Au revoir, Michel Boulnois...

 

Né en 1954 à Paris et jeune paroissien de l'église Saint-Philippe du Roule, j'ai eu quelques années plus tard la chance de rencontrer Michel Boulnois et ensuite l'immense plaisir de l'assister à sa tribune lors des offices de 11 heures et 12 heures15, ce, quasiment, chaque dimanche de l'année liturgique.

Je souhaitais à travers ces quelques lignes rendre hommage au musicien et à l'homme qui fut mon père spirituel musical durant toute ma jeunesse.

On voudra bien m'accorder toute indulgence à la lecture de ce texte pour autant que mes souvenirs ne me fassent pas trop défaut. Je n'ai malheureusement aucune note écrite de cette riche période sur lesquelles je puisse m'appuyer avec certitude et ma narration peut comporter des inexactitudes. Ceux qui ont également connu Michel Boulnois corrigeront d'eux-mêmes.

 

Comment devient-on organiste ? :

Je peux dire avec certitude et reconnaissance :

"Mille fois merci, Michel Boulnois !"

1962 fut l'année de ma Première Communion effectuée avec faste à Saint-Philippe du Roule. Le clergé au complet entrait dans la nef centrale précédé des deux Suisses en costume solennel martelant le sol des coups de leur hallebarde. Orgue de chœur, chorale et grand orgue alternaient durant toute la cérémonie.

J'étais impressionné et mon regard se tournait souvent vers ce grand instrument en tribune dès qu'il officiait.

La messe était dite !

Moi aussi, je souhaitais pouvoir un jour maîtriser cet instrument grandiose.

Mais comment faire et qui pouvait en être aux commandes ?

Je trouvais ma réponse un peu plus tard.

Des travaux de restauration de l'église condamnèrent temporairement le Grand Orgue, intégralement bâché, et, muet de fait. Organiste du grand Orgue et maître de Chapelle se répartirent les tâches à l'orgue de chœur qui, bien que cerné par les échafaudages, restait parfaitement fonctionnel.

Dès lors, chaque dimanche, quasi immuablement vers 10 heures 40 (J'appris par la suite que Michel Boulnois utilisait principalement les transports en commun pour se rendre à sa tribune), l'organiste du Grand Orgue, entrait par l'accès situé sur le transept droit, faisait le tour du déambulatoire, non sans marquer le pas et se recueillir un instant marqué par une courte génuflexion au bas de l'escalier menant à l'autel central de la Vierge où était exposé le Saint Sacrement. Il saluait ensuite chaleureusement son confrère Maître de Chapelle qui postludait dès la fin de l'office de 9H30. Néanmoins, il attendait toujours que celui-ci ait terminé sa pièce ou son improvisation avant de l'approcher, l'écoutant alors avec une oreille bienveillante. Puis, il prenait connaissance du déroulement de l'office du jour.

Je n'ai plus souvenance des rôles de chacun pour l'office de 11 heures. Toujours est-il que l'organiste du Grand Orgue assurait ensuite seul l'office de 12H15 dit improprement "Messe basse" par rapport à la "Grand'messe" de 11heures à l'orgue de chœur. Je restais encore pour ce dernier office de la matinée afin d'écouter le Maître au grand désespoir de ma mère qui m'attendait à chaque fois pour le déjeuner dominical.

Enfant timide, j'entrepris, dimanche après dimanche, une approche subtile à partir du transept gauche, approche qui se mesurait en rangée de chaises, réduisant progressivement la distance qui me séparait de l'orgue de chœur.

A chaque station de mon "chemin de croix", j'échafaudais en mon fort intérieur, la manière dont je pourrais aborder ce grand Maître.

En dernier ressort, arrivé à moins d'un mètre cinquante de l'orgue de chœur, je restais pétrifié ne sachant comment m'y prendre pour un premier contact.

En fait, c'est Michel Boulnois qui fit le premier pas.

Sans rien laisser paraître, il avait remarqué mon manège et c'est sur cette phrase simple qu'il m'adressa la parole :

"Bonjour, jeune homme, j'imagine que vous vous intéressez à l'orgue !"

Le ciel venait de me tomber sur la tête. Rouge de confusion, j'émis un "Oui" étranglé du fond de la gorge qui le fit sourire.

Michel Boulnois m'invita à m'asseoir près de lui sur le banc d'orgue et me demanda de lui tourner les pages des pièces qu'il exécuta durant l'office, anticipant ma manœuvre par un discret signe de tête. Dès la fin de l'office, je m'engaillardis et lui demandais si je pouvais lui apporter mon aide pour les dimanches à venir. De là, naquit une franche collaboration.

J'attendais avec impatience chaque week-end pour retrouver le Maître à l'orgue de chœur dans un premier temps puis au Grand Orgue lorsque les travaux de restauration prirent fin.

Lorsque j'accédai pour la première fois au Grand Orgue, l'opération relevait quasiment du parcours du combattant. Il fallait ressortir par le transept droit, ouvrir une porte latérale qui donnait accès au toit extérieur par un escalier. Nous avions alors une vue partielle des immeubles et du vide jouxtant l'église sur le passage Saint Philippe du Roule. Puis, nous rentrions à nouveau sous les combles par une porte, évitant les nombreux obstacles disséminés sur le parcours au fil des ans avant d'accéder enfin à la tribune du Grand Orgue. Elle était desservie par un escalier quelque peu abrupt.

Michel Boulnois me recommandait à chaque escalade dominicale de rester prudent.

Il me semble que l'accès au Grand Orgue pouvait également se faire du fond de l'église mais était assez peu utilisé.

 

A l'orgue avec Michel Boulnois :

Michel Boulnois ne laissait jamais rien au hasard quant aux pièces qu'il choisissait d'exécuter durant l'année liturgique. Déjà, son répertoire était particulièrement exhaustif pour autant que les œuvres musicales restent structurées et mélodiques. Je ne l'ai, personnellement, jamais entendu exécuter de musique atonale même en concert. Quant à cette musique, pour l'avoir interrogé, sa seule réponse affable fut :

"Je ne la comprends pas mais c'est intéressant !"

C'est une constante, jamais je n'ai entendu Michel Boulnois émettre une critique acerbe ou un avis négatif gratuit, il terminait toujours chacun de ses commentaires pertinents par une note positive.

Autant que faire se peut, les œuvres qu'il choisissait d'interpréter étaient en étroit rapport avec la liturgie du jour, les partitions originales qu'il sortait de sa mallette en cuir étaient méthodiquement classées et posées autant que possible sur le pupitre dans l'ordre d'exécution pour l'office, l'œuvre à interpréter, repérée par un marque page, soigneusement doigtée, registrée et minutée. Il vérifiait toujours le minutage de chaque pièce qu'il interprétait par un rapide coup d'œil à sa montre avant et après.

Durant la semaine, il me disait retravailler chaque pièce sur son piano pédalier à son domicile. S'il devait jouer des pièces délicates avec des changements de clavier et de registrations conséquents, il lui arrivait d'effectuer le déplacement à sa tribune, toujours en transport en commun, le samedi ou en semaine. Pour l'Offertoire, il improvisait souvent, sur un thème grégorien, sur le thème de la prière universelle prise au vol à l'oreille (Il s'assurait parfois de la tonalité à l'appui de la flûte de 8' du Récit, boîte fermée) ou plus rarement sur un thème libre.

Il va sans dire que, bien que phénomène spontané, ses improvisations, pleines de poésie, m'apparaissaient quasiment écrites comme tous les grands maîtres.

Il avait une propension naturelle à exploiter les tonalités mineures lorsqu'il improvisait, surtout à partir de 1982 [NDLR : décès de son fils Alain], année assez tragique sur laquelle je ne m'étendrais pas. Hors le fait qu'il m'annonça simplement cet événement familial douloureux, rien ne transparaissait dans son attitude, ses improvisations constituant un exutoire.

A sa disposition, dans une petite armoire près de l'orgue, était entreposé un certain nombre de partitions de référence (Bach, Widor, Vierne, Dupré, Tournemire, Daquin, de Grigny,…), stock de précaution dans lequel il puisait parfois, remplaçant alors la pièce qu'il s'était fixé de jouer au préalable pour son plus grand plaisir.

Michel Boulnois était excellent lecteur à vue. Je me souviens lui avoir présenté des partitions fraîchement achetées d'auteurs divers, dont il faisait une analyse transversale rapide durant l'homélie. Il s'arrêtait sur une œuvre avec un commentaire simple : "C'est bien écrit !". Et il l'exécutait avec brio dès que l'orgue devait intervenir.

Malheureusement, je remarquais qu'au fur et à mesure des années passées à ses côtés, sa vue s'altérait au point de le gêner de façon conséquence. Son épouse Suzanne Sohet Boulnois, d'une égale bonté, l'accompagnait parfois à sa tribune. Elle me parla alors des troubles visuels qu'éprouvait son mari (cataracte, glaucome ?), la lecture des livres, revues et partitions devenait difficile. Lecteur érudit, cette cécité progressive représentait un lourd handicap pour Michel Boulnois.

Ne prenant alors aucun risque inutile, les pièces du répertoire à l'écriture dense étaient peu à peu délaissées au profit de pièces qu'il exécutait quasi par cœur ou il improvisait.

Une opération fut t'elle envisagée lui permettant de recouvrer totalement ou partiellement la vue ?

 

Michel Boulnois, juré d'examen et concours :

Suite aux conseils qu'il me prodigua durant cette période faste, il m'invita sur recommandation à m'inscrire à la classe d'orgue de Marie-Louise Boëllmann au conservatoire du 17ème arrondissement. Il s'inquiétait toujours de mes progrès réalisés et j'en profitai pour recueillir à chaque fois son avis sur les pièces que je travaillais. Son approche était pragmatique : analyser la pièce, tenter de comprendre les intentions du compositeur et son époque, s'appuyer sur la facture et la registration qui s'y rapportaient tout en l'adaptant au mieux à l'instrument sur lequel on était censé jouer.

L'œuvre devait être travaillée très lentement, est-il besoin de le préciser, legato absolu au départ sauf exceptions puis il suggérait, notamment pour des pièces polyphoniques, d'analyser les voix séparément afin de mieux les appréhender et leur conserver la même incise d'interprétation, de doigter scrupulement l'œuvre afin de favoriser, outre la mémoire visuelle des notes, la mémoire des doigts.

Peinant souvent devant les difficultés, il m'encourageait toujours à tenir bon, mon assiduité constituant la meilleure des récompenses.

Après quelques mois de pratique, il prit le risque de me confier ses claviers une première fois afin d'assurer l'Offertoire. Je choisis d'exécuter (dans les deux sens du terme d'ailleurs) le choral n° 40 de J.S .Bach Ich ruf' zu dir, Herr Jesu Christ de l'Orgelbüchlein. Je n'en menais pas large, mais ne voulant pas le décevoir, je m'attelai à la tâche. Bien sûr, trac monstre oblige, toutes les notes n'y étaient pas, la rythmique était chancelante mais Michel Boulnois relativisait toujours; le conseil qu'il me prodigua avant de commencer :

"Ne t'arrête pas …!"

Denise Launay, Pierre Camonin lors des sessions d'été d'organistes liturgiques à Verdun, Jean-Michel Louchart, et, en final, Frédéric Desenclos eurent ensuite la lourde tâche de parfaire mon éducation musicale et ma technique à l'Orgue. J'eus durant cette période le plaisir d'avoir Michel Boulnois pour juré à plusieurs de mes examens de fin d'année de conservatoire ainsi qu'aux concours d'orgue Gil Graven.

Son verdict était sûr et sans concession. A l'appui des résultats, il expliquait sa vision et, comme je le soulignais en amont, terminait toujours par des encouragements.

 

Le compositeur :

S'il était l'indulgence et la bonté absolues, Michel Boulnois était sans compromis vis-à-vis de lui-même.

Je l'interrogeais un jour sur les œuvres qu'il avait composé à ma connaissance : autant les cinq pièces pour la Fête de l'Annonciation constituant un office complet (n° 48, 52, 57, 62 & 75) ainsi que le n° 80 Variations sur le "Veni, Creator Spiritus" écrites pour la revue Orgue & Liturgie sous la direction de Norbert Dufourq, Félix Raugel et Jean de Valois recueillaient son assentiment, autant sa Symphonie, œuvre de jeunesse publiée aux éditions Lemoine en 1949 ne lui plaisait qu'à moitié. Il me dit laconiquement :

"Si je devais l'écrire aujourd'hui, elle serait toute différente…!"

Par contre, il vouait une admiration sans bornes à son père Joseph Boulnois et avait à cœur de jouer ses œuvres originales ou transcrites par ses soins à sa tribune chaque année à partir des partitions manuscrites qu'il conservait précieusement.

 

Le Grand Orgue de Saint-Philippe du Roule :

Au fur et à mesure de mes progrès, j'eus la joie de pouvoir jouer le grand orgue de plus en plus souvent en sa présence, excellent remède contre le trac, et, insigne honneur, de le remplacer quelquefois exceptionnellement à sa tribune pour les deux offices du dimanche.

Église Saint-Philippe-du-Roule, au début du XXe siècle.
Église Saint-Philippe-du-Roule, Paris 8°, au début du XXe siècle. Construite par l'architecte Jean Chalgrin en 1774, consacrée le 30 avril 1784, agrandie en 1845, nouvelle consécration le 13 novembre 1852. Actuellement grand-orgue Mutin (1903), relevé et transformé par Abbey (1922), restauré par Jean Renaud (1991), 40 jeux, 3 claviers de 56 notes et pédalier de 30 notes.
( coll. DHM ) DR

Le Grand Orgue était un instrument particulièrement attachant. Pourtant, Michel Boulnois s'est battu durant tout son titulariat et tenté d'en obtenir la restauration. Il me laissait parfois les claviers et redescendait afin d'en discuter avec le curé de la paroisse, l'abbé Thibout. Il me disait aussi en profiter pour écouter son instrument du bas de la nef.

Deux choses le chagrinaient quelque peu : le Récit et dans une moindre mesure le Positif.

Quant au Récit, celui-ci était profondément enclavé sous la toiture ; les différences de température avec la nef, notamment aux saisons froides, généraient des variations d'accord conséquentes avec le G.O. et le Positif. Et, la transmission de type pneumatique de ce Récit produisait un retard conséquent et galvaudait la précision de l'attaque.

Quant au Positif, ne comportant pas de mixtures, il souhaitait l'éclaircir.

Il me semble que, lors de son titulariat, il ne vit malheureusement pas l'aboutissement de son projet.

J'eus également le plaisir de véhiculer et accompagner Michel Boulnois et son épouse à des sorties annuelles des "Amis de l'Orgue" ainsi qu'à différents concours d'orgue, notamment celui de Chartres.

Les aléas et les mutations liées à ma vie professionnelle étant, j'ai malheureusement peu à peu perdu de vue Michel Boulnois à la fin des années 80.

 

Mon père spirituel laisse un grand vide derrière lui et, je conçois que ce court hommage est plus qu'imparfait.

Le souhait que je puis émettre aujourd'hui, c'est que Boulnois Père et Fils continuent à vivre à travers leurs œuvres interprétées avec talent par nos amis musiciens et organistes.

Au revoir, Michel Boulnois…

Jean-Marc Lesquivin
Luxembourg, le 18 mai 2009

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