PETITE HISTOIRE DU CHANT MILITAIRE

 

Le chant militaire est le dernier répertoire survivant des chants de métier car il est toujours utilisé dans son cadre professionnel. Dans ce monde très réglementé que constitue l’armée, les soldats font évoluer leur répertoire hors de tout cadre réglementaire (pas de répertoire officiel, pas de formation pour enseigner les chants, pas de dépôt légal des recueils, pas d’archives…). Dans l’armée française, les chants sont transmis exclusivement de bouche à oreille. Très rares sont les carnets de chants dans lesquels figurent les partitions. L’autorité militaire a toujours contrôlé les recueils publiés, mais, malgré quelques tentatives, elle n’a jamais exercé une influence visible sur le répertoire.

Le soldat a besoin des chants pour marcher et se détendre. L’Orchésographie, un traité de danse imprimé en 1589, précise que l’origine de tous les pas de danse est dans le pas militaire. Le commandement l’avait bien compris puisque le Maréchal de Saxe préconisait de revenir au pas cadencé, déjà connu des Romains. En effet, une fois l’ordre de marche donné, en connaissant la cadence, l’état-major pouvait facilement calculer la durée du déplacement et ainsi coordonner la concentration des troupes pour la bataille. " Le rythme est une force " écrivait le musicologue Julien Tiersot en 1889 et le soldat y puise l’énergie lui permettant de surmonter les fatigues du service. Mais le rôle principal du chant est d’abord d’entretenir la cohésion. Les chants militaires peuvent être regroupés en plusieurs types : chants de tradition ; chants de marche ; chants de popote ; chants de corps de garde. On peut aussi y ajouter les chants de marins (de la marine de guerre) et les chants de conscrits.

Ce répertoire n’est pas coupé de la culture musicale de son époque. Depuis toujours, les créations des chansonniers, du vaudeville ou de l’opéra-comique ont été empruntées par les soldats. Plus tard, ce fut le café-concert puis le cinéma. On rencontre dans ces compositions quelques noms célèbres de la musique, de la littérature et de la poésie (Jean-Baptiste Lully, André-Ernest Grétry, Alexandre Choron, Vincenzo Bellini, Pierre Mac Orlan, Théodore Botrel, Aristide Bruant, Vincent Scotto, Paul Déroulède, Pierre Dupont, Gilles Servat…). Les influences musicales ne sont pas seulement françaises puisque l’on retrouve des chants d’origine allemande, russe, américaine, italienne… Elles montrent que les échanges se font en s’affranchissant des frontières et des conflits. Cette diversité d’inspiration renseigne sur l’évolution de la mentalité de la troupe. Par le chant, le soldat introduit un univers de poésie et de musique dans un monde de sueur et de sang. Le chant joue un rôle essentiel pour permettre au soldat d’affronter l’éventualité du sacrifice suprême.

Si le répertoire s’est enrichi au fur et à mesure des succès et des revers des armées, quelques grandes étapes marquent son évolution. Les récits militaires anciens évoquent deux types de chants de soldats. D’une part, les chants sacrés étaient interprétés avant les batailles pour appeler le secours des puissances surnaturelles, c’est le péan des Grecs, mais aussi les cantiques des batailles du Moyen Âge. Ils étaient entonnés après la victoire en chants d’action de grâce. Bon nombre subsistent encore dans la liturgie latine tel le Vexilla Regis composé par Venance Fortunat en 569.

L’autre répertoire est constitué des chants ordinaires, les chants de la troupe, ceux que les chroniqueurs mentionnent incidemment sans les noter et qui ont généralement disparus.

Sous la Monarchie, depuis la création de l’armée de métier au XVIe siècle, les préoccupations du professionnel qu’est le soldat tournent autour de celle qu’il a quittée, de son village, de ses chefs et des ennemis. Il chante Réveillez-vous Picards, le premier chant de soldat imprimé avec sa musique en 1502. Il est toujours au répertoire au début du IIIe millénaire.


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Un des chants les plus appréciés encore aujourd’hui reste Fanchon qui a été écrit en 1757.


Pour motiver le conscrit, la Révolution va introduire le chant idéologique, nouveau style qui va contaminer toute l’Europe. Avec La Marseillaise, le meilleur exemple est Le Chant du départ.


L’autre grande étape se situe à la défaite de 1870. Le traumatisme qui s’en suit amène l’apparition de la chanson patriotique qui n’est pas réservée qu’aux militaires puisque c’est devant un public populaire que se produisent les vedettes du café-concert. L’Alsace et la Lorraine, lancée en 1871, en est un exemple emblématique.


La guerre de 14 et les hécatombes des premiers mois (300 000 morts) entraînent la disparition du répertoire. Enseignés de bouche à oreille, les chants ne peuvent plus être transmis. Les chansonniers envoyés distraire les soldats ne remplaceront pas les chants disparus. 1940 marque un nouveau traumatisme, pour régénérer la jeunesse, les autorités font appel aux cadres des mouvements scouts. Ils vont à la fois apporter leur répertoire nouveau et enseigner les chansons traditionnelles françaises aux recrues des chantiers de jeunesse. L’influence de cet enseignement s’exercera jusque dans les années 70 et même au-delà. Un certain nombre de chants sont créés dans l’armée d’Afrique pendant les combats de la libération. Par contre, les unités stationnées et formées en Angleterre n’emprunteront aucun air britannique. Les Africains fait partie de ces chants de l’armée d’Afrique.


Pendant la guerre d’Indochine, la rupture entre la métropole et son armée va être ressentie au sein du corps expéditionnaire. Tenu au devoir de réserve, le soldat va s’exprimer à travers le chant et de nouveaux morceaux vont s’imposer, plus idéologiques, plus guerriers. On peut citer Contre les Viets, créé dès la constitution du bataillon étranger de parachutistes en 1948. Il emprunte sa mélodie à un chant de soldat allemand.


Ces chants sont créés sur un théâtre d’opérations extérieures. Jusque-là, les répertoires de soldats sont assez cloisonnés. Même si bon nombre de chants sont communs à toute l’armée, les différentes armes utilisent des répertoires spécifiques qui appartiennent aux traditions de l’arme. Ils ne sont pas destinés à circuler dans les autres armes. La commercialisation du microsillon va modifier ces usages. A la fin des années 50, des enregistrements de chants militaires sont mis en vente, principalement les nouveaux chants parachutistes. Ils connaissent une rapide diffusion. La crise politique qui termine la guerre d’Algérie va contribuer par réaction à populariser les nouveaux chants des troupes d’élite (parachutistes, légionnaires et marsouins) au sein de l’armée. D’autant plus que l’armée n’avait pas été défaite militairement et que le courant antimilitariste s’imposait dans les médias et les milieux culturels.

La réduction des crédits entraîne une diminution des musiques militaires. Dans l’armée de 1939, chaque régiment avait sa musique. En 2000, il ne subsiste que des musiques de régions militaires et quelques formations dont les musiciens ont une double qualification. Comme il ne peut pas y avoir de cérémonie militaire sans musique, le chant a acquis un nouveau rôle de manière totalement empirique. En 1940, avec la défaite, la France est occupée par les troupes allemandes. Ces soldats défilent en chantant, un usage complètement étranger aux traditions militaires françaises. Mais il est rapidement repris par l’armée d’armistice et les chantiers de jeunesse. Il va progressivement se propager au sein de l’armée et se substituer à la disparition des musiques militaires dans les années 1980-90. Actuellement, le chant joue un rôle démonstratif dans le cérémonial militaire. Les unités se mettent en place au pas et en chantant pour ensuite clore la cérémonie par un défilé chanté. Cet usage nouveau et récent, institué sans l’intervention du commandement, a eu une incidence réelle sur le répertoire car il a poussé les unités (au moins jusqu’au niveau de la compagnie) à se doter d’un chant spécifique. Si ces chants peuvent être empruntés au répertoire ordinaire, les régiments ont aussi tendance à adopter un chant de tradition qui leur soit propre. De nouveaux chants sont ainsi régulièrement créés. Certains n’ont qu’une audience locale, mais d’autres peuvent se diffuser dans toute l’armée comme Ceux du Liban.


Dans les apports récents, il faut mentionner les chants tahitiens (Te sitima, Tamarii volontaire…). Leur introduction ne remonte qu’aux années 80 avec l’incorporation de recrues originaires des îles. Ils sont surtout chantés dans leurs paroles d’origine par les troupes de marine.

L’usage du chant se maintient toujours dans l’armée de terre uniquement parce qu’il correspond à un réel besoin. Par exemple, il a pratiquement disparu de la Marine alors que ce répertoire était indispensable du temps de la voile. Néanmoins, il subsiste encore à l’Ecole navale et chez les sous-mariniers. Répertoire ancien, toujours vivant mais profondément enraciné dans les traditions militaires françaises, le chant du soldat poursuit son évolution en s’adaptant, avec un certain décalage, à celle de l’armée qui s’est professionnalisée et féminisée et dont le recrutement tend à suivre la diversité de la population française. A moins d’une remise en cause profonde de l’unité nationale, le chant continuera normalement à jouer un rôle essentiel dans la cohésion de l’armée.

 

Thierry Bouzard
Consultant du Conservatoire militaire de musique de l’armée de terre
http://chantmilitaire.blog.de/

 


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