique et actuel qui est le thème d'une campagne assez sévère menée, depuis quelques mois, par différents mouvements spécialisés auprès du ministère de l'Education nationale. En fait, tout se passe comme si, en France, la musique était exclue du domaine de la culture. Le disque n'est-il pas frappé de 25 % de taxes, comme le Champagne, comme les robes de haute couture ou quelqu'autre objet de luxe (contre 10% pour le livre) ? Ajoutons qu'un grand magazine hebdomadaire, loin d'être spécialisé dans les choses de l'art, a pu écrire, tout dernièrement, que, en tout ce qui concerne la musique et particulièrement son enseignement, la France fait figure de pays sous-développé lorsqu'on la compare à l'Allemagne, l'Angleterre, la Suisse et les Etats-Unis (où la musique est enseignée durant quatre à cinq heures par semaine).1

Cette ignorance quasi générale et nationale entraîna logiquement, depuis des lustres, une incompréhension du langage musical parmi le clergé qui aurait dû ne pas cesser de trouver dans la musique liturgique un moyen d'expression le plus varié et capable d'évoluer avec notre temps. Oui, par ignorance, l'on a cessé d'y croire à ce langage : dès lors, la musique (tant le chant grégorien que la polyphonie de la Renaissance ou des siècles classiques) est apparue peu à peu comme ce mobilier d'église, chair, stalles, banc-d'œuvres, etc... dont on veut se défaire parce qu'ils sont devenus « archaïques ». Le mot est cité dans le dernier numéro de la jeune revue Formes Sacrées : « Sans doute sommes-nous délivrés de deux formes archaïques, éliminées par ceux qui ont la charge de la Pastorale : le latin et le grégorien ». Sans commenter cette aberrante citation, elle me servira cependant de transition pour étendre, cette étude aux temps présents et à l'avenir.

DEPUIS LA RÉFORME LITURGIQUE ET L'AVENIR...

Mais aujourd'hui, la situation est devenue critique : le chant grégorien sera, n'en doutons pas, de plus en plus rarement exécuté. Les grands polyphonistes ne seront plus entendus qu'au concert puisque le latin n'aura plus droit de cité. Ces œuvres se taillaient la part du lion lorsque l'on voulait allier l'art musical aux exigences liturgiques.

La liturgie nouvelle ne devrait donc normalement comporter que de la musique moderne : il reste à la créer. Peut-on raisonnablement espérer que les grands noms de la musique contemporaine viennent s'intégrer dès lors dans cette nouvelle liturgie ou bien devra-t-on se contenter de sous-productions, d'une musique plus que jamais fonctionnelle ? Puisque réforme il y a, peut-on évoquer la grande Réforme du protestantisme avec Luther faisant appel à l'un des plus grands compositeurs de son pays Walther, pour créer un nouveau répertoire musical, ou même, en France, Claude Le Jeune composant des psaumes pour les calvinistes avec la collaboration des plus célèbres écrivains de cette époque agitée. Ce serait donc maintenant ou jamais que nos grands compositeurs actuels pourraient reprendre l'initiative, montrer que les grandes fresques à la fois musicales et liturgiques sont leur fief d'où devraient être exclues les productions sous-grégoriennes ou super-polyphoniques de musiciens ou soi-disant tels. 2

Mais cela suppose certaines conditions nullement prohibées par la Constitution sur la Liturgie ou par les dernières Ordonnances :

1° Le chant liturgique ne devrait pas être réservé, selon les tendances actuelles presque exclusivement à toute l'assistance des fidèles. (On sait que les Français révèlent des capacités bien réduites dans le chant de foule.)

2° L'Art devrait être, à nouveau, reconnu comme l'expression indispensable de la prière. D'où la nécessité de réserver à une chorale d'importantes parties du chant liturgique.

3° Tout texte traduit, destiné à être chanté, devrait être rythmiquement « musical ». Il faudrait qu'enfin une organisation parfaite et disciplinée confiât officiellement le nouveau répertoire musical, tâche immense, à de vrais musiciens, dont l'Eglise et l'Histoire de la Musique se partageraient la mémoire comme aux siècles lointains.

4° Par conséquent, il serait indispensable que les compositeurs « connus » entrassent « dans le jeu », et c'est là que nous abordons le fond du problème actuel.

LA MUSIQUE SACRÉE DANS UNE IMPASSE

En effet, il a été souligné, au début de cet article, combien diffus sont les textes concernant la Réforme et, à plus forte raison, combien sont fantaisistes les applications qui en sont faites.3 Dès lors, c'est le cercle vicieux car les compositeurs attachés au patrimoine (chant grégorien, polyphonie...) démontrent, à l'aide de ces textes, que Vatican II n'entend pas s'en séparer. Citons, à ce titre, les lignes si pertinentes de Maurice Duruflé : « … La solution est dans le respect de la Constitution conciliaire qui a très sagement demandé que le chant grégorien occupe la première place. Si les mots ont encore un sens, cela veut dire que le grégorien doit conserver cette première place dans la messe liturgique par excellence que constitue la grand-messe, Propre et Ordinaire, dialogues et oraison, épître et évangile pouvant être proclamés en français. Dans toutes les autres messes qui sont lues, les nouveaux chants en français pourraient être expérimentés en toute liberté et dialogues avec la foule ». Mais, sur ces chants en français de la « nouvelle liturgie », Maurice Duruflé, à l'instar de presque tous les grands musiciens, reste sur la réserve : c'est là qu'est le drame quant à l'avenir de la musique religieuse, si l'on considère que le courant actuel est irréversible. Et il semble l'être étant donné l'engouement actuel, l'attrait parfois puéril du nouveau, la volonté quasi générale d'abolir tout vestige du passé et les immenses moyens de « propagande » audiovisuelle des partisans d'une liturgie totalement rénovée.

Voici ce que l'on peut lire, à ce titre, dans la revue Formes Sacrées, déjà citée, sous la signature de l'abbé Gérard Devred : « … Le grégorien entre au musée pendant que le latin essaie de se survivre. (...) Devenue inaccessible, la liturgie devait se simplifier pour être à nouveau l'œuvre du peuple. »4 Nous retrouvons certaines idéologies qui envahissent même le domaine de la musique sacrée : celle-ci et particulièrement le chant grégorien sont classés au rang de trésors incompréhensibles aux oreilles du peuple (que l'on a pris l'habitude de sous-estimer et de ne plus vouloir éduquer, le cas échéant !) trésors aussi, faisant tache dans l'Eglise, elle qui se veut l'Eglise des pauvres5 et des prolétaires, étant entendu que ceux-ci, seulement, peuvent être de vrais chrétiens, comme le dénonce aussi Dom Froger.

Etant donné ce dialogue de sourds que nous venons d'évoquer, il semble donc que le champ libre soit laissé à des productions indignes du répertoire liturgique passé, hors de l'évolution musicale, et, le plus souvent, à des cantiques d'une pauvreté affligeante. Laissons encore la parole à Maurice Duruflé : « …Quant aux nouveaux textes qui leur sont proposés, il reste à souhaiter bon courage aux « nouveaux musiciens » qui les mettront en musique. Nous souhaitons à leurs auteurs le sens religieux, la foi ardente et l'art sublime dont étaient pénétrés les créateurs du chant grégorien. Il leur faudra tous ces dons, pour mettre en valeur la richesse expressive des nouvelles paroles françaises — à condition qu'elles en aient une. La bonne volonté ne suffit pas où la science et le talent font défaut... L'ignorance musicale de certains « réformistes » est consternante. En face des défenseurs de musique sacrée, il y a des détracteurs d'autant plus décidés qu'ils tiennent en réserve « leur » musique de remplacement. Que d'ambitions cachées vont se faire jour prochainement ! »

Oui, il semble bien que doivent s'accentuer cette séparation, cette scission que l'on a déjà pu constater entre les musiciens et la musique liturgique. Il est, d'ailleurs, vraisemblable que, à longue échéance, sans juger ici de l'opportunité ou de la nécessité de la disparition du latin (car ce n'est pas le but de cet exposé) cette disparition même dans la liturgie catholique tarisse, à jamais, la source d'inspiration à laquelle sont venus puiser et se sont succédés, depuis des générations, un Guillaume de Machaut avec sa Messe de Notre-Dame, un Jean-Sébastien Bach avec sa Messe en si, un Mozart et sa Messe du Couronnement, un Beethoven et sa Messe en ré, un Verdi, un Berlioz, un Fauré, un Duruflé, et bien d'autres encore déjà cités, avec leur Messe de Requiem : monuments, certes, réservés au concert mais influencés directement par la liturgie traditionnelle, répondant à un besoin séculaire de la commenter en rivalisant de sincérité, de talent et de richesse artistique dans une saine émulation. Si c'est là une lointaine conséquence de l'abandon massif de cette tradition, il fallait, néanmoins, en souligner l'éventualité.

EN GUISE DE CONCLUSION...

Pour cerner les données de l'insoluble problème, j'allais dire le drame, de la musique liturgique dans sa continuité et son avenir, et pour conclure, il convient d'opposer les arguments des deux « camps ».

1° Les néo-liturgistes, à tort ou à raison, font table rase du passé, c'est-à-dire de la tradition du latin, donc du chant grégorien, et de tout le répertoire polyphonique. De plus, les textes français devront être chantés pour la plupart par l'assistance tout entière. Prêts à aller de l'avant, ils sont résolus à se passer du concours de musiciens et à s'adresser plutôt à des spécialistes que nous avons évoqués ci-dessus et qui, selon toute probabilité, ne laisseront pas de souvenir durable dans l'Histoire.

2° Les musiciens attachés à la musique liturgique traditionnelle démontrent que l'on peut être soumis aux décisions du Concile et maintenir néanmoins le patrimoine inestimable de la musique sacrée, en particulier le chant grégorien. Par conséquent, ils se refusent à favoriser la thèse opposée en composant pour la nouvelle liturgie, arguant, de plus, que les textes proposés sont anti-musicaux. Quant aux compositeurs en vue qui déjà se tenaient à l'écart de la musique liturgique, tout laisse à penser qu'ils adopteront la même attitude négative.

Il reste à trouver l'heureuse solution à pareille aventure : elle semble possible s'il est mis fin à d'intempestives initiatives trop généralisées, nous l'avons dit plus haut. J'ai voulu démontrer qu'il y avait, depuis bientôt un siècle, un retard manifeste dans l'évolution musicale de la langue sacrée. J'ai cherché à prouver que l'on allait irrémédiablement à une cassure définitive.6 La liturgie, il est certain, n'a cessé d'évoluer lentement sinon dans le fonds, plus souvent dans la forme : si les responsables veulent — ou peuvent — faire preuve d'assez d'intelligence, de culture et de sang-froid pour appliquer les réformes actuelles comme une nouvelle évolution, si radicale soit-elle, et non comme une révolution (qui implique toujours bien des carnages), ces innovations et l'abandon d'une routine incontestable peuvent, à cette condition, susciter de nouveaux chefs-d'œuvre, soit par l'introduction modérée de la langue française (littéraire et « musicale » !), soit grâce à de nouvelles formes de composition nécessaires maintenant. Ces œuvres nouvelles, modernes et personnelles pourraient, alors, non pas remplacer et éliminer toute musique traditionnelle, mais prendre rang à côté du chant grégorien et du chant polyphonique de nos plus-grands maîtres maintenus, l'un comme l'autre, à leur place et dans leur rôle, selon les recommandations du Concile.

Joachim HAVARD DE LA MONTAGNE, 1965
Membre de la Commission de Musique Sacrée du Diocèse de Paris
(article précédemment paru in la revue Musique sacrée, n° 93)


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1 J'ai nommé la Suisse : j'ai pu constater, et j'aime à signaler à titre d'exemple, quel magnifique travail fournit l'Abbé Pierre Kaelin en toute son activité de maître de chapelle pour sauvegarder une grande part à l'Art tout en sachant aller de l'avant... Convenons aussi que certains départements comme la Haute-Savoie ou certaines régions telles que l'Alsace sont encore privilégiées quant à la « tenue » artistique de la liturgie.
2 Constatons et répétons que la décadence artistique de nos chants les plus répandus incombe au défunt Centre de Pastorale Liturgique Ce n'est un mystère pour personne que les dernières réformes liturgiques ont dans une certaine proportion entériné les innovations qui se propageaient depuis plusieurs années sous l'impulsion du C.P.L. et d'autres mouvements de même obédience. Les chants français, lancés il y a quelques années pour remplacer les cantiques traditionnels et périmés ou démodés, ont peu à peu pris la place et tenu le rôle des chants proprement liturgiques. Actuellement, l'authenticité biblique de certains de ces textes chantés (ce qui n'implique pas toujours une réelle valeur littéraire) et la faculté donnée par le Concile de chanter la liturgie en français laissent à ces chants une diffusion plus large encore et leur assure un rôle qu'ils sont loin de mériter. A ces deux prétextes on ajoute communément le désir des évêques que le chant liturgique soit du chant populaire. Le mot est lâché et l'on joue avec lui ; dès lors, on confond plus que jamais le populaire et la vulgarité : le premier exige le talent, c'est là toute la différence !
3 Le remarquable exposé de Dom Froger révèle comment est faite cette application et démontre parfaitement ce que devrait être le chant liturgique si l'on s'attachait réellement à l'esprit et à la lettre de la Réforme.
4 Rendons justice à l'auteur qui constate, lui aussi, que « le chant grégorien, désertant les églises, ne laisse guère place qu'à des balbutiements » (ibidem).
5 Parallèlement, pour simplifier ou supprimer le décorum, on assiste à un véritable « bazardage » de mobilier ou d'objets du culte de valeur parfois. Les antiquaires moyens ou modestes en sont souvent les bénéficiaires, chez qui on trouve des ciboires transformés en lampes, des tabernacles aménagés en bar et d'innombrables statues de toute époque.
6 Si l'Ecole d'orgue française reste florissante, si l'orgue rencontre, surtout grâce au disque, un nombre grandissant d'adeptes, il est à prévoir (et déjà certaines tendances le prouvent), que les organistes d'église, véritablement liturgistes, ainsi que les maîtres de chapelle se feront de plus en plus rares... Quant aux organistes-compositeurs, quels thèmes liturgiques pourront donc les inspirer, ceux qui n'auront pas connu l'usage des chants grégoriens, thèmes d'une richesse inépuisables ?... N'était-ce pas, également, grâce à cette faculté de commenter la liturgie du jour que l'orgue pouvait créer une telle atmosphère religieuse et noblement liturgique !

 


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