Alexandre Choron (1771-1834)
ou
Petite histoire de la musique religieuse depuis la Révolution.

 


Alexandre Choron (1771-1834),
lithographie de C. Elchoet, d'après Léon Noël,
avec fac-similé de sa signature.

( BNF Richelieu )

 

Sous l’Ancien régime, on comptait en France plus de quatre cents Maîtrises. Non seulement elles perpétuaient l’enseignement, la propagation et l’exécution de la musique religieuse, mais aussi et surtout, elles étaient de véritables conservatoires de musique, seuls endroits où l’on pouvait apprendre la musique. Attachée à une cathédrale, ou à une simple église, la maîtrise était tout simplement, comme l’a si bien défini Michel Brenet, une " école dans laquelle les enfants de choeur d’une église reçoivent leur éducation musicale ". Les maîtrisiens étaient chargés d’assister et de chanter à tous les offices (messe, vêpres, complies, heures solennelles), et de participer aux processions. La plupart de nos grands musiciens, quelle que fut par la suite leur carrière musicale, reçut une précieuse formation auprès de ces schola ou encore auprès de maîtres, anciens scholistes eux-mêmes.

La révolution de 1789 balaya toutes ces maîtrises et ferma les églises, tout en faisant table rase des méthodes et traditions d’enseignement de la musique, ainsi que du formidable patrimoine musical religieux accumulé depuis plusieurs siècles. Dans celui-ci figurait bien entendu le plain-chant. Pour être conforme à la réalité, il faut bien avouer que le chant grégorien, dont la vertu d’édification était si grande qu’il arrachait des larmes à Saint Augustin, avait commencé de décliner depuis le XII° siècle avec l’invention mélodique et plus tard, la découverte de la polyphonie. A la veille de la révolution, les principes d’exécution étaient perdus et les mélodies totalement altérées. Sur ce point, on peut dire que les méfaits de 1789 auront été bénéfiques, comme nous le verrons, car cela permettra une prise de conscience et déclenchera d’importantes recherches musicologiques qui aboutiront à la renaissance du plain-chant.

Au début du XIX° siècle, bien que la Convention Nationale avait érigé, le 8 novembre 1793, un Institut National de Musique (futur Conservatoire National Supérieur de Musique), la musique d’église tombait en quenouilles, le grégorien était oublié. On ignorait Palestrina et Bach. La musique italienne envahissait les sanctuaires où l’on interprétait même des airs d’opéras à peine modifiés, telle cette Messe de Rossini composée d’airs d’Othello, du Barbier de Séville et de Sémiramide ! Napoléon, après le Concordat, avait bien tenté dès 1810 de réamorcer le système des maîtrises, en accordant des subventions à quelques unes d’entre elles qui avaient subsisté, mais les mesures prises étaient insuffisantes. Et surtout les musiciens capables de transmettre le savoir aux jeunes générations issues de la Révolution se comptaient sur les doigts d’une main ! De même, les prêtres qui tenaient autrefois un rôle important au sein des Maîtrises, avaient été disséminés s’ils avaient pu échapper aux massacres !

Cependant quelques anciens artistes de grande valeur prirent rapidement conscience du danger de la situation. Ainsi dix organistes parisiens, parmi lesquels Marrigues, Lasceux, Lefébure-Wély, Gervais-François Couperin et Séjan adressèrent en 1810 une requête au Ministre des Cultes. Pour eux la fermeture des églises, la suppression des maîtrises qui formaient tant de futurs musiciens, le désintérêt du public pour cette forme de musique et la baisse importante des revenus des musiciens d’églises, bref tous ces effets de la Révolution étaient la cause de cette décadence et non pas, comme l’affirmeront plus tard certains musicologues, la perte de toute mesure de la part des organistes. C’est la résultante d’une situation inévitable qui avait engendré cette situation et non l’attitude de quelques hommes qui avaient tout simplement perdus les moyens d’agir autrement.

Alexandre Choron, totalement oublié de nos jours, a sans conteste joué un rôle de tout premier ordre dans la renaissance de la musique religieuse en France au XIX° siècle et la préservation des traditions. C’est un apôtre. Après lui viendront le Prince de la Moskowa et Louis Niedermeyer avec l’Ecole de Musique Classique et Religieuse (fondée en 1853), qui voulurent poursuivre la restauration du plain-chant, enseigner l’harmonie et redécouvrir les clavecinistes français et italiens, ainsi que les compositeurs classiques allemands ; Charles Bordes, Alexandre Guilmant et Vincent d’Indy, qui fondèrent la Schola Cantorum (1894) destinée à diffuser la musique ancienne et inciter à un art rigoureux ; et également les Fétis, Danjou, d’Ortigue, Lambillotte et Coussemaker, promoteurs du chant grégorien, qui ouvrirent la voie à Dom Guéranger pour renouer le fil de la tradition . Tout cela aboutit au célèbre Motu proprio du 22 novembre 1903 de Pie X, qui non seulement reconnaissait que le chant grégorien était le chant propre de l’Eglise romaine, mais en outre admettait la musique polyphonique et également la musique moderne, dès qu’elle fût digne du culte.

Mais revenons en à Choron. Né le 21 octobre 1771 à Caen, d’un père directeur des Fermes du Roi, il fit ses études au célèbre collège des Jésuites de Juilly, puis à l’Ecole des Mines. Doué d’une mémoire prodigieuse, il savait, à l’âge de 15 ans, parler et écrire sans difficulté le latin, le grec et l’hébreu ! Ce fut un mathématicien en même temps qu’un musicien ! Monge, le fondateur de l’Ecole polytechnique et le père de la géométrie descriptive, le prit même pour élève et lui confia, en 1795, les fonctions de répétiteur de géométrie descriptive à l’Ecole Normale. Ami de Grétry, sur ses conseils, il prit des leçons d’harmonie auprès de l’abbé Nicolas Roze (1745-1819), ancien maître de chapelle des Saints-Innocents, qui enseigna également à Lacodre dit Blin et à Lesueur. Très tôt il se convertit à la nécessité de développer l’enseignement dans les écoles et écrivit sur le sujet plusieurs ouvrages, dont une Méthode d’instruction primaire pour apprendre à lire et à écrire (1800). Dans le même ordre d’idée il fut convaincu par le besoin de répandre l’instruction de la musique et de la rendre populaire. Il s’associa avec l’éditeur Leduc et publia à partir de 1805 une multitude d’ouvrages de grands maîtres, tels Palestrina, Jomelli ou encore Sabbatini. En 1810 et 1811, en collaboration avec Fayolle, il publia même un Dictionnaire des Musiciens qui est resté de nos jours un des classiques du genre. Devenu correspondant de l’Institut, ses travaux attirèrent l’attention de l’Empire. Il fut chargé par le Ministre des cultes de réorganiser les maîtrises et les choeurs des cathédrales, et nommé directeur de la musique dans les fêtes et cérémonies religieuses. C’est à partir de cette époque qu’il s’attira de sérieuses inimitiés, en s’attaquant notamment à la direction du Conservatoire, estimant que l’enseignement qui y était alors dispensé n’était pas conforme à ses vues. Les événements de 1814 l’obligèrent à abandonner cette entreprise de réorganisation, juste avant qu’elle ne puisse recevoir son exécution. Quelque temps directeur de l’Opéra il dut rapidement démissionner de ses fonctions et se consacra alors uniquement à la réalisation d’un grand projet : l’ouverture d’une Ecole royale et spéciale de chant. Créée en 1816, elle prospéra rapidement pour s’appeler finalement Institution royale de musique classique et religieuse. Située 69 rue de Vaugirard, cette institution était destinée au rétablissement de la musique religieuse. L’instruction dispensée portait sur le solfège, la musique instrumentale en tant qu’elle rapporte à l’accompagnement du chant, notamment sur le forte-piano ou l’orgue, le violon et le violoncelle, l’harmonie pratique et la composition musicale et bien entendu sur les matières scolaires traditionnelles (français, latin, belles-lettres, géographie, histoire, grammaire) et sur l’éducation religieuse et morale.

Les concerts des élèves de Choron excitaient l’admiration de tous. On pouvait entendre là, et seulement là, des compositions de Bach, Palestrina, Haendel et d’autres grands maîtres d’Allemagne ou Italie. C’était la première fois en France que des oeuvres si admirables étaient exécutées par des masses chorales de cette importance ! La renommée de l’école de Choron était incontestable : on le réclamait en concerts partout en France (Autun, Nevers, Moulins, Tours, Tulle, Rennes, Montauban...), l’église Notre-Dame-de-Lorette faisait appel à lui pour les grandes fêtes, les élèves assuraient régulièrement les offices chantés de l’église de la Sorbonne, où Choron détenait d’ailleurs le titre officiel de maître de chapelle, un grand nombre de cathédrales le priait de lui envoyer des élèves pour en faire leur maître de chapelle. La formation des élèves de Choron représentait en effet un grand progrès, notamment avec la substitution du serpent par l’orgue d’accompagnement.

A la fin de la Restauration, l’école de Choron dépendait directement de la Maison du roi, département des Beaux-Arts, qui lui accordait d’importantes subventions. Elle fut ainsi victime de la Révolution de Juillet. Louis-Philippe commença, en 1831, par la faire dépendre du Ministère de l’Intérieur, puis par celui du Commerce. Parallèlement les subventions devinrent de plus en plus réduites (de 46 000F en 1830, elles passèrent à 12 000F en juin 1831 !) pour finir par être entièrement supprimées. Choron ne put supporter cette situation. Sa santé déclina rapidement, d’autant plus qu’il déployait d’intenses efforts pour maintenir son école. Il s’éteignit à Paris le 29 juin 1834, laissant une multitude d’oeuvres musicales : des recueils destinés à l’enseignement et au service des églises, des hymnes, antiennes à deux, trois et quatre voix, des chorals en faux-bourdon à trois voix, une méthode de plain-chant, une méthode d’harmonie, un Livre choral de Paris, contenant le chant du diocèse de Paris écrit en contre-point, une Messe à trois voix sans accompagnement, des psaumes et motets, un Stabat Mater à trois voix avec orgue... Son Institution royale de musique classique et religieuse ne lui survécut que peu de temps. La direction en fut assurée par son gendre Stéphane Nicou-Choron, excellent musicien auteur de Messes, oratorios, cantates et autres choeurs, mais l’année suivante elle dut fermer définitivement ses portes, faute de crédits.

Toute une génération de musiciens a été formée par Choron. Ils se distingueront dans les diverses branches, religieuses ou profanes, de l’art musical. Parmi eux nous citerons Hippolyte Monpou, organiste, auteur d’opéras, qui connut une grande vogue comme compositeur de mélodies ; François Delsartre, chanteur à l’Opéra-Comique, qui se convertit au saint-simonisme et devint le maître de chapelle de l’abbé Châtel ; Gilbert Duprez, célèbre ténor à l’Opéra, professeur au Conservatoire, qui fonda sa propre école de chant ; Louis Dietsch, chef d’orchestre à l’Opéra, maître de chapelle à St-Eustache, puis à la Madeleine, auteur de messes, d’opéras et de ballets ; Adrien de La Fage, musicologue, maître de chapelle à St-Etienne-du-Mont où il fut le premier à introduire l’orgue de choeur pour accompagner le plain-chant ; Paul Scudo, critique musical, compositeur et professeur de chant ; Rosine Stoltz, cantatrice distinguée, attachée à l’Opéra de Paris ; Clara Novello, amie de Rossini et célèbre soprano anglaise qui débuta aux côtés de la Malibran ; Henri Valiquet, pianiste et compositeur, auteur de pièces écrites spécialement à l’intention des enfants ; Pierre Wartel, ténor et pédagogue renommé, membre de l’Opéra de Paris, qui compte parmi ses élèves Christine Nilsson et Zélia Trebelli ; Nicolas Labro, contrebassiste à l’Opéra-Comique, nommé professeur de contrebasse au Conservatoire de Paris ; Xavier Croizier, maître de chapelle à St-Etienne-du-Mont, St-Germain-l’Auxerrois et Notre-Dame de Bonne Nouvelle qui tenta vainement d’ouvrir une école de musique religieuse afin d’y perpétuer l’enseignement de son maître...

Mais heureusement l’œuvre de Choron, qui était parvenu à renouer la tradition, ne disparut pas avec sa mort. Le prince de la Moskowa, ami de Choron, fils aîné du maréchal Ney, passionné d’art choral reprit le flambeau en fondant une Société de musique vocale, religieuse et classique en 1843. Il fit ainsi découvrir Ockeghem, Palestrina, de Lassus, Victoria, Gabrieli non seulement en exécutant leurs oeuvres, mais également en les publiant. Dix ans plus tard Louis Niedermeyer, soutenu par le prince de la Moskowa, ranimait l’œuvre de Choron en créant une Ecole de musique classique et religieuse. De celle-ci sortiront d’éminents musiciens, tels Gabriel Fauré, Eugène Gigout, Albert Périlhou, André Messager, Léon Boëllmann, Edmond Audran ou encore Henri Busser. La flamme était ensuite reprise par Charles Bordes, Alexandre Guilmant et Vincent d’Indy avec la fondation (1894) de la Schola Cantorum. De cette école est issue, depuis son ouverture, une foule d’artistes de grand talent parmi lesquels nous citerons René de Castéra, Joseph Civil, Marcel Labey, Guy de Lioncourt, Albert Roussel, Gustave Samazeuilh, Déodat de Sévérac, Auguste Le Guennant, Marc de Ranse, Edgar Varèse, Georges Auric, Abel Decaux, Alexis Galperine... Enfin, quelques décennies plus tard, en 1935, le flambeau était passé à son tour à l’Ecole César Franck, créée par d’anciens professeurs de la Schola (Louis de Serres, Guy de Lioncourt et Marcel Labey). Là encore sortira une pléiade d’élèves renommés : Paule Piédelièvre, Michel Chapuis, André Isoir, Francis Chapelet, Jacques Berthier, Joachim et Elisabeth Havard de la Montagne, Emmanuel de Villèle, René Bénéditti, et encore Carlo Boller, l’abbé Pierre Kaelin, Papadopoulos, Hirao, Ma-Hiao Tsi’un...

Parallèlement à l’oeuvre des Choron, Niedermeyer, Bordes et de Serres, aux travaux de restauration du chant grégorien des Bénédictins de Solesmes, qui aboutirent, comme nous l’avons vu, au Motu proprio, il ne faut pas omettre de mentionner César Franck. Ce grand musicien, ainsi que plus tard ses descendants spirituels parmi lesquels nous rangeons Marcel Dupré, Olivier Messiaen, Jean Langlais et Maurice Duruflé, également héritiers de " la bande à Franck ", ont en effet grandement participé à la restitution de la dignité de la musique d’église. Franck, profondément chrétien, avant tout organiste, mit en effet toutes ses forces à enrichir cette musique...

Ainsi, grâce à Choron et aux travaux de tous ses successeurs qui reprirent et développèrent son œuvre, la musique chrétienne, souvent trahie, altérée et même parfois combattue, a pu parvenir jusqu'à nous, dans toute son originalité. Il s’agit d’un patrimoine inestimable qu’il nous appartient de préserver et d’entretenir à notre tour afin de le transmettre intacte aux générations de l’an 2000.

Denis HAVARD DE LA MONTAGNE

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NOTE : Le père d'Alexandre Choron, Etienne-Louis Choron, directeur général des Fermes au département de Caen, écuyer, Secrétaire du Roi, appartenait à la Franc-maçonnerie. Il figure en qualité d'Apprenti sur le tableau de 1782 de la Loge "Constante Fabert" (AN, cote FM/2/189/I) à l’Orient de Caen. En 1784 (avec signature, feuillet 69) il est au grade de Maître. En 1785, il est Vénérable (feuillet 71) de cette loge et démontre sa fulgurante ascension dans la hiérarchie maçonne. Il confie son jeune fils à la sortie du Collège des Jésuites à l’enseignement du mathématicien Gaspard Monge (Frère maçon initié à Mézières en 1768 dans la Loge "L'Union Parfaite du Corps Royal du Génie). Grétry, ami d'Alexandre Choron, était également maçon, ainsi d'ailleurs que l’abbé Nicolas Roze, son professeur d'harmonie. Cet ecclésiastique était en effet membre des Loges " Les Cœurs Simples de l’Etoile Polaire " (avec l’architecte Chalgrin) en 1779 et " La Société Olympique " en 1786 … Il fut encore adepte de la " Société des Enfants d’Apollon " (d’esprit maçon) à laquelle appartenait Nicolas Séjan. François Lacodre dit Blin (1757-1834), organiste de Saint-Germain l’Auxerrois, Frère maçon affilié avec de nombreux autres artistes à la Loge " Saint Jean d’Ecosse du Contrat Social " en 1782, fut également un élève de l'abbé Roze. (note de Loïc Métrope, octobre 2006)

 


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