Un prince de l’opérette, le bordelais Louis Beydts
(1895-1953)

Louis Beydts
Louis Beydts
( Le Guide du Concert ) DR

 

Nul ne mettrait en doute l’"appellation contrôlée" de Louis Beydts : c’est bien un véritable Bordelais. Non seulement, il est né le 24 juin 1895 dans un bel immeuble du cours de Verdun, près de l’église Saint-Louis, à proximité du sélect quartier des Chartrons, mais en plus, il est le fils d’un négociant en vin estimé, Laurent Beydts. Aussi, de toute éternité sa voie semblait tracée. Il n’aurait qu’à mettre sagement ses pas dans ceux de son père. Avec son jeune frère Pierre1, de trois ans son cadet, ils assureraient efficacement la continuité de l’affaire paternelle, perpétuant la tradition d’une famille bourgeoise qui a pignon sur rue.

Pour ce faire, Louis fait donc ses études secondaires au collège Saint-Genès, une des pépinières où les fils de la grande bourgeoisie se doivent d’aller. Ces études, du reste, sont brillantes, et il révèle une étonnante facilité à apprendre, dans toutes les disciplines. Bachelier à l’âge de 16 ans, il est envoyé comme il se doit à l’Ecole de Commerce de Bordeaux. Une route confortable s’ouvrait devant lui...

Mais la vie est souvent imprévisible. Louis Beydts ne sera jamais négociant en vin, pas plus du reste que son frère Pierre !

Très jeune, Louis se montre aussi très doué pour la musique. Quoi de plus naturel dans un milieu où les parents cultivent eux-mêmes cet art : la mère est une bonne pianiste et le père joue de la flûte. Les discussions familiales ne portent pas toujours sur le culte du vin. L’enfant apprend le piano avec la plus grande aisance. Doté d’une voix très agréable, il peut étudier le répertoire mélodique français. Puis il se met à travailler le violon avec la même ardeur. Enfin, il révèlera très jeune des dispositions très grandes pour composer. Dès l’âge de 14 ans, sans l’ombre de notions théoriques élémentaires, il écrit même sa première oeuvre, une Valse, qu’il fera jouer dans une brasserie fréquentée alors par les étudiants.

Avec de tels dons, il ne connaît heureusement pas les conflits habituels des familles bourgeoises plutôt hostiles, à l’époque, à laisser un enfant s’engager dans une carrière d’"artiste". Bien au contraire, il sera soutenu par ses parents qui le mettent en contact avec Fernand Vaubourgoin (1880-1952), compositeur, organiste de l’église Saint-Louis de Bordeaux et professeur de la Société Sainte-Cécile, une école de musique qui ne deviendra "conservatoire municipal" qu’en avril 1920. Tout de suite le jeune garçon se montre un élève très attentif, assimilant facilement les notions d’harmonie, de fugue, de contrepoint que lui inculque ce maître remarquable.

Pourtant, il n’est pas question pour lui de suivre régulièrement les cours de la Société Sainte-Cécile, la famille jugeant prudent de lui faire terminer sa formation à l’Ecole de Commerce. Mais il assumera sans peine cette double formation. Malheureusement, cette formation sera très brève : au mois d’août 1914, la guerre éclate. Il a moins de 20 ans et n’est donc pas mobilisé immédiatement. Ces premiers mois du conflit lui permettent de participer à de nombreux concerts pour les blessés, ce qui le met en contact avec beaucoup d’artistes, dont le célèbre ténor Enrico Caruso.

Rapidement vient le moment d’endosser l’uniforme et le garçon doit abondonner la musique et le commerce. Il est d’abord versé dans l’infanterie, puis affecté à une section d’infirmier, cantonné dans la Marne, à Saint-Hilaire. Ces quelques semaines de calme relatif lui permettent de se livrer au démon qui le mènera toute sa vie : il crée avec ses camarades une revue soldatesque, baptisée tout simplement C’est hilarant ! où il manifeste déjà les dons pour la scène qui assureront sa carrière.

Bien sûr, les heures ne seront pas toutes à la gaîté dans les mois suivants, mais le jeune homme accomplira courageusement son devoir au long de ces années terribles jusqu’à l’armistice libérateur.

Sorti de la mêlée, démobilisé en 1919, il reprend à la fois ses études de commerce et le travail avec son maître Vaubourgoin jusqu’à l’année 1924. Devant les dons incontestables du jeune compositeur, Fernand Vaubourgoin finit par fléchir les parents. Sans conflit, ils admettent qu’il faut renoncer pour leur fils à un avenir dans les vins et le laisser accomplir son destin.

En 1924, Louis Beydts vient donc s’implanter dans la capitale, 34 rue de Liège. Rapidement, le succès en fera un véritable parisien et s’il garde de nombreux liens affectifs avec sa ville natale, c’est dans Paris qu’il connaîtra tous ses triomphes.

 

La carrière du compositeur

Dès son implantation à Paris, Louis Beydts est joué dans les grands concerts. Comme il est attiré surtout par le chant, c’est sous cette forme qu’il fait ses premières armes : le Sommeil, mélodie sur un poème d’Henri de Régnier, provoque une tempête de sifflets aux concerts Lamoureux, en 1926, bien que l’oeuvre soit chantée par Roger Bourdin et dirigée par Paul Paray. On se demande du reste pourquoi, si ce n’est que, dans les concerts classiques, on n’aime rarement les jeunes compositeurs et leurs audaces qui narguent la tradition... Pourtant, Les Adieux et Quatre odelettes, toujours des mélodies sur des textes d’Henri de Régnier, connaîtront un beau succès chez Colonne, l’année suivante. Il fait entendre aussi, chez Pasdeloup, une très adroite orchestration du Promenoir des deux amants de Claude Debussy, un des maîtres qu’il vénère particulièrement. Mais ce qui l’inspire surtout et le mènera à la gloire, c’est l’opérette.

Louis Beydts (Le Guide du Concert)
Page de couverture de la revue hebdomadaire Le Guide du concert, n° 34/35 des 28 mai et 4 juin 1948, annonçant le concert du jeudi 10 juin au Cercle Musical de Paris (École Normale de Musique, 78 rue Cardinet) au cours duquel seront notamment données les mélodies Crépuscule, Présent, Un billet, Petit enfant et Un cri de Louis Beydts, interprétées par la cantatrice Louise de Vienne et l'auteur au piano
( coll. D.H.M. ) DR

Ce genre musical a subi bien des hauts et des bas depuis ses débuts qui remonteraient au Moyen Age, d’après Jacques Rouchouse qui a écrit là-dessus un excellent petit livre2. Sans entrer dans les définitions et l’historique de ce genre de musique dite "légère", à dater du Jeu de Robin et de Marion (XIIIe siècle) en passant par les spectacles de tréteaux, jusqu’aux farces napolitaines dérivées de la Commedia dell’Arte, on peut dire que l’opérette a trouvé sa vitesse de croisière au XIXe siècle. C’est alors le triomphe d’Hervé (de son vrai nom Florimond Ronger) que l’on peut considérer comme le père de l’opérette française (souvenons-nous entre autres de Mam’zelle Nitouche ). Puis arrive Jacques Offenbach pour donner ses lettres de noblesse à une forme lyrique qui ne cessera de se développer dans tous les pays, que ce soit la "comédie musicale" de Broadway ou la "zarzuela" espagnole, chaque culture apportant son style. Il n’est pas de notre propos de discuter ici des qualités de l’opérette face à la "grande musique", inépuisable querelle. Citons seulement la définition de Saint-Saëns :

"L’opérette est une fille de l’opéra-comique, une fille qui a mal tourné, mais les filles qui tournent mal ne sont pas toujours sans agrément".

C’est donc dans l’opérette que Louis Beydts va se tailler très rapidement une position de premier plan, dans le sillage d’André Messager et de Reynaldo Hahn. Son premier succès est une opérette en trois actes, Moineau, sur un livret de Pierre Wolff, inspiré d’Henri Duvernois. L’oeuvre paraît au théâtre Marigny le 26 mars 1931, un peu en "bouche-trou" au départ, car l’auteur est encore parfaitement inconnu, mais le succès est éclatant. D’un seul coup, à 36 ans, il conquiert le public parisien et son nom est sur toutes les lèvres.

Ce succès lui ouvre tout de suite une voie royale. Le dynamisme de sa musique, la richesse des inventions mélodiques, le soin minutieux porté aux orchestrations, permettront à ce succès de n’être pas qu’une passade. Aussi, dans la foulée, Louis Beydts connaît-il une nouvelle réussite avec Le Club des canards mandarins, opérette en trois actes, sur un livret d’Henri Duvernois et Pascal Fortuny, créée au théâtre de Monte-Carlo, le 22 décembre 19313.

Bientôt le compositeur, déjà connu du Tout-Paris, entre en contact avec un personnage dont les talents ne sont plus à vanter, Sacha Guitry. L’entente entre les deux hommes est tout de suite parfaite, malgré les dix ans qui les séparent. Ils montent d’abord une oeuvre en un acte, la S.A.D.M.P. (traduire la Société Anonyme des Messieurs Prudents) que d’aucuns assimilent plus à un "opéra bouffe" qu’à une opérette, mais peu importe les définitions byzantines ! L’oeuvre, créée en novembre 1931 au Théâtre de la Madeleine, connaît là-encore un succès retentissant. Il faut dire que le livret de Sacha Guitry est pétillant, comme toujours. Quatre messieurs, d’âge très différent, font la cour à la même jeune femme et décident, pour pouvoir l’"entretenir" dans les meilleures conditions, de créer une Société Anonyme. La partition du compositeur bordelais frappe le public par son élégance, par les qualités musicales solides qu’elle révèle et le charme des couplets, particulièrement un Quatuor dont Van Parys écrira qu’il est un chef-d’oeuvre du genre. Ajoutons que la présence d’Yvonne Printemps, à l’époque encore l’épouse de Sacha, participait au triomphe par sa beauté, sa grâce et une voix merveilleusement adaptée au genre.

L’année suivante, au mois de mars, les deux compères récidivent avec Le Voyage de Tchong-Li, une opérette toujours chantée par Yvonne Printemps, au Théâtre de la Madeleine. Le spectacle est dirigé cette fois et avec beaucoup de brio par le compositeur lui-même, qui démontre ainsi que sa formation musicale n’est pas aussi frivole que les sujets qu’il traite.

Malgré ce parfum de gloire parisienne, il faudra attendre plus de 15 ans pour revoir un succès de Louis Beydts dans une opérette. C’est L’Aimable Sabine, comédie musicale en 2 actes et 5 tableaux, sur un livret de Léopold Marchand. Cette oeuvre a été écrite en quelques semaines, à la demande de Simone Volterra, propriétaire du Théâtre Marigny, qui voulait un spectacle brillant pour terminer sa saison. La création a eu lieu en avril 1947 avec une distribution étincelante, comprenant entre autres Jacques Jansen, qui a été pendant des années un admirable Pelléas, et Jean Parédès. C’est une partition particulièrement raffinée où duos et trios admirablement écrits se succèdent avec une verve étonnante. C’est aussi la dernière oeuvre lyrique du compositeur bordelais.

Pourquoi ? Sa veine musicale était-elle tarie ? Certainement pas ! mais si la scène l’attirait beaucoup, il ne voulait pas y consacrer toute son activité. La mélodie l’inspirait toujours et nombreuses sont les créations de ses oeuvres pour la voix dans les concerts parisiens. Impossible de les citer toutes, mais notons seulement que la plupart sont inspirées par des poètes de premier plan : Six ballades françaises de Paul Fort, Les Cerises, de Francis Jammes, Cinq humoresques pour chant et orchestre sur des poèmes de Tristan Klingsor. Cette oeuvre a été créée aux Concerts Colonne, le 16 janvier 1932. Au Concert Poulet du 23 décembre 1935, on crée Cinq chants populaires d’Orient, que chante Madeleine Grey, sous la direction de Gustave Cloez. Puis c’est Gérard d’Houville, alias madame Henri de Régnier, qui inspire à Louis Beydts les Deux choeurs de voix de femmes, créés le 4 avril 1936, aux concerts Colonne, sous la direction de Paul Paray.

La liste des écrivains ou poètes qui ont inspiré Louis Beydts comprend même François Mauriac (Ami d’enfance ), Tristan L’Hermite (La Lyre et les Amours ), Marcelline Desbordes-Valmore (La Guirlande de Marceline) qui montre en passant la culture et l’éclectisme du compositeur.

En réalité, si Louis Beydts n’a pas produit d’opérette pendant près de 15 ans, c’est qu’il avait découvert aussi une autre activité, la musique de scène et surtout la musique de film où il trouvera vite à se tailler une place éminente.

Pour la scène, il faut retenir de nombreuses partitions pour la Comédie Française, Le Barbier de Séville (Beaumarchais) et Il ne faut jurer de rien (Musset)4 en 1942, Le Mariage de Figaro (Beaumarchais) en 1946, Les Espagnols au Danemark (Mérimée) et Fantasio (Musset) en 1948. Le succès de ces partitions, toujours très bien adaptées au sujet, amène les théâtres privés de l’époque à demander la participation du compositeur bordelais. Nous aurons ainsi la musique de scène pour Sylvie et le fantôme (Adolphe Adam) au Théâtre de l’Atelier, Le Souper interrompu (Toulet) au Vieux-Colombier, Son voile qui volait au théâtre Antoine et Pygmalion (Bernard Shaw) au Théâtre Hébertot.

Pour le cinéma, la liste est encore bien plus longue !

Il faut rappeler qu’entre les deux guerres, le "septième art" achevait sa croissance, la production s’amplifiait d’année en année, les films devenaient sonores, puis parlants et chantants, enfin se mettaient en couleurs. Depuis les tout premiers films muets, le besoin d’un accompagnement musical s’est vite fait sentir. Du pianiste des salles obscures, improvisant n’importe quoi au fil des images, il a fallu passer à des spécialistes confirmés pour écrire des partitions originales. Après la guerre de 1914-18, beaucoup de compositeurs français se sont mis à cette nouvelle activité dont la demande était croissante et en outre bien payée. Marcel Delannoy, Arthur Honegger, Francis Poulenc, Georges Auric, Henri Sauguet, Henri Dutilleux, pour n’en citer que quelques uns, se sont ainsi illustrés dans le genre.

Aussi, de par la nature de ses compositions, leur légèreté, leur esprit, Louis Beydts a toute de suite trouvé là une source d’inspiration qui convenait parfaitement à son talent.

L’amitié nouée entre Louis Beydts et Sacha Guitry constitue un premier pôle d’attraction, lorsque le célèbre comédien-auteur découvre, lui-aussi, toutes les possibilités de l’écran. Ils feront ensemble une série de films : Pasteur (1935), La Malibran (1943), Le Comédien (1948), Le Diable boiteux (1949) et Debureau (1951). Devant le succès de ces musiques, Louis Beydts est alors demandé pour de nombreux films dont certains ont été de grands succès comme La Kermesse héroïque de Jacques Feyder (1935) où la truculence de la partition contribue heureusement au succès du cinéaste.

Parmi les nombreux films dont Louis Beydts a fait la musique, il faut citer encore La Dame de Malacca de Marc Allégret (1937), L’Affaire du courrier de Lyon de Maurice Lehmann et Claude Autant-Lara (1937), Pontcarral de Jean Delannoy (1942), La Loi du Grand Nord de Jacques Feyder (1942), Le Colonel Chabert de René Le Henaff (1942), Le Baron fantôme de Serge de Poligny avec des dialogues de Jean Cocteau (1942), Prélude à la gloire de Georges Lacombe5 (1945), Le Secret de Mayerling de Jean Delannoy (1949), Les Miracles n’ont lieu qu’une fois de Yves Allégret (1951), etc.

Lorsque Louise, l’opéra "vériste" de Gustave Charpentier, créé en 1900 et joué des centaines de fois dans le monde, a été porté au cinéma en 1938, c’est Abel Gance qui est chargé de la mise en scène6, sur un scénario de Roland Dorgelès. Le montage musical, particulièrement difficile, car il ne s’agit pas d’un opéra filmé, mais d’un film lyrique, a été confié à Louis Beydts, avec l’accord du compositeur, très pointilleux pour la réalisation de son opéra. Un travail similaire lui sera aussi demandé en 1942, lorsque Marcel L’Herbier voudra réaliser un film sur La Vie de Bohème de Giacomo Puccini. C’est dire combien l’habileté du compositeur bordelais était reconnue par les plus grands metteurs en scène autant que par les compositeurs de "grande" musique.

Enfin, il faut signaler que, pour un court métrage, A travers Paris, Louis Beydts a fait des pièces musicales finement ciselées, réunies ultérieurement en une Suite symphonique dont les différents numéros portent les noms suivants : Carnavalet, Cluny, Le Louvre, La Tour Saint-Jacques et La Fontaine Médicis.

Parmi les multiples activités de Louis Beydts, il ne faut pas oublier non plus la critique musicale dans Aujourd’hui, Opéra, la Revue des Deux Mondes, Comoedia et le Figaro Littéraire. Ses rubriques, toujours pertinentes, n’étaient pas dénuées d’acidité... et ceci lui a valu une brouille définitive avec son compatriote Henri Sauguet. Celui-ci, dans son livre La Musique, ma vie, lorsqu’il retrace les pittoresques épisodes de son itinéraire, s’en prend rarement à des confrères. Louis Beydts semble l’exception qui confirme la règle. Tout aurait dû rapprocher les deux bordelais, pratiquement contemporains, d’autant que Sauguet avait travaillé un temps chez le père de Louis Beydts. Pourtant, les deux hommes dont le début de carrière avait bien des points communs, n’ont jamais sympathisé et une critique violente par Louis Beydts de La Gageure imprévue de Sauguet, en 1944, n’a certainement pas arrangé les choses7 !

La carrière brillante de Louis Beydts aura son couronnement dans les années cinquante. Maurice Lehmann, qui avait alors la charge des théâtres lyriques nationaux, appelle le compositeur bordelais à la tête de la salle Favart, jusque-là dirigée par Emmanuel Bondeville, qui passe alors à la direction de l’Opéra. Cette nomination est approuvée à l’unanimité en raison de la connaissance parfaite du chant et des chanteurs dont le nouveau directeur avait donné de multiples preuves. Nommé au début de l’année 1952, il va, en quelques mois, donner une vive impulsion à la soeur cadette de l’Opéra, qui somnolait un peu.

En premier, il décide de faire une reprise Ciboulette, car il a une grande admiration pour Reynaldo Hahn8. A l’occasion du cinquantenaire de la création de Pelléas et Mélisande, le 11 mai 1952, il monte un spectacle de grande qualité, réunissant une distribution qui fait encore figure de référence, avec Irène Joachim, Jacques Jansen et Henri Etcheverry, sous la direction d’Albert Wolff. Il reprend aussi Aubade de Francis Poulenc, qui avait vu le jour en 1929 et Fragonard de Gabriel Pierné, créé en 1934 au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Mais surtout il donne le 18 juin 1953 la première française de l’opéra d’Igor Stravinsky créé à Venise en 1951, The Rake’s progress9.

Le 16 juin 1953, l’avant-veille de la création du Rake’s progress, Maurice Lehmann, avait remis la rosette de la Légion d’honneur à Louis Beydts, au cours d’une cérémonie d’autant plus émouvante que tout le monde se rendait compte alors de l’état du compositeur bordelais. Depuis quelques mois en effet, il était atteint d’un mal incurable dont il réussissait encore à masquer les ravages sous une attitude désinvolte. Beaucoup avaient compris, ce jour-là, qu’ils ne reverraient plus leur ami... Peu après la première du Rake’s progress, il quitte Paris, dans la voiture prêtée par Janine Micheau, pour aller se reposer à Hossegor, chez ses amis Arnaudin. Mais brusquement sa situation devient préoccupante, et il doit être transporté d’urgence dans une clinique de Bordeaux pour une tentative chirurgicale de dernier espoir. Ramené en plein coma à Caudéran, dans sa famille10, il meurt le 15 septembre 1953, sans avoir repris connaissance.

Ses obsèques ont été célébrées le 21 septembre à la cathédrale Saint-André de Bordeaux devant une assistance nombreuse. Beaucoup d’amis parisiens étaient présents, Maurice Lehmann et Emmanuel Bondeville pour la direction de l’Opéra, Jean-Pierre Aumont, Jean Marchat, Jeanine Micheau, Roger Bourdin, les compositeurs Pierre-Petit et Tony Aubin, pour ne citer que les plus connus. De nombreux amis bordelais se pressaient aussi dans la nef, parmi lesquels Gérard Bégaud, premier violon solo du Grand Théâtre, et Roger Mougneau, avec lesquels il avait des liens amicaux très étroits.

C’est le dernier triomphe du compositeur... et devant sa tombe Tony Aubin, très ému, déclare :

"C’est bien la première fois qu’il fait de la peine à ses amis..."

 

Portrait de l’homme :

Avant de clore cette évocation, il faut dire un mot de la personnalité de Louis Beydts, cet homme brillant, de contact très agréable pour tous ceux qui l’ont connu. Dans les articles des journaux de l’époque, il est exceptionnel de trouver des rosseries sur lui, ce qui est pourtant assez fréquent dans le milieu artistique... On pouvait certes critiquer sa musique, mais l’homme était si chaleureux que tout le monde était séduit.

On doit tout de suite rappeler que, malgré une réussite certaine dans un genre que d’aucuns méprisent, Louis Beydts est un homme très cultivé. Issu d’un milieu bourgeois aisé où la culture, particulièrement la musique, était pratiquée quotidiennement, il a fait des études secondaires faciles, réussissant dans toutes les matières. Les lettres, tout de même, étaient son champ favori et toute sa vie il a pratiqué les auteurs qu’il aimait, Racine, Verlaine, Anatole France, Maurice Barrès, sans compter ses poètes comme du Bellay ou Tristan L’Hermite.

En musique, il a été formé uniquement par Fernand Vaubourgoin, sans suivre la filière du Conservatoire, mais en acquérant des bases très solides de composition musicale. Par tempérament, il n’aime guère les musiques "intellectuelles" qui fleurissent à l’époque. C’est un admirateur de Gounod, de Fauré, de Debussy, de Ravel, mais ses maîtres sont restés toute sa vie André Messager et Reynaldo Hahn, deux compositeurs qui ont donné une perfection inégalée à l’opérette, et qu’il a essayé de suivre.

Ayant la chance d’avoir des parents fortunés qui l’ont beaucoup aidé dans sa carrière, Louis Beydts a connu peu de problèmes matériels avant d’arriver à la réussite, contrairement à beaucoup de jeunes compositeurs. Pourtant, malgré ses habitudes bourgeoises, il semble avoir mené une vie très simple. Depuis 1936, il habitait dans un modeste rez-de-chaussée, 14 rue de Bucarest, dans le VIIIe arrondissement. En dépit de l’exiguïté du lieu, il y a reçu le Tout-Paris artistique de son époque et beaucoup se souviennent encore de la chaleur de son accueil, car l’amitié comptait beaucoup pour lui. Il fréquentait peu les "gens du monde", mais surtout les artistes, particulièrement les chanteurs qui aimaient interpréter ses oeuvres. Roger Bourdin, Ninon Vallin, Germaine Cernay, Madeleine Grey, Germaine Martinelli, Jacques Jansen, Janine Micheau ou Yvonne Printemps ont été parmi ses plus proches amis. Mais il faut aussi citer Marcel Herrand, Léopold Marchand et Van Parys. Son court passage à l’Opéra-Comique a laissé de lui l’image d’un homme inventif, très ouvert d’esprit, infatigable au travail sous des airs nonchalants, et d’une grande bonté avec tout le personnel du théâtre.

Lorsqu’il venait à Bordeaux, il ne manquait jamais de passer une soirée avec son ami Gérard Bégaud et ces rencontres se faisaient volontiers au Chapon fin, car Louis Beydts était aussi un fin gourmet. Il mettait aussi à profit ses venues dans la région pour aller voir une corrida. Bien que devenu très "parisien", il avait gardé ce goût méridional des combats dans l’arène et il savait savourer toute la poésie et la beauté de ce spectacle dont certains ne dénoncent que la violence.

Ajoutons que Beydts était aussi pétri d’humour. A la verve gasconne il avait su ajouter l’esprit parisien et ses traits, jamais méchants mais percutants, jaillissaient naturellement. N’avait-il pas dit un jour, à un monsieur qui se prétendait descendant de Cambronne : "Eh bien, cher Monsieur, vous devez toucher de jolis droits d’auteur ! " D’une comédienne, célèbre à la fois par son talent et son manque de coeur, qui venait de subir une intervention chirurgicale, il disait, prenant un air faussement attristé : "Mais la pauvre, si on lui enlève ses calculs, que va-t-il lui rester ? " Un jour que ses amis le brocardaient parce qu’il devait aller en province pour un baptème, sa réplique n’a pas tardé : "Que voulez-vous, les fonds baptismaux, c’est encore les seuls qui ne baissent jamais !" Ceci se passait, bien sûr, au moment de la grave crise économique de 1929...

Mais cet homme qui avait toujours le sourire aux lèvres, la répartie prète et qui aimait rire, cachait une âme tourmentée. Pourtant, jamais ses proches amis n’ont eu connaissance de ses problèmes intimes. C’était un domaine où il entendait farouchement rester le seul maître et il lui répugnait d’étaler ses sentiments sur la voie publique, comme tant se complaisaient à le faire. Même sa maladie a été son secret pendant des mois. Il faisait bonne figure, il souriait, il plaisantait, mais il savait déjà qu’il ne pourrait pas mener à bien certaines des oeuvres entreprises. La force d’âme peut se parer de couleurs riantes...

Comme tant d’autres, Louis Beydts a été vite oublié. Si tous les critiques musicaux ont déploré sa mort, le temps n’a pas tardé à faire son effet. Rapidement, on n’a pas manqué de le taxer de n’avoir fait que de la "musiquette". C’est vrai, il n’atteint ni les sommets de Wagner ni ceux de Schoenberg. Il n’y a jamais prétendu du reste et a eu l’extrême intelligence de faire très bien la musique pour laquelle il était doué. Quand on l’accusait de n’avoir pas fait de "grande" musique, il s’en défendait avec esprit en disant :

"En France, on méprise la musique légère, on n’aime que la musique ennuyeuse."

Et pourtant Arthur Honegger, dont l’autorité était indiscutable, n’avait pas hésité à écrire de lui :

"Que l’on écoute la ligne mélodique, les subtiles modulations, le raffinement sobre de l’harmonie et l’on sentira combien il est musicien actuel, aussi instruit que tout autre des exigences “modernes”, mais sachant allier une rigoureuse discipline à la grâce et la science de l’esprit."

Non, Bordeaux n’a pas à rougir d’avoir enfanté Louis Beydts !

Jacques Depaulis

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1) Pierre Beydts (1898- ?) a été un journaliste brillant, collaborant avec Comoedia, Paris-Soir, Paris-Presse et même Sud-Ouest. Il a aussi écrit quelques pièces de théâtre et fait des textes de chansons que Damia et de Suzy Solidor ont mises à leur répertoire. [ Retour ]

2) Jacques Rouchouse, L’Opérette, PUF, collection Que sais-je ?, 1999. [ Retour ]

3) Malgré son grand succès, l’oeuvre ne sera pas jouée à Paris. [ Retour ]

4) Sous la forme de Suite symphonique, l’oeuvre a été créée aux Concerts Colonne, en avril 1940. [ Retour ]

5) Sur les débuts du jeune "prodige" Roberto Benzi. [ Retour ]

6) Nous avons évoqué par ailleurs (cf Opéra International, 1991, n° 144, p. 18) les incroyables tribulations de Gustave Charpentier avec les différents metteurs en scène de cinéma, depuis 1913 jusqu’à 1938. [ Retour ]

7) La Gageure imprévue d’Henri Sauguet est un opéra-comique en un acte, sur un texte de Pierre Bertin. Composée en 1942, l’oeuvre a été créée à la salle Favart, le 14 juillet 1944, sous la direction de Roger Désormière. [ Retour ]

8) Cette reprise particulièrement brillante a eu lieu le 13 mars 1953, avec Geori Boué et Roger Bourdin, sous la direction d’Albert Wolff et dans des décors de Dignimont. [ Retour ]

9) La création française du Rake’s progress a eu lieu le 18 juin 1953, avec Jeanine Micheau, Xavier Depraz et Léopold Simoneau, sous la direction d’André Cluytens, dans les décors de Georges Wakevich. [ Retour ]

10) Constituée alors par la deuxième femme de son père et son frère Pierre. [ Retour ]

 


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