Pierre BAILLOT
un Maître du violon
(1771-1842)

Pierre Baillot
Portrait de Pierre Baillot
( in H. Lavoix, La Musique française, 1891, coll. Max Méreaux ) DR

par François-Joseph Fétis (1866)
in Biographie universelle des musiciens…
(Paris Firmin-Didot, tome I, 1866)

 

BAILLOT (Pierre-Marie-François-de-Sales), un des plus célèbres violonistes que la France ait produits, est né à Passy, près de Paris, le 1er octobre 1771. Son père1, avocat au parlement de Paris, avait été envoyé en 1768 en qualité de procureur du roi, à Ajaccio en Corse, où il avait su se concilier l'estime et l'affection générale. De retour en France en 1771, il établit à Passy une maison d’éducation, et plus tard, à Paris, un pensionnat pour l'enseignement de la jurisprudence. Dès l’âge le plus tendre, Baillot annonça de rares dispositions pour la musique, et le violon avait tant d'attrait pour lui, qu'il parvint à jouer sur cet instrument plusieurs airs sans qu'on les lui eût enseignés. Vers l’âge de sept ans, on lui donna pour premier maître Polidori, Florentin, qui avait peu d'exécution, mais qui ne manquait pas d'enthousiasme et qui, chaque jour, parlait à son élève de l'Italie. En 1780, Baillot étant revenu à Paris avec ses parents, son professeur de violon fut Sainte-Marie, artiste français dont la sage sévérité lui donna ce goût de l'exactitude et de la netteté qu’on remarquait dans son jeu. Baillot n'a point oublié ce qu'il doit à son maître, sous ce rapport ; il en conserva de la reconnaissance jusque dans sa vieillesse. Une circonstance inattendue vint exercer tout à coup sur ses progrès une influence remarquable et prolongée. Il n'avait que dix ans lorsqu'on le conduisit, en 1782, au concert spirituel qui se donnait alors au palais des Tuileries, dans l'endroit qu'on appelle aujourd'hui la Salle des Maréchaux : il y entendit une seule fois Viotti dans ses brillants débuts. Sans avoir pu garder à cet âge aucun souvenir positif ni du morceau joué par Viotti, ni du caractère de son talent, il lui resta de ce grand artiste une telle impression que dès ce moment il devint l’idéal de sa pensée, et que longtemps après, habitant des contrées éloignées, Viotti était toujours pour lui le modèle de la perfection qu'il voulait atteindre, mais à sa manière. Le hasard ne lui fournit que vingt ans après l'occasion de l'entendre de nouveau et de savoir enfin s'il allait retrouver en lui le héros que son imagination s'était créé ; ce fut alors que, frappé d'admiration pour le style de Viotti, si simple, si expressif et tout à la fois si majestueux, il s'écria : Je le croyais Achille; mais c'est Agamemnon.

En 1783 Baillot partit avec sa famille pour Bastia, où son père, nommé substitut du procureur général au conseil supérieur de Corse, mourut quelques semaines après son arrivée. M. de Boucheporn, intendant de cette île, touché de la pénible position de sa famille, qui venait de perdre son seul appui, offrit à la veuve de se charger de l’éducation de son fils. Il l'associa à ses enfants et l'envoya avec eux à Rome, où ils restèrent treize mois. Là, Baillot eut pour troisième et dernier maître de violon Pollani, élève de Nardini, qui, dans ses leçons, ne cessait de dire à son élève: Bisogna spianare l'arco (il faut étendre l'archet, élargir le jeu) ; obligation qui sympathisait à merveille avec l'enthousiasme excité dans l’âme du jeune disciple par la vue du Capitole. Pendant son séjour à Rome, Baillot, âgé seulement de treize ans, se fit entendre aux conversations du cardinal de Bernis et à l'Académie de France, dont Lagrenée était directeur. Le célèbre peintre David s'y trouvait alors. De retour en Corse dans l'année 1785, Baillot se rendit bientôt à Bayonne, habita pendant cinq ans alternativement cette ville, Pau, Auch et les Pyrénées, s'occupant peu de musique, et accompagnant M. de Boucheporn dans toutes ses tournées, en qualité de secrétaire. Cependant, toujours passionné pour le violon, il profitait de tous les instants de loisir pour s'exercer dans la solitude des bois et des montagnes.

Les intendances ayant été supprimées, Baillot vint à Paris au mois de février 1791, résolu d'y chercher provisoirement des ressources dans son talent. Présenté à Viotti, il l’étonna par la largeur de son exécution. Le célèbre maître lui offrit une place dans l'orchestre du théâtre Feydeau, où les admirables chanteurs italiens de l'opéra bouffon jouaient alternativement avec l'opéra français. Baillot, qui avait d'autres projets, n'accepta cette place que temporairement. C’est alors qu'il se lia d'une tendre amitié avec Rode, qui était chef des seconds violons de cet orchestre. Après y être resté cinq mois, il quitta le théâtre, parce qu'il obtint une place qu'il sollicitait au ministère des finances, et la musique redevint pour lui ce qu’elle avait été longtemps, c’est-à-dire un délassement au lieu d'être une profession. Dix années s’écoulèrent dans l'exercice de ses fonctions au ministère des finances, et ce service ne fut interrompu que par l'appel de Baillot comme volontaire de la première réquisition. Cet appel le conduisit pendant vingt mois à l'armée des côtes de Cherbourg. En 1795 le hasard lui fit découvrir les compositions de Correlli, Tartini, Geminiani, Locatelli, Bach et Hændel, qui lui avaient été inconnues jusque là ; il en fit sa principale étude, et il y retrouva toute l'histoire du violon. De retour de l'armée, il se fit entendre pour la première fois en public comme artiste, dans le 14e concerto de Viotti, au concert de la maison Wenzel, rue de l'Echiquier. Le succès qu'il y obtint fixa sur lui l'attention générale, et dès ce moment commence sa réputation, qui alla grandissant chaque jour quand on l'entendit exécuter ses propres concertos aux concerts de la rue de Cléry, du théâtre Louvois et du théâtre de la Victoire. Le 22 décembre 1795, il fut admis au nombre des membres du Conservatoire de musique, pour y occuper temporairement la place de Rode, alors en voyage. Celui-ci s'étant fixé ensuite en Russie, Baillot fut nommé titulaire et remplit les fonctions de professeur de violon depuis l'ouverture des classes, qui n'eut lieu qu'un peu plus tard, jusqu'en 1842, époque de sa mort. C'est à cette époque, je crois, qu’il faut reporter les études d'harmonie qu’il a faites sous la direction de Catel. Plus tard, il a pris des leçons de contrepoint de Reicha et de Cherubini.

Lorsque le Conservatoire de Paris fut définitivement constitué, et que tous les genres d'études y furent mis en activité, une nouvelle carrière s'ouvrit devant Baillot. Il était appelé à y fonder une école de violon dont les conditions principales étaient de résumer ce qu'il y avait de meilleur dans les anciennes écoles italienne, allemande et française. Gaviniès, vénérable chef de celle-ci, descendait alors dans la tombe, et laissait à ses jeunes successeurs la mission de créer par éclectisme un nouvel ordre de choses. La nécessité de l’unité d'enseignement se faisait sentir pour toutes les branches de l’art. Le comité du Conservatoire comprit la position où il se trouvait à cet égard, et il arrêta dans l’une de ses séances que des ouvrages élémentaires pour le solfège, le chant, l’harmonie, la composition et tous les instruments seraient rédigés par quelques professeurs, après que les bases du travail auraient été posées en assemblée générale. Rode, Kreutzer et Baillot se réunirent donc pour former une méthode de violon ; mais, si grand que fût le mérite des deux premiers, les études classiques de Baillot, ses habitudes de méditation et sa facilité à s'exprimer en termes élégants et précis, lui donnaient un avantage reconnu pour la rédaction d'un tel ouvrage. D'un commun accord, il fut convenu que ce travail lui serait départi, et c'est à cette résolution, digne d'aussi grands artistes, qu'est dû le beau monument qui fut alors élevé par le Conservatoire à l'art du violon.

Qu'il me soit permis de rappeler ici un de mes souvenirs qui se rapportent à cette époque de la vie de Baillot. Depuis peu de mois j'étais élève au Conservatoire, lorsque le ministre de l’intérieur Chaptal vint poser la première pierre de la bibliothèque et de la grande salle de concerts de cette école. La cérémonie fut suivie d'un concert improvisé. Arrivé depuis peu de ma province, tout était nouveau pour moi ; toutefois, bien que fort ignorant, je comprenais par instinct la possibilité du beau et j'apercevais jusqu'où il pouvait aller. Aussi dois-je avouer que lorsque j’entendis Rode jouer au concert de madame Grassini son septième concerto, bien que je fusse charmé par ce jeu si élégant, si pur, si brillant et si jeune, je ne fus point étonné. J'avais compris d'avance que pour jouer du violon avec perfection, il fallait en jouer ainsi. Mais j'éprouvai dans le même temps deux sensations auxquelles je n'étais pas préparé, et dont l’ébranlement est encore présent à ma pensée. La première fut causée par l'audition de l' Iphigénie en Tauride de Gluck ! Je ne connaissais pas Gluck ! Malheureux que j'étais ! Sa musique ne ressemblait à rien de ce que j'avais entendu auparavant ; c'était un monde nouveau pour moi, et plusieurs mois se passèrent avant que je pusse songer à autre chose. Eh bien ! une émotion d'un genre aussi neuf pour mon âme fut celle que je ressentis à la séance dont je viens de parler, lorsque j'entendis Baillot jouer un trio (c’était en fa mineur, je m'en souviens), accompagné par Rode et par de Lamare. Là je compris tout à coup que le violon peut être autre chose qu'un instrument bien joué, et, sous l’impression des accents passionnés de l'artiste qui m'inondaient d'un plaisir inconnu, je me fis tout d'abord l’idée de sa mission et de son avenir ; mission qu'il a remplie dans toute son étendue ; avenir qui s'est réalisé tel que je l'avais prévu. Nommé chef des seconds violons de la musique particulière du premier consul Bonaparte, le 20 juillet 1802, Baillot occupa ensuite la même place dans la chapelle de l’empereur Napoléon. Au mois d'août 1805, il se décida à suivre l'exemple de Rode, de Boieldieu et de quelques autres artistes français qui s’étaient rendus en Russie ; et, d'après l'invitation du célèbre violoncelliste de Lamare, qui lui avait donné rendez-vous à Vienne, il partit pour Moscou. L'Europe était alors en paix ; mais à peine Baillot avait-il atteint les frontières des pays étrangers que la guerre éclata. Commencée à Austerlitz, elle n'eut de terme qu'à la bataille de Friedland, et l'exil de Baillot en Russie, qui, suivant ses projets, ne devait être que d'une année, se prolongea au-delà de trois ans. De tous les artistes voyageurs, il est le seul qui ait traversé deux fois l'Europe sans pouvoir donner un concert, poursuivi qu'il était par de graves évènements politiques et par leurs résultats. Arrivé à Vienne dans une saison déjà avancée, il ne put y rester que douze jours, et n'eut que le temps de voir Haydn, Salieri, Beethoven, et d'y serrer la main de Cherubini, qui était allé composer son opéra de Faniska dans la capitale de l'Autriche. Arrivé a Moscou au mois de novembre 1805, Baillot et de Lamare y donnèrent de brillants concerts qui tenaient de la féerie, à l’époque même de la bataille d'Austerlitz dont on ignorait l'issue. Seize séances de quatuors et de quintetti suivirent ces concerts et furent fréquentées avec beaucoup d'intérêt par plus de deux cents souscripteurs principaux. Chacune de ces séances avait lieu alternativement dans le palais d'un des douze premiers souscripteurs. Un concert pour la noblesse fut donné dans une salle de gigantesques proportions, où se réunit un auditoire de quatre mille personnes. Rode ayant quitté Saint-Pétersbourg au commencement de 1808, alla retrouver ses deux amis à Moscou. A cette époque la place de chef d'orchestre du Grand-Théâtre de cette ville fut offerte à Baillot, qui ne l’accepta pas, et qui ne tarda point à partir pour Saint-Pétersbourg avec son compagnon de voyage. Boieldieu, alors maître de chapelle de l'empereur Alexandre, les accueillit en frère. Les deux virtuoses se firent entendre à l’Ermitage devant l’empereur, puis ils jouèrent au Grand-Théâtre, et au concert de la noblesse. D'assez grands avantages semblaient devoir les fixer dans la capitale de la Russie ; mais Baillot, ne pouvant se décider à être plus longtemps éloigné de sa patrie et de sa famille qu'il chérissait, refusa de remplacer Rode dans l’emploi qu’il avait occupé à la cour, et se mit en route pour la France. Un concert fut donné à Riga, un autre à Mittau par les deux artistes, qui trouvèrent dans cette dernière ville et à Stalgen la plus noble et la plus cordiale hospitalité chez M. de Berner, dont la fille possédait un grand talent sur le violon. Après une absence de plus de trois ans, et quatre mois après son retour de Russie, Baillot reparut en public le 17 janvier 1809, dans un concert qu'il donna à l'Odéon. Rode, dont l'éloignement avait été beaucoup plus long, s'était fait entendre pour la première fois dans la même salle, onze jours auparavant. L'effet produit par ces deux artistes fut différent. Bien qu'admirable par sa justesse, le fini et l’élégance de son jeu, Rode parut avoir perdu quelque chose de sa chaleur dans le long séjour qu'il avait fait en Russie ; Baillot, au contraire, en conservant tout son feu, toute sa sensibilité, montrait plus de délicatesse dans son exécution, et son archet avait acquis plus de variété. Son succès fut complet2. En 1812 ce virtuose fit un voyage de six mois dans le midi de la France, et donna des concerts à Bordeaux, Bayonne, Pau, Toulouse, Montpellier, Marseille, Avignon et Lyon. De retour à Paris, il songea à réaliser la pensée qu'il avait depuis quelque temps de fonder des séances de musique instrumentale, dans le genre du quatuor et du quintetto, pour y faire entendre, dans une progression de styles, les diverses transformations imprimées à ce genre de musique par le génie si différent de Boccherini, de Haydn, de Mozart et de Beethoven. Ce projet, dont l'exécution devait révéler en Baillot un immense talent qu'on ne lui connaissait point encore, fut réalisé en 1814, et la première de ces séances eut lieu le 12 décembre de la même année. Depuis lors il en a été donné chaque hiver un certain nombre de semblables (dans l’origine de ces séances, le quintetto fut composé de MM. Baillot et Guynemer3 au premier et au deuxième violon, Tariot et St-Laurent à l’alto, de Lamare et Norblin à la basse, et plus tard par MM. Baillot, Vidal, Sauzay4, Urhan, Mialle, Norblin et Vaslin). Baillot, considéré comme un exécutant de solos, était sans doute un grand violoniste ; mais sa supériorité, sous le rapport du mécanisme le plus savant qu'il y eût en Europe, était une qualité qui ne pouvait être appréciée que par un petit nombre de connaisseurs : d'ailleurs ces connaisseurs et les amateurs les plus enthousiastes de son talent ne savaient pas qu'il y avait en lui un autre talent plus grand encore, talent rare, unique, dirai-je, qui lui faisait prendre autant de manières qu'il y avait de styles dans la musique qu'il exécutait. Le temps, loin d'affaiblir cette faculté si rare, ou plutôt unique, ne fit que la développer en Baillot, et sa sensibilité musicale semble avoir acquis chaque jour plus d'énergie. Baillot, dans le quatuor était plus qu'un grand violoniste : il était poète.

Les malheurs de la France en 1815 avaient fait fermer le Conservatoire au mois de juillet de cette année. Ces tristes circonstances déterminèrent Baillot à voyager. Il prit la route par la Belgique et donna des concerts à Bruxelles, à Liège, à Rotterdam, à Amsterdam, recueillant partout des témoignages d'admiration pour son beau talent. Arrivé à Londres au mois de décembre, il y fut reçu membre de la société philharmonique. Selon l’usage établi en Angleterre, il dirigea les concerts et exécuta des solos dans ces mêmes concerts à Leicester, Birmingham, Liverpool, Manchester et Londres, à la société philharmonique. Après dix mois d'absence, il revint à Paris dans l’été de 1816. Nommé premier violon et violon solo à l’Académie royale de musique (1'Opéra) au mois de novembre 1821, il demanda et obtint en 1825 que ses fonctions fussent restreintes à celles de l'exécution des solos. Les concerts spirituels donnés à l'Opéra dans les années 1822, 23 et 24 furent dirigés par lui. L'administration de 1'Opéra ayant été donnée par entreprise à M. Véron, au mois de juin 1831, ce spéculateur supprima la place de premier violon solo, et, après dix ans de service, Baillot cessa ses fonctions le 1er novembre de la même année. Dès l’année 1825 il avait tenu la place de premier violon de la chapelle du roi, au sacre de Charles X, en l'absence de Kreutzer ; il reçut sa nomination définitive à cette place en 1827. Trois ans après, la révolution qui éclata au mois de juillet ayant amené un changement de dynastie, la chapelle se trouva supprimée de fait ; mais en 1832 Paër fut chargé d'organiser la musique particulière du roi Louis-Philippe, et Baillot fut compris dans cette organisation comme chef des seconds violons. Dans l’été de 1833, il a fait un voyage en Savoie, en Piémont, en Lombardie, en Suisse, et a donné des concerts à Lyon, Chambéry, Aix-les-Bains, Lausanne et Genève. Partout son admirable talent a excité le plus vif enthousiasme, et ce voyage a été pour lui un véritable triomphe.

En 1834 Baillot a mis le comble à sa gloire par la publication d'une nouvelle méthode qu'il a rédigée et qui a paru sous le litre de l'Art du violon. Les bornes d'une notice telle que celle-ci ne permettent pas de donner l'analyse raisonnée de ce beau travail; je renverrai pour cette analyse à celle qui a été faite dans la Revue musicale, au mois de mars 1835, et je me bornerai à dire que, de tous les livres élémentaires qui ont été faits sur l'art de jouer des instruments, celui-là est le mieux pensé, le mieux écrit, le plus prévoyant et le plus utile. Par cette publication, Baillot consolide cette belle et savante école française du violon, qui lui est redevable d'une grande partie de sa gloire, qui a été longtemps l’objet de l'admiration des étrangers, et qui a peuplé les orchestres d'une multitude de virtuoses.

Dans tout ce qui précède, Baillot n'a été considéré que sous le rapport de son talent d'exécution ; comme compositeur de musique pour son instrument, il ne me paraît pas qu'on lui ait rendu justice, ni que ses ouvrages aient été estimés à leur juste valeur. Son style est, en général, grave ou passionné, et l'on y voit que l’artiste a moins cherché à plaire par des sacrifices au goût du public qu'à satisfaire ses penchants, qui sont toujours élevés. De là vient le reproche qu'on a quelquefois fait à l’artiste de manquer de charme dans sa musique et d’y mettre de la bizarrerie. Cette prétendue bizarrerie n'est que de l'originalité qui peut-être ne s'est pas produite dans un temps favorable. La difficulté d'exécution de la musique de Baillot a pu nuire aussi à son succès. Empreinte de la véhémence et de la souplesse de son archet, elle était rendue par lui comme elle avait été conçue ; mais il y a si peu de violonistes capables de sentir et d'exprimer ainsi, qu'il n'est point étonnant que le découragement se soit emparé de la plupart d'entre eux, quand ils ont essayé d'imiter le maître. De tous les morceaux composés par Baillot, les airs variés sont ceux qui ont été le mieux compris et qui ont obtenu le plus de popularité. Parmi ses ouvrages, ceux qui ont été gravés sont : l° Quinze trios pour deux violons et basse. — 2° Six duos pour deux violons.— 3° Douze caprices ou Etudes pour violon seul.— 4° Neuf concertos.— 5° Une symphonie concertante pour deux violons, avec orchestre ou accompagnement de piano. —6° Trente airs variés avec orchestre, ou quatuor, ou seulement violon et basse. — 7° Trois nocturnes en quintettes.— 8° Trois andante, dont un avec sourdine, morceau charmant et de l’effet le plus heureux.— 9° Trois quatuors pour deux violons, alto et basse. — 10° Une sonate pour piano et violon.— 11° Un adagio suivi d'un rondo.— 12° Un souvenir. —13° Vingt-quatre préludes dans tous les tons. Plusieurs éditions de ces ouvrages ont été faites en France et en Allemagne. Les compositions inédites sont celles dont les titres suivent: 1° Vingt-quatre caprices ou Etudes dans tous les tons et suivant leurs divers caractères, pour faire suite à l'Art du violon.— 2° Un dixième concerto.— 3° Plusieurs fantaisies. — 4° Un Boléro. — 5° plusieurs airs variés. — 6° Quelques morceaux détachés.

Audio lecteur Windows Media 1er mouvement du 1er des "Trois Nocturnes pour le violon avec accompagnement de piano,
dédiés à Monsieur et Madame Reiset
", op. 35 (1821)
Fichier audio par Max Méreaux (DR)

Comme écrivain, Baillot a publié : 1° Méthode de violon adoptée par le Conservatoire, avec Rode et Kreutzer, La première édition de cet ouvrage a paru au magasin de musique du Conservatoire ; Weissembruck en a donné une autre à Bruxelles ; Schott, de Mayence et Peters, de Leipsick, en ont publié des traductions allemandes, dans lesquelles on a supprimé les exercices; Breitkopf et Haertel , de Leipsick , Lischke et Schlesinger, de Berlin, Haslinger, de Vienne, et Berra, de Prague, en ont donné des traductions complètes ; enfin André, d'Offenbach, en a fait paraître une édition en allemand et en français. Rolla a fait une traduction italienne du même ouvrage; elle a paru à Turin chez les frères Reycend. Méthode de violoncelle adoptée par le Conservatoire, par Levasseur, Catel et Baudiot, rédigée par Baillot ; Paris, imprimerie du Conservatoire, in-fol. Peters, de Leipsick, a donné une traduction allemande de cette méthode. — 3° L'Art du violon, nouvelle méthode. Paris ; 1835, in-fol. — 4° Rapport fait au Conservatoire sur l'orgue expressif de M. Grenié ; Paris, 1812, une feuille in-8°.— 5° Rapport sur un nouveau chronomètre présenté au Conservatoire par M. Despréaux ; Paris,1813, une demi-feuille in-12. — 6° Notice sur Grétry ; Paris, 1814, in-8°.— 7° Notice sur J.-B . Viotti, né en 1755 à Fontanetto, en Piémont, mort à Londres, le 3 mars 1824 ; Paris 1825, une feuille in-8°.— 8° Barbier (Diction. Des Anonymes, t. 3, p. 137 , n° 15495) et M. Quérard (La France littéraire, t.1, p. 158) attribuent à Baillot la rédaction d'un écrit qui a paru sous ce titre : Recueil de pièces à opposer à divers libelles dirigés contre le Conservatoire de musique ; Paris, 1803, in-4°. — 9° On a aussi de ce laborieux artiste deux discours sur les travaux du Conservatoire aux distributions des prix en 1812 et 1813; ces morceaux se font remarquer par le mérite d'un style élégant et facile. Baillot est mort à Paris, le 15 septembre 1842, à l'âge de soixante et onze ans, laissant un vide immense dans l'école qu’il avait fondée. Le gouvernement français a rendu un éclatant hommage à la mémoire de cet artiste, en faisant placer son buste dans les galeries de Versailles.

François-Joseph Fétis (1784-1871)


Charles Panzéra
Charles Panzéra, dédicataire de L'Horizon chimérique de Gabriel Fauré, Pelléas à l'Opéra-Comique dès 1930
( photo Joaillier Frères, Paris, coll. D.H.M. ) DR

Notes de la rédaction de Musica et Memoria

1 – Nicolas Baillot, père de Pierre, né le 27 août 1731 à Dijon, avocat en Parlement de Paris, "procureur du roi de la prévôté souveraine et de la juridiction royale d'Ajaccio", décédé le 14 novembre 1783 à Bastia, était issu d'une vieille famille dijonnaise de maîtres vinaigriers. En 1763, il avait épousé Antoinette Perreau, lyonnaise d'origine, qui lui donna 7 enfants, dont 2 seulement atteignirent l'âge adulte : Pierre et Rosalie. Cette dernière fut mariée au violoniste Charles Guynemer (1786-1862) qui s'installa un temps en Angleterre après la mort de son beau-frère, arrivée en 1842. Leur petit-fils, Eugène du Trémoul (1828-1893), avocat, fut Secrétaire de la légation de Toscane à Paris et Chambellan du Grand Duc de Toscane. [ Retour ]

2 – Quelques mois plus tard, le 17 mai 1809, Pierre Baillot épousait Louise Raincour (1781-1843) avec laquelle il eut 3 enfants :

- Augustine Baillot (née en 1810), femme en 1835 du violoniste Eugène Sauzay (1809-1901), dont descendance actuelle (dans les familles Ricard et Lainé).

- René Baillot (1813-1845), pianiste, professeur d’ensemble (musique de chambre) au Conservatoire de Paris de 1848 à 1886, marié en 1845 à Léonie Beyerman-Savalete, dont descendance actuelle (dans les familles Dubois, Hoybel, Panzéra par alliance de la pianiste Magdeleine Baillot avec le baryton Charles Panzéra [1896-1976], Wright par le mariage en 1946 à New-York de la pianiste Selysette Panzéra avec le chanteur américain de Cleveland Alfred John Wright).

- Colette Baillot, née en 1819 dont la destinée n'est pas connue à ce jour. [ Retour ]


3 – Charles Guynemer (voir note 1), beau-frère de Pierre Baillot. [ Retour ]

4 – Eugène Sauzay (voir note 2), gendre de Pierre Baillot. [ Retour ]



 

Pierre BAILLOT
Signature de Pierre Baillot
Signature autographe de Pierre Baillot, 1825
( coll. D.H.M. ) DR

par Jules Combarieu
in Histoire de la musique
des origines au début du XXe siècle
Tome III
(Paris, Librairie Armand Colin, n°743, 1919)

Baillot, né à Passy en 1771 et mort à Paris en 1842, est un maître classique de l’archet, un artiste à la fois sévère et brillant qui, du culte de l’art, proscrivait toute excentricité. Son œuvre de compositeur est très considérable et comprend près d’une centaine de pièces honorables : Variations, Préludes, Caprices, 9 Concertos, une symphonie concertante pour 2 violons et orchestre, 3 quatuors, 15 trios à cordes, mais c’est à d’autres titres qu’il fait bonne figure dans l’histoire de la musique. Imbu des meilleures traditions de l’art italien qu’il avait recueillies pendant son séjour à Rome en 1783, il fut nommé professeur dès 1795 au Conservatoire ; il a résumé son enseignement dans l’Art du violon (1834). Sa Méthode, traduite en plusieurs langues, est restée officielle dans notre grande Ecole. Il forma un très grand nombre d’élèves dont beaucoup devinrent des artistes de haute valeur : les principaux sont Charles DE BÉRIOT (1802-1870), le premier grand violoniste produit par la Belgique, Henri VIEUXTEMPS (1820-1881), Charles DANCLA (1818-1907), François-Antoine HABENECK (1781-1849).

Jules Combarieu (1859-1916)
Musicologue, Docteur ès lettres

 

(saisie et numérisation des textes : Max Méreaux)


 


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