Lucien CHABRO
Cinquante ans de tribune

Lucien Chabro
Lucien Chabro
(  Photo X... ) DR

 

En 1972, pour le jubile de Lucien Chabro à l'orgue de l'église Saint-Pierre de Charenton-le-Pont (Val-de-Marne) fêté l'année précédente, le Bulletin Municipal de cette ville publiait dans son numéro annuel un entretien avec ce musicien. A ces quelques lignes, aimablement communiquées par Mme Michelle Lefebvre, ajoutons que l'intéressé est décédé le 22 novembre 1985, qu'il avait obtenu au Conservatoire de Paris une 2e médaille de solfège instrument en 1911 (classe de Rougnon) et une 1ère médaille en 1913 (classe de Paul Vidal) avant d'entrer plus tard dans la classe d'harmonie de Jean Gallon et que, longtemps domicilié 68 boulevard Soult à Paris XIIe, il avait adhéré dès 1928 à l'Union des maîtres de Chapelle et Organistes alors dirigée par Widor. Précisons en outre que le Conservatoire de Charenton deviendra en 1992 le "Conservatoire André Navarra" installé sur un nouveau site de la Coupole.

La Rédaction

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Apprenant que M. Chabro, directeur de notre Conservatoire, fêtait ses cinquante années de présence à la tribune de Saint-Pierre, nous sommes allés l'interviewer dans son bureau au Conservatoire, et il a bien voulu retracer pour les lecteurs du Bulletin Municipal les épisodes de sa carrière :

Lucien Chabro, à son orgue de Charenton
Lucien Chabro à son orgue de Charenton en 1971
( Photo X... ) DR

Comment êtes-vous venu à Charenton ?

— En 1917, un an avant d'être mobilisé, à 17 ans ; j'ai été (sans doute un des plus jeunes) maître de chapelle à Notre-Dame-de-Vincennes. C'est là que j'ai connu l'excellent chanteur qu'était M. Polli. Lorsqu'on 1921 (j'étais encore sous les drapeaux) ce baryton à la voix si belle m'a avisé que M. l'Abbé Parturier, curé de Saint-Pierre, désirait adjoindre au titulaire du Grand Orgue (Pierre Kunc) un maître de chapelle responsable de la musique, je me suis donc mis sur les rangs et je débutais pour la fête de Saint-Pierre, le 2 juillet. Il y a donc, cette année, cinquante ans.

N'avez-vous pas ambitionné d'accéder à des tribunes plus importantes ?

— Si fait ; pour le jeune organiste que j'étais, Charenton ne devait être qu'une étape, en attendant de trouver une place plus importante et je me suis mis en quête d'une paroisse disponible.

Mais alors, comment expliquez-vous cette durée prolongée à Charenton ?

— II y a à cela deux raisons. D'abord les rapports avec M. Parturier qui a su si bien me faire l'honneur de son amitié et, partant me retenir, car c'était un homme d'une grande valeur. Ensuite « mon » orgue ! Dans beaucoup de paroisses, les orgues étaient en plus ou moins bon état, tandis que « mon » petit Cavaillé-Coll n'a jamais eu de défaillance et je me suis, en quelque sorte, identifié à lui. Combien de maîtres y ont joué ? En 1891, à l'inauguration, c'est Ch.-M. Widor, puis Gigout, alors professeur au Conservatoire de Paris ; le prestigieux Marcel Dupré qui l'a touché trois fois, d'autres encore et la dernière la regrettée Jeanne Demessieux, alors titulaire du Grand Orgue de la Madeleine.

Comment êtes-vous venu à la musique religieuse ?

— Les circonstances! En 1910 (j'avais 11 ans) en sortant de la classe de solfège du Conservatoire de Paris, avec quelques camarades, nous avons été accostés par un monsieur à la chevelure opulente et blonde. C'était Félix Raugel qui venait recruter des voix d'enfants pour sa maîtrise de Saint-Eustache. Je me suis donc engagé à chanter avec lui et ce furent là mes débuts. L'année suivante, je devais entrer à la maîtrise de Saint-Philippe-du-Roule sous la direction de Jean Gallon (qui devait plus tard être mon professeur d'harmonie) ; c'était une des maîtrises les plus importantes (nous étions une vingtaine d'enfants) et de grande renommée.

Lors d'une cérémonie des ténèbres, j'étais seul avec Jean Gallon. En chantant cet admirable plain-chant qu'il accompagnait avec des harmonies d'une rare suavité, j'ai ressenti toute la beauté du Grégorien, cette musique si élévatrice, si priante et c'est à ce moment précis que je décidai de servir cette musique.

Vous avez parallèlement exercé dans différentes branches ?

— Bien sûr ! J'ai été musicien puis chef d'orchestre dans un cinéma (c'était le temps du muet) et il fallait bien vivre...

Puis, un certain jour de 1923, j'appris qu'il y avait un concours pour le recrutement de professeurs dans les écoles de Paris ; je m'y suis donc présenté et ai enseigné durant trente-sept ans dans les écoles communales.

Egalement, en 1940, je devais créer, avec quelques amis, l'école municipale de musique de Charenton. A l'époque vingt-sept élèves ; actuellement quatre cent cinquante !

Musicien d'église affirmé, que pensez-vous du renouveau de la liturgie ?

— Un peu de bien et beaucoup de mal. Le Concile Vatican II en tolérant l'emploi de la langue nationale dans les célébrations a permis aux fidèles de mieux comprendre leur religion ; voilà pour le positif. Mais ce qui l'est moins, c'est l'abandon quasi total du patrimoine grégorien (quelle beauté !) et des chefs-d'œuvre de la polyphonie des Palestrina, Vittoria... Dans quelques années, les fidèles ignoreront qu'il y a eu de si belles musiques. Toute beauté venant de Dieu et y retournant, je ne crois pas que le remplacement par « des musiques » fades et insipides soit de nature à refléter cette beauté !...

Je ne suis pas d'accord pour le remplacement de l'orgue traditionnel par la guitare plus ou moins électrique, le saxo et percussion, cette orchestration aux relents de bal musette !

En prenant congé de vous et en nous excusant de vous avoir retenu aussi longtemps, serait-ce abuser de vous demander de nous faire les honneurs de votre Conservatoire ?

— Avec grande joie. Dans les locaux que nous occupons au Centre culturel, il y a de grandes possibilités. Une grande salle est dédiée à Roger Ducasse dans laquelle nous travaillions la musique d'ensemble. Une autre grande dédiée à Gabriel Pierné plus spécialisée pour les classes nombreuses de solfège puis trois autres, de dimensions plus modestes et dédiées à Florent Schmitt, Jean Gallon cité plus haut et enfin Vincent d'Indy. J'ai voulu par là remettre en mémoire des noms qui ont servi, ô combien ! la musique française.

Signature de Lucien Chabro
Signature autographe, 1944
( coll. D.H.M. ) DR

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ETAT DE LA MAITRISE DE CHARENTON EN 1944

Fiche: Comité professionnel de l'art musical et de l'enseignement libre de la musique - Loi du 14 octobre 1943
Fac-simile recto de la fiche de renseignements sur la Maîtrise de Charenton avec indications manuscrites de Lucien Chabro, mai 1944
( coll. D.H.M. ) DR

En 1944, le 9e Bureau "Orgue et Musique d'église" (dirigé par Marcel Dupré) du "Comité professionnel de l'art musical et de l'enseignement libre de la musique", créé par la Loi du 14 octobre 1943 et présidé par Alfred Cortot, procédait à une enquête sur les Maîtrises. Au début du mois de mai de cette même année Lucien Chabro retournait la "Fiche de renseignements concernant les Maîtrises de France", dûment remplie par ses soins. On relève sur ce document, inédit à ce jour (coll. D.H.M.), bon nombre d'indications détaillées sur les activités musicales de l'église Saint-Pierre de Charenton. En voici une transcription :

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titre de la maîtrise : Chorale St Pierre, Maîtrise paroissiale

date de la fondation : 1921, 1941

adresse postale : Eglise St Pierre de Charenton

nom du maître de chapelle : Lucien Chabro

composition du chœur : activité bénévole

voix d'enfants : 35, voix de femmes : 22 soprani et 10 alti, voix d'hommes : 6 ténors, 5 barytons et 7 basses

 

programme général des œuvres exécutées en 1943

a) cérémonies liturgiques :

a) la Maîtrise : chaque dimanche aux offices

b) La Chorale St Pierre : offices des grandes fêtes, Noël, Pâques, St Pierre, etc. Messes en musique Samuel Rousseau, Montillet, etc.

b) concerts spirituels (ou profanes) : La Chorale St Pierre a donné 1 concert spirituel à N.D. d'Alfortville et un à St Rémi de Maisons-Alfort. Participé à deux concerts de l'Orchestre symphonique de Charenton (chœurs de la Renaissance et de G. Fauré). Participé à "la Passion" du Stalag VIIIc donnée salle Pleyel les 26 et 27 mars et 2 avril à Clichy.

c) chant grégorien : Les deux organismes participent aux offices liturgique en y chantant l'office grégorien. La Maîtrise d'enfants a prêté son concours au concert de l'Institut grégorien.

d) activités pédagogiques exercées par la maîtrise (instruction musicale, solfège, etc.) : Chaque jour cours de chant grégorien, de solfège grégorien et pose de voix. Les exercices sont donnés par M. Bibart, instituteur libre, à l'école paroissiale.

La Chorale St Pierre participe à des séances d'éducation musicale populaire, cours d'histoire de la musique, etc.

projets pour 1944 : Continuer et amplifier l'effort déjà fourni.

la maîtrise a-t-elle un règlement intérieur : Non

quelles sont les ressources financières de la maîtrise : Il serait hautement désirable que de tels organismes qui font tant de bien soient aidés substantiellement. Actuellement le Maître de chapelle est de sa poche et de son temps mais il ne sera pas là éternellement !!

vœux a exprimer par le maitre de chapelle : Création d'un statut des maîtrises. Les Maîtres de chapelle doivent être aptes à enseigner aussi bien la musique que le plain-chant. Et si l'on doit exiger d'eux des qualités, n'en faisons pas des misérables sans ressources ni moyens. Un fixe solide qui puisse comprendre des indemnités pour cours et répétitions, etc… et (mais n'est-ce pas trop demander) la profession demeurant possible et permettant de vivre honorablement, en chasser tous les incapables.

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Concert à Charenton (Lucien Chabro)
20 juin 1961, Charenton-le-Pont, concert sous la direction de Lucien Chabro
( coll. Michelle Lefebvre ) DR

 


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