Nicolas DALAYRAC
(1753 – 1809)

Nicolas Dalayrac
Nicolas Dalayrac,
gravure à l'eau forte vers 1870,
d'après portrait au physionotrace d'Edme Quenedey (1756-1830)
( coll. DHM ) DR

par François-Joseph Fétis (1866)
Biographie universelle des musiciens
et bibliographie générale de la musique
tome II, pp. 411-413 (1866)

DALAYRAC (Nicolas), compositeur dramatique, naquit à Muret en Languedoc, le 13 juin 17531. Dès son enfance, un goût passionné pour la musique se manifesta en lui ; mais son père, subdélégué de la province, qui n'aimait point cet art, et qui destinait le jeune Dalayrac au barreau, ne consentit qu'avec peine à lui donner un maître de violon, qui lui fit bientôt négliger le Digeste et ses commentateurs. Le père s'en aperçut, supprima le maître, et notre musicien n'eut d'autre ressource que de monter tous les soirs sur le toit de la maison pour étudier sans être entendu. Les religieuses d'un couvent voisin trahirent son secret; alors ses parents, vaincus par tant de persévérance, et craignant que cette manière d'étudier n'exposât les jours de leur fils, lui laissèrent la liberté de suivre son penchant. Désespérant d'en faire un jurisconsulte, on l'envoya à Paris en 1774, pour être placé dans les gardes du comte d'Artois. Arrivé dans cette ville, Dalayrac ne tarda point à se lier avec plusieurs artistes, particulièrement avec Langlé, élève de Caffaro, qui lui enseigna l'harmonie. Ses premiers essais furent des quatuors de violon, qu'il publia sous le nom d'un compositeur italien. Poussé par un goût irrésistible vers la carrière du théâtre, il écrivit en 1781 la musique de deux opéras-comiques intitulés le Petit Souper et le Chevalier à la mode, qui furent représentés à la cour et qui obtinrent du succès. Enhardi par cet heureux essai, il se hasarda sur le théâtre de l'Opéra-Comique, et débuta en 1782 par l'Éclipse totale, qui fut suivie du Corsaire, en 1783. Dès lors il se livra entièrement à la scène française ; et dans l'espace de vingt-six ans, ses travaux, presque tous couronnés par le succès, s'élevèrent au nombre de cinquante opéras. En voici la liste avec les dates : 1° L'Éclipse totale, 1782.— 2° Le Corsaire, 1783. — 3° Les Deux Tuteurs, 1784. — 4° La Dot, 1785. — 5° L'Amant-statue, id. — 6°. Nina, 1786. — 7° Azemia, 1787.— 8° Renaud d'Ast, id. — 9° Sargines, 1788. — 10° Raoul de Créqui, 1789. — 11° Les Deux Petits Savoyards, id. — 12° Fanchette, id.— 13° La Soirée orageuse, 1790. — 14° Vert-Vert, id. —15° Philippe et Georgette, 1791.— 16° Camille,ou le Souterrain, id. — 17° Agnès et Olivier, id. — 18° Élise-Hortense, 1702. — 19° L'Actrice chez elle, id. — 20° Ambroise, ou Voilà ma journée, 1793. — 21° Roméo et Juliette, id. — 22° Urgande et Merlin, id. — 23° La Prise de Toulon, id.— 24° Adèle et Dorsan, 1794. — 25° Arnill, 1795. — 20° Marianne, id. — 27° La Pauvre Femme, id. — 28° La Famille américaine, 1796. — 29° Gulnare, 1797. — 30° La Maison isolée, id. — 31° Primerose, 1798. — 32° Alexis, ou l’erreur d’un bon père, id. —33° Le Château de Monténéro, id.— 34° Les Deux Mots, id.— 35° Adolphe et Clara, 1799. — 36° Laure, id. — 37° La Leçon, ou la Tasse de glace, id. — 38° Catinat, 1800. — 39° Le Rocher de Leucade, id. — 40° Maison à vendre, id. — 41° La Boucle de cheveux, 1801.— 42° La Tour de Neustadt, id. 43° Picaros et Diégo, 1803. —44° Une Heure de mariage, 1804 — 45° La Jeune Prude, id. — 46° Gulistan, 1805. — 47° Lina, ou le Mystère, 1807.— 48° Koulouf, ou les Chinois, 1808. — 49° Le Poëte et le Musicien, 1811. En 1804 il avait donné à l'Opéra un ouvrage intitulé Le Pavillon du Calife, en un acte ; depuis sa mort on a arrangé cette pièce pour le théâtre Feydeau, où elle a été représentée en 1822, sous le titre du Pavillon des Fleurs.

Dalayrac avait le mérite de bien sentir l'effet dramatique et d'arranger sa musique convenablement pour la scène. Son chant est gracieux et facile, surtout dans ses premiers ouvrages ; malheureusement ce ton naturel dégénère quelquefois en trivialité. Nul n'a fait autant que lui de jolies romances et de petits airs devenus populaires ; genre de talent nécessaire pour réussir auprès des Français, plus chansonniers que musiciens. Son orchestre a le défaut de manquer souvent d’élégance ; cependant il donnait quelquefois à ses accompagnements une couleur locale assez heureuse : tels sont ceux de presque tout l’opéra de Camille, de celui de Nina, du chœur des matelots d’Azémia et de quelques autres. On peut lui reprocher d'avoir donné souvent à sa musique des proportions mesquines ; mais ce défaut était la conséquence du choix de la plupart des pièces sur lesquelles il écrivait ; pièces plus convenables pour faire des comédies ou des vaudevilles que des opéras. Que faire, en effet, sur des ouvrages tels que les Deux Tuteurs, Philippe et Georgette, Ambroise, Mariane, Catinat, la Boucle de Cheveux, Une Heure de mariage, la Jeune Prude, et tant d'autres? Dalayrac était lié avec quelques gens de lettres qui ne manquaient pas de lui dire, en lui remettant leur ouvrage : « Voici ma pièce ; elle « pourrait se passer de musique ; ayez donc soin « de ne point en ralentir la marche. » Partout ailleurs un pareil langage eût révolté le musicien, mais, en France, le public se connaissait en musique comme les poètes, et, pourvu qu'il y eût des chansons, le succès n'était pas douteux. C'est à ces circonstances qu'il faut attribuer le peu d'estime qu'ont les étrangers pour le talent de ce compositeur, et l'espèce de dédain avec lequel ils ont repoussé ses productions. Ce dédain est cependant une injustice ; car on trouve dans ses opéras un assez grand nombre de morceaux dignes d'éloge. Presque tout Camille est excellent ; rien de plus dramatique que le trio de la cloche au premier acte, le duo de Camille et d'Alberti, et les deux premiers finales. La couleur de Nina est sentimentale et vraie ; enfin on trouve dans Azemia, dans Roméo et Juliette, et dans quelques autres opéras, des inspirations très-heureuses.

Deux pièces de Dalayrac, Nina et Camille, ont été traduites en italien et mises en musique, la première par Paisiello, et la seconde par Paër ; et comme on veut presque toujours comparer des choses faites dans des systèmes qui n'ont point d'analogie, les journalistes n'ont pas manqué d'immoler Paisiello à Dalayrac, et d'exalter l’œuvre du musicien français aux dépens de celle du grand maître italien. Sans doute la Nina française est excellente pour le pays où elle a été faite, mais le chœur Dormi o cara, l'air de Nina au premier acte, l'admirable quatuor Come! partir! et le duo de Nina et de Lindoro, sont des choses d'un ordre si supérieur, que Dalayrac, entraîné par ses habitudes, et peut-être par ses préjugés, n'eût pu même en concevoir le plan. Il est vrai que le public parisien a pensé longtemps comme les journalistes ; mais ce n'est pas la faute de Paisiello.

Le talent estimable de Dalayrac était rehaussé par la noblesse de son caractère. En 1790, au moment où la faillite du banquier Savalette de Lange venait de lui enlever le fruit de dix ans de travaux et d’économie, il annula le testament de son père qui l’instituait son héritier au préjudice d'un frère cadet. Il reçut en 1798, sans l'avoir sollicité le diplôme de membre de l'Académie de Stockholm, et, quelques années après, fut fait chevalier de la légion d'honneur, lors de l'institution de cet ordre. Il venait de finir son opéra : Le Poète et le Musicien, qu'il affectionnait, lorsqu'il mourut à Paris, le 27 novembre 1800, sans avoir pu mettre en scène ce dernier ouvrage. Il fut inhumé dans son jardin à Fontenay-sous-Bois. Son buste, exécuté par Cartelier, a été placé dans le foyer de l'Opéra-Comiqne, et sa vie écrite par R. C. G. P. (René-Charles-Guilbert Pixerécourt), a été publiée à Paris, en 1810, un vol. in-12.

Après que l'assemblée nationale eut rendu les décrets qui réglaient les droits de la propriété des auteurs dramatiques, les directeurs de spectacles se réunirent pour élever des contestations contre les dispositions de ces décrets, et firent paraître une brochure à ce sujet. Peu de temps après la publication de cet écrit, Dalayrac fit imprimer une réfutation de ce qu'il contenait, sous ce titre : Réponse de Dalayrac à MM. les directeurs de spectacles, réclamant contre deux décrets de l'Assemblée nationale de 1789, lus au comité d'instruction publique, le 26 décembre 1791; Paris, 1791, dix-sept pages in-8°.

François-Joseph Fétis

(saisie et numérisation Max Méreaux)


par Henri Radiguer (1914)
"La musique française de 1789 à 1815"
in Encyclopédie de la musique et Dictionnaire du Conservatoire
Fondé par Albert Lavignac
(Paris, Librairie Delagrave, 1931)

Nicolas d'Alayrac est né le 13 juin 1753 dans les environs de Toulouse, à Muret.

Du collège toulousain, où ses études, très consciencieusement accomplies, prirent fin avant qu'il eut achevé sa quatorzième année, il revint dans sa petite ville natale, pénétré d'admiration pour Tacite et Horace, qui devaient rester ses auteurs favoris, mais beaucoup plus enthousiasmé encore pour la musique. En assistant aux réunions artistiques qu'organisait souvent le principal du collège, la passion musicale avait si complètement gagné le jeune étudiant, qu'il ne s'était tant appliqué à l'achèvement rapide de ses études littéraires que pour mériter le droit de choisir lui-même la récompense légitimement due par le contentement de ses parents à son application exemplaire.

Aux offres les plus tentantes qu'on lui fit, il préféra des leçons de violon.

Lorsqu'il en eut obtenu la promesse de son père, l'exubérance de sa joie montra qu'il se trouvait justement récompensé de ses mérites, et ce fut un grand sujet d'étonnement pour les siens que de constater l'ardeur de son goût pour un art auquel toute la famille était indifférente, et pour un instrument dont l'apprentissage était jugé mystérieusement aride. On crut à un caprice, et, sans défiance, on laissa d'Alayrac étudier le violon en même temps que la science du droit, qui devait former le complément de son éducation.

Cependant, après quelques mois seulement, devait éclater entre le père et le fils, à propos de musique et de violon, une lutte dont les péripéties ne laissèrent pas indifférents les habitants de Muret, parce que la haute situation administrative du père, subdélégué de la province, sollicitait toutes les curiosités, et parce que la ténacité rusée du fils allait réaliser d'étonnants exploits.

Ce furent les plaintes des membres de l'orchestre d'amateurs de la ville qui amenèrent la déclaration de guerre. Sans aucun respect pour les barbes grises musiciennes, au milieu desquelles il se faufilait, et sans aucun souci des récriminations unanimes, le « petit à Monsieur d'Alayrac » ne cessait point de se signaler, avec un zèle insupportable, par son inexpérience audacieuse dans le jeu des « airs à jouer et à danser » de Lulli et de Rameau, qui formaient le répertoire traditionnel, et dont il bousculait la cadence, lorsqu'il ne s'attardait pas à d'intempestives fioritures. L'intervention du père pouvait seule mettre fin au scandale. On y fit appel, et le bouillant violoniste reçut l'ordre de s'abstenir désormais de paraître aux réunions, où son ignorance portait le trouble.

Excité par le ton ironique de la semonce paternelle, d'Alayrac s'appliqua alors si activement à l'étude de la musique et du violon, que les Institutes de Justinien, avec leur cortège de grimoires juridiques, furent tout à fait délaissées.

Voyant la joie du professeur de violon et la tristesse du professeur de droit, le père s'informa. L'effroyable vérité lui apparut : son fils désertait la voie qu'il lui avait tracée, pour s'adonner à des travaux futiles, indignes de son enfance studieuse. Les leçons de violon furent supprimées pour toujours, et on veilla sévèrement à l'accomplissement des études qui devaient faire de lui un savant avocat.

Très triste d'être privé de leçons, d'Alayrac se consola un peu en songeant que le violon lui restait.

Quelques semaines après la catastrophe, le son de l’instrument emplit joyeusement la maison. Mais, dès qu'il l'entendit, le père se précipita ; car la haine de la musique le possédait maintenant, et, sans pitié pour les pleurs qui coulaient déjà, son geste furieux ne laissa aux mains du pauvre musicien que des morceaux de bois pendant lamentablement au bout des cordes qui vibraient pour la dernière fois. Peu à peu le calme se fit dans l'âme du violoniste persécuté, et il réfléchit qu'un violon pouvait facilement se remplacer. Sur ses économies il préleva ce qui fut nécessaire pour s'en procurer un autre chez le marchand de Muret, et il se cacha pour en jouer. A force d'adresse, la tranquillité lui fut acquise pendant quelque temps ; mais il ne pouvait échapper, un jour ou l'autre, à la surveillance du terrible père, même avec la bienveillante complicité de la maman indulgente. Le second violon, découvert, fut impitoyablement brisé comme le premier.

Alors le marchand de violons de Muret connut des jours heureux : sans se lasser d'acheter, sans se lasser de briser, le fils et le père d'Alayrac assurèrent à son commerce une prospérité inattendue.

Le gaspillage d'argent n'inquiétait point le fils ; mais, à la fin, le père s'en préoccupa, et il se souvint de l'autorité que lui donnait son titre de subdélégué ; pour en abuser : défense fut faite au marchand de vendre des violons. Il n'était pas possible d'aller contre la volonté administrative ; le malheureux fils du subdélégué resta impuissant devant les débris de son dernier violon.

La force appelait la ruse ; l'enragé violoniste n'eut plus d'espoir qu'en elle. Il épia les musiciens ambulants et parvint à en découvrir un qui troqua son misérable instrument contre ce qui lui restait d'économies et la belle montre dont sa mère l'avait un jour consolé.

Pour être certain que ce violon échapperait au massacre et pour en jouer avec sécurité, d'Alayrac décida qu'il en userait seulement la nuit et dans un coin de la maison où, depuis longtemps, personne ne s'aventurait plus : une vieille mansarde ouvrant sur le jardin du couvent voisin, et dans laquelle on ne pouvait pénétrer qu'en passant par le toit. Dans cette paisible retraite aérienne, il vint chaque nuit retrouver le cher violon, qui portait aux étoiles les tendres mélodies de son âme rêveuse. Quelle divine musique n'aurait-il pas improvisée, s'il s'était douté que, dans le mystère du jardin voisin, chaque soir, les petites pensionnaires de l'austère couvent venaient bercer à ses chants leur mélancolie de recluses!

L'une d'elles, en s'attardant dans le jardin, avait fait la découverte merveilleuse, et, avec admiration, elle en avait fait part à ses camarades. D'abord on crut à un rêve, mais les plus hardies étaient allées voir, et bientôt toutes, la nuit venue, avaient pris l'habitude de déserter le dortoir pour ouïr le beau concert que leur donnait peut-être Notre-Seigneur Jésus ou, tout au moins, l'ange Gabriel.

Un soir, la sœur supérieure, qui, depuis quelque temps, remarquait une certaine agitation dans son pensionnat, entendit-elle aussi le violon. Comme sa foi était moins naïve que celle de ses élèves, elle ne crut pas à la présence d'un musicien céleste ; le lendemain, en observant attentivement, elle remarqua que le virtuose ne descendait point du ciel, mais seulement du toit, et qu'il ressemblait tout à fait au fils de M. d'Alayrac. Afin de sauvegarder la tranquillité de son couvent, elle prévint immédiatement le subdélégué. Celui-ci, comprenant enfin qu'il serait toujours vaincu, retint sa fureur, même à l'égard du violon, et jugea que, peut-être, la passion musicale de son fils serait victorieusement combattue par un heureux début au barreau de Toulouse. Il engagea d'Alayrac à ne pas différer plus longtemps son entrée dans la carrière. Le fils mit tous ses soins à préparer sa première plaidoirie ; mais, au jour de l'audience, il oublia ses belles phrases et fut si peu brillant, que, pour la première fois depuis sept années, le père et le fils se trouvèrent d'accord pour juger impossible la profession d'avocat.

Toutefois, le père n'abandonnait pas l'espoir d'arracher son fils à la musique, et il choisit la carrière militaire. Comme toujours, d'Alayrac s'inclina et ne fit aucune difficulté d'entrer, comme sous-lieutenant, dans les gardes du comte d'Artois, qui tenaient garnison à Versailles, tout près de Paris, de ses beaux théâtres et de ses glorieux musiciens.

Le pauvre père ne soupçonnait pas qu'il s'était arrêté à la solution la plus favorable pour livrer complètement son fils à la musique.

En 1774, au lendemain de sa vingtième année, d'Alayrac vint à Versailles occuper le poste de sous-lieutenant qu'on lui avait choisi dans les gardes du comte d'Artois, pour vaincre son entêtement musical par la séduction de la carrière militaire accomplie dans la résidence royale.

Uniquement préoccupé de satisfaire sa passion de musique, il devint précieux pour ses camarades, car il ne refusait jamais de prendre à leur place la faction de nuit, afin d'être certainement libre aux moments où les artistes de l'Académie royale et de la Comédie italienne venaient, dans le palais de Versailles, interpréter les œuvres nouvelles du répertoire. Mais d'Alayrac ne pouvait se contenter de ces rares auditions, et, tous les jours de loisir, il fit le voyage de Versailles à Paris, pour entendre les oeuvres de Philidor, de Monsigny, de Grétry, accomplissant à pied tout le trajet, n'ayant pour ressources quotidiennes qu'un malheureux écu de trois francs.

Bientôt d'utiles relations lui procurèrent l'appui qui lui avait manqué jusque-là, pour prendre confiance dans ses dispositions musicales instinctives et pour se décider à l'étude approfondie de la composition. Il se fit recevoir membre de la loge des Neuf-Sœurs, que fréquentaient les esprits les plus distingués dans les lettres et les arts, puis devint l’hôte très assidu des salons alors célèbres parmi les musiciens : celui du baron de Besenval, où il recueillit les encouragements du violoniste fameux le chevalier de Saint-Georges, et celui du financier Savalette de Lange, où il rencontra le plus savant professeur du temps, Langlé, dont il sut mériter la sympathie au point de devenir son disciple préféré.

Sous la direction de ce maître expérimenté, les progrès de d'Alayrac furent rapides. Après quelques mois, il en sut assez pour exprimer correctement et habilement ses idées musicales. Ne pouvant encore songer à aborder la scène, il composa des quatuors pour instruments à cordes et, de connivence avec Langlé, les signa d'un pseudonyme italien pour les soumettre au jugement des hôtes du baron de Besenval. Encouragé par le bon accueil fait à sa musique, il renouvela l’expérience sans se départir de l'incognito, qui lui donnait la très douce joie de se voir interpréter avec une ardeur et un soin dont les exécutants n'auraient pas eu le souci s'ils avaient pu deviner la présence du compositeur italien tant applaudi sous l'uniforme du sous-lieutenant d'Alayrac. Un soir, où un nouveau quatuor était exécuté pour la première fois, le mystère fut brusquement dévoilé. Le second violon avait joué des notes si inattendues que tous s'étaient arrêtés et que d'Alayrac avait bondi vers lui en s'écriant : « Vous vous trompez, ce n'est pas cela qui est écrit. — Mais si. — Mais non. — Regardez la musique. — C'est inutile, voici ce que vous devez jouer. — Comment le savez-vous? »

Cloué sur place par la question, le faux compositeur italien, trahi, s'embarrassait dans de confuses explications, prétendant avoir vu le manuscrit chez le copiste, lorsque Langlé saisit ce moment opportun pour avouer, et présenter à tous d'Alayrac comme son meilleur élève, ainsi qu'on en pouvait juger par les charmants quatuors exécutés chez le baron de Besenval.

Les compliments et les éloges s'exprimèrent si sincèrement, que d'Alayrac ne put résister à la joie d'y associer son maître. Il raconta que, depuis longtemps, il allait chaque jour étudier sous la direction de Langlé, qui, connaissant ses modestes appointements de sous-lieutenant et la ténacité de sa passion pour la musique, n'avait voulu recevoir aucune rémunération de ses leçons. Alors on fit fête au maître et à l'élève, désormais sacré compositeur et mis à la mode par ce début quelque peu romanesque dans la carrière, qui venait s'ajouter aux étonnantes péripéties de sa jeunesse à Muret.

Avant de paraître au théâtre, d'Alayrac se signala en écrivant deux œuvres de circonstance pour deux cérémonies fameuses : la réception de Voltaire à la loge des Neuf-Sœurs, celle de Franklin chez Mme Helvétius.

La protection de la reine Marie-Antoinette, auditrice des soirées lyriques données par le baron de Besenval, où deux petits actes de d'Alayrac, le Petit Souper, le Chevalier à la mode, avaient été représentés, lui ouvrit les portes de la Comédie italienne en 1781.

Le succès de l’Eclipse totale, dont son camarade des gardes du comte d'Artois, Lachabeaussière, avait écrit le livret, puis ceux du Corsaire en 1783, de Nina en 1786, d'Azemia en 1787, établirent assez solidement sa réputation pour qu'il put renoncer à la carrière militaire et s'adonner entièrement à la musique.

Pendant une période de vingt-huit ans, de 1781 à 1809, il donna chaque année deux ouvrages dramatiques en moyenne et affirma, par plus de cinquante opéras-comiques, la fécondité gracieuse et spirituelle de son talent. Avec Nina, représenté en 1786, ce furent Camille ou le Souterrain, représenté en 1791, Adolphe et Clara en 1799, Maison à vendre en 1800, Gulistan en 1805 qui marquèrent parmi ses plus heureuses productions. Il compta très peu d'insuccès, et de la plupart de ses ouvrages restèrent des fragments que la vogue perpétua longtemps, comme la romance de Renaud d'Ast : Comment goûter quelque repos ; celle de Sargines : Si l'Hymen a quelque douceur, dont la paternité fut attribuée à Paër dans le célèbre recueil des Echos de France; la chanson de Raoul, sire de Créqui : Un jour Lisette allait aux champs, qui fut populaire ; le vieil air montagnard des Deux Savoyards, les duos de Nina et de Primerose, etc.

Il excella dans la composition des duos, qui réunissaient ses interprètes favoris, Elleviou et Martin, et surtout dans la composition du genre aimable qui allait devenir si florissant sous le Directoire et l'Empire : la romance, dont il fut le vulgarisateur inspiré dès 1782, suivant son collaborateur et biographe, R.-C.-G. de Pixerécourt :

« C'est lui qui a naturalisé dans toute la France ces airs tendres et mélancoliques connus sous le nom de romances, et qui avaient été pendant plusieurs siècles l'apanage exclusif des troubadours, avant que d'Alayrac les eût fait entendre sur nos théâtres. C'est donc à lui que nous devons ce genre de musique d'autant plus difficile qu'il s'écrit avec l’âme... »

Mais d'Alayrac n'était pas seulement capable de grâce, de tendresse, d'esprit ; il était doué d'un instinct scénique très sûr. A cette qualité si rare, des hommages unanimes ont été rendus. Par ses collaborateurs eux-mêmes, qui l'appelaient le « musicien-poète » et dont l'un, Alexandra Duval, a écrit :

« ... D'Alayrac est un homme de beaucoup d'esprit. Il sent lorsque l'intrigue est assez forte pour se passer de musique, et il place ses morceaux là où ils ne peuvent point retarder l'action... »

Par Grétry, le premier dans le genre où d'Alayrac s'est élevé à la seconde place, qui lui a consacré ce passage au tome III de ses Essais :

«  Sans être mon élève, d'Alayrac est le seul artiste qui, avant d'entrer dans la carrière, a fréquenté longtemps mon cabinet. Me voyant à l’ouvrage et, comme l’on dit, les mains dans la pâte, souvent il était étonné de me voir rejeter des idées, des inflexions qui lui paraissaient bonnes. Je lui en disais aussitôt la raison : « C'est une fille qui parle, disais-je, et je « lui donne les accents d'un homme. » Une autre fois, je lui faisais remarquer que l'acteur ne croyait pas un mot de ce qu'il affirmait et que sa déclamation, ce type du chant dramatique, ne devait pas être aussi affirmative... Aussi d'Alayrac, né avec de l'esprit et avec de la grâce, est un musicien qui a le mieux respecté les convenances... »

Par Adolphe Adam, qui, dans la notice consacrée au maître dont il continuait la tradition, s'exprime ainsi :

« ... Ce qui doit être loué sans restriction aucune c'est le sentiment de la scène, qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le choix heureux de ses sujets que pour la manière réservée, habile et ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de l’établissement... »

Dès les premières heures de la Révolution, d'Alayrac se montra citoyen dévoué aux idées nouvelles. Il supprima la marque nobiliaire de son nom et ne signa plus désormais que Dalayrac; avec Beaumarchais et Grétry, il prit une part active aux discussions qui s'élevèrent à l'Assemblée nationale et au comité d'instruction publique au sujet de la propriété artistique enfin admise et du droit d'auteur que refusaient de reconnaître les directeurs de spectacle. Il porta sur la scène les évènements mémorables de l'époque, en donnant le Chêne patriotique ou la Matinée du 14 juillet en 1790, Philippe et Georgette en 1792, œuvre inspirée par l’épisode d'un soldat du régiment de Châteauvieux, échappé aux massacres de Nancy et sauvé par l'amour d'une jeune fille ; en collaborant, avec Kreutzer, Grétry, Méhul, Deshayes, Solié, Devienne, Berton, Jadin, Trial, Blasius, Cherubini, à l'opéra le Congrès des Rois, représenté en 1793 ; en écrivant, la même année, le Prisonnier, pour glorifier le jurisconsulte anglais Asgill, emprisonné pendant trente années à cause des idées républicaines exprimées dans ses ouvrages, puis, en 1794, la Prise de Toulon, l'Enfance de Jean-Jacques Rousseau ; enfin en souvenir de deux faits historiques, les Détenus, le Vieillard des Vosges.

Dalayrac ne composa pas, comme Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini, d'œuvres grandioses pour les Fêtes de la Révolution, mais il écrivit pour le peuple une Ode à l'Être suprême, la Chanson des canons, et adapta la musique d'un air de son Renaud d'Ast aux couplets qui devinrent populaires dès 1792 : Veillons au salut de l'empire...

En 1809, parvenu à la gloire, membre de l'Académie de Stockholm depuis 1798, fait chevalier de la légion d'honneur en 1808, Dalayrac vivait honoré de tous, pour son œuvre qu'il ne cessait d'accroître, et pour son caractère dont on avait connu toute la noblesse, lorsque, au lendemain de la faillite de son ami le financier Savalette de Lange, dépositaire de toute sa fortune acquise, il s'était refusé à accepter le testament de son père qui, en mémoire du passé, avait diminué à son profit la part des autres. Il venait de terminer un opéra-comique en 3 actes, le Poète et le Musicien, auquel il s'était adonné avec passion afin de prouver que la distinction reçue par l'empereur lui était légitimement due. Un soir, dans les derniers jours du mois de novembre, il revint à sa maison de Fontenay-aux-Roses profondément découragé. Son principal interprète, le chanteur Martin, était tombé malade, et le prochain départ de l'empereur était annoncé. Dans la nuit, une fièvre nerveuse intense le saisit, et il tomba dans le délire. Pendant cinq jours, sa femme et ses amis assistèrent impuissants et terrifiés à son atroce agonie : les chants de sa dernière œuvre s'échappaient avec effort de sa bouche convulsée, et un rythme imprécis, incessamment répété, se fixa sur ses lèvres. Enfin, il mourut le 27 novembre 1809.

Suivant sa volonté, il fut inhumé dans le jardin de sa maison de Fontenay. Une foule immense, qui comprenait des poètes, des musiciens, les artistes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique, lui fit un imposant cortège. Son collaborateur Marsollier prononça un discours émouvant, et sur une médaille de plomb attachée à la voûte du caveau, on grava : Respect au chantre des Grâces. Quelques jours après, une cérémonie fut faite à l'Opéra-Comique pour l'installation, dans le foyer du théâtre, de son buste, sculpté par Cartellier, et orné de cette dédicace : « A notre bon ami Dalayrac. »

Un an et demi après sa mort, le 30 mai 1811, on représenta à l'Opéra-Comique le Poète et le Musicien. Ce fut l'occasion d'un nouvel hommage rendu à Dalayrac par le théâtre dont il avait fait la fortune : son buste fut couronné sur la scène. Puis on oublia, et quand mourut la veuve, en 1820, l’article nécrologique qui lui fut consacré par un littérateur qui se souvenait, put adresser aux artistes volages l'amer reproche « de n'avoir pas envoyé au moins une députation à la cérémonie, comme ils le devaient aux convenances, puisque, dans cinq mois, les soixante ouvrages de Dalayrac devenaient leur propriété, et que des héritiers se dispensent rarement de ce dernier devoir ».

Réinstrumentés par Adolphe Adam, Camille fut repris en 1841, et Gulistan en 1844. Depuis, aucune tentative n'a plus été faite pour la gloire de l'œuvre de Dalayrac, maintenant tout à fait délaissé, et dont seuls se préoccupent les faiseurs de cantiques, qui, en adaptant des paroles pieuses et en supprimant le nom du compositeur, ont rendu « sacrée » la musique de ses plus tendres romances. Et c'est ainsi que les jeunes musiciens d'aujourd'hui qui fréquentent les églises peuvent être charmés par du Dalayrac sans le savoir, comme il arriva à Berlioz, au jour de sa première communion, suivant ses mémoires :

« Au moment où je recevais l'hostie consacrée, un chœur de voix virginales, entonnant un hymne à l'Eucharistie, me remplit d'un trouble à la fois mystique et passionné, que je ne savais comment dérober à l'attention des assistants. Je crus voir le ciel s'ouvrir, le ciel de l'amour et des chastes délices, un ciel plus pur et plus beau mille fois que celui dont on m'avait tant parlé. O merveilleuse puissance de l'expression vraie, incomparable beauté de la mélodie du coeur! Cet air si naïvement adapté à de saintes paroles et chanté dans une cérémonie religieuse était celui de la romance de Nina: « Quand le bien-aimé reviendra. » Je l'ai reconnu dix ans après. »

Nina (Dalayrac): Quand le bien-aimé reviendraNina (Dalayrac): Quand le bien-aimé reviendraNina (Dalayrac): Quand le bien-aimé reviendra

Nicolas Dalayrac, romance Quand le bien-aimé reviendra extraite de l'opéra-comique Nina, 1786 (Paris, Durand & fils, coll. Max Méreaux) DR.
Audio lecteur Windows Media Fichier audio par Max méreaux (D.R.)

Mais le peuple musicien est demeuré fidèle à Dalayrac et conserve sa mémoire : les musiciens de sa ville natale l'ont choisi pour patron, et lorsque Muret est en fête, l’Harmonie Dalayrac réveille, par ses concerts, la gloire du « chantre des grâces ».

Henri Radiguer
Professeur au Conservatoire,
1914

(saisie et numérisation Max Méreaux)

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1) N.D.L.R. : La plupart des biographes font naître par erreur ce compositeur le 13 juin 1753, cette date étant celle de son baptême célébré en l'église paroissiale de Muret (Haute-Garonne). En réalité, il est né le 8 juin, ainsi que mentionné sur ledit acte de baptême et est fils de "Jean Alayrac, Conseiller du Roi en l'Election de Comenge [Comminge] et de Dame Marie Cluzel", et neveu de Nicolas Alayrac, négociant à Cahors, son parrain. [ Retour ]

 

 


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