Germain Desbonnet

(1938 - 2007)


Germain Desbonnet en 1971
Germain Desbonnet en 1971
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Enfant du Nord, c'est à Roubaix que le regard bleu de Germain Desbonnet s'est ouvert à la vie le 21 novembre 1938, faisant de lui l'aîné des quatre enfants de Lucie et Robert Desbonnet.


Son père, excellent musicien de formation classique, 1e prix de clarinette, jouait de nombreux instruments, dont la guitare. Il délaissa vite l'orchestre classique de ses débuts pour aller vers l'ambiance jazzy de petites formations où son frère et lui swinguaient allègrement ! Compositeur membre de la Sacem, l'écriture musicale et les orchestrations n'avaient pas de secrets pour lui. Après de gros problèmes de santé il devint l'admirable copiste des œuvres de son fils, pour lesquelles il s'engagea dans un véritable travail de bénédictin, car les logiciels n'existaient pas encore !


Dans ce contexte, il est donc tout naturel que Germain ait commencé ses études musicales à l'âge de 7 ans au Conservatoire de Roubaix, avec en complément un professeur de piano, Madame Bacquart, auprès de laquelle il acquit de solides bases et un goût immodéré pour le déchiffrage.

Son univers aux briques rouges bien alignées fut celui d'un quartier pauvre du Roubaix d'autrefois, depuis longtemps disparu. Ses parents étant souvent absents en raison des engagements professionnels de son père, il était confié à la bonne garde de ses grands-parents, chez lesquels chaque soir, sa grand-mère assise près de lui veillait scrupuleusement à l'étude de son piano, sous le regard d'un réveil intransigeant.

Fort heureusement, le petit ensemble de son père avait de temps à autres des engagements suffisamment longs pour qu'une certaine stabilité permette à la vie de famille de se reconstituer. Nice, Cannes, Arcachon, lui ont laissé de beaux souvenirs, même s'il lui fallait travailler assidûment son piano pendant que d'autres s'ébattaient joyeusement sur la plage, face aux baies vitrées d'un Casino où résonnaient ses exercices rébarbatifs !

12 ans – 1950 départ au Maroc

Ces séjours dans de belles régions ensoleillées s'achevaient toujours par un triste retour à Roubaix, jusqu'au jour inespéré où un billet d'avion arriva chez ses grands-parents, avec demande expresse de le préparer pour qu'il rejoigne ses parents à Casablanca !


Les retrouvailles avec sa famille apportèrent au jeune Germain une joie immense complétée par la découverte de la mer, l'azur du ciel, les maisons blanches et les senteurs particulières à cette ville. Quel choc ! Il tomba irrémédiablement sous le charme de la douce ambiance marocaine !


Que ce soit à l'époque du Protectorat français (1912-1956) ou actuellement, le Maroc a toujours été très prisé des artistes. De nombreux peintres y demeuraient, mais aussi quelques grands musiciens. C'est ainsi que la concertiste américaine au nom bien français, Madame de Chabannes de la Palice fut choisie pour être son nouveau professeur de piano.

C'est dans un vaste appartement du centre ville, que d'Gerrman fut confronté aux portraits d'impressionnants ancêtres figés dans leurs cadres dorés et au Concerto de Grieg, dont elle lui donna d'emblée le second mouvement à étudier, tandis qu'un autre élève travaillait le premier, elle-même devant interpréter le troisième lors d'une prochaine audition.


Nous ne possédons pas d'autres détails sur le programme de travail chez Madame de Chabannes, mis à part ce fameux Concerto et le fait qu'elle lui faisait écouter tous les disques récemment édités qu'elle recevait régulièrement des Etats-Unis. Il n'eut d'ailleurs pas la possibilité de participer à l'audition pour laquelle Grieg était prévu, car un nouvel engagement de son père fit déménager sa famille à Port-Lyautey.

Pour le sourire, nous ne manquerons pas de rapporter qu'il regretta énormément Casablanca et sa bande de copains, car il avait eu l'heureuse opportunité de rencontrer un accordeur de pianos venu travailler dans son immeuble : Monsieur Ferté, qui donnait aussi des cours et chez lequel de nombreux élèves menaient joyeuse vie. Entendez par là : parties de pêche sur la jetée d'Aïn Diab, visites dans la fabrique de confiserie du père d'un élève, goûters de crêpes dans une autre famille, balades en vélo… et suprême bonheur : il y avait des montagnes de partitions sur le vieux piano de Monsieur Ferté qui avait fait l'Afrique,  accompagné de son instrument qui se remplissait de billets de banque dans les pianos-bars !  Les orgies ne furent donc pas que de bonbons et de crêpes : il y eut aussi boulimie de déchiffrages! Le cher monsieur en était paraît-il époustouflé, au point d'avoir décidé de lui léguer son piano le moment venu.


L'on aura compris que dans cette ambiance exceptionnelle, les cours de piano n'étaient pas foncièrement académiques, puisque très souvent le professeur rectifiait depuis sa cuisine les fausses notes qu'il entendait tout en préparant ses repas. Des fa dièse ! si bémol ! fusaient dans l'air léger, se mêlant au fumet de ses préparations !


Heureuse époque, dont Germain eut à cœur de retrouver impérativement la vieille adresse en 1977, lors de son premier retour au Maroc.


14 ans – 1952 Port-Lyautey, devenue Kénitra après l'Indépendance du Maroc en 1956


Nul ne pouvait supposer que dans cette charmante petite ville peu animée se trouvait un maître du piano en la personne de Madame Yvonne Varré. Née en 1909, elle fut élève de trois grands maîtres : Coze, du Conservatoire de Paris, Franck Marshall de l'Académie de Barcelone et Paul Loyonnet. Elle avait reçu en outre les conseils de Robert Casadessus, Alfred Cortot et Pierre Sancan.

Madame Varré avait également une très belle voix de mezzo-soprano travaillée avec Jeanne Manceau de l'Opéra.

Après avoir prodigué ses félicitations et encouragements, elle annonça qu'une grosse lacune était à combler par l'étude des sonates de Mozart et Beethoven ! Ce ne fut pas de gaieté de cœur, mais Germain s'y attela et les résultats ne se firent pas trop attendre, puisqu'elle prépara son brillant sujet pour le Concours Marguerite Long dont il avait le programme en doigts… mais pas encore l'âge, hélas ! Il était trop jeune et la dispense fut refusée !

Suivit rapidement une première prestation en public aux côtés de son professeur, à la Base américaine de Nouaceur (périphérie de Casablanca) le 25 novembre 1953, dans un concert à deux pianos et piano à quatre mains dont le programme imprimé a malheureusement disparu.


Par contre, nous possédons le détail du premier concert en soliste donné à Port-Lyautey le 23 juin 1954 qui nous révèle son niveau à 15 ans 1/2 :


Bach : Clavecin bien tempéré, Préludes n°2 et 3
Beethoven : Sonate n° 3 op.2 en ut majeur, Sonate n° 2 op.27 dite Clair de lune
Chopin : Etude n° 5 op.10 , Etude n° 1 op. 25, Scherzo en si bémol mineur
Liszt : Ronde des lutins, Méphisto-Valse


Sa prestation fut saluée par la presse en ces termes :

«Germain Desbonnet est incontestablement un sujet particulièrement doué. Son récital fut tout simplement sensationnel ! 
Inscrire à un programme de concert du Bach, du Beethoven, du Chopin et du Liszt ; jouer ces œuvres de mémoire et avoir 15 ans 1/2 est prodigieux.
Le jeune virtuose a littéralement soulevé la salle et la chaleur des applaudissements en fit preuve.
Son jeu est sobre, clair, nuancé, et il est rare d'avoir tant de puissance et de sûreté à son âge. Il possède déjà une technique peu commune… etc

Devait suivre le 14 avril 1955 un programme Chopin-Liszt :

Chopin : Scherzo op. 20 en si mineur, Scherzo op. 31 en si bémol mineur, Polonaise op. 53 en la bémol majeur
Liszt : La chasse, Valse oubliée, La Leggierezza, La Campanella, Ronde des lutins, Rhapsodie hongroise (Rákóczy), Galop chromatique

Comme on le sait, de tels programmes nécessitent une grande rigueur d'étude quotidienne, c'est pourquoi dès ses 14 ans accomplis, Germain choisit d'abandonner des études générales prometteuses au profit des 8 à 9 heures journalières exclusivement consacrées au piano.

La composition l'intéressa également assez tôt. Ses archives comportent un groupe de très charmantes mélodies composées vers 14 ans, ainsi que deux concerti pour piano et orchestre ayant échappé à la destruction.

Ses loisirs se partageaient entre la lecture, les parties de pêche du dimanche et l'entretien de sa collection de cactus et plantes grasses qu'il adorait et ne cessait d'amplifier.

Parallèlement, il avait très rapidement trouvé une seconde famille dans l'univers de Madame Varré, chez laquelle il se rendait très souvent en dehors de ses heures de cours, malgré la désapprobation de ses parents…

Yvonne Varré (1909-1976), première épouse de Germain Desbonnet
Yvonne Varré (1909-1976), première épouse de Germain Desbonnet et son professeur de piano
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Yvonne Varré était une personne généreuse, dotée d'une grande capacité de travail qui se partageait entre la lourde charge de son école de piano et de chant et la chorale qu'elle avait créée. Elle s'occupait aussi de l'accueil des grands pianistes de passage au Maroc. En outre, les invitations à se produire en tant que soliste ou accompagnatrice étaient fréquentes et sa belle voix prenait également place dans certains programmes.


Divorcée, elle avait également à charge sa fillette et sa mère. Cette situation familiale l'avait paraît-il incitée à repousser tous les brillants engagements qui lui furent proposés.

Autant dire que Germain devait trouver auprès d'elle toute l'éducation artistique et culturelle qui pouvait lui être utile, ainsi que l'affectueux soutien et les conseils avisés indispensables au développement de sa carrière.


17/18 ans - 1955/1956 Paris


Il semblerait que ce soit vers ses 17 ou 18 ans (?) que son père décida de le faire entrer au Conservatoire National Supérieur de Paris dans la classe de Pierre Sancan. Cette fois, il était semble-t-il trop vieux, au point d'avoir dépassé l'âge d'admission ! (ce qui le privera d'un 1er Prix de Paris…) Pierre Sancan lui proposa néanmoins des cours particuliers où il arriva avec en doigts la Sonate en si mineur de Franz Liszt !


C'est probablement cette œuvre qui le fit qualifier de cheval fougueux par son professeur et des échos nous ont indiqué qu'il y avait du monde derrière la porte pour entendre l'interprétation de l'animal, que son maître présenta non pas dans un concours hippique, mais à celui de Genève !


D'après les dires de Germain, ce maître n'avait pas eu trop à lui apprendre, car Yvonne Varré l'avait doté d'une formidable technique à laquelle Pierre Sancan n'eut à ajouter que les octaves à la manière russe et l'étude de quelques œuvres nouvelles.


Le Concours de Genève fut une terrible épreuve d'attente durant toute une longue journée qui s'acheva par une présentation de son programme à minuit, car il était le dernier inscrit d'une très longue liste! Un grand silence régnait derrière le rideau censé le séparer d'un jury, qui sans aucun doute, avait depuis longtemps quitté les lieux après avoir couronné les talents à l'ordre du jour !


Il est intéressant de savoir que durant son séjour parisien il avait pris un tout premier contact avec le monde de l'orgue, car un disque des grandes œuvres de Franz Liszt par Jean Costa lui avait été offert un an ou deux auparavant. Cet enregistrement fut pour le passionné de Liszt qu'il était une révélation qui suscita un grand émoi et l'impérieux désir de jouer également ce compositeur à l'orgue.


Il profita donc d'être à Paris pour rencontrer l'organiste de l'église de la Madeleine, un vieux monsieur dont il ne connaissait pas le nom, (sans doute Edouard Mignan 1884-1969), qui à priori ne souhaitait pas le prendre pour élève. Cependant, après l'avoir auditionné il changea d'avis et fixa un rendez-vous pour débuter les cours. Que s'est-il passé entre-temps dans la tête de Germain ? Il ne s'y est pas rendu, sans même s'être excusé !!! Horrible et surprenant comportement, tout à fait inhabituel chez lui.

Après Paris qui ne l'avait pas enthousiasmé et le navrant Genève, il ne lui restait plus qu'à rentrer au Maroc où l'heure du service militaire allait bientôt sonner le glas de ses études : 27 mois d'armée, dont 9 durant la guerre d'Algérie !

C'est durant ces durs mois en Algérie qu'un nouveau contact avec l'orgue eut lieu au cours d'une permission à Tébessa, dont son ami d'armée Yvon Garcia nous a fait la description suivante : Nous avions visité une belle église qui semblait vide. Un orgue magnifique se situait à l'étage, des partitions étaient posées sur le pupitre. Il n'a pu résister et s'est installé, les a feuilletées rapidement et s'est mis à jouer. Il devenait euphorique. Je ne l'avais jamais vu ainsi : il riait aux éclats, radieux comme un enfant, tout en faisant jaillir de cet orgue des sons majestueux et grandioses. Je n'avais pas besoin de comprendre pour apprécier cet envoûtement : il suffisait d'écouter et de le regarder.

Un prêtre est arrivé en courant, Germain Desbonnet s'est levé, très confus. Il s'attendait à des reproches, mais le prêtre, mains jointes, le suppliait de continuer. Il nous a fait rire, imaginant qu'un miracle s'était produit et ne voulait plus nous laisser partir. Ensuite il nous a fait peine au moment de notre départ, car il y eut promesse de revenir.


Instants de grâce au sein de l'horreur !…


23 ans, Kénitra Avril 1961 – Amiens 1962


Après ce long cauchemar dont il mit 10 ans à se remettre, tout en étant heureux de n'avoir tué personne disait-t-ilIl fut libéré le 29 mars 1961 et retourna dans un Maroc qui s'était vidé de l'occupation française après l'instauration de l'Indépendance. Ses parents ayant eux aussi regagné la France, il trouva refuge auprès d'Yvonne Varré qui l'hébergea et le soigna, car la vie militaire n'avait pas ménagé son système digestif. Ses études reprirent de plus belle, mais pour une courte durée, car l'école de piano n'ayant pratiquement plus d'élèves, la vie devint impossible. Madame Varré décida d'être rapatriée en France avec sa famille.

C'est ainsi que contre toute attente et pour des besoins purement administratifs, tous deux décidèrent de se marier sur le conseil du Consulat de France, en dépit des 30 ans qui les séparaient ! Le groupe familial de 4 personnes se dirigea vers Amiens dont Yvonne Varré était originaire. Puis les subsides vinrent à manquer, entraînant une abominable période de véritable misère noire dont il fallut bien cependant émerger ! Plusieurs petits emplois de dépannage se présentèrent, jusqu'au jour où enfin, Germain ayant pu se remettre à niveau, un grand et élogieux récital au conservatoire d'Amiens, le 3 Février 1963, lui donna la possibilité d'enseigner dans le privé. Ses rêves d'orgue ne l'ayant pas quitté, il s'inscrivit dans la classe d'orgue de Madame Ponchel au conservatoire d'Amiens, où il obtint son 1e prix dès la première année (diplôme du 26 Juin 1965) et celui d'Excellence la seconde (diplôme du 25 juin 1966), ainsi que deux seconds prix d'Harmonie (25 juin 1966 et 24 juin 1967). Entre-temps, l'Institut Jehan Titelouze de Rouen lui avait attribué une Licence d'exécution et de virtuosité le 2 avril 1966.


Il n'en resta pas là, et c'est à la Schola Cantorum de Paris, auprès du Maître Jean Langlais qu'il remporta le 1er Grand Prix de Virtuosité et d'Improvisation en 1967 (diplôme du 23 juin 1967). Ce 1er Grand Prix, rarement attribué, contrairement au 1er fut assorti de la mention maximum à l'unanimité, avec félicitations du jury qui s'était levé pendant l'improvisation finale pour se disposer en demi-cercle autour de lui, afin de mieux suivre sa prestation qui allait crescendo, tel le final d'un feu d'artifice ! Après quoi, les applaudissements chaleureux, félicitations, poignées de mains affluèrent et des courriers devaient suivre encore les jours suivants ! (Hélas, rien ne subsiste dans les archives et nous prive de citer les noms des membres de ce jury prestigieux).

Dédicace de Jean Langlais à Germain Desbonnet sur la partition de sa 1ère Symphonie
Dédicace de Jean Langlais à Germain Desbonnet sur la partition de sa 1ère Symphonie : « A mon vieux Germain, mon cher élève riche en talent », cathédrale d'Amiens, 17 juin 1971
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Quelle heureuse fierté ce fut pour Germain d'honorer ainsi le grand maître qu'était Jean Langlais (1907-1991) pour lequel il éprouvait une fervente admiration et une estime que le maître lui rendait bien. Mais aussi, que de riches enseignements reçus, car Jean Langlais, comme nous le savons, était un très brillant improvisateur.


Germain eut d'ailleurs à cœur d'étudier l'intégrale des œuvres du maître à ses côtés et c'est ainsi que les archives nous ont fait l'heureuse surprise de quelques partitions annotées en présence de leur auteur, expliquant quelle en fut la source d'inspiration ou les intentions. Nous trouvons donc des compositions de Jean Langlais en final des concerts de Germain dès le 24 mai 1967. Celui du 17 juin 1968 à la Cathédrale d'Amiens présentait quant à lui, outre le Te Deum et l'Incantation pour un Jour Saint, la Première Symphonie dont Jean Langlais a dédicacé le programme et la partition sur laquelle il a tracé dans le graphisme propre aux non-voyants ces mots émouvants : A mon vieux Germain, mon cher élève riche en talent.


Auparavant, Jean Langlais avait honoré ce projet en rédigeant l'article destiné à la presse dont nous donnons copie en mémoire de ces deux personnalités :


Le Lundi 17 juin 1968 à 21 heures, en la Cathédrale d'Amiens, Germain Desbonnet se fera apprécier une nouvelle fois dans un programme de musique d'orgue d'une vaste étendue.

Mon propos n'est pas de présenter cet organiste à ceux qui l'ont déjà maintes fois admiré ; je voudrais simplement préciser que ce jeune artiste, dont j'ai la joie d'être en date le dernier professeur, est l'un des plus remarquables du moment. Doué d'une brillante technique et d'un style sans défaillance, grâce à ses dons naturels et aux excellents conseils qu'il a reçus avant de se confier à moi, Germain Desbonnet est le type même du musicien ayant le sens de l'apostolat. C'est pour cette raison qu'il a inscrit à son programme ma Première Symphonie, œuvre qui compte parmi les plus difficiles de la littérature d'orgue contemporaine.

Cette œuvre fut écrite en pleine occupation allemande. Jusqu'ici, à ma connaissance, deux auditions intégrales en ont été données en France : l'une par Rolande Falcinelli au Palais de Chaillot, l'autre par moi-même sur le même instrument. C'est dire que celui qui se mesure à de telles difficultés se trouvera à l'aise dans l'exécution de toute autre pièce d'orgue.

Germain Desbonnet mérite de remplir la Cathédrale, et je lui prédis une carrière en correspondance avec son brillant talent.

Jean Langlais.



Il y eut un très nombreux public lors de ce concert donné en présence du Maître Jean Langlais et la presse ne manqua pas de souligner les qualités de technique et d'endurance de l'organiste ! Jean Langlais étant d'une manière générale, le tout premier à admirer le brio avec lequel ses œuvres étaient interprétées par Germain !

Cette même Première Symphonie devait être rejouée à Saint Louis de Brest le 14 janvier 1969 et l'ensemble du concert fut salué en ces termes : … un jeune organiste qui est, sans aucun doute, appelé à être un jour le titulaire des plus grandes orgues de France. J'évite les mots techniques, je dis simplement qu'il a une maîtrise de l'instrument, des passages du forte au pianissimo, une intelligence sensible et, j'oserai dire, sensuelle des œuvres, au sens où le mot signifie sensualité spirituelle, qu'il illumine tout ce qu'il touche, Buxtehude ou de Grigny, Bach ou Mendelssohn et aussi Langlais, au point qu'il donne la notion de la perfection que l'on ne peut dépasser.


Une autre programmation très audacieuse fut à l'affiche de la Cathédrale d'Amiens les 24, 25 et 26 septembre 1969 pour un Festival Langlais avec le Maître lui-même aux claviers pour le premier concert, Yvonne et Germain Desbonnet pour le second, ce qui permit d'entendre la Missa in simplicitate, suivie de trois petites pièces: Ave verum, Ave Maris Stella et Tantum Ergo l'ensemble chanté par Yvonne, tandis que de nombreuses autres compositions pour orgue seul étaient interprétées par Germain. Pour la troisième soirée, ce dernier jouait Grands jeux, 7 extraits de la Suite française avec les Acclamations en final, 3 extraits de l'American Suite, 4 extraits du Livre œcuménique, le tout s'achevant avec le Poem of happiness, sur la partition duquel Germain a noté l'observation du Maître : “C'est superbe ! C'est extraordinairement bien joué ! Çà me donne envie de l'étudier pour ma prochaine tournée en Amérique”.


Après ces brillants débuts, Germain devint vite un habitué des tribunes d'Allemagne et de Scandinavie où sa renommée se répandit comme une traînée de poudre !



31 ans – 1969 Paris

Amiens devint vite trop étriquée alors qu'il recherchait un poste d'organiste-titulaire que cette ville ne pouvait lui offrir. Il eut rapidement l'opportunité d'être nommé titulaire des orgues de l'Eglise Saint Roch à Paris, ce qui était un somptueux cadeau, compte-tenu des deux très beaux instruments historiques de cette paroisse. Était moins enviable le revenu mensuel qui se situait autour de 35€ et ne pouvait faire vivre son organiste! Avec d'amers regrets et après avoir survécu durant trois mois, il devint urgent de trouver une paroisse plus lucrative !


Une grande tentation se présenta pour les U.S.A., l'évêque d'une université venu tout spécialement à Paris lui ayant proposé un poste de professeur assorti d'une belle tribune d'orgue… qu'il refusa pour raisons familiales.


A défaut d'Amérique, il succéda à Auguste Schirlé (1895-1971) en tant qu'organiste-titulaire de l'église Immaculée Conception dans le 12e arrondissement où du 1er octobre 1969 au 31 juillet 1973 Yvonne et lui travaillèrent comme seuls des passionnés peuvent le faire, afin d'apporter une vie musicale de qualité dans cette église. Yvonne créa un groupe vocal, certains chanteurs de l'Opéra ou de la Radio furent conviés aux différentes programmations, car Germain ne voulait que les meilleurs pour sa paroisse (et encore n'était-il pas toujours satisfait !). Un concert dominical avait lieu chaque semaine, nécessitant un répertoire d'une vaste étendue pour proposer des programmes sans cesse renouvelés. Tous deux étaient vraiment exceptionnels et l'on ne peut qu'être ému en compulsant leurs archives, reflet de l'immense travail accompli. Lorsque l'organiste ne se produisait pas seul, la voix de mezzo d'Yvonne était là. Bien d'autres solistes et grands chœurs se produisirent également au cours de ces concerts, ce qui détourna rapidement les fidèles des paroisses avoisinantes, qui préférèrent fréquenter l'Immaculée Conception parce qu'il y avait de la belle musique !

En outre, cette vie trépidante se poursuivait durant leur mois de vacances avec une tournée de concerts en Allemagne, Danemark, Suède, Laponie, Norvège, Finlande, où orgue et chant se mêlaient quelquefois ; mais cette organisation n'empêchait pas Germain d'être assez souvent invité dans ces mêmes pays en cours d'année, ce qui l'amenait aussi assez souvent à voyager seul par le train, au péril d'horaires quelquefois très risqués, tel celui qui le fit arriver dans une grande cathédrale une demi-heure avant le concert, mêlé à la foule qui se pressait pour venir l'entendre ! L'on imagine le soulagement de l'organisateur qui avait eu quelques raisons de s'inquiéter, lorsque l'on sait que de nombreux organistes sont sur place au moins 48 heures avant leur concert pour découvrir et s'habituer à l'instrument… Grâce à sa parfaite maîtrise, sa prestation fut un succès qui déclencha des coups de téléphone tous azimuts entre organistes-organisateurs, du style ne vous en faites pas, Desbonnet peut arriver seulement une demi-heure avant son récital… et çà marche ! Très espiègle, Germain riait encore en racontant ce souvenir qui ne fut pas le seul de ce genre !
Germain Desbonnet à l'orgue de Buxthedude à Helsingor (Danemark, 4 août 1971)   Georges Desbonnet à l'orgue de la cathédrale d'Ulm (Allemagne, 29 août 1971)
Germain Desbonnet à l'orgue de Buxthedude à Helsingor (Danemark, 4 août 1971) et à celui de la cathédrale d'Ulm (Allemagne, 29 août 1971)
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

L'été 1972 le vit tenir une classe de maître au Séminaire international d'orgue de Varde (Danemark) en présence de 38 organistes danois ou autres, séminaire partagé avec le Professeur Finn Viderø pour l'interprétation de J.S. Bach.


A en croire la presse, G. Desbonnet se montra un brillant conférencier tant sur la musique d'orgue française ancienne, (Jehan Titelouze, Guillaume Gabriel Nivers, Nicolas Lebègue, François Couperin, Louis-Nicolas Clérambault) que sur l'époque romantique (César Franck, Charles-Marie Widor, Charles Tournemire, Camille Saint-Saëns, Louis Vierne et Marcel Dupré) avec en apothéose Jean Langlais pour l'époque contemporaine. Ses concerts firent une très grosse impression sur l'auditoire, très étonné aussi par ses interprétations en lecture à vue. Finn Viderø, devait d'ailleurs lui confier qu'après avoir sillonné les Etats-Unis et tant d'autres pays au cours de sa carrière, il n'avait jamais entendu personne jouer d'une manière aussi extraordinaire que la sienne! Un compliment de poids venant de ce Maître !


Entre-temps il n'avait pas délaissé la composition et c'est en 1968 que les programmes de ses concerts présentèrent deux pièces pour chant et orgue Ave Maria et Notre Père composées pour Yvonne qui les chanta régulièrement. Suivirent en 1969 les Six évocations pour piano, puis pour chant, les magnifiques Béatitudes qu'elle fit entendre bien souvent. La même année s'inscrivirent aussi sur le catalogue naissant : Fileuse (édité), Méditation (édité) et Victimae Paschali. Germain Desbonnet fut admis à la SACEM le 5 juin 1975.


Alors que l'on aurait pu s'attendre à voir paraître chez les éditeurs de disques différents enregistrements de ses brillantes interprétations et improvisations, c'est pour un récital sur harmonium Alexandre que la firme Arion fit appel à lui en 1973 pour un 33 tours paru en 1974. Léon Boëllmann, César Franck et Hector Berlioz y trouvèrent un digne interprète d'un florilège de leurs œuvres, l'ensemble composant un inédit qui fut chaleureusement accueilli par la presse et les mélomanes, au point d'entraîner une seconde édition qui fait toujours référence. Signalons au passage que la prestation impeccable de Germain ne nécessita qu'une seule prise de son et que le tout fut donc enregistré en très peu de temps le même jour, au grand étonnement de l'équipe d'Arion qui avait réservé l'église pour une petite semaine…. Cette particularité chez lui se retrouvera à nouveau en d'autres occasions.


Puis arriva le temps où la tribune de la Cathédrale d'Antibes lui fut proposée. S'il en avait refusé d'autres en Allemagne auparavant, celle-ci retint son attention autant que celle de son épouse, car le climat de la Côte d'Azur n'était pas pour déplaire à d'anciens habitants du Maroc qui avaient beaucoup souffert du froid depuis 1962 ! Fatigués également de leur vie parisienne trop intense, ils décidèrent donc de sauter le pas…


35 ans - Antibes Octobre 1973 - Mai 1976

et s'installèrent à deux face aux remparts du port d'Antibes, la cathédrale se situant à proximité immédiate. Paris fut vite oublié et c'est très rapidement qu'ils se réorganisèrent. L'orgue De Jungk de 1860 agrandi par Merklin en 1923 et à nouveau restauré et amélioré par la même firme, comportait 40 jeux sur 3 claviers et un pédalier. Germain en avait fait le concert d'inauguration le 23 avril 1972. Noël 1973 marqua donc le début des concerts d'orgue à Antibes, dans lesquels vint s'intégrer, toujours sous la gouverne des époux Desbonnet, le Festival de Musique Sacrée, chapeauté par leur association Les Grandes Heures de la Cathédrale d'Antibes qui lors de ses débuts fonctionna grâce au bénévolat de leurs amis musiciens et à l'immense travail que tous deux assumèrent.


En parallèle, Germain fonda en Septembre 1974 l'Académie Internationale d'Orgue et de Musique de Chambre dont les membres d'honneur furent Mesdames Marie-Claire Alain et Noëlie Pierront, Messieurs Gaston Litaize, André Pagenel, Jean Guillou et Norbert Dufourq. Ce dernier ayant bien précisé sur son courrier : J'accepte volontiers de figurer dans votre Comité d'honneur, si votre Académie se fait une règle de n'appartenir à aucune de ces chapelles organistiques qui en arrivent à tuer notre instrument.


Madame Noëlie Pierront de son côté, en profitait pour redire : Je garde un souvenir excellent de votre Diplôme de Virtuosité dans la classe de Jean Langlais à la Schola Cantorum en 1967 et je sais que vous aviez réussi à organiser des concerts d'orgue très suivis à l'Immaculée Conception lorsque vous y étiez .


Cette Académie fut très appréciée à Antibes qui ne possédait pas encore d'Ecole de Musique. Ses classes étaient très fréquentées et celle d'orgue conduisit de nombreux étudiants à des postes d'organistes dans différents quartiers de l'agglomération.

Tout ce travail n'empêchait pas Germain de composer et de 1968 à 1975 de nombreuses œuvres furent écrites, souvent destinées à Yvonne qui en fit la création : Prières, Messes, Suites… Mais également des compositions pour orgue seul ou avec instrument, telle la Suite pour clarinette et orgue (1974, éditée), les Toccatas 1 & 2 crées en 1974 (éditées et enregistrées), les bouleversantes Trois visions de la Passion du Christ (éditées et créées en 1975), ainsi que le Concerto pour trompette et orgue (édité), créé par son dédicataire, André Bernard, le 2 août 1975 et bien d'autres...


Mais la cathédrale d'Antibes n'était pas le seul lieu de leurs prestations. Germain menait toujours sa vie de concertiste et se rendait souvent à de nombreuses invitations, telle celle de Pierre Cochereau pour un récital à Notre Dame de Paris le 19 octobre 1975. Récital qui étonna l'assistant de ce dernier, car les centaines de personnes qui déambulent habituellement bruyamment pendant les concerts d'orgue s'étaient immobilisées dans le plus grand silence, allant jusqu'à s'asseoir à même le sol! Du jamais vu ! lui dit ce monsieur avec admiration, votre jeu a fait merveille ! 


Si l'année 1975 fut marquée par le sceau de la réussite de toutes les entreprises de Germain et Yvonne Desbonnet, 1976 devait s'ouvrir sur la perspective du deuil qui devait les séparer à jamais, Yvonne n'ayant pu surmonter les assauts d'une longue maladie qui l'emporta le 27 mai 1976.


La vie musicale de la cathédrale continua cependant avec l'aide des membres de l'association et des grands élèves qui apportèrent un soutien précieux à Germain, qui, comme le font tous les musiciens, honora ses différents contrats malgré un chagrin dévastateur qui avait transformé son apparence habituellement très classique, en celle d'une sorte de hippie, genre vagabond égaré !

Parmi ces grands élèves se détacha une jeune femme qui travaillait sa voix avec Yvonne et partageait avec elle une grande affection présente jusqu'aux derniers moments. 


Elisa avait elle aussi passé sa jeunesse au Maroc et la complicité qui l'avait liée à Yvonne à travers leurs souvenirs communs, l'amour du chant et du piano, se retrouva auprès de Germain qu'elle n'avait rencontré qu'une fois, mais auquel elle apporta assistance pour les concerts du Festival et la vie administrative de l'Association. Etant pratiquement du même âge, leur entente fut immédiate et des sentiments profonds les conduisirent au mariage le 10 octobre 1977.
Orgue de la cathédrale d'Antibes en 1973
Orgue de la cathédrale d'Antibes en 1973
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Antibes 1977 – 1982

Complètement métamorphosé, Germain ayant repris goût à la vie –un peu trop rapidement selon certains- priorité fut donnée en avril 1977 à trois concerts au Maroc en mémoire de leur adolescence commune: Notre Dame de Lourdes à Casablanca, Cathédrale de Rabat et Kénitra, avant que le Festival 1977 de la cathédrale d'Antibes, enfin subventionné, n'afficha un programme assez fabuleux au cours duquel fut donné le Récital Les Toccatas par Germain Desbonnet qui déclencha les ovations d'un public debout, complètement électrisé  après l'écoute de 19 œuvres majeures, auxquelles deux bis vinrent s'ajouter ! … 21 Toccatas en un seul récital ! On est en admiration devant une telle force de la nature… On vient de lui faire une formidable ovation… (Yves Hucher, Nice Matin, 11 août 1977). Rappelons qu'en 1977 les applaudissements étaient encore bien timides dans les églises par respect des lieux et les ovations debout inexistantes.


Il étonna aussi l'ingénieur du son de la Süddeutscher Rundfunk à Stuttgart le 14 septembre 1978 lors de l'enregistrement de ses Trois Visions de la Passion du Christ où cette œuvre d'un profond mysticisme, maintes fois jouée en concert, fut demandée pour les programmes annuels du Temps Pascal. Germain devait également enregistrer chez eux le même jour, le Te Deum, les Acclamations et les Grands Jeux de Jean Langlais, ainsi que la Toccata sur le Veni Creator de Gaston Litaize et le Choral Placare Christe Servulis de Marcel Dupré. L'ensemble ne fit l'objet, là aussi, que d'une seule prise de son en cette fin de matinée, alors que l'auditorium avait été réservé pour 48 heures…


De même dans le nord de l'Allemagne où il arriva à Hambourg fin novembre 1978, dans la scintillante ambiance du grand marché de Noël sous la neige ! Passé le concert à la cathédrale de Ratzebourg le 26 Novembre qui lui fit découvrir que le facteur d'orgue plein d'humour avait prévu dans le buffet de l'instrument un tiroir spécial contenant une bouteille de whisky… le lendemain avait lieu celui de la Marienkirche à Lübeck, Eglise Sainte Marie, haut lieu du monde de l'orgue où l'illustre Dietrich Buxtehude (1637-1707) fut l'organiste prestigieux que l'on sait durant 39 ans. Les concerts ne se faisaient certes plus sur l'orgue historique qui ne fonctionnait plus depuis bien longtemps lorsqu'il fut démoli avec l'église durant la dernière guerre, mais en 1978, sur un instrument ultra moderne installé en tribune au fond de l'église, à 40 mètres de haut ! L'accès relevait à l'époque du parcours du combattant, car après maints escaliers étroits et un circuit sous la charpente de l'édifice, il fallait franchir par l'extérieur une sorte de passerelle, qui lors de la venue de Germain était une simple planche verglacée, avant d'accéder au saint lieu par la descente d'un dernier escalier menant à la tribune. Après quoi, la découverte d'une sorte de cabine de pilotage comportant cinq claviers aux multiples combinaisons électroniques était tout à fait excitante ! Ceux qui attendaient notre organiste au tournant dans cette énorme bâtisse où l'acoustique est catastrophique en furent pour leurs frais, car cet expert avait une technique particulière pour ce genre d'édifice ! L'après concert a donc livré des appréciations maintes fois exprimées … Nous n'avions jamais entendu notre orgue comme cela (ce qui fait toujours plaisir au titulaire !) C'est la première fois que notre orgue est aussi clair etc…, la presse n'ayant pas manqué de signaler l'organiste éminent, qui s'est affirmé dans une technique souveraine. Voilà bien ce qu'il fallait pour honorer la mémoire du grand Buxtehude!

Germain Desbonnet à l'orgue de l'église Sainte-Marie de Lübeck
Germain Desbonnet à l'orgue de l'église Sainte-Marie de Lübeck (Allemagne) en novembre 1978
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Il ne faudrait cependant pas imaginer que le succès de ses concerts montait à la tête de Germain Desbonnet  qui était un homme simple et modeste d'une grande gentillesse dont les yeux reflétaient la pureté. Un brin sauvage, il n'était pas un mondain et son caractère ne l'a pas prédisposé à être très ambitieux ni opportuniste pour saisir la moindre occasion de faire avancer sa carrière. Il n'appartenait à aucune organisation ou société philosophique susceptible de lui faciliter la célébrité ou les distinctions honorifiques. Seul le travail comptait, encore et encore… Je fais ce que j'ai à faire, le reste n'a pas d'importance disait-il. Cette capacité à tout mener de front ne l'empêchait pas d'aimer rire, car plein d'esprit, il adorait plaisanter et savait aussi se réserver de bons moments de détente en compagnie de ses proches.


Et ses compositions s'enchaînaient de plus belle, car il était un compositeur prolifique doté d'une hypersensibilité qui ne connaissait pas ce que l'on appelle l'angoisse de la page blanche : la musique venait directement à lui. Il n'écrivait que sous inspiration et avait constamment toutes sortes d'harmonies qui s'agitaient dans la tête, même pendant son sommeil ou ses loisirs. Dès qu'une phrase musicale ou de beaux accords se présentaient de manière plus insistante, il se mettait au piano ou à l'orgue et copiait immédiatement ce qu'il venait d'entendre, ne lâchant la nouvelle œuvre qu'une fois son schéma bien déterminé, qu'il complétait ensuite. Il pouvait s'exclamer quelquefois bien longtemps après c'est moi qui ai composé cela ?… je ne m'en souvenais plus !


Sans pouvoir ici en donner le détail trop important et pour rester dans la période qui nous occupe, se détachent cependant du nombre certaines grandes œuvres, telles que la Cantate Colloquium nocturnum de 1976 écrite en mémoire d'Yvonne, le Concerto pour orgue ou piano et orchestre (1977), l'imposante 1e Symphonie pour orgue Apocalypse selon Saint Jean (61') (1977), l'Opéra-Oratorio Jésus-Christ en 4 actes (1979) (3 H 35).


Suivit une autre partition d'envergure en 1979 PIANO POUR UNE CATHEDRALE qui regroupa le soir de sa création à la cathédrale d'Antibes le 7 août 1979 : Viens Esprit Saint Dieu créateur, suivi du Livre des révélations (5 parties), deux Toccatas, La Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ (7 parties) et la 5e Toccata dite Liturgique.


La presse salua l'événement en indiquant que … Germain Desbonnet, compositeur et pianiste, se montre un “grand inspiré” en possession d'une technique fabuleuse… tandis qu'une mélomane américaine précisa … c'était magnifique, mais c'est à New-York qu'il faut aller jouer cela !


Le Festival de la Cathédrale d'Antibes continua à aller bon train, les tournées de concerts aussi, auxquelles Elisa commença à prêter sa voix de soprano dramatique en juin 1979. Germain composa pour elle aussi des chants sacrés et des mélodies, dont celles des années 1977-1978 se sont jointes aux dernières de 1982 et 1985, toutes regroupées dans une même partition aux Éditions Buissonnières.


C'est le 7 octobre 1980 que la Symphonie Apocalypse eut les honneurs du Cavaillé-Coll de l'Abbaye-aux-Hommes à Caen, cet instrument étant bien celui dont rêvait Germain pour rendre correctement les couleurs et l'envergure de son œuvre. Soirée là aussi extraordinaire et enregistrée, qui fit se demander à l'organiste Alain Bouvet, organisateur de cette soirée  Comment se fait-il que Germain Desbonnet et son Apocalypse ne soient pas plus connus en France ?


De retour à Antibes, il retrouva son orgue dans un état de plus en plus désastreux, qui, insuffisamment restauré pour des raisons budgétaires, était vite devenu très préoccupant et sa participation aux messes et concerts de plus en plus périlleuse, donnant lieu à de facétieux cornements jusqu'à sa restauration complète. Il n'était donc pas rare de le voir aller et venir dans les entrailles de l'instrument avant les offices ou concerts, muni de bouts de ficelle, élastiques ou fils de fer, ce qui faisait dire à son curé qu'il ne fallait pas s'en faire, car Germain était capable de faire de la musique même avec une moulinette !


Néanmoins, il se trouva dans l'obligation d'assumer lui-même tous les récitals d'orgue, car toute invitation était devenue impossible dans cette situation. C'est donc un Public debout pour Desbonnet qui salua le 5 juin 1980 l'Adieux aux grandes orgues avant leur restauration et la presse régionale mentionna qu'il s'agissait du 128e concert organisé par lui à la cathédrale, (dont 67 d'orgue seul de Noël 1973 au 5 juin 1980).

L'instrument allait faire l'objet d'une reconstruction complète par la Manufacture d'orgues provençales de Carcès (Var) dirigée par Yves Cabourdin. Seuls quinze jeux anciens devaient être conservés ainsi que le buffet, les chamades, soufflerie et console étant supprimées. Durant les deux années nécessaires aux travaux, l'orgue de chœur allait prendre le relais pour les offices et concerts, parmi lesquels un intéressant programme fut consacré le 26 Octobre 1980 à La musique d'orgue en Allemagne avant J.S. Bach ce qui permit de découvrir des compositeurs rarement interprétés : Scheidt, Tunder, Froberger, Reinken, Hanff, Buxtehude, Muffat, Pachelbel et Bruhns.


Entre-temps, la tournée annuelle de 1981 essentiellement consacrée à la Suède s'acheva par une rencontre émouvante à la Cathédrale de Stockholm où un organiste venu tout spécialement de Laponie s'exclama lorsque Desbonnet passe pas trop loin, il ne faut pas manquer d'aller l'écouter ! Ce grand admirateur, qui connaissait Germain depuis ses récitals à Kiruna (Laponie) avait fait par le rail entre 2 et 3000 kilomètres aller-retour !

Elisa et Germain Desbonnet en concert à Hällegors (Suède), 20 septembre 1981
Elisa et Germain Desbonnet en concert à Hällegors (Suède), 20 septembre 1981
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

C'est le 29 avril 1982 que la Symphonie Apocalypse fit à nouveau parler d'elle, le Temple de Reims l'ayant présentée et enregistrée à son tour devant un grand auditoire qui lui réserva le chaleureux accueil qu'elle méritait et …dont le public aurait été dangereusement multiplié si elle avait été redonnée le soir suivant devait écrire Jean-Christophe Leclère, tandis qu'un autre organiste rémois estimait qu'elle représentait le summum de la virtuosité pour orgue !


Puis le jour de fête du grand orgue d'Antibes arriva le dimanche 14 février 1982 rendant l'instrument apte à recevoir dignement une pléiade d'organistes qui vinrent l'honorer de leurs talents respectifs durant le printemps et l'été 1982, alors que Germain Desbonnet était occupé à préparer ses bagages, une chamaillerie avec son curé à propos de l'emplacement d'une affiche devant la cathédrale ayant mis le feu aux poudres ! Étincelle jaillie à point nommé pour mettre fin à un sentiment de lassitude qui allait grandissant.


Au cours du 9e et dernier Festival de Musique Sacrée dans lequel l'orgue était la seule vedette, Germain proposa un Festival Liszt comportant de nombreux extraits des quatre volumes de l'intégrale publiée par Edito Budapest, puis, le Dimanche 15 août 1982, c'est avec sa 1ère Symphonie Apocalypse qu'il clôtura le Festival et fit ses adieux à Antibes. La presse, en la personne de Yves Hucher, salua cette grande œuvre en ces termes :…cette partition de près d'une heure est d'une puissance d'évocation, d'une plénitude d'écriture, pour tout dire, d'une beauté qui demanderait une très longue analyse : signaler le rôle du motif initial de quatre notes, la structure de la première partie, les effets terrifiants de la deuxième, le curieux climat où baigne la fin de la troisième, la grandeur et le souffle de la quatrième, la lumineuse beauté de la dernière… C'est être injuste envers cent autres détails qui mériteraient d'être cités…


Tandis que Jean Lamiral, grand ami homme de lettres, récitant ce soir-là des extraits de la Bible, devait conclure en traçant sur le programme ces quelques lignes inspirées :


Merci et bravo pour avoir, Germain, fait briller et brûler les mystérieuses visions de l'Apocalypse de St Jean : quelle leçon de musique, et par elle, quelle initiation mystique fulgurée dans la passion ! Pour moi, joie de lire ces textes et d'en écouter, ensuite, la sonore explication sous vos doigts prestigieux.

Et puisque, à présent, de votre départ “le temps est proche”, foi et bonheur à vous deux, Elisa et Germain, vers un autre horizon où puisse l'Esprit souffler plus large encore.


Germain Desbonnet dans son jardin potager, octobre 2002

Germain Desbonnet dans son jardin potager, octobre 2002
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

44 ans - Bretagne, 28 Août 1982 – 20 Juin 2007

Après l'énorme somme de travail accomplie à Antibes, partagée entre les offices de la paroisse, les concerts, l'organisation de ceux-ci, l'accueil des artistes, l'enseignement, la composition et les tournées qu'il fallait bien étudier aussi… C'est avec un heureux soulagement que Germain se retrouva en plein centre Morbihan dans une ancienne belle ferme comportant les deux hectares de son futur jardin. Son rêve de vivre plus près de la nature se concrétisait et allait faire de lui un jardinier surprenant, doublé d'un maçon que nul n'aurait soupçonné ! Mais auparavant une dernière tournée de concerts en Allemagne et Scandinavie les attendait Elisa et lui, après quoi, la création de sa classe d'orgue à l'Ecole Nationale de Musique de Lorient devait s'effectuer à la mi-octobre 1982.

Très curieusement, l'information de cette création de classe à Lorient parvint à notre organiste alors qu'à Antibes, ses cartons s'accumulaient à destination de la Bretagne, mais dans un secteur différent. Bien que jusque-là très rebelle aux structures qui n'étaient pas les siennes, il décida cependant de postuler. Cette entrée dans l'administration fut liée à l'engagement de passer le C.A. qui lui manquait dès qu'une session d'orgue serait programmée. Les 16 heures de cours par semaine qu'il devait assumer ayant l'avantage de lui laisser énormément de temps libre pour la restauration de sa maison, la création de son jardin et la composition.


Sa classe fut installée à l'orgue de chœur de l'église Saint Louis de Lorient, les locaux de l'Ecole de Musique ne possédant pas cet instrument. Le grand orgue de la paroisse Saint Louis, qui est le plus important du Morbihan fut également mis à disposition des élèves les plus avancés. Il s'agit d'un instrument d'une quarantaine de jeux répartis sur trois claviers, construit par Roethinger de 1956 à 1959, installé en angle tout au bout de la tribune, l'architecte l'ayant, paraît-il, oublié sur ses plans… A cette regrettable disposition s'ajoute une acoustique très réverbérante, l'énorme volume cubique en béton étant surmonté d'une coupole. En 1982, cet orgue avait déjà besoin d'une restauration complète, mais était quand même suffisamment en état pour que Germain, qui en avait vu d'autres, décide d'y organiser quelques petites auditions et concerts avec l'assentiment de l'organiste-titulaire et du clergé, très heureux de voir cette animation inespérée prendre place dans la paroisse une fois par mois, dès le 12 décembre 1982, sous le vocable L'Heure Musicale de Saint Louis.


Cette Heure Musicale prit un très bon départ et présenta des programmes très diversifiés alliant orgue et différents instruments solistes des professeurs de l'Ecole Nationale de Musique. Apparut ainsi dans un concert du 3 février 1985 le Concerto pour trompette et orgue avec final pour trois trompettes de Germain Desbonnet, ainsi que celui pour cor et orgue le 17 novembre 1985. L'Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie d'inspiration grégorienne pour orgue seul s'y fit également entendre, ainsi que de nombreuses autres pièces pour orgue auprès duquel le chant s'invita aussi parfois, notamment pour la création de INDIA par Elisa et Germain le 3 mars 1985.


La 1e Symphonie Apocalypse y fut également applaudie et enregistrée le 5 mai 1985 sans aucun écho dans la presse.


Puis le Dimanche 27 avril 1986 vit la création de la monumentale Symphonie Christique en cinq mouvements comportant La Grande Invocation en chœur final, l'ensemble affichant une durée de 84 minutes !

Germain Desbonnet à l'orgue de Saint-Louis de Lorient (Morbihan)  Germain Desbonnet à la nouvelle console après restauration par la Maison Hurvy
Germain Desbonnet à l'orgue de Saint-Louis de Lorient (Morbihan) à Noël 1983 avant restauration, puis en septembre 2004 à la nouvelle console après restauration par la Maison Hurvy
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Malgré un bon soutien de l'information, l'auditoire ne fut pas à la hauteur de l'événement, car seulement une centaine de personnes partagea le grand moment spirituel que fut cette création, pour laquelle certains étaient venus de Rennes et Nantes. Le chœur final, véritable baume spirituel dira plus tard Dalton Baldwin à l'écoute de l'enregistrement, regroupa 110 chanteurs qui furent dirigés de main de maître par Odette Carado, partenaire très impliquée dans le profond ressenti de cette œuvre mystique, dont le public, très ému, réclama une seconde interprétation.


La presse mentionna que Germain Desbonnet avait fait étalage de son talent dans les cinq mouvements de cette œuvre très vaste, développant des harmonies évocatrices qui se fondent dans le final superbe de la Grande Invocation où cette symphonie inspirée et mystique prend alors tout son souffle. Fort heureusement, un bon enregistrement amateur de ce grand moment a été réalisé.


Ce concert marqua la fin de L'Heure musicale de Saint Louis, faute d'un public suffisant pour son maintien en activité, malgré le renouvellement constant des programmes.


Par ailleurs, 1986 célébrait le centenaire du décès de Franz Liszt à l'occasion duquel Germain avait retravaillé l'intégrale des œuvres pour orgue : six heures de concert !!! à répartir en quatre auditions. Ayant proposé au recteur de la paroisse d'inscrire un premier récital vers le 31 juillet, date de la mort de Liszt , ce dernier refusa, un concert de la chorale étant déjà inscrit.


La Bretagne ne fut pas la seule à se désintéresser de ce projet d'envergure, car sur les soixante luxueuses plaquettes envoyées à des organisateurs internationaux, aucun ne proposa de concert en retour, seulement deux sur soixante ayant eut la courtoisie de remercier !


Ceci fit dire à Germain qu'il valait mieux planter des patates… Ce à quoi il s'adonna avec joie et succès, tout en terminant ses journées au piano où il pouvait également se retrouver subitement lorsque les harmonies d'une nouvelle composition surgissaient dans sa tête ! Autant dire que les nouveaux titres affluèrent ! Parmi eux :

3e Symphonie : “Poème cosmique” 60' (1986)
4e Symphonie : “Des Grands Etres” 50' (1986-1988)
5e Symphonie : “Grande Invocation – Symphonie” 75' (1987)
6e Symphonie : “Eveil planétaire” 47' (1987-1988)

Durant ce temps, la programmation des examens pour le C.A. se faisait attendre et le moment venu, après toutes les tracasseries qui y furent liées, celui-ci lui fut refusé à l'unanimité d'un jury bien décidé à ne pas le lui accorder !

Sa classe, s'en passa très bien, car il était aussi un excellent pédagogue très estimé de ses élèves et lorsqu'il prit sa retraite à 60 ans, le 31 décembre 1998, avaient été attribuées : deux médailles d'or, une d'argent, ainsi que plusieurs diplômes de fin d'études sur lesquels la porte se referma définitivement, avec le triste et scandaleux renvoi de ses 28 étudiants au profit d'une classe de chant choral dont avait décidé le nouveau directeur de l'école!


Côté maison, l'arrivée d'Antibes le 28 août 1982, y avait d'emblée apporté un souffle musical annonçant la nouvelle destinée de l'ancienne ferme. Germain à son piano, environné de cartons et d'une pagaille indescriptible y composa dès les premiers jours le Livre de prières bretonnes, grâce à une petite brochure trouvée fortuitement dans un Tabac-Journaux à proximité. Ces prières, qui semblent avoir apporté leur bénédiction dans sa nouvelle demeure devaient être chantées pour le première fois à Lorient le 27 juin 1999.


Cependant, ses mains quittèrent vite le piano pour s'emparer d'une solide fourche destinée à déblayer les immondices témoins du passé qui s'épanouissaient sous les ombrages environnants. Simultanément, il s'attaqua aux plâtres du futur salon pour réaliser des murs en pierres apparentes. Il apprit ainsi qu'un burin (qu'est-ce?) est beaucoup mieux adapté pour faire ce travail qu'un tournevis et qu'il faut des gants et une petite truelle langue de chat pour appliquer le ciment destiné au jointoiement des pierres, car les mains nues et le manche d'une cuillère à café sont déconseillées pour ce travail qui brûle la peau ! Follement amoureux des pierres, il en remua des quantités pour créer nombre d'allées, rocailles et bassins… Comme j'aurais aimé être archéologue à défaut de musicien disait-il !  Les murs en pierres des quatre bâtiments situés en rez-de-jardin reçurent les bons soins de l'artiste qui s'appliqua à en refaire les joints. Fort heureusement, la maison principale d'un étage lui échappa, car nécessitant un échafaudage important, elle fut confiée à des professionnels !


En complément, une vaste prairie de deux hectares (20.000m2) était prête à devenir le jardin de ses rêves. Ce qu'il fit, toujours simultanément…. Tout en donnant ses cours d'orgue à Lorient, quelques cours de piano chez lui, car des élèves habitant les alentours étaient venus le solliciter… et en composant régulièrement ! Quelques concerts régionaux s'immisçaient aussi quelquefois dans son emploi du temps, mais les tournées internationales ne l'intéressaient plus, car il estimait en avoir fait suffisamment pour se permettre de les abandonner.

Ne rechignant pas au travail par tous les temps, les plantations exigèrent également beaucoup de lui, les jeunes arbres se comptant par centaines. Mais tout jardinier ne peut vivre sans un bon potager…. Il en créa également un biologique qui, avec le temps, lui apporta de magnifiques et délicieuses récoltes. En fait, il en fit même trois, car lorsqu'un emplacement se révélait improductif il le déplaçait pour essayer ailleurs…. Il y eut aussi la période de la recherche d'une source qui lui fit creuser un trou de quatre mètres de profondeur ! Germain était vraiment une force de la nature ! Ses fins de journées le voyaient cependant au piano où son cher Franz Liszt et bien d'autres compositeurs cédèrent un jour la place à Alexandre Scriabine qu'il regrettait de ne pas avoir connu et travaillé dans sa jeunesse. Sonates, Préludes, Etudes, toutes les partitions disponibles passèrent sous ses doigts virtuoses, malgré des travaux quotidiens plus que nocifs pour ses mains ! (voir ses transcriptions pour orgue de 38 Préludes et 2 Etudes d'Alexandre Scriabine)

Germain Desbonnet et Grégory Le Lan (bombarde) en répétition à Kervictoire
Germain Desbonnet et Grégory Le Lan (bombarde) en répétition à Kervictoire
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

La composition n'était certes pas délaissée durant ces différentes occupations qu'il lâchait bien souvent pour accourir au piano ou à l'orgue dans une tenue insolite, juste le temps d'écrire ce qui lui passait par la tête ! Son catalogue ne cessa de s'amplifier durant toutes ces années (1982-1997) et devait atteindre plus de 650 œuvres avec l'arrivée inopinée début 1998, d'un jeune et brillant sonneur de bombarde, Grégory Le Lan, ancien petit élève de piano connu en culottes courtes, pour lequel il composa un immense répertoire classique.

Quelle aventure et quel beau défi à relever pour satisfaire ce jeune musicien de 21 ans, sonneur réputé d'un groupe de musique traditionnelle bretonne qui souhaitait se tourner vers la musique classique et jouer en duo avec un grand orgue ! Aucun répertoire n'existant dans ce domaine, Germain se prit au jeu et en un temps record composa en premier lieu les Fêtes bretonnes, ensemble de 7 titres : Danse villageoise, La Troménie, Prière à Sainte Anne, Noce au village, Complainte de Saint Caradec, Dans la lande, Parade celtique, qui enthousiasmèrent ce musicien tout en l'effrayant aussi par l'approche de la nouvelle technique à développer pour aborder ces pièces confrontées à l'exigence du classique ! L'étude de la seule Prière à Sainte Anne souleva un sentiment d'impossibilité et devait pourtant, un peu plus tard, provoquer l'émotion de ses premiers auditeurs !


S'interrogeant sur le monde de la bombarde dont il ignorait tout, Germain Desbonnet se rendit pour la première fois dans un magasin spécialisé où il découvrit un petit recueil contenant de nombreux airs populaires à l'intention de cet instrument. Ceci lui permit de faire un choix de thèmes qui devaient apporter matière à l'écriture de la Première Suite sur des Airs populaires de Bretagne. Un autre défi fut celui de l'écriture pour la bombarde en si bémol de Grégory, tonalité la plus répandue, ne possédant ni le mi bécarre, ni le si bécarre. Belle difficulté surmontée par le compositeur plein d'imagination qui se montra très inventif malgré cette contrainte !


En outre, l'on peut se demander comment il pouvait mener autant d'actions de front, car n'étant pas homme à travailler la nuit ou tôt le matin, il devait en outre depuis plusieurs années recopier lui-même au propre ses nombreuses compositions, son père, qui était son merveilleux copiste, ayant quitté ce monde en avril 1998. Se retrouver à la retraite le 31 décembre 1998 libéra donc un nombre d'heures très apprécié qui lui permit de s'engager pleinement dans l'écriture des œuvres, puis des concerts avec la bombarde.


Cet important répertoire qui représente plus de neuf heures de concert et dont les partitions s'adressent également à de nombreux autres instruments à vent avec accompagnement à l'orgue ou au piano, bénéficia de l'engagement total d'Elisa, qui, investie de longue date dans le secrétariat de son mari et conquise par la beauté de ces nouvelles compositions, apporta la stimulation dont les deux interprètes avaient besoin pour réaliser des enregistrements de disques et présenter de nombreux concerts.


Sitôt l'Association « Renouveau Bombarde et Orgue » créée, un montage financier fut mis en place avec le soutien du Conseil Régional de Bretagne qui apposa son logo sur le premier CD enregistré le 31 Mai 1999 au grand orgue de l'église Saint Louis de Lorient :

Fêtes bretonnes
1e Suite sur des airs populaires de Bretagne
Trois Noëls bretons

Œuvres dont les Editions Buissonnières de Crozon (Finistère) imprimèrent aussitôt les partitions qui faisaient tant défaut aux duos Bombarde et Orgue, tandis qu'elles rencontraient auprès du public un succès immédiat à travers la Bretagne.


Puis, l'orgue de Saint Louis à Lorient étant en restauration, c'est celui de l'église de Saint Quay Portrieux dans les Côtes d'Armor qui offrit les sonorités et l'envergure souhaitées pour l'enregistrement du second disque le 3 Mai 2001 :

La bataille du Roi Morvan
Fresque historique en trois visions :
Marche guerrière – Chant de déploration – Gloire aux guerriers
1e Toccata pour orgue
Fêtes médiévales
Cinq danseries
2e Toccata pour orgue
1e Concerto pour bombarde et orgue
en trois mouvements

La bataille du Roi Morvan, large fresque historique servie par une musique imagée, rappelle le combat en l'an 818 du Comte Morvan, Roi des Bretons, contre Louis le Pieux (fils de Charlemagne). Germain composa cette oeuvre en hommage à sa région d'adoption le Pays du Roi Morvan où il résidait déjà à l'époque depuis près de vingt ans.

Cette musique eut un très grand succès dès sa création et ses descriptions très picturales firent les belles soirées d'un spectacle Son et Lumière d'une petite ville voisine qui compléta son programme en diffusant d'autres compositions de Desbonnet, dont la sonorisation donna un aperçu grandiose !

Le 1e Concerto pour bombarde et orgue marqua quant à lui l'entrée de la bombarde dans la cour des grands solistes classiques. Qui aurait pensé qu'un jour la stridente bombarde des fêtes de plein air, mariages et défilés traditionnels aurait accès au nœud papillon de ce monde ? Avec l'enregistrement de ce C.D. Grégory Le Lan fit état d'une virtuosité jamais égalée dans un contexte dépourvu de compositions classiques.


Les Editions Buissonnières furent à nouveau de l'aventure en publiant les Fêtes médiévales et le 1e Concerto.

Le 25 novembre 2001 devait suivre la première de bombarde et piano au Quartz de Brest, puis les Fêtes bretonnes créèrent la surprise lors de leur première interprétation par l'Orchestre symphonique de l'Université de Bretagne occidentale le 13 décembre 2001 en l'Abbaye de Daoulas, leur orchestration ayant été réalisée par Georges Boulestreau (éditeur de Germain Desbonnet) et Jean Philippe Brun, chef de l'orchestre symphonique précité. Partition également éditée.


Ce n'est que les 25 et 26 mai 2005 que le troisième disque, Hommage à Saint Patrick vit le jour. Et quel jour ! L'orgue de l'église Saint Louis à Lorient était flambant neuf, le duo avait le meilleur ingénieur du son : Jean Alary assisté par le non moins fameux Marc Jacquier et un programme digne de la virtuosité des deux concertistes !

Air traditionnel vannetais Kas a-barh
Jour de fête à Trégarvan
Rhapsodie celte Hommage à Saint Patrick
Marche de Noyal
Prière n°1 Illumination
Air de Plestin-les-Grèves
Marche de Pontivy
Santez Anna
Marche de Locmalo
Nocturne
Impromptu  “ L'insolent”
Musette sur J'suis né natif du Finistère
Ce jour si plein de joie
Etude n°2 “Trajectoire vers l'infini”
Mouvement perpétuel sur un air traditionnel vannetais
Diptyque :
Chevauchée vers les Iles Fortunées
Dialogue mystique

Que dire de la beauté de cet enregistrement ? Il faut simplement l'avoir entendu ! Le magazine Sonomag, Bible des preneurs de son, publia quatre pages sur sa perfection technique en dépit des traquenards de l'acoustique de l'église… et la page culturelle du Télégramme résuma très bien l'album : Prodigieux virtuose de la bombarde, Grégory Le Lan est l'interprète rêvé pour les savantes et très inspirées compositions de l'organiste Germain Desbonnet. Celui-ci puise avec appétit dans le patrimoine populaire, à l'instar des illustres Brahms, Chopin et bien d'autres. Dans cette musique aux résonances à la fois traditionnelles et futuristes, l'orgue soulève naturellement une profonde émotion par la puissance de ses variations et la subtilité de son phrasé. La bombarde, elle, transcende littéralement son identité traditionnelle pour s'élever au rang des grands instruments classiques, illuminant cette œuvre musicale envoûtante par sa perfection éblouissante. (Michel Baron, Le Télégramme 23/11/05)


Si le succès était au rendez-vous, toutes ces actions représentaient un poids de fatigue et Germain, qui avait beaucoup donné, éprouva soudain une certaine lassitude, au point de dire un jour en s'asseyant au piano qu'il accomplissait ce même geste depuis 60 ans ! Il en avait 67 et semblait soudain accablé par ce constat…


De son côté, Grégory était devenu père de famille et les temps ne se prêtaient plus à une vie exclusivement musicale, si bien que fort de ses différentes formations, ce grand virtuose s'achemina vers un parcours professionnel plus lucratif que la bombarde ne pouvait lui offrir ! Un paradoxe pour un tel talent, qui disposait en outre d'un diplôme d'état d'enseignant !


Après un dernier concert bombarde et piano le 17 septembre 2005, le duo décréta que 2006 serait son année sabbatique. Le programme de cette soirée fut gravé sur un quatrième CD  dont une répétition avait été fort heureusement enregistrée chez le compositeur le 4 avril 2003 :

Sonate arabo-andalouse “Allahou Akbar” (Dieu est grand)
Le chant du muezzin – Le jardin des poètes – Al madina (la vieille ville)
Prière n°1 “Illumination”
Etude n°2 “Trajectoire vers l'infini”
Maghreb III “Marrakech”
Ce jour si plein de joie
Chant de déploration de “La bataille du Roi Morvan”
Chevauchée vers les Iles Fortunées
2e Concerto pour bombarde et piano
en trois mouvements

L'écriture du répertoire pour bombarde et orgue s'acheva sur des œuvres majeures avec le Requiem Passage pour l'autre rive en 2000 et la Symphonie Ascension humaine en 2001 et apposa sa double barre en 2003 après le diptyque Vie après vie et Evasion orientale. Germain Desbonnet se consacra ensuite à la transcription pour bombarde (ou autre instrument à vent) et piano de la majorité des œuvres initialement écrites pour le duo avec orgue.

Inopinément, l'an 2001 vit également arriver une demande de transcription d'une œuvre d'envergure en provenance d'Arizona : An American Requiem pour solistes, chœur et orchestre du compositeur James DeMars, chef d'orchestre et professeur à l'université de Phoenix. Aucun autre organiste français n'ayant accepté d'écrire l'accompagnement pour orgue de cette pièce en 14 parties d'une durée de 71 minutes … le défi taquina Germain Desbonnet qui travailla avec ténacité durant une année complète pour venir à bout d'une partition qui ne correspondait pas à ses conceptions personnelles et qui, pour quelqu'un habitué à travailler sous inspiration, fut une épreuve cérébrale très pénible. Le défi fut cependant bien relevé mais souleva un problème : quel organiste allait pouvoir jouer un accompagnement aussi difficile ? Germain promit donc au commanditaire initial de l'œuvre de se rendre à Phoenix pour présenter la nouvelle version de ce requiem, bien que toute subvention soit depuis l'origine absente de ce projet réalisé entièrement bénévolement !!! La vie ne lui a pas laissé le temps d'effectuer ce voyage.


Toujours en parallèle, les activités autour de la bombarde : compositions, répétitions, concerts, de même que l'univers du jardin, continuèrent normalement pendant l'écriture de l'American Requiem et l'on peut aisément comprendre qu'après tant de travail abattu, 2006 ait été déclarée année sabbatique… et finalement pas tant que cela, car l'une de ses œuvres pour piano allait sortir de l'ombre, arrivant bien à propos pour le conforter dans sa décision de ne se consacrer désormais qu'à cet instrument, les partitions de son répertoire pour orgue ayant été reléguées depuis un certain temps déjà dans des cantines métalliques exilées au fond d'un vieux bâtiment, marquant ainsi un temps révolu !


Contre toute attente, ce sont les 7 Toccatas sur les chakras pour piano qui s'octroyèrent la vedette cette année là, sur l'instigation du peintre Yannig Guillevic qui les connaissait depuis leur composition en 1997, époque à laquelle Germain s'était intéressé à la relation entre sons, couleurs et chakras (chakra : mot sanskrit désignant les centres d'énergie correspondant à certaines zones anatomiques et organes du corps), ce qui l'amena à composer sur chaque note une œuvre très harmonieuse bien spécifique.

En tant qu'artiste-peintre et musicien, Yannig Guillevic se montra enthousiasmé par cette partition qui ne le quitta plus, allant jusqu'à l'accompagner dans la réalisation d'une immense fresque en l'église de Saint Tugdual (Morbihan) sur laquelle le choix des couleurs se fit en symbiose avec la musique que Germain lui avait enregistrée et dans laquelle il trouvait la résonance à ses intuitions de coloriste.

Elisa et Germain Desbonnet
Elisa et Germain Desbonnet lors de l'inauguration de la fresque de Yannig Guillevic et création des 7 Toccatas sur les chakras, 3 juin 2006, Saint-Tugdual (Morbihan)
( coll. Elisa Desbonnet ) DR

Considérant qu'il était impossible de dissocier peinture et musique, il estima qu'un piano serait indispensable lors de la cérémonie de bénédiction du chef d'œuvre qu'est la fresque représentant Le lavement des pieds, ce qui donna à la messe de Pentecôte du 3 juin 2006 un relief inoubliable, car chaque partie de l'office fut accompagnée par l'une des 7 Toccatas qui firent vibrer l'auditoire, confirmant l'osmose entre les deux œuvres.


La presse, en la personne de Loïc Blanchard du Télégramme indiqua : “7 Toccatas sur les chakras : La musique du cœur” … du beau, il y en eu aussi pour les oreilles, le cœur et l'esprit avec les “7 Toccatas sur les chakras”. De magnifiques méditations ponctuant le cours de la cérémonie, interprétées en direct au piano par leur compositeur, Germain Desbonnet, qui a été longuement applaudi par l'assistance.


Moment fort, entièrement enregistré sur un DVD expliquant la genèse de l'impressionnante fresque de Yannig Guillevic et sur lequel se trouve également un entretien d'une dizaine de minutes avec Germain Desbonnet (Cinergie Productions).


Sur demande insistante du public présent, cette œuvre fut enregistrée le 15 juin 2006 sur le piano même de sa composition, auquel un Germain très souriant était installé, la console technique étant une nouvelle fois confiée à la fine oreille de Jean Alary, assisté par Marc Jacquier. Une seule prise aurait été suffisante, mais il s'avéra un moment après qu'elle avait en fait servi de galop d'essai pour faire entrer le pianiste dans le climat réel de son œuvre, ce qui amena l'ingénieur du son à demander une seconde prise qui s'avéra effectivement beaucoup plus dynamique et provoqua l'admiration de Jean Alary, auquel Germain répondit simplement : “lorsque j'étais jeune, j'étais fulgurant”.


Après ces réalisations, quelques jours de repos bien mérités le conduisirent vers l'un de ces nombreux petits voyages de détente qui faisaient sa joie, car son activité intense nécessitait de temps en temps une fuite salvatrice vers de nouvelles contrées, de nouveaux paysages dont il revenait en pleine forme … pour aborder cette année-là un ultime concert le 10 août 2006, qui le trouva à l'orgue de Plougastel en parfaite complicité avec la clarinette de son éditeur, Georges Boulestreau dans des œuvres que ce dernier avait si bien imprimées : 1e Dancerie des Fêtes médiévales, Air de Carnac de la 1e Suite sur des Airs populaires de Bretagne, Hommage à Saint Patrick, Nocturne, Ce jour si plein de joie et Marrakech.

Si sur le plan musical l'année dite sabbatique s'acheva sur cette prestation, la folie des grands travaux dans les bâtiments reprit Germain fin 2006, avec la démolition de murs en briques creuses qui devait permettre la réhabilitation des anciennes ouvertures d'une grange. Cet important travail le vit encore début 2007 aux prises avec une masse sensée remplacer un marteau piqueur dont le sol en ciment aurait eu besoin… ce qui ne manqua pas de s'ajouter à un épuisement physique qui nécessita de plus en plus de temps de repos dans la journée. Son salon de musique le vit cependant toujours régulièrement, tout allant toujours de pair dans son organisation. Puis les travaux cessèrent peu à peu, faisant place à une fatigue grandissante et à des symptômes préoccupants qui le conduisirent jusqu'au scanner. Arriva ensuite le temps où la position au piano devint insupportable. Enfin, un diagnostic aussi dramatique qu'imprévisible s'abattit sur lui sans recours, révélant un cancer du foie avec risque imminent d'hémorragie, alors qu'une diététique bio très équilibrée, sans alcool, était son quotidien !


Il ne lui restait plus désormais qu'un mois à vivre et c'est auprès de ses arbres devenus majestueux qu'il trouva durant ses dernières courtes sorties un semblant de quiétude, avant qu'une nuit ne vienne clore à la vie son regard bleu, le 20 juin 2007.


Elisa Desbonnet (2014)


Germain Desbonnet à son orgue de Kervictoire, 1997
Germain Desbonnet à son orgue de Kervictoire, 1997
( coll. Elisa Desbonnet ) DR


Audio lecteur Windows Media Germain Desbonnet au grand-orgue de l’Abbaye aux Hommes de Caen, 7 octobre 1980, interprétant le 2e mouvement de sa Symphonie Apocalypse selon Saint-Jean (extrait du CD “Germain Desbonnet, oeuvres pour orgue”, une production d’Elisa Desbonnet)

Audio lecteur Windows Media Germain Desbonnet jouant sa 5e Toccata pour piano (en sol, Vishudda) extraite du CD “Germain Desbonnet, 7 Toccatas sur les chakras pour le piano” (réf. : DESBCD04), 2006

Audio lecteur Windows Media Germain Desbonnet (orgue) et Grégory Le Lan (bombarde) interprétant la Marche de Pontivy, extraite de la IIe Suite sur des airs populaires de G. Desbonnet (CD “Bombarde et Orgue, Hommage à Saint-Patrick”, FB03-DB5X2), 2005

avec l’aimable autorisation de ©Mme Elisa Desbonnet et de l’Association ©“Renouveau Bombarde et Orgue” (septembre 2014)

Pour en savoir davantage :

- site Internet consacré au musicien avec catalogue de ses œuvres : www.germain-desbonnet.com

- livre Germain Desbonnet, mon mari (avec catalogue des œuvres) par Elisa Desbonnet (édité par l'auteur, juin 2014, 181 pages, elisa@germain-desbonnet.com)
- œuvres éditées : www.editions-buissonieres.fr


 


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