Alejandro Garcia CATURLA
(1906 - 1940)

Alejandro Caturla
Alejandro Caturla
( archives de l'auteur )

 

Après avoir étudié le droit à La Havane et la composition, violon et direction d’orchestre avec le compositeur, violoniste et chef d’orchestre espagnol Pedro Sanjuan, établi à Cuba en 1913 (1), muni d’un solide métier et d’un maigre portefeuille, Alejandro Garcia Caturla vint à Paris en 1925, prit contact avec Nadia Boulanger et lui montra les manuscrits de son Septuor de saxophones, terminé la veille de son départ de Cuba, ainsi que quelques pièces pour piano et violon. La grande pédagogue française fut agréablement surprise par sa connaissance des ficelles du métier et sa dextérité d’écriture, reconnut son grand talent et, après avoir obtenu des renseignements concernant la solvabilité du jeune Cubain, accepta de lui donner une leçon hebdomadaire à six heures du matin ! (Les leçons données aux heures indues coûtaient beaucoup moins cher). Alejandro Garcia Caturla fut très appliqué pendant son séjour à Paris passé dans une modeste chambre d’hôtel à Montparnasse et produisit un nombre considérable de compositions qui retinrent l’attention de l’éditeur Maurice Sénart. Il publia en 1928 ses Deux danses cubaines. Le succès commercial de celle-ci encouragea le célèbre éditeur parisien à publier en 1929 les compositions suivantes d’Alejandro Garcia Caturla :

1 - Danza del tambor – pour piano et violon,

2 - Deux poèmes afro-cubains : n° 1 Marie-Sabel (Marie Isabelle), n° 2 Juego Santo (rituel de vaudous),

3 - Danses pour violoncelle et piano,

4 - Trois danses cubaines pour orchestre symphonique, qui furent créées la même année en Espagne, dont la plus connue est intitulée Lucumi, pendant cubain au candomblé brésilien,

5 - Bembé – mouvement pour piano et orchestre (flûte, hautbois, clarinette en la, clarinette basse en si bémol, basson, 2 cors en fa, trompette en ut, trombone et percussions : caisse, cymbales, grosse caisse, tam-tam), créée à Paris, à la Salle Gaveau, par Marius François Gaillard (2) la même année et redonnée à Paris en novembre 1931 par le chef d’orchestre américain d’origine russe Nicholas Slonimsky, né à St. Petersbourg le 27 avril 1894, mort en 1995 à Los Angeles, un des premiers chefs d’orchestre spécialisés dans la musique contemporaine et d’avant-garde. Ce concert de Nicholas Slonimsky fut subventionné par le fondateur de l’école d’avant-garde américaine Charles Ives (3), qui n’ignorait pas les œuvres du jeune Cubain !

(Bembé est une danse rituelle africaine se transformant en prière gestuelle, destinée aux déités noires orixas, suivie de mélopées qui s’intercalent dans les rythmes asymétriques sophistiqués)

 

En 1931, Maurice Sénart publia l’œuvre intitulée Bito Manué d’Alejandro Garcia Caturla inspirée pars les vers chantants bien cadencés et les subtiles métaphores du poète national cubain Nicolás Guillén : Les paroles sont des voiles et la musique est le vent qui les meut. (traduction de l’auteur)

Pendant son séjour à Paris, Alejandro Garcia Caturla composa en 1927 une Ouverture cubaine pour orchestre symphonique qui fut créée la même année, ensuite dirigée à New York et à Philadelphie par le grand chef d’orchestre anglais Léopold Stokowsky, et le mouvement symphonique « La Rumba » qui fut créé après sa mort.

(La rumba résulte d’une synthèse de rythmes africains et latino-cubains commençant souvent par des syntagmes chantés, murmurés ou vociférés, qui se transforment en stances multilignes. Caturla insistait sur l’élément poétique et sensuel de cette forme d’expression musicale collective)

Sa Suite cubaine n° 1, pour huit instruments à vent, fut conçue en 1927 à Paris et terminée à Barcelone en 1928. L'année suivante, il composa Bombo pour instruments à vent, cuivres et bois, piano et percussions, en 1931 il termina Yamba O pour orchestre, probablement inspiré par le roman d’Alejo Carpentier Ekué Yamba O, datant de 1928 et publié à Madrid en 1933, qui, apparemment, n’intéressa pas son éditeur parisien et ne fut pas publié dans son pays natal de son vivant.

La maison uruguayenne Editorial cooperativa interamericana publia à Montevideo en 1943 ses Dos canciones corales cubanas. Le département de musique de la Bibliothèque Nationale de Cuba a réédité en 1960 à La Havane ses Canciones para voz y piano inspirées par les vers de Nicolás Guillén (né en 1904 à Camagüey, Cuba, mort à La Havane en 1989), poète lauréat. Edición Património musical a édité en 1975 à La Havane toutes ses œuvres pour piano exécutées. Une vingtaine d’œuvres demeurèrent inédites : une Sonatine, un Impromptu et un Impromptu-légende, une Ballade sous-titrée "Souvenir d’un amour qui fut" et une Ballade romantique sous-titrée "Amour", une Élégie liturgique, une pièce intitulée "Messieur le Agriculteur" (sic), etc...

Alejandro Garcia Caturla laissa aussi un opéra de chambre intitulé Manito en el suelo, sur un livret de Alejo Carpentier (né le 26 décembre 1904, mort le 24 avril 1980), éminent écrivain cubain et musicologue compétent, son grand ami, admirateur et biographe, qui séjourna à Paris plusieurs fois et connut les écrivains et les musiciens français d’entre les deux guerres, notamment les surréalistes du cercle d’André Breton : Le tempérament musical le plus riche et l’homme le plus généreux de l’île…Dotée d’un réel génie, sa force créatrice depuis son adolescence fut répercutée dans des pièces dynamiques et fiévreuses, une expression de sa puissance tellurique. ( !) (Traduction de l’auteur).

Considéré aujourd’hui comme le plus grand compositeur des Caraïbes, Alejandro Garcia Caturla disparut jeune et ne put réaliser pleinement ses évidentes intentions esthétiques visant le syncrétisme d’éléments rythmiques afro-cubains et de principes théoriques de la musique occidentale tout en restant fidèle au système tonal de Bach-Rameau. Cette fusion insolite n’affecte pas l’architecture de ses constructions. Elle crée des sonorités conflictuelles incisives apostrophées par la métrique composite, susceptibles d’éblouir l’auditeur tout en étouffant le sentiment et n’ayant pas de messages définis à transmettre.

Ses 2 Danses cubaines, Danza del tambor (Allegro molto vivo) et Danza lucumi (Allegro Salvaje/prestissimo) sont exprimées en la mineur et en mi bémol mineur en 1927, donc quatorze ans après Le Sacre du printemps de Strawinsky, dix-sept ans après Allegro barbaro de Bartók et vingt-deux ans après la mort de son compatriote Ignácio Cervantès, qui laissa un recueil de 36 danses cubaines que Garcia Caturla certainement n’ignora pas. Né le 31 juillet 1847 et mort le 29 avril 1905 à La Havane, Ignácio Cervantès fut un enfant prodige, élève de Louis Moreau Gottschalk pendant son séjour à Cuba. Gottschalk lui suggéra de poursuivre ses études au Conservatoire de Paris. Cervantès se présenta au concours d’admission, fut reçu, rentra dans la classe d’Antoine François Marmontel en 1866, obtint un prix de piano en 1868, un prix de composition en 1869 et un prix d’harmonie en 1870.

Même dans son œuvre la plus populaire Bembé, datant de 1929, malgré son habileté rythmique habituelle, Alejandro, Garcia Caturla adopte un idiome syncrétique déjà connu et n’essaye pas de créer sa propre syntaxe harmonique. Néanmoins, ses œuvres dévoilent une structure solide, très appréciée par son éditeur Maurice Sénart, et par son mentor Nadia Boulanger, éprise de la forme et négligeant le sentiment, mais ne montre pas cette invisible étincelle qui fait la différence entre le grand talent et le génie.

Alejandro Garcia Caturla naquit le 7 mars 1906 dans la ville historique de Remedios dans une famille modeste et cultivée. Il commença à étudier le piano très jeune. Tout en restant fidèle au piano, il montra un vif intérêt pour le saxophone et le jazz. Plus tard, il fut attiré par le violon, la clarinette et les instruments à percussion. Il prit aussi des leçons de chant. À l’âge de 15 ans, il composa sa première pièce pour le piano, une Valse, et interpréta la Sonate pathétique op. 13 de Beethoven au cours d’un grand concert commémorant le cinquantième anniversaire du massacre d’étudiants en médecine commis par la police du dictateur en place à Cuba en 1871. À l’âge de 16 ans, il occupa le pupitre du deuxième violon de l’Orchestre symphonique de La Havane. Le pupitre du premier violon fut confié au violoniste et compositeur franco-cubain Amadeo Roldán (né à Paris en 1900, mort à La Havane en 1939), que Garcia Caturla rencontra dans la classe du professeur espagnol Pedro Sanjuan. À l’âge de 19 ans, Caturla démissionna de l’Orchestre symphonique de La Havane et se rendit à Paris. Il séjourna aussi à Barcelone. À son retour à Cuba, il ne reprit pas son poste à l’Orchestre symphonique de La Havane, se consacra à la magistrature pour des raisons purement pécuniaires, mais continua à composer avec la même ferveur, à diriger l’Orchestre de chambre de Remedios, fondé par ses soins, et à propager les œuvres de Debussy, de Ravel et d’autres compositeurs français, qu’il avait découvertes pendant son séjour à Paris, ainsi que celles de Manuel de Falla. El retablo de Maese Pedro de Manuel de Falla impulsa l’opéra de chambre de Caturla. Le livret de Carpentier est inspiré par un personnage attaché au massacre des étudiants en médecine en 1871 et exécuté par la police.

Sa vie privée fut aussi mouvementée que ses activités professionnelles. Il épousa une Cubaine noire, eut plusieurs concubines noires, qui lui donnèrent onze enfants ! Il les reconnut tous, leur donna son patronyme et s’occupa de leur bien-être jusqu’à la fin de ses jours. Sans parler de ses innombrables aventures sans lendemains.

Un forçat en liberté conditionnelle assassina Alejandro Garcia Caturla le 11 décembre 1940 devant la porte du mondain Café Paris à La Havane, s’empara de son portefeuille et disparut dans la nature.

Certaines publications post-révolutionnaires cubaines essayent de présenter ce crime crapuleux comme un assassinat politique commis par un tueur à gage et commandité par le régime dictatorial de cette époque, qui n’appréciait pas les engagements du déjà célèbre compositeur national sur le plan social et politique, sa lutte contre les inégalités, la ségrégation raciale, la corruption des autorités et les injustices de tout genre. D’après ces sources, Alejandro Garcia Caturla fut attiré sur une décharge publique et liquidé en présence de plusieurs témoins de la chiourme havanaise ! Les mêmes sources ne reconnaissent pas ses algarades extraconjugales bien connues de son entourage et de ses nombreux amis et disent que son épouse légitime lui donna onze enfants.

Le nom d’Alejandro Garcia Caturla est très présent à Cuba post-révolutionnaire. Sa maison natale à Remedios a été transformée en Musée de la musique. Ses œuvres sont fréquemment jouées et radiodiffusées. Plusieurs institutions musicales, salles de concerts et concours nationaux d’exécution musicale portent le nom du grand compositeur national, souvent qualifié de génie, qui disparut sans avoir dit son dernier mot.

 

Voya Toncitch,
Malte, mars 2009

 

Notes :

1 - Bien qu’il ait vécu à Cuba, où ses activités de pédagogue, compositeur, violoniste, chef d’Orchestre symphonique et de celui de l’Opéra de La Havane furent très appréciées par les musiciens et le public, le nom de Pedro Sanjuan, né en 1887, mort 1976, est entré dans l’histoire de la musique espagnole. Il fut adepte du mouvement post-romantique aux couleurs nationalistes confronté avec les partisans du symbolisme debussiste et des principes esthétiques raveliens.

2 - Marius-François Gaillard, né en 1900, mort en 1973, fut compositeur, arrangeur, chef d’orchestre et pianiste, qui laissa d’excellents enregistrements d’œuvres de Debussy, réalisés dans les années 1920. Il fut ami d’Alejo Carpentier et présenta à Paris aussi les œuvres d’Amadeo Roldán, violoniste, chef d’orchestre et compositeur fécond, qui explora l’impact psychologique des rythmes afro-cubains et latino-cubains émis par les instruments locaux. Amadeo Roldán composa la première œuvre non-improvisée pour ensemble de percussions solo dans cette partie du monde, deux mouvements pour percussions, intégrés dans son cycle intitulé Rítmicos, terminé en 1930. Il mourut jeune, défiguré par une cruelle maladie du zygoma.

3 - Voir nos essais :

- Philosophie de la musique contemporaine. Dialectique du son, publié dans la Revue de l’Université d’Ottawa, numéro avril-juin 1975, actuellement reproduit sur les sites d’internet en France, en Hollande et en Angleterre.

- Contribution à la recherche des origines esthétiques de la pensée musicale contemporaine, publié dans Anuario musical, Instituto español de musicologia, Barcelona, Volumen XXVII 1972.

- Three-Page Sonate de Charles Ives, publié dans la Revue musicale de Suisse Romande, numéro août-septembre 1969.

- Three-Page Sonata von Charles Ives, traduit en allemand par M. Helmut Lohmüller, publié dans Melos, heft 5, septembre-octobre 1972.



Audio lecteur Windows Media Alejandro Garcia Caturla, Pastoral Lullaby, berceuse campesina, pour piano. La partition porte ce commentaire : "Une berceuse champêtre écrite dans un style récitatif libre, construite sur une basse obstinée. Observez comment cet ostinato évolue de la tonique à la dominante. A la fin proprement dite se trouvent trois mesures ritardando et diminuendo qui amènent une figure suave fondée sur l'accord de neuvième de dominante sans résolution. Cet accord se dissout dans l'espace mais l'on ressent assez fortement sa résolution implicite : l'accord de Fa Majeur." (Remidios, Cuba, avril 1940). Fichier audio par Max Méreaux (DR.)

 


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