Aristide Cavaillé-Coll ou
itinéraire d'une entreprise à travers Paris
Aspects de la vie économique de l'entreprise À Saint-Sulpice, les grandes orgues mythiques de Monsieur Cavaillé-Coll,
ou les liens financiers de proximité !
Le Grand orgue de l’église de La Madeleine
construit par Aristide Cavaillé-Coll
Le projet de construction de l'orgue de la cathédrale de Nancy
à travers la correspondance d'Aristide Cavaillé-Coll
Généalogie
de la famille Cavaillé-Coll


Aristide CAVAILLÉ-COLL (1811-1899)
ou
itinéraire d'une entreprise à travers Paris

Aristide Cavaillé-Coll à l'âge de 83 ans environ
Aristide Cavaillé-Coll à l'âge de 83 ans environ
( héliographie Dujardin, photo BNF )

 

Aristide Cavaillé-Coll naît à Montpellier 3 février 1811 de Dominique Cavaillé-Coll et de Jeanne Autard et appartient à une dynastie d'artistes, gaillacois d'origine, en la personne de Jean-Pierre Cavaillé-Coll, modeste tisserand, fabricant de serge, étoffe en usage dans la région de Gaillac. En 1827, la famille s'installe à Toulouse où Dominique et ses deux fils, Vincent et Aristide, travaillent à la construction des orgues. En 1830, Aristide, qui effectue alors ses études de mathématiques, invente en collaboration avec son frère et son père, un instrument à clavier et à anches libres baptisé " poïkilorgue " ou orgue varié expressif, qui ne manque pas d'étonner le célèbre Rossini de passage à Toulouse, à la représentation de l'opéra Robert le Diable. Celui-ci les engage à venir à Paris où il se propose de leur être utile. L'aventure commence aux vacances de 1833. Le voyage s'organise et les trois Cavaillé munis de lettres d'introduction auprès de personnes éminentes découvrent la capitale et logent quelque temps 11, quai Voltaire. C'est au cours de ce voyage qu'ils rencontrent leur premier soutien amical en la personne de Prosper Faugère qui occupe tour à tour plusieurs fonctions officielles importantes. En effet, il débute sa carrière des Lettres en publiant en 1835: Vie et Bienfaits de La Rochefoucauld-Liancourt, et fonde la même année le Moniteur Religieux, lequel se fond bientôt avec le Conservateur de la Foi de l’Abbé Orsini. Cet homme influent est en 1839 chef du Secrétariat du ministère de l’Instruction Publique, sous l'autorité de Villemain, et après sa démission en 1840 il entre aux Affaires étrangères où il est directeur des archives de la chancellerie. Il restera, jusqu'à la fin, l'ami fidèle des joies et des peines et dans les moments difficiles de la vie, il est autorisé à siéger au rang des membres du conseil de famille.

Dans la capitale la tribu Cavaillé rencontre des membres de l'Ecole Polytechnique et de nombreux savants: le baron de Prony, Lacroix, Cagnard de Latour, Cherubini, Berton, etc...

Très vite le jeune Aristide se distingue de ses confrères par son ingéniosité et affirme ses dons pour la construction d'un instrument de grandes dimensions à la basilique de Saint-Denis, qu'il obtient sur concours en 1841. Dès lors des voies s'ouvrent à lui, il rencontre les savants de toutes les disciplines, les musiciens de premier plan. les personnalités de la haute société et s'affirme, jour après jour, comme un novateur qui appuie sa connaissance sur les enrichissements du passé, sur la longue tradition de la facture d'orgues. A l'Académie Royale des Beaux-Arts, à la Société d'Encouragement pour l’Industrie Nationale, à l'Académie des Sciences, il confirme sa compétence.

Les Cavaillé sont à la recherche d'un premier atelier qu'il trouvent au 14 rue Neuve-Saint-Georges. Cependant, une décision ministérielle du 10 avril 1835, signée Thiers, assigne à cette voie publique la dénomination de Notre-Dame-de-Lorette, de telle sorte que nos facteurs d'orgues occupent un temps le numéro 14 bis (même maison)...et peu après le numéro 42 (même maison) dès lors que cette voie prolongée débouche près du chevet de l'église du même nom, où Cavaillé construit un orgue neuf.

Hippolyte Blanc (1820-1897), marseillais d'origine, issu de familles qui commercent dans les huiles et dans les savons, observe depuis son logement situé en face au n° 37, l'activité fébrile de l'atelier. Il est venu à Paris pour ses études de Lettres puis de Droit dès lors qu'il a trouvé un remplaçant de la classe 1840, pour accomplir ses obligations militaires. Il entre ensuite à l'Administration des Cultes en qualité d'expéditionnaire..., à moins que ce ne soit Aristide Cavai1lé, lui-même, son voisin, qui le pousse vers cette voie professionnelle. Monsieur Blanc (sans doute M. Nègre... dans Courteline) effectue une brillante carrière de trente-neuf années à l'Administration des Cultes qui le mène de rédacteur en 1848, à chef de division en 1874, en passant par chef de bureau en 1854... année où il présente sa sœur, Adèle, au jeune et brillant Aristide Cavaillé-Coll pour l'épouser. Le cercle familial se complète par le mariage de Zénaïde Blanc avec son frère Vincent, veuf en 1850 et resté seul avec sa fille Berthe. Zénaïde agit en véritable mère adoptive de l'enfant qui épouse en 1867 l'harmoniste choisi par le maître : Gabriel Reinburg. Le mariage du " Patron " est célébré à l'ancienne église de la Trinité, le 4 février 1854, en présence notamment de Victor Hamille, chef immédiat d'Hippolyte Blanc qui note de lui en 1867: "il mérite l'avancement extraordinaire qu'il a reçu". Avocat du barreau de Douai, Victor Hamille entre dans l'Administration des cultes grâce à son oncle Martin du Nord, ministre des cultes, et qui en deviendra directeur sous l'Empire.

Le 12 août 1842, Hippolyte Blanc missionne Charles Simon (organiste du Cavaillé-Coll de Saint-Denis) pour " examiner l'état dans lequel se trouvent les orgues des cathédrales d'Aix, Angoulême, Digne, Montpe1lier, Nîmes, Poitiers, Tarbes, afin d'en assurer la restauration ". Tout au long de sa vie, celui qui est volontiers surnommé par les siens "Tonton Poli" veille en sage sur la manufacture Cavaillé-Coll. Il participe à une réputation déjà bien assise et, on peut l'observer, contribue à faire de son beau-frère le prestataire privilégié du gouvernement. "Tonton Poli" assoit sa propre réputation sur sa production littéraire, connaît Courteline, approche Merimée et Viollet-le-Duc.

L'atelier de la rue Notre-Dame-de-Lorette devenu trop étroit, Cavaillé-Coll trouve refuge en décembre 1842 dans un hôtel sis au 66 rue de La Rochefoucauld (aujourd'hui protégé au titre des monuments historiques). Cet immeuble est la propriété de la Comtesse Amelot de Chaillou, alliée à la famille du Baron Séguier, personnage remarqué dans les commissions de réception des orgues Cavaillé-Coll à Saint-Denis, Saint-Sulpice et Notre-Dame. Edifié en 1776 par l'architecte Pierre Rousseau pour lui-même (concepteur de l'Hôtel de Salm - Palais de la Légion d'Honneur), l'Hôtel et ses dépendances, qui abritent la manufacture, reçoit Victor Hugo de 1871 à 1874. Cette maison se situe dans la partie haute de la rue. L'adresse commerciale des Cavaillé est tantôt 66 rue La Rochefoucault, tantôt 32 rue Pigale (même construction). Le 18 avril 1854, l'Hôtel est vendu au Maire de Fontainebleau et l'entreprise Cavaillé-Coll - qui n'a pu rassembler les fonds pour l'acquérir - trouve asile sur l'autre rive de la Seine.

Le nouveau ménage Cavaillé-Blanc et l'entreprise se fixent au 96 rue de Vaugirard, dans deux corps de bâtiments séparés par une cour ou Ancienne Salle de Concerts Spirituels. Cécile Cavaillé-Coll y est née et témoigne pour nous :

Mon père travaillait dans une grande pièce mansardée au dernier étage. Ma mère y tenait son chevalet, car elle reprenait à l’occasion ses fusains pour esquisser la tête de ses marmots. C’est ainsi que j’ai assisté, témoin inconscient, hélas, à des entretiens dont la portée dépassait les étoiles : Léon Foucault et mon père interrogeaient la sirène qui devait livrer à l’astronome le secret de la vitesse de la lumière ; venait travailler le savant physicien Lissajous. Je revois César Franck, les favoris au vent, les traits contractés, l’oreille attentive à l’accord qu’il tient de ses doigts nerveux sur le clavier ; Lefébure-Wély, svelte, élégant, charmeur... un peu gavroche ; Lemmens, majestueux, imposant, dominateur... "

Trop peu d'années s'écoulent dans cette maison. Il faut à nouveau déménager. Le prolongement de la rue de Rennes et la formation de ses abords conduisent la fabrique d'orgues à s'implanter près de la barrière du Maine, sur un terrain de près de 2800 m2 " clos de murs de tous côtés et précédemment à usage de Bal Public et de limonadier, comprenant un grand jardin, une grande salle de bal et diverses constructions ".

L'indemnité pour expropriation est vite employée pour l'acquisition de ce terrain où Cavaillé élève ses bâtiments industriels. La réussite aidant - malgré une gestion rendue difficile par l'insouciance de payeurs retardataires - Aristide Cavaillé-Coll y fait construire son hôtel particulier. En cette année 1868, le grand orgue de Notre-Dame est inauguré; il a coûté 155.000 francs. Mais le malheur brise l'artiste; il perd sa femme qui succombe à une septième grossesse le 30 octobre 1868.

Une nouvelle épreuve attend Cavaillé-Coll, jetant l'inquiétude dans ses travaux. En août 1870, la guerre éclate; mécaniciens, harmonistes et ouvriers sont mobilisés. Il reste seul avec ses fils encore enfants. Le travail chôme, la vie est dure, le froid est rigoureux. Il doit se résoudre à brûler son beau bois sans nœuds. Le jour de sa fête, il a pris la décision de fermer ses ateliers à tout le monde. Pour se garder d'une invention de mauvais drôles, sur le conseil avisé des ses amis Hippolyte Blanc et Prosper Faugère - plutôt que de demander l'installation d'une " Ambulance " dans ses bâtiments - il sollicite du gouverneur de Paris la possibilité de loger dans ses ateliers déserts une centaine de gardes mobiles qui doivent arriver de province. . . et " qui sont plus faciles à déloger ". Le grand atelier de la cour reçoit alors des lits de camp. Le siège s'organise et la Seine est en crue. La presse parle des négociations entre Thiers et Bismarck... et de la survie des assiégés qui se nourrissent de mulets, chiens, chats, rats, etc. Le 29 décembre 1870, sa nièce Berthe Cavaillé écrit à sa " bonne maman " (Zénaïde Blanc) des mots troublants :

" Ce beau jour de Noël va être triste. Voici cent jours que nous sommes bloqués. Il fait un froid de moins de 12° et je pense à ces pauvres soldats blessés. Nous commençons à manger du pain noir. Nous avons mangé le chat de la tante Reinburg ; c’est dommage car cette bête était si jolie ! Pour en garder le souvenir, nous en ferons tanner la peau. J’ai un morceau de chien que je vais faire mariner et nous le mangerons en bifteck. L’architecte M. Simil sort d’ici. Il vient de nous offrir de nous procurer du filet de bœuf à 10 francs le kilo. Les prix qu’atteignent certaines choses sont effrayants ; il faut le voir pour le croire. Les œufs se vendent 1f50 et les pigeons valent 15 francs pièce ; M. Simil vient de nous l’apprendre. Quelle fortune nous avons avec nos dix pigeons ! "

La Manufacture d'orgues avenue du Maine est hypothéquée en garantie. Les difficultés n'apparaissent pas au jour mais les écritures notariées sont là pour affirmer que sept emprunts pour 700.000 francs sont nécessaires à Cavaillé-Coll pour stabiliser son entreprise entre 1869 et 1887. Il sollicite à tous moments des participations ou des secours, comme à la veuve de son chef d'atelier, Neuburger. N’est-il pas nécessaire d'approvisionner les stocks, de livrer souvent au plus juste prix les orgues somptueuses qui font la distinction de la maison et valent à son gérant de très nombreuses récompenses, environ une vingtaine, consistant en médailles ou décorations officielles pour son labeur, ses luttes, son intelligence et ses créations? Ainsi plus de 600 orgues sorties de ses établissements se trouvent répandues à travers le monde : 55 à Paris, 300 dans diverses cathédrales ou églises de France. Quant aux autres, elles sont dispersées dans les pays suivants : Angleterre, Belgique, Danemark, Espagne, Hollande, Italie, Portugal, Roumanie, Suisse, Amérique du Nord, Bolivie, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa-Rica, Cuba, Haïti, Mexique, Pérou, Chine, Indochine, Inde. Mais le mal est profond. Les emprunts devenus trop lourds à rembourser, l’adjudication au tribunal des criées est inévitable. Elle est provoquée par Emile Chollet, rentier, prêteur de la manufacture qui dans cette procédure retrouve ses investissements, à moins qu'il ne cherche en vérité à sauver la maison tout en se garantissant un succès immobilier certain. Nous sommes en 1892...1a liquidation judiciaire suit mais tous les fidèles compagnons groupés autour du " Patron " obtiennent un concordat. II faut songer à la succession. Charles Mutin, un ancien de la maison entré comme apprenti en 1875 sous la férule de Joseph Koenig, harmoniste, est installé à Caen depuis dix ans. Quelques ouvriers de la manufacture parisienne l'ont rejoint en raison de l'incertitude des lendemains. Le moment est venu pour lui de réunir les fonds nécessaires à la fondation de sa société en commandite destinée au rachat de la maison Cavaillé-Coll. A ceux-ci, il ajoute le fonds acquis par le rachat de la société Stoltz et convoque les parties à Caen le 18 juin 1898 pour signer un acte de cession de commerce. Le vieux Cavai11é-Coll se fait représenter et s'offre aux conditions les plus favorables proposées par son acheteur.

Charles Mutin couvre les loyers en retard, rachète l'outillage acquis par Emile Chollet, assure les salaires des ouvriers, reprend les contrats d'entretien des orgues, honore les commandes instruites et développe un nouveau carnet de commandes, notamment vers les orgues de salon. Dans la grande salle sont recensés: un orgue monté dans l'église de Saint-Augustin; un autre dans le Palmarium au Jardin d'acclimatation à Neuilly-sur-Seine; un orgue électrique monté; un orgue démonté et ayant servi autrefois aux Concerts Lamoureux; un petit orgue mécanique ayant appartenu à Madame Sarah Bernhardt ; un orgue de 5 jeux prêté et monté au couvent de Loyola, près de Saint-Sébastien. Charles Mutin affirme les lettres de noblesse de la maison parisienne en présentant à l'Exposition Universelle de 1900 un grand orgue destiné à la salle du conservatoire Tchaïkovsky à Moscou. La confiance jamais déçue, mais ébranlée, renaît à la face du monde musical.

Le vieux Cavaillé souhaite qu'une pension lui soit versée puis " envers sa fille Cécile, envers laquelle il veut se montrer reconnaissant de tous les soins dévoués et assidus dont elle n'a pas cessé de l'entourer ". Aristide Cavaillé-Coll se retire avec elle au 4ème étage du 21 rue du Vieux-Colomhier où elle tient un atelier de dessin dans la cour. Ils ont trouvé refuge chez une parente, elle-même locataire. Il attend en toute sérénité une fin qu'il sent prochaine.

Cavaillé-Coll meurt le 13 octobre 1899. Mais l'élan qu'il avait su donner à sa maison était tel que, soutenue par des replâtrages financiers, des fidélités obstinées, elle résista près d'un demi-siècle encore. Pour succomber finalement aux maladresses des épigones, aux épreuves des deux guerres mondiales et de la crise de 1929.

Loïc METROPE,
chargé des orgues historiques,
Bureau du patrimoine Mobilier et Instrumental
de la Direction du Patrimoine

 

 


11 octobre 1743, Gaillac (Tarn) acte de baptême de Jean-Pierre Cavaillé,
grand-père d'Aristide, né la nuit précédente,
fils de Gabriel, surger, et de Françoise Paro.
Parrain et marraine, Pierre et Antoinette Cavaillé, ses frère et sœur.


 

Aristide CAVAILLÉ-COLL (1811-1899)
… aspects de la vie économique de l’entreprise 

 

Nous ne reviendrons pas sur l’ascension fulgurante du jeune Aristide Cavaillé-Coll dans la conquête du marché de l’orgue à Paris, sinon pour confirmer le premier acte aussi visible que déterminant qui est la commande par le Gouvernement de Monsieur Thiers de la construction d’un orgue pour l’église royale à Saint-Denis, au début de 1834. L’homme a tout juste 23 ans ! Son style appartient bien à cette société décrite par Honoré de Balzac : « Paris est la ville du cosmopolite ... où des hommes qui ont épousé le monde l’étreigne avec le bras de la science, de l’art et du pouvoir ». Plusieurs recherches récentes attestent que la « main invisible de la franc-maçonnerie » est pour quelque chose dans cet avènement. Dominique Cavaillé Père est membre de deux ateliers maçons à Montpellier dès 1807-1808 : loge « Les Amis de la Gloire et des Arts » : en qualité de membre non résidant ayant domicile à Beaucaire où il restaure avec son père Jean-Pierre, l’orgue de l’église Saint-Paul. C’est en effet là qu’il rencontre Jeanne Autard qu’il épouse le 26 avril 1810 à Montpellier et reconnait que leur fils Vincent est né avant mariage, le 2 novembre 1808. Viendra à la suite, Aristide né le 4 février 1811. Dominique Cavaillé-Coll est aussi membre de la loge « Les Amis des Arts et de l’Harmonie » où il est porté en qualité de « facteur d’orgues ».

Dominique Cavaillé-Coll, Souverain-Prince Rose Croix au 18e degré du rite écossais, ancien et accepté recommande et protège son fils Aristide, car il retrouve à Saint-Denis de nombreux Frères au même grade, pour ne citer que l’organiste de l’église paroissiale de Saint-Denis, Hector Vauthier, membre de la loge « Les Admirateurs de Montyon », puis le serrurier Gautherot et le maître menuisier Bouxin, impliqués dans la construction de la charpente et du buffet qui sont affiliés à la loge « Saint-Marc » à l’Orient de Saint-Denis. Si nous ajoutons les membres de la Commission consultative des Beaux-Arts : Ferdinando Paër, compositeur de musique, membre de la Loge « Sainte-Caroline » en 1810 ; Adrien-François Boïeldieu, compositeur de musique - très protégé de Monsieur Thiers – signalé dans la loge « La Palestine » à l’Orient de Saint-Pétersbourg, en 1809 et la loge « Les Arts et l’Amitié », en 1813 à Paris ; Antoine-Chrysostome Quatremère de Quincy, architecte, membre de la loge « Thalie » à Paris, en 1786 nous pouvons en déduire qu’un réseau de Frères assiste le jeune Aristide Cavaillé-Coll à cet instant. Le plus influent et respecté est sans nul doute Luigi Cherubini, président, directeur du conservatoire, membre de la loge « Saint-Jean-de-Palestine » et surtout François Debret, architecte de Saint-Denis, initié le 24 juin 1823 à la loge « Le Point Parfait ». C’est à lui que l’on doit le dessin du buffet du grand instrument dont le calque, daté 1834 est conservé. Les moindres détails y sont portés qui prouvent la volonté d’un travail en équipe entre le facteur d’orgues et l’architecte. Rejoindra bientôt dans cet environnement maîtrisé, le brillant organiste Louis, James, Alfred Lefébure-Wély qui lui est initié le 14 février 1839 dans la loge « La Rose Etoilée Régénérée ».

Sous le Premier Empire, la Maçonnerie prend un nouvel essor et son influence répond une fois encore à des désirs profonds de pratique d’actes collectifs de bienfaisance et de recherche d’atteindre par ce moyen une « certaine dignité intellectuelle ». Ignorer le « fait maçon » est intellectuellement regrettable, car il est de plus en plus évident que les études maçonniques connaissent depuis plusieurs années une profonde mutation. Elles sont le fait de maçons qui poursuivent leurs recherches au sein des loges, mais aussi d’historiens et d’universitaires qui investissent ce domaine souvent en profane.

Lorsque les Cavaillé s’installent à Paris à l’automne 1833, c’est pour développer leur réseau de relations déjà commencé à Montpellier et à Toulouse. Le Frère Maçon Dominique Cavaillé est motivé et s’appuie sur les valeurs morales d’entretenir des relations humaines agréables, de rechercher la compagnie de ses semblables. A partir de ce moment, on peut supposer que «la main invisible de la Franc-maçonnerie» participe à l’essor de l’entreprise familiale qui est à la recherche d’une gloire parisienne et ne peut plus se contenter d’une réputation provinciale.

Jacques-Germain Barennes (1777-1863) préfet de Haute-Garonne, frère maçon de la loge bordelaise « La Française » (Elue Ecossaise) en 1808 et 1813 a aussi recommandé à son ami Monsieur Thiers le jeune Aristide. En défenseur des arts il sait que la loi du 27 juin 1833 a voté un programme de travaux d’embellissement de Paris qui s’élève à 100 millions de francs et comprend la construction d’un grand orgue pour l'église royale de Saint-Denis. Il sait aussi que Monsieur Thiers disait : « je pense en administrateur ; eh bien, sous ce point de vue, on ne peut contester qu’il est de la plus haute utilité de distribuer en France une somme considérable, dont les bénéfices se répartiront entre toutes les provinces et presque toutes les professions, c’est bien le mieux entendu que l’on puisse faire au pays » ou encore que « l’impôt est un art qui se perfectionne tous les jours et qu’avec le temps, on parvient à le rendre tout-à-fait parfait ». (Histoire Economique de la France depuis 1715, par Marcel Marion, professeur au Collège de France Paris, Rousseau et Cie, 1928).

Dans son ouvrage consacré à son père, Cécile Cavaillé-Coll confirme l’entente entre les deux serviteurs de l’Etat : « Cavaillé-Coll père et la lettre du préfet eurent tout le temps d’arriver avant le rapport de la Commission qui fut présenté, le 26 octobre, à l’Académie des Beaux-Arts. La lettre de M. Barennes commença sans doute à impressionner favorablement le Ministre qui s’appelait Monsieur Thiers et le rapport signé Cherubini, Paer, Boieldieu, Quatremère de Quincy et Berton, fit le reste ; car aussitôt qu’il eut entendu la lecture, il répondit simplement : Eh bien, Messieurs, c’est une affaire faite ».

A cette heureuse conjonction s’ajoute l’encouragement accordé par le Maestro Rossini depuis la rencontre à Toulouse au lendemain de la représentation de l’opéra « Robert le Diable » de Meyerbeer sur la scène du Capitole, le 28 septembre 1832 : « Que faites-vous ici, à Toulouse ? Venez-vous en à Paris, je pourrai vous y être de quelque utilité »!

La musicologue Malou Haine dans son merveilleux ouvrage intitulé «Les facteurs d’instruments de musique à Paris au 19e siècle – des artisans face à l’industrialisation » (Editions de l’Université de Bruxelles, 1985) rappelle et souligne qu’il faudra attendre l’année 1830, où la religion connaît un regain d’intérêt et où l’on bâtit de nouvelles églises pour comprendre l’essor de l’orgue et admettre que Monseigneur Affre, Archevêque de Paris en fait en 1837, l’instrument exclusif de l’église.

Pour construire l’orgue de Saint-Denis, le groupement familial a élu domicile au rez-de-chaussée du n°14 de la rue Neuve-Saint-Georges, c'est-à-dire dans la partie haute de la future rue Notre-Dame de Lorette qui, prolongée au-delà de la place Saint-Georges où réside Monsieur Thiers, fera de cet atelier du n°14 le célèbre n°42 de la Société en nom collectif "A. Cavaillé-Coll et Fils".

L’instrument projeté est de taille conséquente et pour ce faire, l’architecte François Debret a réservé dans la cour du Trésor de l’Abbaye quelques appentis. Aristide rappelle à la rescousse son frère Vincent, puis ses parents comme le confirme la plus ancienne pièce connue de l’Entreprise, un Brouillon de Journal portant sur les années 1834 à 1836. Il nous renseigne sur ces premières heures et avec l’historien et musicologue Roland Galtier, nous en faisons une lecture instructive. Dans ce cahier, Aristide a noté - souvent avec une orthographe incertaine - au jour le jour, toutes sortes d’informations, de nature comptable, mais également divers « pense-bête ». Le document révèle les transactions d’un Cavaillé qui paraît disposer d’une « réserve » dans laquelle il puise selon les besoins, quand il ne perçoit pas de l’argent d’hommes d’affaires. Il semble rembourser les sommes prêtées quelques jours plus tard par des prêteurs Claude Blanc & Cie, Vautier Fils et Cie, Société de banque Gentil & Dubois ... puis bientôt auprès du banquier Henri Place marié à Geneviève Séjan, sœur de Louis Séjan (1786-1849) organiste de Saint-Sulpice. On devine même Cavaillé-Coll placer de l’argent auprès de différents financiers. Au capital remboursé s’ajoutent les intérêts. Les dépenses traduisent l’aménagement au 14, rue Neuve-St Georges, à la fois au logement (des chaises, des verres, des couteaux etc.) et de l’atelier (outillage) pour compléter le contenu des malles envoyées de Toulouse. Il n’y a pas de séparation entre la vie quotidienne et l’entreprise. On trouve dans les comptes aussi bien les factures de bois et de peaux que le ressemelage des chaussures d’Aristide et de Vincent, l’abonnement du premier à La Gazette Musicale, du second à La Romance. La date du 22 juin 1834 est précisée pour être celle de l’arrivée de ses parents qui émargent au même budget. Ce n’est qu’à partir de décembre 1834 qu’on trouve «  10f. pour mon frère ; 15f. pour moi ». Il y a bien sûr, les dépenses liées au fonctionnement de l’entreprise : on livre du bois, des peaux, on paye des ouvriers et des sous-traitants (pour les claviers - Kopp - l’écrouissage des languettes de poïkilorgue, etc.) mais il reste difficile de cerner exactement l’activité de la manufacture » - « Dès août 1834 un atelier est donc installé à St Denis, dont l’activité est dirigée par Dominique. On apprend que Vaudois a fait les sommiers des basses et du Récit de Notre-Dame-de-Lorette, mais il est hasardeux d’attribuer une destination aux matériaux qui sont livrés : de facture d’orgues, de poïkilorgues, ou tout autre chose ? Il semble que des piano-poïkilorgues sont fabriqués (surement à Paris, rue Neuve-St Georges, bientôt rue Notre Dame de Lorette, même immeuble) puisqu’il faut régler un sous-traitant pour des mécanismes à échappement. Cavaillé se révèle aussi habile financier qu’en matière de placement et obtient de ses fournisseurs de régler sous forme de billets à ordre à plusieurs mois. Aristide cherche donc sur place une main-d’œuvre habile et des concours financiers pour les avances de trésorerie car l’Etat n’est pas bon payeur. Le coût d’objectif des travaux à Saint-Denis s’élève à hauteur de 85.000 francs et l’orgue doit être livré dans un délai de trente mois. Il faut aussi participer à l’Exposition Universelle de 1834 où l’on présentera un « piano-poïkilorgue » et faire tourner l’atelier naissant dans sa structure familiale ».

L’architecte Debret est un maître d’œuvre complet. Pour combler cette attente financière il fait appel à M° Lebel, notaire à St Denis pour obtenir une avance de fonds de 10.000 francs le 22 juin 1836. Cette somme sera garantie sur les paiements, à venir, du Gouvernement. C’est le premier emprunt connu de Messieurs Cavaillé-Coll. Le 29 mars 1837, dans un état général des travaux, Aristide Cavaillé-Coll affirme que l’orgue comprend 5 claviers et que 1394 tuyaux sur les 5206 qui le composent restent à monter jusqu'à la pose du buffet de l’orgue et de ses tuyaux de façade.

Les trois années se sont écoulées depuis la commande officielle et l’instrument n’est pas en état de jeu car le montage des parties mécaniques et transmission des notes vers les sommiers aux nombreuses soupapes ne donne pas satisfaction. On fait appel à Charles, Spackman Barker qui vient en ingénieux personnage secourir Aristide Cavaillé-Coll et apporte une invention, bientôt brevetée : la machine Barker ! Dans l’intervalle on a prospecté du côté de la Bretagne où « trois » commandes d’orgues sont promises dans les villes de Lorient, Pontivy et Dinan. Celle de Lorient est la première, car y est établi le Frère maçon, Pierre, Marie Lussault, architecte urbaniste du port et dessinateur géographe des travaux maritimes qui est membre de la loge « L’Union ».

A Paris, par le relais du jeune et talentueux organiste Lefébure-Wély on obtient la restauration de l’orgue de Saint-Roch pour 35.000 francs. La publicité entretenue et l’annonce bientôt la construction d’un grand orgue pour l’église de La Madeleine qui est promise à hauteur de 60.000 francs. Pour ce faire, on signera en 1843 une « Obligation de 20.000 francs » accordée par Hippolyte, Léopold Mosselmann, propriétaire, célibataire ; une aide sans doute justifiée par le fait que les Cavaillé installent six mois plus tard un orgue dans son château d’Aramont à Verberie.

Les Cavaillé se sont donc rapprochés de Louis Séjan, organiste de Saint-Sulpice qui apporte aux facteurs d’orgues le secours de Henri Place - sorte de Rastignac - qui accorde le 16 novembre 1847 une Obligation de 263.000 francs. C’est une bouffée d’oxygène, car il faut faire tourner l’atelier de la Nouvelle Athènes ; c’est ce que l’on dit de ce quartier de Paris où se fixe la société romantique, dont la sensibilité se diffuse dans toute la société et dans la ville. Le document nous apprend que le premier étage de l’adresse rue Notre-Dame de Lorette est l’atelier de Cavaillé Père et que Matthias Reinburg (entré le 11 janvier 1842) dispose d’un atelier qui se trouve dans la cour. D’autres installations sont dispersées en petits appentis, selon l’usage des fabrications en cours, notamment des poïkilorgues qui font recette et s’introduisent dans les salons à l’heure de l’engouement pour les instruments à anches libres.

Bientôt à l’étroit et sans changer de quartier, le trio Cavaillé-Coll retient un Etablissement au 66 rue La Rochefoucault où le même emprunt qui gage les recettes à venir en garantie nous fournit la liste des chantiers en cours : un orgue de 14 jeux loué à St.Vincent-de-Paul; deux orgues de 8 jeux, dont un pour le collège Rollin ou l’église Bonne Nouvelle; quatre orgues de 6 jeux, dont un prêté au célèbre miniaturiste Jean-Baptiste Isabey (franc-maçon de la loge Sainte-Caroline, peintre de l’Empereur Napoléon 1er et de l’Impératrice qui avec son fils Eugène sont amis du banquier Henri Place) ; instrument modeste pour l’atelier de son petit hôtel de la rue Frochot, tout à côté. Viennent ensuite un autre orgue prêté au Chapitre Royal de Saint-Denis; deux instruments de 5 jeux dont un vendu à M.Cuvier, Pasteur de l’église Réformée, pour le Temple d’Alger et l’autre à l’église de Passy. Un orgue de 22 jeux provenant de la cathédrale de St.Brieuc et quatre Poïkilorgues … dont un prêté à M. Hippolyte Blanc (fonctionnaire de l’administration des cultes) qui sept ans plus tard sera le beau-frère d’Aristide Cavaillé-Coll. La composition des stocks comprend de nombreuses pièces mécaniques et sonores pour l’orgue en construction à l’église St.Vincent-de-Paul; 278 kg d’étain fin anglais; 510 kg d’étain en feuilles; 152 kg d’étoffe en feuilles; bois de hêtre; de cormier; de poirier sauvageons; de noyer; de sapin rouge du nord et blanc de Norvège; bois de tilleul; d’acacia; de cèdre; de charme; de peuplier; de platane; d’acajou; de marronnier, pour une valeur de 8774 francs.

Ce précieux document nous renseigne encore sur les investissements très tendus de l’entreprise : une somme de 132.000 francs gagée pour les orgues des cathédrales de Quimper; d’Ajaccio (orgue et son buffet) ; de St.Brieuc ; de l’église St.Paul à Nimes (orgue et son buffet) ; de l’orgue d’accompagnement pour St.Paul-St.Louis, à Paris ; de l’église St.Ambroise ; de l’orgue et son buffet de l’église de Saint-Servan; de l’orgue pour l’Ecole Normale de Paris; pour les travaux sur l’orgue de l’église de La Madeleine à Paris ou sur l’orgue de la ville d’Eû ; sur ceux à St.Denis à Montpellier ; à Villeneuve Saint-Georges ; ceux pour la construction d’un orgue de choeur pour la cathédrale d’Orléans.

L’équilibre est fragile dans ce domaine des petites entreprises lorsque pointent à l’horizon les difficultés économiques liées à la Révolution de 1848. C’est ainsi que le 23 mars les facteurs-patrons se plaignent au Ministre de la régression du chiffre d’affaire dans les différentes branches de la facture instrumentale. Dominique Cavaillé-Coll engage la responsabilité de sa maison et signe avec Louis Suret pour les facteurs d’orgues, tandis que la totalité des pétitionnaires sont des facteurs de piano. Ce chiffre d’affaire atteint en moyenne 1,4 millions de francs ... pour 5,4 de production en 1860.

Les Cavaillé passent sur l’autre rive de la Seine et se fixent au n° 94, rue de Vaugirard en avril 1854, deux mois après le mariage entre Aristide et Adèle Blanc. Mais la paix est de courte durée car le programme de développement urbain du baron Haussmann vient bousculer le quotidien des ateliers par le percement de la Rue de Rennes qui impose l’expropriation des ateliers. A cette heure, l’Administration des cultes est entrée dans la Famille par l’entremise du beau-frère, Hippolyte Blanc, l’un de ses fonctionnaires bientôt chargé du bureau des subventions accordées aux édifices diocésains.

L’indemnité d’expropriation de la Rue de Vaugirard apporte à Cavaillé la somme de 500.000 francs qui est immédiatement engloutie pour acquérir dans le même quartier, le terrain de 2.300 mètres carrés qui permettra d’implanter la célèbre Manufacture d’Orgues Cavaillé-Coll, sise au 15, avenue du Maine à partir de 1867. Ses parents sont morts et Aristide Cavaillé-Coll est désormais le Patron et justifie son carnet de commandes en déclarant les difficultés financières incontournables qu’il rencontre : « je dois faire remarquer à ce sujet que mes travaux étant principalement destinés aux églises, je suis obligé de traiter mes affaires, notamment, avec les Fabriques des églises . Les Communes et l’Etat n’interviennent souvent qu’à titre de subventions ou de secours aux églises ».

A cette période, le plus gros emprunt est accordé par le Crédit Foncier de France, le 7 janvier 1869 pour un montant de 270.000 francs sur 30 ans. Vient ensuite un second emprunt accordé le 24 août 1869 de 100.000 francs par le Crédit Agricole sur une durée de 3 ans qui sera garanti par une hypothèque venant après les 270.000 francs dus au Crédit Foncier : « le dit emprunt n’ayant d’autre objet que d’éteindre des dettes créées par l’extension du commerce de leur tuteur (les quatre enfants mineurs de Cavaillé) il est de l’intérêts des dits mineurs d’en favoriser l’extension, que d’ailleurs la valeur de l’immeuble sur lequel repose la garantie hypothécaire des dits mineurs pouvant être portée sans exagération à une valeur de 600.000 francs à raison des construction elles-mêmes élevées par M. Cavaillé ».

Le 27 juin 1879, un second emprunt est accordé par le Crédit Foncier pour la somme de 75.000 francs pour une durée de 20 ans. Vient l’année 1882 qui est celle où son beau-frère Hippolyte Blanc fait valoir ses droits à la retraite ! Une sorte de caution aurait-elle disparue ? Nous ne le pensons pas vraiment, car les œuvres de Messieurs Cavaillé-Coll suffisent à leur gloire. Pourtant, un concurrent en la personne de Joseph Merklin s’accorde ce commentaire : « l’administration des cultes qui nous honore de sa confiance depuis de longues années, a toujours engagé les Evêques à faire un choix d’un facteur avant de demander un concours pécuniaire et à ne jamais présenter pour le même travail des devis de différents facteurs. C’est ainsi que les travaux d’orgues ont été partagés en grande partie entre la Maison Cavaillé-Coll et la nôtre ». (Michel Jurine, « Joseph Merklin, facteur d’orgues européen », Aux Amateurs de livres, 1991 – Klincksieck – Tome 2, p. 156).

Triste année que celle de 1882, malgré la belle commande obtenue pour la construction restauration des orgues pour l’abbaye aux Hommes à Caen ! Un nouvel emprunt pour une durée de 5 ans est accordée par la Compagnie Foncière France Algérie pour un montant de 55.000 francs le 13 novembre. Quatre ans plus tard, le Crédit Foncier de France accorde un Prêt conditionnel le 7 janvier d’un montant de 30.000 francs pour une durée de 20 ans. Celui-ci s’ajoute aux précédents « comme ne faisant qu’un seul et même prêt ».

Mais le trou est trop important et le cycle infernal ne peut plus s’arrêter. Ne doit-on pas chercher la cause principale dans les retards de paiements des clients ? Lorsque que dans un élan sublime, la veuve du chef d’atelier Auguste Neuburger décide un secours de 20.000 francs pour une durée de 6 ans.

Le 25 avril 1887 est l’un des derniers emprunts connus. Il est consenti devant notaire (comme les autres) par un certain Emile Cholet qui prête la somme de 150.000 francs, au taux de 6% sur une durée de 10 ans. L’homme providentiel a-t-il rencontré les Cavaillé à Orléans à la faveur de la restauration des grandes orgues de la cathédrale en 1880 ? Emile Cholet tient un magasin important de prêt-à-porter à l’enseigne « Les Quatre Nations » et le brave commerçant, fils d’un boulanger de Gien, a fait fructifier un gros lot de 100.000 francs gagné au Crédit Foncier en 1877 : « les emprunteurs, (le père et les trois enfants Cavaillé) devront justifier du paiement des annuités des trois prêts contractés avec le Crédit Foncier de France. Les immeubles hypothéqués sont grevés de la somme de 375.000 francs, montant de trois prêts réduits au 31 janvier 1887 à la somme de 237.360 francs ».

Mais, Aristide Cavaillé-Coll maîtrise t’il la situation ? Laissons-le s’expliquer dans cette correspondance adressée le 17 septembre 1891 à Monsieur le Comte Paul Chandon de Briailles à Epernay : « Cher Monsieur le Comte, Voulez-vous me permettre de vous exposer ma situation industrielle et de vous demander conseil et protection pour me tirer d’embarras si possible. Quelques amis m’ont conseillé de former une Société en commandite par actions pour réunir un capital suffisant à l’exploitation de notre grande industrie, de manière à marcher moins péniblement que je n’ai pu le faire jusqu’à présent. L’on m’a aussi engagé à m’adresser à M. le Baron de Rothschild, qui est, paraît-il un vrai Mécène pour les artistes, et qui pourrait bien patronner notre maison et l’intéresser à la conservation et au développement de notre industrie artistique. Mais n’ayant pas l’honneur de connaître personnellement M. Rothschild, j’ai hésité à faite cette démarche. Or j’ai pensé, Monsieur le Comte, qu’en votre qualité de client de cette puissante maison vous pourriez probablement me donner un bon conseil et un mot de présentation si vous le jugez convenable. Malgré l’état de ma gêne où je me trouve, je ne suis pas au-dessous de mes affaires : ainsi que vous pourrez le voir par la note ci-jointe que le prends la liberté de vous communiquer, la balance de mon actif sur le passif est supérieure à 600.000 francs. Ce qui manque à notre affaire c’est un fonds de roulement suffisant que j’estime à environ 500.000 francs et que je cherche à réaliser soit par une société en commandite par actions, soit au moyen d’un bailleur de fonds puissant comme le Baron de Rothschild. Permettez-moi donc d’espérer, Monsieur le Comte, que vous voudrez bien m’aider de vos conseils et au besoin m’appuyer auprès de M. de Rothschild si vous pensez que ma démarche ait quelque chance d’être agréée par lui ».

Le message a-t-il était vraiment compris, car le Comte Paul Chandon de Briailles - qui passe pour l’un des nombreux protecteurs de Cavaillé - lui fait un jour reproche : « vous êtes un grand artiste et un honnête homme, mais un bien pauvre homme d’affaires et dans ce bas monde, mon pauvre cher Maître, maintenant plus que jamais, il faut ne rien faire sans qu’il s’ensuive un bénéfice ». Toutefois, Monsieur le Comte restera fidèle à Aristide en lui commandant en 1897 un orgue destiné à l’église Saint-Pierre à Epernay.

Mais le décès de Gabriel Reinburg, gérant de la Manufacture, le 28 janvier 1891 n’a-t-il pas sonné déjà le glas de l’époque florissante de la Maison ? A la requête des enfants Cavaillé-Coll et pour répondre aux relances du Crédit Foncier de France prêteur privilégié et bénéficiaire d’une hypothèque sur les bâtiments eux-mêmes, une adjudication est prononcée en exécution d’un Jugement rendu le 5 novembre 1891 par la Chambre des Saisies Immobilières du Tribunal Civil de la Seine. Le dossier d’admission au bénéfice de la liquidation judiciaire est réglé entre mars et mai 1892. Un concordat est établi et 54 créanciers l’acceptent sur les 85 présents (27 mai 1892). Aristide Cavaillé-Coll maintient la production de ses ateliers avec des difficultés qui ne cessent de croître. C’est-là que réapparaît Emile Cholet, prêteur de Cavaillé. Il rachète les immeubles ainsi que l’outillage et maintient la poursuite de l’entreprise commerciale en louant à Cavaillé-Coll ses propres locaux industriels. Puis vient la retraite, 21 rue du Vieux-Colombier, où désormais Aristide Cavaillé-Coll se retire avec sa fille Cécile et un ménage de serviteurs dévoués. La mort surprend le Patron le 13 octobre 1899. « Et maintenant, Maître, dormez doucement de votre dernier sommeil, votre nom et votre souvenir pieusement conservés... Les Oeuvres qui chantent pour vous suffisent à votre entrée dans l’immortalité ! » (Charles Mutin rend hommage au défunt, le 16 octobre 1899, sur la tombe, au cimetière Montparnasse (18e division - 1ère section - 1ère ligne Nord - n°27, Est) devant les amis et les ouvriers rassemblés).

Loïc Métrope
(15 et 17 juillet 2012)

article précédemment paru dans Préludes, "le magazine de l'ANFOL"
(n° 80, octobre 2012)



À Saint-Sulpice, les grandes orgues mythiques de Monsieur Cavaillé-Coll,
ou
les liens financiers de proximité !

 

" Aristide CAVAILLE-COLL, une des gloires de l’Industrie française vient de disparaître. C’est à lui seul que l’on doit les immenses progrès réalisés depuis plus de soixante ans dans la fabrication des magnifiques et puissants instruments que le monde entier se disputait, et parmi lesquels nous citerons seulement les orgues de Saint-Sulpice, les plus complètes de toutes... " [L'Illustration, n° 2956, 21 octobre 1899]

De l’église Saint-Sulpice à Paris au conservatoire Tchaïkovski de Moscou, l’œuvre d’Aristide Cavaillé-Coll scelle l’union entre deux cultures. C’est l’aventure sociale d’un artisan du XIXe siècle face au monde industriel, une personnalité hors du commun, un facteur d’orgues de renommée internationale que le foyer de Saint-Sulpice va révéler au monde.

Dernière parution :

Deux siècles de musique russe pour orgue
Marina Tchebourkina à l'orgue historique de l'église Saint-Sulpice à Paris
Enregistrements réalisés les 9, 10 et 11 avril 2003
Oeuvres de : Mikhaïl Glinka, Sergueï Taneïev, César Cui, Reinhold Glière, Alexandre Glasounov, Nikolaï Tchérepnine, Sergueï Rachmaninov, Sergueï Prokofiev, Dmitri Chostakovitch, Valéri Kikta, Youri Boutsko, Sofia Goubaïdoulina, Dmitri Dianov

Coffret 2 CD, Natives (CDNAT02)
33 avenue de la Résistance - 92370 Chaville (France)
tél. (33) 01 47 50 23 58 - E-mail : natives@wanadoo.fr

Audio lecteur Windows Media Extraits sonores de ce CD :
Mikhaïl Glinka, Fugue en la mineur
Alexandre Glazounov, Fantaisie op. 110
Sergueï Rachmaninov, Prélude op. 3 n° 2
Sergueï Prokofiev, Montaigus et Capulets (extrait de Roméo et Juliette)
Sofia Goubaïdoulina, Lumières et ténèbres

L'œuvre immense que le facteur intègre en 1862 dans le buffet imposant dessiné par l'architecte Louis-Antoine Chalgrin en 1776 n'est ni le fait du hasard, ni uniquement le résultat des actions de l'abbé Pierre Lamazou si bien décrites dans la publication qu'il fait paraître sous sa signature, en 1863 : " Etude sur l'Orgue Monumental de Saint-Sulpice et La Facture d'Orgue Moderne ". La faillite de la Maison Daublaine & Callinet, en 1845, en est le préalable déterminent. Quant à la concurrence : elle est quasi inexistante ! La signature " Cavaillé-Coll ", acquise à la construction des orgues fameuses de l'église royale de Saint-Denis, est prisée. Dans les coulisses, de multiples connexions permettent de tisser la véritable histoire d'un artisan, d’un artiste, qui devient par la force des choses, un industriel.

Aristide Cavaillé-Coll naît le 3 février 1811 à Montpellier. Il apprend la facture d’orgues auprès de son père, Dominique, dans son atelier de Toulouse. Il y est découvert à l’automne 1832 par Rossini qui remontant d’Espagne s’arrête dans la ville. L’opéra " Robert le Diable " de son ami Meyerbeer y est donné au Capitole, par la troupe de l’Opéra qui a fui la capitale en proie aux dévastations causées par le choléra. Dans la cinquième scène, les Cavaillé y ont fourni un petit orgue-expressif de leur invention, le " Poïkilorgue ". En septembre 1833, le fléau passé, Aristide, encouragé par le maestro, monte à Paris. À peine arrivé dans la capitale, Aristide Cavaillé-Coll est introduit dans le milieu scientifique soutenu par la Monarchie de Juillet. Elle le choisit pour la construction d’un grand orgue en l’église royale de Saint-Denis qu’il entreprend en février 1834. L’homme est lancé.

C'est à Saint-Sulpice que tout commence lorsqu'il rencontre l’organiste Louis Séjan (1786-1849), un enfant de la paroisse. Depuis plusieurs décennies, la tribu Séjan veille sans partage sur un trésor musical, l’orgue de Saint-Sulpice construit par François-Henri Clicquot. C’est le plus grand instrument de la capitale. Il a survécu aux affres de la Révolution de 1789, auxiliaire précieux des nombreuses fêtes populaires du mouvement des Théophilanthropes, fondé en septembre 1796 par le franc-maçon, Jean-Baptiste Chemin-Dupontés.Les Séjan sont cousins des Forqueray, des Cousineau et prospèrent dans l'administration, dans le milieu des affaires : agents de change, négociants etc. Nous savons que Dominique Cavaillé a recommandé son fils au vieux Dallery, facteur d'orgues, un homme de l'ancienne chapelle du Roi qui s'est fâché avec la plupart de ses contemporains dont il ne partage guère les goûts musicaux. Il lui demande de faire voir à Aristide les plus belles orgues de la capitale. Cette année-là, le jeune homme se rend donc à Saint-Sulpice au début du mois d'octobre. C’est là, qu’il fonde son projet de construction d'un grand orgue pour l'église royale de Saint-Denis. Il est reçu à la tribune de Saint-Sulpice par Louis Séjan. C’est pour lui une immense révélation. Aristide Cavaillé-Coll forge une ambition pour cet orgue et se sent " investi " d’une mission pour lui. C'est trente ans plus tard qu’il en fera son chef d'œuvre et dira lui-même qu’il est " le trait d'union entre l'art ancien et l'art nouveau " !

L'aventure financière commence en 1845 par cette Société en nom collectif Cavaillé-Coll constituée entre ses parents et son frère aîné, Vincent. Bien vite surnommé le " Patron ", Aristide va connaître des moments agités tout au long des soixante années qu'il consacrera au développement et à la promotion de la facture française dans le monde entier.

Ces difficultés sont le quotidien de ces petites et moyennes entreprises de métiers d'art, si fragiles face aux assauts répétés de la Haute banque à l'ère industrielle, non rompues à passer d'un commissionnaire à l'autre, d'un prêteur à l'autre, de banque privée en banque privée constituées de sociétés de personnes, ou d’établissements de crédits à l'enseigne encore imparfaitement établie. Aristide Cavaillé-Coll court au " Timbre " pour valider les billets à ordre, les effets de commerce, les lettres de change etc. Ses journées dépassent vingt-quatre heures.

Grâce aux Séjan, Cavaillé-Coll bénéficie de son premier coup de pouce. Sa production d'orgues entre 1833 et 1845 a attiré l’attention et l’intérêt d'un neveu de l'organiste Louis Séjan : Henri Place (1812-1880) qui jouera un rôle déterminant dans le financement de l’entreprise naissante. Son père, Samuel Place, dessinateur, a épousé Geneviève, l’une des sœurs de l’organiste. Le grand-père, Abraham Place, est arpenteur-géomètre né en Suisse. Toute la famille est venue en France pour tracer le cadastre de Napoléon.

Henri Place grandit à l'ombre des tours de l'église Saint-Sulpice où ses parents se sont installés en 1807 et tiennent une Maison d'Education de jeunes filles, sise à l'angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Bagneux, l’actuelle rue Jean-Ferrandi. Ils choisissent le vieil organiste de Saint-Sulpice Nicolas Séjan pour parrain de leur fille Octavie. Aristide Cavaillé-Coll s’intègre rapidement dans le milieu relationnel de Saint-Sulpice et rencontre Henri Place. Ce jeune étudiant avocat tout juste réformé de la conscription militaire, s’est aussitôt engagé dans la spéculation bancaire et entraîne ses proches dans ses folles prétentions. Il s'agrége à l’abri des grands du monde de la Finance : les banquiers Grieninger, Laffitte, Mallet, Mosselman, Perier, Pereire, Pescatores et de leurs mandataires qui règnent sur la place financière de Paris.

Cavaillé-Coll ne peut prétendre à une ascension sociale sans relations ni argent. Au début de sa carrière, il écrit à un commissionnaire : " Je suis accablé de besogne. Quant à votre affaire, soyez persuadé que ce n'est pas le retour de mon père qui pourrait l'améliorer, à moins qu'il apportât sa malle pleine d'argent, ce qui n'est pas probable ". Aussi, le 5 janvier 1841, le facteur d'orgues se tourne-t-il tout naturellement vers le neveu-banquier de l'organiste de Saint-Sulpice lorsque se présente à lui une difficulté de paiement. L’Etat, qui lui a passé une commande publique complémentaire pour des perfectionnements à faire au grand orgue de l’église royale de Saint-Denis, lui doit 18.000 francs. Quant aux relations, elles sont, pour partie, faciliter par une sociabilité maçonnique installée depuis la fin du XVIIIe siècle qui paraît régler une partie des échanges dans le milieu industriel, artistique, financier voire dans l’administration. Sous le Premier Empire, 47% des préfets de départements sont issus des loges. Les loges se révèlent comme un lieu de convergence de relations familiales avec des relations amicales et professionnelles. À Saint-Sulpice, le buffet dessiné en 1776 et achevé en 1881, " gigantesque temple antique en menuiserie ", premier et unique spécimen du genre, a été dessiné par un membre de la loge " Les Cœurs simples de l'Etoile Polaire ", l’architecte Jean-François-Thérèse Chalgrin (1739-1811). À Saint-Denis en 1834, le jeune Aristide Cavaillé-Coll âgé de 23 ans est confié à l'architecte François Debret, membre éminent de la loge " Le Point Parfait ". C’est ensemble que les deux hommes dessinent le buffet dans un style néo-gothique, le premier du genre. Sa menuiserie de charpente est l'œuvre d’André Bouxin, Frère maçon affilié à la loge " Saint-Marc " à Saint-Denis. Quant à la serrurerie de l'imposant buffet, celle-ci est confiée à Louis Gautherot, membre de la même loge. Enfin, Hector Vautier, organiste de la paroisse de Saint-Denis qui affirmait " avoir connu Haydn et serré la main de Beethoven " était conseil auprès des artisans et est un jour requis pour attester de la notoriété des Cavaillé. Cet organiste était affilié à la loge " Les Admirateurs de Montyon " à Saint-Denis. Il est permis de penser que les Cavaillé profitent de cet environnement ou plutôt de ce mode de fonctionnement.

On sait que " l'accessoire suit le principal ". Le banquier Henri Place apporte son secours au facteur et profite de la commande faite à Cavaillé-Coll par les administrateurs de l’église Saint-Roch. La démarche a été facilitée par un parent de Louis Séjan, Albert Séjan, caissier de la banque parisienne " Emmanuel Caccia et Cie ". Son directeur, l’un des Régents de la Banque de France, est membre du Conseil de Fabrique de l'église Saint-Roch. Le réseau de soutien s’organise. Il nous ramène à l’origine : le foyer de Saint-Sulpice qui compte encore des hommes utiles, bien introduits dans la haute société parisienne. Ainsi, Henry de La Morinière, ingénieur géographe de la Marine, membre de la Fabrique de Saint-Sulpice habitant rue Servandoni, s'est signalé en 1848 avec le Baron Armand, Pierre Séguier, notable de Saint-Sulpice, rue Garancière. Ensemble, ils ont signé un ouvrage consacré aux " Perfectionnements dans la navigation à vapeur ". Cavaillé-Coll avait rencontré les deux hommes en 1834 au Comité des arts mécaniques de la Société d'Encouragement de l'Industrie Nationale (S.E.I.N). Cette année-là, il présentait une " scie circulaire " pour laquelle il obtenait une médaille de bronze. Cette Société– d'esprit Maçon– contribuait à la diffusion de la science et de l'intelligence dans une idée de bienveillance et d'entraide. Le lien de Cavaillé-Coll avec celle-ci remontait à sa jeunesse toulousaine. En 1827, Aristide avait bénéficié des mesures prises en faveur de l'éducation des jeunes, " l’Enseignement Mutuel ". On devait cette initiative à Messieurs de Gérando, de Lasteyrie et de Laborde, tous trois Frères maçons. Cavaillé-Coll avait suivi les cours de physiques de Thomas Boisguiraud, membre correspondant à Toulouse de la Société d'Encouragement de l'Industrie Nationale dont le siège était à Paris. Une fois encore le foyer de Saint-Sulpice favorisait le développement des activités de Monsieur Cavaillé-Coll.

En 1834, Henri Place fait un beau mariage et prend pour épouse Isaure Le Blanc. C'est l'une des filles de Jacques Louis Le Blanc, Frère maçon de la loge " L’Union ", ex-directeur de cabinet d'Elisa Bonaparte en Italie, à Florence. Il est le protecteur de Dominique Ingres qu'il a rencontré là-bas et encouragé dans son art. Le peintre - qui vient d'être nommé directeur de l'académie de France à Rome - est témoin au mariage célébré à La Madeleine. Se confirment alors les liens qu'Henri Place fonde avec les peintres officiels du Régime : Isabey, Ingres, Gérard, Vernet tous Frères maçons. Henri Place, peintre de marines, est élève d'Eugène Isabey et fréquente son atelier avenue Frochot, quartier de la Nouvelle Athènes, si représentatif de la vie romantique sous la Monarchie de Juillet. Plus tard, en 1853, à Varengeville-sur-Mer, près de Dieppe, les deux hommes seront voisins et se retrouveront pour partager peinture et pratique de l'orgue. Le 30 décembre 1854, Henri Place sera même fait Chevalier de la Légion d’Honneur en récompense de ses qualités artistiques de peintre de genre.

En 1841, Henri Place propose à Aristide Cavaillé-Coll d’exploiter commercialement la machine pneumatique que l'anglais Spackmann Barker a mise au point. L'invention possède la qualité d'adoucir la dureté des claviers des grandes orgues. À Saint-Denis, cette mécanique habile a sauvé la jeune réputation des Cavaillé-Coll. Mais il semble que le but inavoué de Monsieur Place ait été de s’approprier commercialement la Maison Cavaillé-Coll et d'en contrôler les bénéfices. Il en est ainsi des affaires !

En 1843, les Cavaillé-Coll construisent un orgue privé pour le château d'Aramont à Verberie, propriété d’Hippolyte Mosselman. Ce célibataire fortuné est parent du banquier Alfred Mosselman, lui-même associé du célèbre banquier Armand Donon. Le financement de la construction d’un orgue de tribune pour l'église de La Madeleine à Paris pose problème. C’est un marché important pour les Cavaillé qui sollicitent du banquier Mosselman, le 5 septembre 1843, un prêt ou Obligation de 20.000 francs qui servira d'avance à faire valoir sur créance de 60.000 francs qui leur est due par la paroisse.

En 1847, le banquier Henri Place s'implique encore davantage. Il accorde à Cavaillé-Coll une Obligation de 263.000 francs. C'est une aide très importante qui permet le lancement de plusieurs constructions d'orgues pour les églises parisiennes de La Madeleine et de Saint-Vincent-de-Paul; en province pour les églises ou cathédrales d'Ajaccio, Nîmes, Quimper, Saint-Brieuc, Saint-Malo etc. sans compter diverses commandes, telle la chapelle royale à Dreux. Pour garantie des sommes avancées, il gage la plupart des marchés ainsi que les avoirs de Cavaillé-Coll l'incitant de plus à déposer chez plusieurs de ses amis un instrument de salon de son invention, le " Poïkilorgue ". Monsieur Place agit sous la garantie du célèbre banquier Joseph Perier, Frère maçon depuis 1808 affilié à la loge "Sainte-Caroline". Dans le cosmopolite parisien si bien décrit par Honoré de Balzac " où des hommes qui ont épousé le monde, l'étreignent avec le bras de la science, de l'art et du pouvoir ", Monsieur Place fait son chemin et participe à l'évidence à la prospérité de l'orgue en France.

En 1850, le banquier Henri Place s'associe avec La Morinière et Isabey pour fonder une Société d'exploitation sur des recherches sous-marines. La même année, il fonde la Société de Banque " Charles Noël, Henri Place & Cie " qui traite avec la Haute banque. Toutes ces heureuses conjonctions participent à l'entrée de Monsieur Cavaillé-Coll dans le gotha parisien. Ainsi, en février 1854, Aristide épouse Adèle Blanc, sœur d'un fonctionnaire de l'Administration des Cultes ; particulièrement chargé du bureau des attributions de subventions aux édifices diocésains. Hippolyte Blanc fait de son beau-frère facteur d'orgues le prestataire privilégié des gouvernements. En 1858, église Saint-Sulpice, chapelle de la Sainte Vierge, est célébré le mariage entre Hippolyte Blanc et Marie de Simony de Brouthières. La même année 1858 le cercle de famille se resserre. Vincent Cavaillé-Coll, l'aîné de la famille, épouse en secondes noces, église de La Trinité - les bans publiés à Saint-Sulpice - Zénaïde Blanc. Ainsi, les deux frères ont épousé les deux sœurs.

La ferveur attentionnée du banquier Henri Place vient à s'émousser en même temps que sa santé financière. En 1856, il déclare une première faillite, et alors que les Grieninger et Pereire l'avaient mandaté afin de négocier à Constantinople avec le gouvernement ottoman la création d'une banque nationale de circulation et d'industrie sur des bases analogues à celles de la Banque de France, il est arrêté et emprisonné à Marseille. En conséquence, il sera radié de l’ordre de la Légion d’Honneur. Ces événements contrarient Aristide Cavaillé-Coll qui se sépare peu à peu de son principal promoteur. Pour l’anecdote, on notera que cet aventurier des affaires s'était également trouvé mêlé à une folle épopée aux côtés des banquiers Mosselman et Donon. Un décret du 21 juillet de cette même année leur avait accordé une concession " pour encourager le dessèchement et la mise en valeur des lais et relais de la mer, dans les baies des Veys et du Mont-Saint-Michel sur une superficie de 4300 hectares ". Sa faillite ne devait pas le décourager pour autant, et peu de temps après, il s'occupait d'affaires industrielles et financières.

En 1857, Henri Place est actionnaire de la Société " Meunier Fils et Cie " pour la Compagnie de navigation à vapeur sur les canaux entre Lille et Paris. Il possédait alors neuf bateaux à vapeur dont l'un s'appelait " Isaure " du prénom de son épouse… et un autre " Danaïde ". Ici on devait appliquer " un propulseur mixte de roues à aubes et à hélices pour les bateaux mus par la vapeur, fonctionnant sur les fleuves et rivières, en particulier sur les canaux, sans en détériorer les berges ". Quelques années plus tard, en 1873, il s'intéresse à la mer en prenant des parts dans la Société anonyme des " Huîtrières du Portugal ". Il s’agit " d’exploiter pour le compte du marquis de Niza, pair du royaume de Portugal, les bancs d'huîtres lui appartenant situés sur le Tage. Deux millions d'huîtres seraient exploitées à Marennes (Charente), à Courseulles (Calvados), à Saint-Vaast (Manche) ". Il n'est plus banquier, mais se déclare rentier. Henri Place peut être regardé comme l'un des principaux développeurs de l'exploitation ostréicole en France. Il décède à Paris le 9 septembre 1880 en son domicile n°1, rue Donizetti, sans descendance, sous le coup de poursuites de toute nature. Le neveu de l'organiste Louis Séjan laissait derrière lui une seconde faillite. Seule une vague allusion ou citation dans les papiers de la liquidation pouvait laisser soupçonner le lien qui l'unissait naguère à Monsieur Cavaillé-Coll. Henri Place avait été l'ami et son principal soutien financier.

Disposition des claviers, grand orgue de St-Sulpice, 1862
"Disposition des claviers du grand orgue de Saint-Sulpice
reconstruit par A. Cavaillé-Coll et Cie, à Paris, inauguré le 29 avril 1862"
( Abbé Lamazou, Étude sur l'orgue monumental de Saint-Sulpice et la facture d'orgue moderne, Paris, E. Repos, 1862, coll. L. Métrope )

L’année 1856 est marquée par de nombreux évènements. La " rupture " entre Aristide Cavaillé-Coll et Henri Place intervient en même temps que le projet relatif à l’aménagement et au prolongement de la rue de Rennes qui obligera Aristide Cavaillé-Coll à quitter ses ateliers de la rue de Vaugirard ; et surtout le projet de renaissance des orgues de Saint-Sulpice qui prend corps. Pour y parvenir, il lui faut s'adapter et trouver des secours financiers. Quelques amis de naguère, rencontrés à Saint-Denis, Messieurs Thomas Brunton et Jean Redier fondent avec lui une Société en commandite par actions au Capital de 200.000 francs. Thomas Brunton est connu, c’est un mécène gestionnaire d'entreprises qui dirige une Société d'installation du gaz d'éclairage dans Paris et jouit à cet effet d'une certaine confiance auprès du Baron Haussmann. Au sein de la Société en commandite " A. Cavaillé-Coll Fils & Cie " le facteur d’orgues apporte la moitié des capitaux (100.000 francs) et assure " seul la gestion et conserve seul la signature sociale dont il ne doit faire usage que pour les affaires de la Société ". La commande de l’orgue de Saint-Sulpice promet d’être onéreuse. Estimée en 1857 à hauteur de 47.000 francs, elle fait l’objet cinq ans plus tard d’un avenant en augmentation de 100.000 francs. Coïncidence ou calcul prémédité d’Aristide Cavaillé-Coll qui exhorte par lettre du 3 février 1857 ses associés pour augmenter le capital social de la Société : " j’estime qu’un capital de 100.000 francs ajouté à celui que nous possédons serait nécessaire pour donner à l’entreprise le développement qu’elle réclame " - " indépendamment des grands ouvrages de commande que notre réputation nous attire tout naturellement, nous voudrions donner un peu de développement à la fabrication des petites orgues d’un prix modéré; nous sommes assurés de trouver dans ces petits instruments un très grand débouché et une réalisation plus immédiate du capital employé ". Les associés ne fléchissent point. Le lancement d’une souscription d’actions pour la construction d’orgues de salon ne les séduit pas davantage. Dominique, Hyacinthe Cavaillé, son père décède le 9 juin 1862. Aristide peut désormais installer en fronton de ses orgues la plaque : " A. Cavaillé-Coll & Cie " ... oubliant le Fils qu’il a été puisque le père est mort ! Le grand orgue de Saint-Sulpice est inauguré le 29 avril 1863. C’est son œuvre !

Par jugement du 8 décembre 1866, l’expulsion de ses ateliers de la rue de Vaugirard est prononcée. Le 3 avril 1867, avec l’accord de ses associés Brunton et Rédier, il met fin à l’existence de sa société en commandite pour percevoir seul les 500.000 francs de l’indemnité d’expropriation. Il en espérait 750.000 francs. Seul, il tient la barre et se couvre de multiples emprunts pour assurer aussi bien le financement de ses chantiers, notamment Notre-Dame de Paris, que la construction de ses nouveaux ateliers et de son hôtel particulier. Ce combat est celui de l'artiste que la détermination de l'homme d'affaire vient stigmatiser presque à l'extrême.

Et puis il y a sa vie familiale. Madame Cavaillé-Coll décède le 30 octobre 1868 en succombant à une dernière maternité, le septième enfant. Seulement quatre enfants atteindront l'âge adulte. La construction d'un hôtel particulier et l'inscription du nom " Cavaillé-Coll " sur le fronton de la propriété sont la marque d'une réussite sociale affichée ; mais à quel prix ! Aristide Cavaillé-Coll a compris la nécessité de consacrer sa marque au regard de l'homme de la rue, mais il sait aussi qu'une entreprise qui n'investit pas est une entreprise qui meurt. La prise d'hypothèque sur ses biens immobiliers est la seule garantie pour les prêteurs de la Haute banque. Le 7 janvier 1869, c’est un emprunt au Crédit Foncier de France d'un montant de 270.000 francs, sur trente années. Le 24 août 1869, c’est l'ouverture d'un crédit de 100.000 francs auprès du Crédit Agricole car le facteur l'explique lui-même : " il serait utile que l'acte de réalisation me donne la faculté de remettre non seulement des traites sur les communes et les fabriques des églises dont j'ai la clientèle, mais aussi de céder et transporter mes marchés avec les administrations publiques. Les fabriques ne consentent pas toujours à accepter les traites, l'Etat et les Communes le font encore moins ". Le 27 juin 1879 c’est un prêt conditionnel, par le Crédit Foncier de France, d'un montant de 75.000 francs qui est considéré comme faisant partie de celui consenti dix ans auparavant, cette fois pour une durée de vingt ans. À l’heure de la construction d'un grand orgue pour l'abbaye aux Hommes à Caen, c’est cette fois un emprunt de 55.000 francs, sur cinq ans, auprès du Crédit Foncier France Algérie " pour servir de fond de roulement à l'industrie ". Voici le décès accidentel de son fils Joseph, le 25 octobre 1884. Aristide avait fondé en lui de grandes espérances pour lui succéder un jour. Le 7 janvier 1886, c’est un Prêt conditionnel, sur vingt ans, auprès du Crédit Foncier de France qui le considère comme faisant un unique et même prêt avec les précédents. La Maison Cavaillé-Coll est en proie aux difficultés de trésorerie, lorsque le 17 avril 1886, le " Patron " fait un emprunt de 20.000 francs auprès de Madame Neuburger, veuve de feu Auguste, Christian, Ludwig qui était entré compagnon à la manufacture en 28 mars 1850. Son fils, Aristide, Auguste avait suivi dans la facture d'orgues les traces de son père. Le 25 avril 1887, c’est une Ouverture de Crédit de 150.000 francs par Emile Chollet, sur dix ans. Celui-ci est le fils d'un boulanger de Gien qui donne dans la fabrication de vêtements au magasin des " 4 Nations " à Orléans. Le facteur d'orgues l'a rencontré à l'occasion de la construction, en 1880, du grand orgue de la cathédrale d'Orléans. Émile Chollet est aussi connu pour avoir gagné un gros lot de 100.000 francs en mars 1877 au Crédit Foncier ce qui participe à son succès commercial. Toutes circonstances favorables pour venir en aide au facteur Cavaillé-Coll. Une fois encore les immeubles de l'avenue du Maine sont hypothéqués. Mais la pente est trop sévère. De plus son beau-frère, Hippolyte Blanc, a quitté l'Administration pour sa retraite. De mars à mai 1892 se déroule après bien des péripéties une procédure de Liquidation Judiciaire d'Aristide Cavaillé-Coll. L'immeuble est admis en propriété à Emile Chollet après audience et jugement auprès du Tribunal de Commerce du Département de la Seine. Un concordat obtenu, les mérites de l'œuvre de Cavaillé-Coll rappelés, la manufacture produit encore, et jette ses derniers feux. Il est temps de passer la main à un ancien ouvrier lorsqu’une Cession de l'entreprise est admise au bénéfice de Charles Mutin, le 15 mars 1898. Mais ceci est une autre histoire.

Tout cela n’empêcha point le comte Paul Chandon de Briailles (1821-1895) qui fut l’un de ses derniers protecteurs de dire un jour à Aristide Cavaillé-Coll: " vous êtes un grand artiste et un honnête homme, mais un bien pauvre homme d’affaires et dans ce bas monde, mon pauvre cher Maître, maintenant plus que jamais il faut ne rien faire sans qu’il s'ensuive un bénéfice ".

La mort de Monsieur Cavaillé-Coll survient le 13 octobre 1899. On lui doit la construction de près de 400 instruments. Sur sa tombe au cimetière Montparnasse, son élève et successeur, Charles Mutin, lui rend le meilleur hommage : " Et maintenant, Maître, dormez doucement de votre dernier sommeil, votre nom et votre souvenir pieusement conservés. Les Œuvres qui chantent pour vous suffisent à votre entrée dans l'immortalité ".

Le XIXe siècle chavirait ! À Moscou, au Conservatoire Tchaïkovski, Charles Mutin y installait en 1901 un magnifique instrument qu'il jugeait bon de signer " A.Cavaillé-Coll à Paris " comme ultime lien et chaîne d'union entre les organistes, compositeurs et organiers. Charles-Marie Widor, de Saint-Sulpice, avait inspiré le mécénat du baron Von Derviz, auprès de M. Soforov, directeur du conservatoire. Ainsi en soit-il, des " mondes " !

Loïc Métrope


Grand orgue de Saint-Sulpice, travaux en cours par Charles Mutin, 1920
Grand orgue de Saint-Sulpice, travaux en cours par Charles Mutin, 1920
( photo Eugène Atget, Arch. Phot. Paris / S.P.A.D.E.M., aimablement communiquée par L. Métrope )



Le Grand orgue de l’église de La Madeleine
construit par Aristide Cavaillé-Coll

 

Alors que les embellissements intérieurs de l'église de La Madeleine se poursuivent sous l'égide de l'architecte Jean Huvé - successeur de Pierre Vignon depuis 1828 - le curé Jean Baptiste Beuzelin réunit son conseil pour délibérer à propos de la construction d'un grand orgue. Cet automne 1833, un certain Aristide Cavaillé-Coll ayant tout juste 22 ans , quitte sa bonne ville de Toulouse pour " gagner Paris ". Il a du retarder son projet d’un an en raison des désastres causés par le choléra dans la capitale. "Gagner Paris"! L'enjeu est flatteur puisqu'il s'agit de conquérir les parts de marchés dans la construction des orgues dont Lutèce a besoin. L'ascension sociale du jeune organier devient irrésistible, mais elle ne peut que nous étonner. Né à Montpellier le 3 février 1811, Aristide Cavaillé-Coll est à Paris le 21 septembre 1833 sur l’invitation de Rossini. C'est un voyage initiatique au cours duquel il visite les plus beaux instruments pour développer ses connaissances d'un art aussi singulier que celui de la facture des orgues qu’il a appris auprès de son père. Très peu d'orgues du 18ème siècle ont échappé aux désordres de la Révolution. Au mieux, ils ont fait l'objet d’un simple relevage, car le siècle qui vient de basculer ouvre des perspectives d’un terreau d’expériences au tendances exacerbées. L’aventure moderne est en route. Le plus glorieux des rescapés échappe au démantèlement et se trouve sur l’autre rive de la Seine où règne la dynastie des Séjan, organistes. C’est le "foyer de Saint-Sulpice" avec ses agents de change, négociants, notaires, financiers, etc. où le neveu du titulaire Louis Séjan, un certain Henri Place, investisseur de talent a senti l’opportunité d’être le banquier des Cavaillé-Coll dont la réputation grandit. D’ailleurs, le 16 octobre 1834, le financier épousera à l'église de La Madeleine, Isaure Le Blanc, l'une des filles du directeur de Cabinet de la duchesse de Toscane, Elisa Bonaparte et ce, devant un témoin de grande allure du nom de Dominique Ingres, peintre, ami de la famille, tout juste désigné directeur de l’Académie de France à Rome. Le fameux mariage - comme plus tard sera présentée la dépouille de Stendhal devant l’Eglise - est consacré à l’Assomption, située 263 bis rue Saint-Honoré. L'ancienne église avait été démolie en 1801 et le gouvernement avait mis l'Assomption à la disposition des paroissiens. Elle serait de nos jours à l'emplacement de l'actuel n° 8 boulevard Malesherbes.

Jusqu'en février 1834 Aristide Cavaillé-Coll se fixe Quai Voltaire n°11 qu'occupe Louis Nigon de Berty, Procureur du Roi, candidat à une place au Ministère de l'Instruction Publique et des Cultes, qu’il obtiendra. L'Etat vient de lancer une consultation par concours pour la construction à ses frais d’un grand orgue à l'église royale de Saint-Denis et comme la politique culturelle du Ministre Thiers est favorable aux arts, c'est le jeune toulousain qui est choisi! Mais il est vrai que Jacques-Germain Barennes, préfet de Haute-Garonne et franc-maçon a aussi chaudement recommandé le jeune Cavaillé à son ami, Monsieur Thiers. C’est le cosmopolite parisien si bien décrit par Honoré de Balzac "où des hommes qui ont épousé le monde, l'étreignent avec le bras de la science, de l'art et du pouvoir". Tous les regards se tournent vers Aristide, un surdoué, qui implante ses premiers ateliers rue Notre-Dame-de-Lorette dans le quartier de la Nouvelle Athènes1 proche de la maison du chef du gouvernement. Les mois passent et Cavaillé fait entendre le 21 septembre 1841 (jour anniversaire de son arrivée à Paris) un très grand instrument d’une conception à la fois traditionnelle et révolutionnaire. Ce qui n'est pas sans générer convoitise et jalousie !

Mais c’est concrètement à partir de l’année 1838 que la Fabrique de La Madeleine délibère pour la construction d’un orgue qu'elle veut placer dans la nouvelle église, définitivement mise à la disposition des paroissiens le 30 avril 1842. Il est important de souligner que Cavaillé-Coll avait déjà été retenu pour la construction d'un petit orgue réceptionné le 30 décembre 1842 et de ce fait se trouve bien placé face à la compétition. Le garçon agit sur tous les fronts. On le suit à Saint-Roch, paroisse voisine, où il démontre sa supériorité technique aux yeux de ses contemporains en réhabilitant les orgues fameuses du 18ème siècle naguère illustrée par Balbastre et qui ont été malmenées au cours des Journées de Vendémiaire, An IV. Mais c'est le triomphe à Saint-Denis qui retentit partout dans Paris et ce d’autant plus fortement que Cavaillé-Coll s’est montré en publiciste résolument moderne. Il a tout seul organisé une véritable campagne de "communication". Son carnet d'adresses compte cinq cents références2 quand il invite les quarante architectes qui se partagent les plus grands chantiers d'édifices cultuels ou civils, la centaine d'organistes et la totalité des curés des paroisses parisiennes, sans omettre les personnalités représentatives de la vie politique et administrative du moment à cette "célébration nationale". Et comme si cela ne suffisait point, il adresse à 260 personnes le procès-verbal de réception de son premier grand orgue qu’il a pris soin d'éditer avec les signatures des meilleurs représentants de l’Académie : Cherubini, Berton, Paër, Boieldieu, Quatremère de Quincy, Debret, tous Frères Maçons. Car force est de constater que les relations sont, pour partie, facilitées par une sociabilité maçonnique installée depuis la fin du 18ème siècle, laquelle paraît régler une partie des échanges dans le milieu industriel, artistique, financier et dans l'administration.

L'église de Sainte-Madeleine à Paris, vers 1880
( dessin D. Lancelot, © DHM )

Nous l’avons dit, le candidat officiel du gouvernement était déjà implanté à La Madeleine quand l'abbé Beuzelin décide de lancer un appel à concurrence pour répondre aux appétits de l'Etat, car le Ministre des Travaux Publics songe particulièrement à un candidat. IL s’agit de Monsieur Augustin Zeiger, un facteur d'origine alsacienne établi à Lyon qui vient de doter l'église Saint-Polycarpe d'un instrument et dont les sons l’on "vivement impressionné" au cours d’un déplacement à la fin de l'année 1840 3. La Fabrique de La Madeleine est représentée par le colonel Antoine Porcher de La Fontaine qui s’est rapprochée de son ami et compagnon de la 1ère Légion de la garde nationale de Paris4 le banquier Gabriel Caccia, trésorier de la Fabrique de Saint-Roch. Les comptables ont leurs obligations que la raison, même politique, ne connaît point pour se comprendre.

Soucieuse de conserver son indépendance de vue sans contrarier l'invitation ministérielle, la Fabrique de La Madeleine adopte le parti "d'ouvrir un concours entre les facteurs les plus notables de Paris". L’exemple de Saint-Denis a fait école. Elle décide d'une stratégie en proposant d'ajouter à la liste des postulants le nom de Monsieur Augustin Zeiger "pour lui donner toutes ses chances". Mais elle reconduit pour partie la liste d'éminentes personnalités (déjà convoquées pour l'orgue de chœur) et qui forme un jury présidé par le Curé Beuzelin. La Fabrique finance la construction de l'orgue tandis qu'il revient à la Ville de Paris de couvrir la dépense du buffet et ses décors. La composition de ce Jury rappelle encore celui qui a porté ses suffrages vers Monsieur Cavaillé-Coll pour les orgues de Saint-Denis : les Séguier et Cagniard de la Tour, de l’Académie des Sciences; Nicolas Savart, acousticien de la même académie, colonel du Génie, cousin germain de feu Félix Savart, le célèbre physicien; Albert Marloye, fabricant d'appareils acoustiques (assistant du physicien Félix Savart) ; Davrainville, ancien facteur d'orgues; le facteur de pianos, Pierre Erard, dont la sœur avait épousé en 1811, Spontini. Parmi les musiciens et compositeurs, on remarque Adolphe Adam, Ambroise Thomas, membre de l'Institut et parmi les organistes, Messieurs Lefébure-Wély de Saint-Roch, Séjan de Saint-Sulpice, Simon de l'église royale de Saint-Denis et tout naturellement Fessy, organiste de La Madeleine. Vient s'ajouter en qualité de rapporteur un magistrat, Juge au tribunal de Beauvais depuis 1817 et qui partage son temps entre les tribunes et les salles d’audiences5. Il s'agit de Marie-Pierre Hamel, un passionné qui a la caution du milieu de l’orgue et dont l'autorité est reconnue pour ses expertises impartiales.

L'architecte Huvé imagine pour La Madeleine un instrument disposé en tribune au revers de la façade de l'église, un geste architectural unique de grande ampleur comprenant le plan du tambour des portes, de la tribune, de l'orgue et son buffet qu’il soumet à la discussion des Abbey, Dallery, Callinet-Daublaine, Henry de Bordeaux, l’Abbé Larroque de Paris, Zeiger de Lyon et enfin … des Cavaillé-Coll Père & Fils, tous facteurs d'orgues. Certains parlent d’un instrument à 3 claviers et d'autres à 4 claviers pour une capacité de 50 jeux. Bien que l'offre des Cavaillé soit la plus onéreuse avec ses 73.000 francs, elle est retenue, tandis que les autres offres oscillent à hauteur de 50.000 francs. Dans un rapport général du 29 octobre 1846 on peut lire: " vous leur avez donné la préférence (à Messieurs Cavaillé-Coll) sur leurs concurrents. Dans ce devis, rien n’est dicté par la routine, mais tout y est médité, raisonné, calculé ; rien n’y est laissé à l’arbitraire et l’on n’y trouve que la latitude nécessaire pour admettre les améliorations et les perfectionnements que le génie inventif du facteur aurait pu ajouter à ses premières idées ". Avec ses huit arcatures superposées, la menuiserie du buffet est exécutée par M.Lindenberg et les sculptures par M. Marneuf.

Procès-verbal de la réception du Grand orgue de la Madeleine
Procès-verbal de réception du grand orgue de l’église de la Madeleine, 29 octobre 1846.
Dernière page avec les signatures
(Archives historiques de l’Archevêché de Paris, carton "orgue de l’église de la Madeleine")

L'orgue est inauguré le même jour, le 29 octobre 1846, dans un concert réunissant plusieurs artistes aux claviers : Fessy, Séjan, Lefébure-Wély. On entendra encore les Artistes de la Chapelle de La Madeleine et le célèbre ténor Alexis Dupont. On a tenu à faire coïncider cette séance publique devant une Société nombreuse et distinguée, car les dames de la Paroisse souhaitent solliciter la générosité des auditeurs à la faveur d'un quête au profit des malheureuses victimes de l'inondation de la Loire. Une biographie de Lefébure-Wély raconte le fait suivant: "le grand artiste s'inspire des divers accidents du désastre et en fait la peinture. Le fleuve déborde, les eaux déchaînées mugissent et vont porter de tous côtés la ruine et la mort. On entends les gémissements des victimes, leurs cris désespérés. Tout à coup, l'organiste interrompt son improvisation et fait entonner dans le lointain par un chœur de voix humaines le De profundis… Un frisson de mort courut dans l'assemblée, et les yeux mouillés de larmes témoignèrent du triomphe de l'éminent artiste et des immenses ressources de l'instrument". Une deuxième séance d'inauguration est donnée le 13 novembre 1846.

Si le triomphe de Cavaillé-Coll pointe au firmament de l’Histoire, la réalité économique de la jeune entreprise est tout autre et qui a pu dire qu’un artiste pouvait s’enrichir ? De la Société familiale en nom collectif à la commande pour La Madeleine, Aristide Cavaillé-Coll a bien songé à fonder une société en commandite pour prévenir tous les coûts, car sa Manufacture doit " tourner " ! Grâce à un secours financier qu'organise Henri Place auprès de Hippolyte Mosselmann (un membre d’une famille ayant fortune dans les mines et fonderies de zinc de la "Vieille Montagne" en Belgique) un prêt de 20 000 francs est accordé à l'entreprise, dont le remboursement sera garanti par recouvrement des créances sur la Fabrique de La Madeleine6 . On se devait d'observer que Monsieur Henri Place était déjà intervenu en soutien au facteur dans les travaux de Saint-Denis, puis de Saint-Roch ! Henri Place avait épousé le libéralisme en se fondant à l'abri des grands du monde de la Finance: les banquiers Grieninger, Lafitte, Mallet, Mosselmann, Perier, Pereire, Pescatores et leurs mandataires qui régnaient alors sur la place financière de Paris. Un jour il sera impliqué dans la vente de terrains pour le développement du Vésinet, sous la protection du Duc de Morny. Une autre fois il fondera une Société des " Huitrières du Portugal " avec son argentier Mosselmann et grâce à une concession de l’Empereur lui-même, pour l’aménagements des polders de la baie du Mont-Saint-Michel, etc.

Mais au-delà des tractations financières où chacun peut trouver son compte, les orgues de Monsieur Cavaillé-Coll à La Madeleine, comme ailleurs, se font entendre. Elles apaisent les passions des hommes par les sons suaves de leurs flûtes et encore aujourd’hui, l’une des plus belles œuvres de ce révolutionnaire de la facture d'orgues est toujours présente dans l’architecture sonore du temple majestueux. Si elle a pu subir des transformations au cours des années, jouée par des mains habiles de brillants organistes : Fessy, Lefébure-Wély, Saint-Saëns, Théodore Dubois, Gabriel Fauré tous deux organistes et maître de chapelle, Dallier , Mignan, Jeanne Demessieux, Odile Pierre ; elle conserve sa richesse d’interprétation. Et de nos jours, François-Henri Houbart, les nombreux talents invités à cette tribune sont venus relayer le message de leurs devanciers soit à la faveur de concerts ou encore par de brillantes diffusions discographiques.

Sur la trace d'illustres prédécesseurs le répertoire chanté qui unit sa voix à celle des orgues s'est épanoui encore avec Joachim Havard de la Montagne, maître de chapelle durant 30 années, et son épouse l'organiste et claveciniste Elisabeth, tous deux serviteurs dévoués et compétents de la Musique, dont l'action à l'église de La Madeleine est si bien rappelée dans l'ouvrage " Mes longs chemins de musicien "7 à l'église de La Madeleine. 

Loïc Métrope
Historien de la Manufacture d'orgues Cavaillé-Coll

____________

Bibliographie de Loïc Métrope - sources générales du présent article :

- "La Manufacture d'Orgues Cavaillé-Coll, avenue du Maine" - Paris, Aux Amateurs de Livres - Klincksieck, 1988 - 300 pages.

- "Les Orgues de Paris" - participation - Paris, Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, - 1992.

- "13e Arrdt. "Une Ville dans Paris" - avec Gilles-Antoine Langlois " La Paroisse Notre-Dame-de-la-Gare"-pages 164-167; Paris, Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, - 1992.

- Revue professionnelle des Facteurs d'Orgues Français - Paris, " Charles Mutin, successeur de Cavaillé-Coll" n°18, Paris, 1994.

- "Les Grandes Orgues de l'église Saint-Roch à Paris" - L'orgue témoin de l'Histoire - (100 pages) Paris, paroisse St. Roch - 1994.

- "Les Orgues d'Ile-de-France" - Paris / Tome 6 (15e au 20e Arrdt.) - La Manufacture Cavaillé-Coll - Paris, Aux Amateurs de Livres - Klincksieck - "La Maison Cavaillé-Coll à Paris", pages 31 à 83 - 1997.

- Revue professionnelle des Facteurs d'Orgues Français - Paris, " Centenaire de la mort d'Aristide Cavaillé-Coll, Le testament (sans fortune) d'une Gloire Nationale " pages 25 à 44 - Paris, n° 23 - 1999.

- Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899) - Site trilingue : http://www.culture.fr/culture/cavaille-Coll/fr/, 1999.

- "Montparnasse et le XIVe Arrdt." - "Les Orgues Cavaillé-Coll"- Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, pages 181 à 184 - 2000.

- " La Nouvelle Athènes " Haut lieu du Romantisme -Les Ateliers de Cavaillé-Coll, rue Notre-Dame-de-Lorette - Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, pages 224 à 227 - 2001.

- " La Famille Séjan - organistes de l'église Saint-Sulpice à Paris " généalogie - biographie (60 pages) - dans la revue "L'Orgue", bulletin des Amis de l'orgue, n° 260 - Publication internationale - en collaboration avec Denis Havard de La Montagne - pages 27 à 58- Paris, - 2002.

- " A Saint-Sulpice, les grandes orgues mythiques de Monsieur Cavaillé-Coll, où les liens financiers de proximité" - Double CD, participation à notice bilingue - "Deux siècles de musique russe pour orgue", par Marina Tchébourkina, organiste - Natives Editions, pages 43 à 57, Paris, - 2003.

____________

1) Loïc Métrope : « La Nouvelle Athènes » Haut lieu du Romantisme -Les Ateliers de Cavaillé-Coll, rue Notre-Dame-de-Lorette (pages 224 à 227 ) - Paris, Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris, - 2001. [ Retour ]

2) B.N. Paris, département de la musique, Res Vma Ms. 1364/1. [ Retour ]

3) Archevêché de Paris (orgue de La Madeleine). Remerciements à l'Abbé Philippe Ploix, son directeur. [ Retour ]

4) A.N. Paris, F/9/672 - Garde Nationale à Paris - [ Retour ]

5) Archives départementales de l'Oise, (nomination de M. Hamel) cote 3 Up 1476. [ Retour ]

6) A.N. Paris, Minutier Central, ET/XIII/712. [ Retour ]

7) Joachim Havard de La Montagne : " Mes longs chemins de musicien " - Paris, L'Harmattan, 1999. Signalons le site " Musica et Memoria " www.musimem.com qui est abondamment documenté pour les musicologues. [ Retour ]




Le projet de construction de l'orgue de la cathédrale de Nancy
à travers la correspondance d'Aristide Cavaillé-Coll


Cathédrale de Nancy
Intérieur de la cathédrale de Nancy
( coll. Olivier Geoffroy ) DR


L'orgue de la cathédrale de Nancy a été construit entre 1857 et 1861 dans un buffet du facteur Dupont et en reprenant un certain nombre d'éléments antérieurs, notamment une partie de la tuyauterie ancienne. La correspondance de Cavaillé-Coll, pour la période 1840-1859, a été déposée à la Bibliothèque nationale (Bibliothèque nationale de France, RES VMA MS-1364). Voici, rassemblées et retranscrites pour les lecteurs de Musica et Memoria, dans l'ordre chronologique, les lettres relatives à la construction de ce grand orgue. Elles permettent de mesurer l'importance de petits détails souvent ignorés mais qui abondent dans les étapes préalables à la réalisation d'un projet de cette envergure.



29 juillet 1857 «A M. Hess, organiste de la cathédrale de Nancy»

«M. Ce n'est qu'à mon retour d'un petit voyage que j'ai trouvé votre lettre du 16 juillet courant où vous me demandez une prompte réponse. Je regrette que cette circonstance m'ait fait différer de vous donner les explications que vous me demandez.

J'ai lu avec attention la note que vous m'avez adressée sur les réparations à faire à votre orgue. Je pense que les travaux que vous indiquez sommairement seraient bien ce qu'il conviendrait de faire mais malgré la charte de votre note, il me serait impossible de fixer le prix de ces travaux sans examiner au préalable l'instrument même.

Si Mgr et la fabrique désiraient faire dresser un devis de ces travaux, je me proposerais de me rendre à Nancy pour dresser au vue [sic] de l'instrument le devis estimatif des dépenses auxquelles donnerait lieu cette restauration.

Veuillez, M., agréer mes excuses pour le retard que j'ai mis à vous répondre et agréer les sincères salutations de votre dévoué serviteur.»



27 novembre 1857 «A M. Hess, organiste de la cathédrale à Nancy»

«M., nous avons l'honneur de vous informer que nous venons d'adresser par le courrier de ce jour à Mgr l'Evêque et à MM. les membres du conseil de fabrique de la cathédrale de Nancy le devis des travaux de restauration et de perfectionnement du grand-orgue de la cathédrale et dont nous vous remettons ci-joint un détail sommaire.

Ainsi que vous le verrez dans la nouvelle composition des jeux, nous nous sommes attachés à augmenter l'importance des jeux graves pour donner à la basse de l'orgue le caractère majestueux et imposant qu'elle doit avoir et nous avons substitué aux jeux de mutation peu usités aujourd'hui quelques jeux nouveaux de différents timbres qui donneront de la variété dans la sonorité des jeux de détail et apporteront des effets nouveaux dans les ensembles.

La pédale, outre les améliorations qui seraient apportées à la sonorité des jeux actuels, serait augmentée d'une nouvelle pédale composée de six jeux graves qui donneront à cette partie essentielle tout le développement désirable.

Le nouveau récit expressif est également conçu dans de larges proportions de manière à pouvoir réagir sur la sonorité générale et communiquer l'expression et la vie à l'ensemble de l'instrument.

Le nouvel orgue aurait 62 jeux distribués sur 4 claviers et 3612 tuyaux.

L'examen des deux résumés qui suivent la nomenclature des jeux de l'ancien orgue vous donnera une idée exacte des changements opérés.

Dans la nouvelle composition nous trouvons:

Nouvel orgue

32 p

16 p

8 p

4 p

3 p

2 p

1 p

Jeux composés

   
 

2

13

24

12

1

3

1

6

62 jeux

3612 tuyaux

Ancien orgue

1

7

14

9 + 3

4

7

0

8

53 jeux

3276 tuyaux

Différence

+ 1

+ 6

+ 10

+ 3  3

- 3

-4

+ 1

- 2

9

336


Ce petit résumé démontre que nous aurons dans le nouvel orgue en plus:

1- 1 jeu de 32 pieds
2- 6 jeux de 16 pieds
3 - 10 jeux de 8 pieds
4- 3 jeux de 4 pieds
5- 1 jeu de 1 pied

Ensemble: 21 jeux.


Nous trouvons aussi que nous avons retranché de l'ancien orgue les jeux ci-après, savoir:

1- 3 jeux de tierce
2- 3 jeux de nazard
3- 4 jeux de doublette
4- 2 jeux composés

= 12 jeux


Ainsi nous aurons dans le nouvel orgue 21 jeux de grande dimension en plus et nous avons fait disparaître 12 jeux de mutation peu usités soit 12 jeux, la différence est de 9 jeux.

Mais le supplément dans le nombre de jeux n'est pas encore la chose la plus importante. Nous obtiendrons par la nouvelle soufflerie à diverses pressions, les sommiers à doubles laies et un plus grand nombre de pédales de combinaison, un plus grand nombre de ressources et une augmentation de puissance dont on ne peut se faire une idée avant d'avoir entendu vos nouvelles orgues. J'estime que l'orgue de Nancy restauré et perfectionné comme nous l'avons projeté serait un des plus beaux instruments d'Europe.

Maintenant, si dans l'examen du devis, vous trouviez quelques jeux à modifier, nous nous entendrons toujours pendant l'exécution des travaux. Je crois que nous avons le même désir l'un et l'autre, c'est de faire l'orgue le plus complet et le plus parfait qu'il soit possible.

Je regrette, mon cher M., d'avoir un peu retardé l'envoi de ce devis. J'espère néanmoins qu'il arrivera à temps pour que Mgr et la fabrique puissent délibérer sur cette affaire.

Pour provoquer une prompte solution près de l'Administration centrale, il serait utile que la fabrique prît une délibération pour déterminer la part de dépense qu'elle peut prendre à sa charge et que Mgr transmît dans sa demande au Ministre des Cultes l'engagement de la fabrique avec le devis des travaux.

Je désire, mon cher M. que cette affaire ait la solution que nous en attendons.

Veuillez je vous prie me rappeler au bon souvenir de tous ces MM. et agréer pour vous et votre famille les bien sincères salutations de votre [dévoué serviteur].»



27 novembre 1857 «A Mgr Menjaud, Evêque de Nancy, 1er aumônier de l'Empereur et à MM. les membres du conseil de fabrique de la cathédrale de Nancy»

«Mgr, Messieurs, nous avons l'honneur de vous adresser ci-joint le projet que vous avez bien voulu nous demander pour la restauration et le perfectionnement du grand orgue de la cathédrale de Nancy.

Cette pièce renferme:

1- Un exposé ou aperçu historique de cet instrument.
2- Un état détaillé de sa composition actuelle.
3- Le devis des travaux de restauration et perfectionnement dont cet orgue nous a paru susceptible.

4- Enfin une récapitulation des articles du devis où nous avons indiqué d'une manière sommaire la nature des différents ouvrages à exécuter et le chiffre des dépenses auxquelles ils donneraient lieu montant en totalité à 50 250 fr.


Nous vous prions, Mgr, MM., de bien vouloir examiner cette pièce et de la faire vérifier au vue [sic] de l'instrument même afin de vous convaincre de son exactitude.

Nous n'avons rien négligé de notre côté pour donner à cette oeuvre tout le développement que comporte un instrument digne à tous égards de votre sollicitude.

Nous avons d'abord pensé pouvoir limiter nos travaux à une restauration de l'ancien orgue, mais après nous être assuré de l'état de dépérissement dans lequel se trouve cet instrument et en présence des progrès de l'art moderne, il nous a semblé qu'une restauration ne serait véritablement sérieuse et durable qu'autant qu'on referait à neuf toute la partie mécanique en appliquant les perfectionnements dont la facture instrumentale s'est enrichie de nos jours.

Ainsi la soufflerie, les sommiers et tout le mécanisme seraient renouvelés.

La partie sonore de l'orgue, établie et conçue sur de meilleures bases a pu être en partie conservée. Cependant tous les jeux de l'ancien orgue qui entrent dans la nouvelle composition de l'instrument seraient notablement améliorés.

Nous proposons en outre de remplacer par des jeux nouveaux quelques jeux anciens d'un mauvais effet et peu usités de nos jours.

Les basses de l'orgue, les pédales des jeux de fonds notamment laissant beaucoup à désirer sous le rapport du volume et de l'intensité des sons, ces anciens jeux seraient non seulement améliorés dans leur sonorité mais la pédale serait augmentée de six nouveaux jeux de basses qui donneraient à cette partie de l'orgue le caractère majestueux et imposant qu'elle doit avoir.

Une autre partie, le nouveau récit expressif qui n'existait point dans l'ancien orgue et à laquelle nous avons cru devoir donner une véritable importance, aurait pour effet non seulement de permettre à l'organiste de nuancer à son gré la sonorité des jeux qu'elle renferme mais encore lorsque ce récit serait réuni aux autres claviers, il communiquerait ses accents aux mille voix de l'orgue et porterait l'expression et la vie à l'ensemble de l'instrument.

Nous osons espérer, Mgr, MM., que vous partagerez notre manière de voir sur l'ensemble du projet  dont nous venons d'avoir l'honneur de vous entretenir et que vous voudrez bien, après l'avoir revêtu de votre approbation en recommander l'exécution à l'attention de S. E. le Ministre des Cultes.

Veuillez, en attendant vos nouvelles instructions, agréer, Mgr. MM., l'hommage du profond respect de vos [dévoués serviteurs]»


Plan de coupe du mécanisme des claviers du Grand-orgue de la cathédrale de Nancy, dressé en 1860 par Cavaillé-Coll
Plan de coupe du mécanisme des claviers du Grand-orgue de la cathédrale de Nancy, dressé en 1860 par Cavaillé-Coll
( Gallica/BNF, département de la musique, RES VMA MS-1423 (11)  )

10 décembre 1857 «A M. Dolard de Nyon, secrétaire du conseil de fabrique de la cathédrale à Nancy»

«M., nous avons l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez bien voulu nous écrire le 7 de ce mois pour nous faire part de la délibération du conseil de fabrique au sujet du devis que nous lui avons adressé des travaux de réparations et de perfectionnement à faire au grand orgue de la cathédrale de Nancy.

Nous avons vu avec satisfaction, M., que la fabrique partageait notre manière de voir sur la nécessité de faire ce travail d'une manière complète et qu'elle avait voté pour concourir à cet ouvrage la moitié du chiffre de la dépense.

Conformément à vos instructions, M., nous vous adressons ci-joint une 2ème copie du devis des travaux. Nous ne manquerons pas de faire prochainement une visite à Mgr l'Evêque de Nancy pour conférer avec sa Grandeur de cette affaire.

Nous osons espérer, M., qu'en présence de la décision de la fabrique et sur la haute considération de Mgr l'Evêque de Nancy, votre demande trouvera bon accueil auprès de M. le Ministre de l'Instruction publique et des Cultes et que cette affaire pourra être bientôt l'objet d'une décision favorable.

Veuillez, en attendant, M., agréer et présenter à MM. les membres de la fabrique l'hommage du profond respect de vos très humbles et très obligeants serviteurs.»



26 janvier 1858 «A M. Hess, organiste de la cathédrale à Nancy»

 «Mon cher M., depuis mon arrivée, il ne m'a pas été possible de faire une nouvelle démarche auprès de votre Evêque. Je ne perds pas cependant l'affaire de vue et je me propose d'aller au premier jour chez sa Grandeur pour la lui remémorer et la prier de faire une nouvelle démarche auprès du Ministre des Cultes. Je vous tiendrai au courant du résultat. Veuillez en attendant, mon cher M., présenter à MM. les membres de la fabrique mes salutations respectueuses et agréer pour vous et votre famille l'expression de mes sentiments dévoués.»



22 avril 1858 «A M. Hess, organiste de la cathédrale à Nancy»

«Mon cher M. Hess, je m'empresse de répondre à votre lettre du 20 avril par laquelle vous me demandez conseil sur les nouvelles démarches à faire pour activer la solution de l'affaire relative à votre orgue.

Je crois qu'il serait inutile en ce moment de faire une nouvelle démarche auprès de M. Hamille après celle que vous avez déjà faite.

Je pense qu'il suffirait, quant à présent, que M. Gény écrivît la lettre dont vous me parlez à son ami M. de C. Si Mgr croit devoir écrire au Ministre, ça ne peut pas nuire ; mais ce qui serait le mieux, c'est que lui-même le vît, comme on vous l'a dit, lorsqu'il sera de retour à Paris. Si vous voulez me tenir au courant de ce qui sera fait vis-à-vis de M. de C., je pourrai moi-même aller le voir pour savoir ce que l'on peut raisonnablement espérer maintenant.

Vous devez bien penser, mon cher M., que mon désir n'est pas différent du votre et que s'il m'était possible de faire provoquer une décision, il y a longtemps qu'elle serait prise. Cependant, je ne désespère pas, l'affaire me parait en bon chemin et il suffira peut-être d'un mot de Mgr ou de M. Gény pour obtenir la solution que nous désirons tous.

Je vous prie de m'excuser auprès de Mgr, si je ne suis pas retourné le voir ainsi que je le lui ai promis. J'avais craint d'abord de l'importuner et ensuite c'est que je ne supposais pas que le moment fût bien choisi pour le revoir à l'époque où j'aurais pu me représenter chez lui.

Veuillez enfin, je vous prie, me rappeler au bon souvenir de M. le Curé et à MM. les membres de la fabrique et agréer les bien sincères salutations de votre [dévoué serviteur]»



12 juin 1858 «A M. Hess, organiste de la cathédrale à Nancy»

«Mon cher M., vous devez désespérer de votre affaire à cause du silence de l'Administration. Cependant je crois devoir vous rassurer et vous prévenir que la cause de ce silence peut s'expliquer par la maladie de M. Hamille qui est depuis un mois retenu chez lui et ne pourra préalablement reprendre ses travaux avant une quinzaine de jours.

Je me propose d'aller le voir aussitôt qu'il sera bien rétabli pour lui rappeler cette affaire. Peut-être feriez-vous bien de faire prier Mgr de vouloir bien rappeler de nouveau cette affaire au Ministre en faisant valoir à ses yeux non seulement l'urgence de ces travaux mais encore la part importante de la contribution de la fabrique et notamment qu'à raison du temps nécessaire à l'exécution de ces travaux, l'état n'aurait à intervenir dans ce paiement que l'année prochaine, la fabrique s'obligeant à payer sa part dans l'exercice courant. Cette condition pourrait être sans doute une cause déterminante car vous savez que M. de C. est très bien disposé pour cette affaire.

Si Mgr jugeait utile comme je le suppose d'écrire un mot à M. le Ministre, veuillez m'en informer en temps utile afin que je puisse de mon côté fixer quelques démarches de l'Administration. Veuillez agréer, mon cher M. les très humbles salutations de votre [dévoué serviteur].»



6 juillet 1858 «A Mgr Menjaud, Evêque de Nancy, 1er aumônier de sa Majesté l'Empereur»

«Monseigneur, nous avons l'honneur de rappeler à votre bienveillante attention l'affaire de la restauration de l'orgue de votre cathédrale.

Nous pensons, Mgr, que le moment serait opportun pour rappeler cette affaire à son Excellence M. le Ministre de l'Instruction publique et des Cultes. Nous avons déjà nous-mêmes, dans les limites de nos attributions, demandé des nouvelles de cette affaire dans les bureaux de l'Administration, mais malgré la bonne volonté de ces Messieurs, il nous a semblé, Monseigneur, qu'il serait nécessaire pour obtenir une prompte solution, que votre Grandeur voulût bien en entretenir directement M. le Ministre.

En écrivant à son Excellence, peut-être jugerez-vous utile, Mgr, de faire remarquer à M. le Ministre tout l'intérêt qui s'attache à cette restauration, que la fabrique désireuse de voir restaurer cet ancien chef-d-oeuvre, a voté la moitié de la somme nécessaire et que par conséquent, l'état n'aurait à intervenir que pour la 2ème moitié dont le paiement pourrait au besoin ne s'effectuer, vu l'importance et le durée du travail, que pendant les exercices 1859 et 1860.

Votre Grandeur me pardonnera d'insister sur une affaire qui nous intéresse assurément beaucoup plus au point de vue artistique que sous le rapport commercial et que nous serions heureux de mettre bientôt en oeuvre.

Veuillez en attendant vos instructions, Mgr, agréer l'hommage du profond respect de vos très humbles et très [dévoués serviteurs].»



19 janvier 1859 «A M. Hess, organiste de la cathédrale de Nancy»

«Monsieur, je viens de voir Monseigneur qui me dit avoir faire hier une visite à Monsieur Hamille qui lui avait promis de s'occuper de votre affaire et qui l'avait engagé à en dire un mot au Ministre à la première occasion.

Je suis allé de suite au ministère et j'y ai vu moi-même Monsieur Hamille qui m'a répété la même chose que Monseigneur et je lui ai expliqué alors que de toutes les affaires qui se présentait [sic] à l'administration il n'y en avait qui fut dans de meilleures conditions que celle de Nancy et qu'en ce qui me concernait j'aimais mieux avoir ce travail à faire que n'importe quel ouvrage que l'administration pourrait me donner. Je n'ai pas besoin de vous dire toutes les raisons que je lui ai données mais la meilleure à mon avis c'est que Nancy était une ville essentiellement artistique qui ne demandait qu'un secours de 2 500 fr au gouvernement tandis qu'on donnait un orgue de 100 000 fr au village de Luçon qui ne leur en savait aucun gré.

Cette raison et beaucoup d'autres l'ont un peu réchauffé et il m'a assuré que cela se ferait très prochainement et que d'ailleurs il avait dit hier à Monseigneur votre Evêque que votre affaire était sur la petite liste.

Veuillez donc rassurer ces Messieurs, je crois que nous touchons à la solution et je ne manquerai pas de mon côté à rappeler l'affaire de façon à maintenir les bonnes dispositions de l'administration.

Je regrette d'avoir été obligé de vous faire attendre si longtemps ma réponse mais je désirais voir Monseigneur et M. Hamille et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu les rencontrer tous les deux.

Adieu, mon cher Monsieur Hess, veuillez me rappeler au bon souvenir de Monsieur le Curé et de Messieurs les membres de la fabrique et agréer pour vous et votre excellente famille les bien sincères salutations [de votre dévoué serviteur].»



22 février 1859 «A Monsieur le Préfet de la Meurthe à Nancy»

«Monsieur le Préfet, conformément aux instructions de son Excellence Monsieur le Ministre de l'Instruction publique et des cultes, nous avons l'honneur de vous adresser ci-joint et de soumettre à votre approbation notre soumission pour l'exécution des travaux de restauration et de perfectionnement du grand-orgue de la cathédrale de Nancy.

Nous vous prions, Monsieur le Préfet, de vouloir bien examiner cette pièce et de la transmettre avec votre avis à Monsieur le Ministre.

Veuillez agréer Monsieur le Préfet l'hommage du profond respect de vos très humbles [serviteurs].»



25 février 1859 «A M. Hess, organiste de la cathédrale de Nancy»

«Mon cher Monsieur, je m'empresse de répondre à la demande que vous me faites à savoir s'il y aurait économie de temps en commençant les travaux à Nancy en même temps que ceux que nous avons à faire à Paris.

Il y aurait bien certainement un peu davantage [sic] à commencer des deux côtés à la fois mais cependant je dois vous faire observer que dans ce cas vous seriez privé un peu plus longtemps de votre orgue. Nous avons pas mal de choses à faire ici avant d'avoir à démonter l'instrument et pendant une bonne partie du temps que durerait [sic] ces travaux, l'orgue pourrait encore faire son service. De cette manière la durée entière de ces travaux serait plus longue mais en apparence plus courte puisque l'instrument resterait moins longtemps démonté.

Cependant, je ne puis encore bien vous préciser ce qui conviendra mieux de faire. Nous jugerons la question sur place à mon prochain voyage à Nancy.

Veuillez en attendant me rappeler au bon souvenir de ces Messieurs de la fabrique et agréer pour vous-même les bien sincères salutations de votre tout dévoué serviteur.»



28 février 1859 «A M. Hess, organiste de la cathédrale de Nancy»

«Mon cher Monsieur, malgré toute ma bonne volonté à suivre vos instructions et le désir de la fabrique, il m'est impossible d'aller vous trouver à Nancy aussitôt que vous me le dites. J'espère pouvoir aller à Nancy vers la fin de la semaine. Je vous préviendrai au besoin la veille de mon arrivée. J'estime cependant que je pourrai me mettre en route vendredi soir ou samedi.

Je ne réponds pas aux observations que vous voulez bien me transmettre concernant le devis, n'ayant pas le temps de les examiner puisqu'il sera plus facile de nous entendre de tout cela sur place.

Mes respects, je vous prie, à toute votre bonne famille.

Veuillez en attendant agréer et présenter à ces Messieurs les très humbles [salutations de votre serviteur].»



20 avril 1859 «A Monsieur le Préfet de la Meurthe à Nancy»

«Monsieur le Préfet, par sa lettre en date du 6 avril dernier, Monsieur le Ministre de l'Instruction publique et des Cultes nous a avisés de l'approbation de notre soumission pour les travaux du grand-orgue de la cathédrale de Nancy et nous a informés qu'il vous l'avait renvoyée pour la faire enregistrer. Nous vous prions de vouloir bien nous en faire délivrer après enregistrement une copie conforme sur timbre et une copie du devis.

Nous avons chargé Monsieur Hess, organiste de la cathédrale, d'acquitter dans vos bureaux les frais que cela pourra occasionner.

Agréez, Monsieur le Préfet, l'hommage de notre respect.»



5 juin 1859 «A Monsieur Chatelain, architecte diocésain à Nancy»

«Monsieur, j'ai l'honneur de vous adresser mon frère M. V[incent] Cavaillé que nous avons chargé de se rendre à Nancy pour mettre en oeuvre les travaux de restauration du grand-orgue de la cathédrale.

L'exécution de ces travaux exigera un grand échafaud au devant de l'orgue pour entreposer les différentes parties de l'instrument et pour travailler à la réparation de celles qui doivent être conservées.

Comme cet échafaudage n'a pas été prévu dans notre devis, nous vous serions obligés, Monsieur, de vouloir bien en écrire à M. le Ministre pour vous faire autoriser à le mettre en oeuvre le plus tôt qu'il vous sera possible afin que nous puissions sans retard exécuter nos travaux.

Nous vous remettons ci-joint une étude que nous avons faite de cet échafaudage. Vous jugerez vous-même des modifications qu'il serait utile d'y introduire. La seule chose à laquelle nous tenions c'est d'avoir les deux planchers établis à la hauteur indiqué [sic] dans notre plan et parfaitement solides.

Nous avons fait part à M. Hamille de la demande que nous avions à vous adresser pour cet échafaudage et il nous a autorisés à vous dire d'en adresser la demande à M. le Ministre, qu'il la ferait approuver sans retard.

Veuillez, Monsieur, avoir l'obligeance de vous entendre avec Monsieur Vincent Cavaillé pour ce qui sera nécessaire à l'égard de quelques travaux d'appropriation des locaux qui devront nous servir à déposer les objets de l'orgue afin que vous puissiez vous faire autoriser à les exécuter.
Nous avons l'honneur d'être avec respect [vos très humbles serviteurs].»



13 décembre 1859 «A Monsieur Chatelain, architecte diocésain à Nancy»

« M., mon frère m'a adressé la note que vous avez rédigée concernant le projet d'addition à faire au buffet d'orgue de la cathédrale de Nancy et que je vous ai confié lors de mon récent voyage dans cette ville.

Je vois d'après cette note que vous n'approuvez point le complément de décoration nécessaire et que vous seriez disposé à y suppléer au moyen de panneaux plus ou moins évidés.

Ce n'est pas sans avoir sérieusement réfléchi, M., ni sans m'être entouré de lumières d'artistes compétents que je me suis permis de présenter ce projet à M. le Chef de la 2ème Division des Cultes qui m'engage à m'entendre avec vous pour adresser le travail au Ministre.

Je regrette, M., que nous n'ayons pas pu en conférer sur place où j'aurais eu la possibilité de vous convaincre de l'utilité de ce travail tant au point de vue architectonique qu'au point de vue instrumental.

Nous ne pensons pas que des cloisons découpées ou des treillages dans l'ornementation serait [sic] tout à fait déplacé [sic] dans un buffet d'orgues, pouvant suppléer convenablement à la décoration des tuyaux qui sont le principal ornement de l'orgue.

Nous n'avons aucun intérêt commercial à soutenir notre projet. C'est tout simplement un sentiment artistique qui nous a dirigés et ce complément qui vous paraît devoir nuire à la décoration actuelle nous a été inspiré par les orgues renommées de Haarlem et de Rotterdam célèbres dans l'histoire de la facture de l'orgue.

Je vous serais donc obligé, M., de vouloir bien me retourner les plans que je vous ai confiés, puisque vous ne croyez pas pouvoir vous charger de présenter vous-même ce projet au ministre.

Quant à l'état d'avancement des travaux que mon frère a du vous remettre pour le vérifier, je vous serais reconnaissant, M., de faire la constatation des travaux exécutés à Nancy. Je m'adresserai à l'administration pour faire constater le complément des ouvrages qui sont confectionnés dans nos ateliers et que nous avons mentionnés dans cette même pièce.

Veuillez agréer, M., les très humbles [salutations de votre serviteur].»


La correspondance du facteur pour les années 1860-1861 n'est pas accessible et il est dommage de ne pouvoir en connaître les extraits qui concernent l'orgue de la cathédrale de Nancy, mais l'on sait que le projet a eu une conclusion heureuse. Voici la composition de cet orgue telle qu'elle se présentait jusque dans les années 1960 au moment de sa reconstruction par la maison Haerpfer-Erman:

Positif de dos (54 notes) : Montre 8', Bourdon 8', Flûte harmonique 8', Salicional 8', Prestant 4', Dulciane 4', Doublette 2', Piccolo 1', Cornet V rgs, Plein-jeu VII rgs, Trompette 8', Cromorne 8', Basson-hautbois 8', Clairon 4'.

Grand-Orgue (54 notes): Montre 16', Bourdon 16', Flûte conique 16', Gambe 16', Montre 8', Bourdon 8', Flautone 8', Flûte harmonique 8', Viole de gambe 8', Prestant 4', Flûte douce 4', Violon 4'.

Bombarde (54 notes): Quinte 2' 2/3, Doublette 2', Cornet V rgs, Plein-jeu IX rgs, Bombarde 16', Basson 16', 1ère Trompette 8', 2ème Trompette 8', Cromorne 8', Clairon 4'.

Récit expressif (54 notes): Quintaton 16', Bourdon 8', Flûte harmonique 8', Viole de gambe 8', Voix céleste 8', Flûte octaviante 4', Octavin 2', Basson 16', Trompette 8', Basson-hautbois 8', Voix humaine 8', Clairon 4'.

Pédale (30 marches) : Soubasse 32', Flûte 16', Contrebasse 16', Soubasse 16', Flûte 8', Violoncelle 8', Flûte 4', Contrebombarde 32', Bombarde (métal) 16', Bombarde (bois) 16', Basson 16', Trompette 8', Basson 8', Clairon 4', Baryton 4'.

Tirasses pos., G.-O., réc.; accouplements Pos./GO., Bomb./G.O., Réc./G.O., G.O./G.O. En 16; appel machine G.-O.; appel anches Pos., Réc., Péd. (bassons) et batterie pédale; orage,  trémolo réc.


Olivier Geoffroy (juillet 2013)




Site web sur Cavaillé-Coll.

 


Relancer la page d'accueil du site MUSICA ET MEMORIA

Droits de reproduction et de diffusion réservés
© MUSICA ET MEMORIA

tumblr hit counter