Amédée DUTACQ
(1848 - 1929)

Amédée Dutacq (8 ans) et sa sœur Ève en 1856.
Amédée Dutacq (8 ans) et sa sœur Ève en 1856. "Portrait des enfants Dutacq",
peinture à l'huile sur toile par Eugène Quesnet (1816-1899),
© Musée du Vieux Château, Laval (avec son aimable autorisation)

"Petit, le front dégarni et bedonnant déjà, malgré sa jeunesse", c'est ainsi que le décrit Jacques Derouard dans son livre Maurice Leblanc, Arsène Lupin malgré lui [Séguier, 1989]. Amédée-Jean Dutacq est né le 18 juillet 1848 à Neuilly-sur-Seine, du légitime mariage d'Armand Dutacq (1810-1856) et de Louise-Léonie Zambre. Son père, surnommé par son ancien secrétaire Augustin Baudoz "le Napoléon de la presse" est en effet l'un des créateurs de la grande presse d'information, avec la fondation en 1836 du quotidien d'opposition Le Siècle, puis le rachat des journaux Le Droit et le célèbre quotidien illustré satirique Le Charivari. C'est ainsi que dans Le Siècle, sous-titré "journal politique, littéraire et d'économie sociale", en réalité organe de la gauche militante qui combattit la Monarchie, l'Empire et l'Eglise, Dutacq publia en feuilleton plusieurs romans de Balzac : Une Fille d'Eve (1838), Béatrix (1939), Pierrette (1840), La Fausse maîtresse (1841) et Les Contes drolatiques (1855). Le musée de la Maison de Balzac à Paris conserve dans ses collections un beau portrait photographique en pied d'Amand Dutacq (vers 1850) par Gustave Le Gray. Eve-Alice Dutacq, soeur d'Amédée, était mariée à Gustave Lebret. Celle-ci fit don en 1925, au Musée du Vieux Château de Laval (Mayenne), d'un "portrait des enfants Dutacq" peint en 1856 par Eugène Quesnet.

Amédée Dutacq effectue ses études musicales au Conservatoire de Paris, où il décroche un 2e accessit d'harmonie en 1869 et un 2e prix de contrepoint et fugue en 1874. Cette même année, il entre dans la classe d'orgue de César Franck au moment où Vincent d’Indy rejoint ce cours. Egalement élève de composition de Henri Reber, Dutacq se présente en 1875 au Concours de Rome avec la cantate Clytemnestre, sur un texte de Roger-Ballu, qui reçoit une "mention honorable". L’année suivante il obtient un premier second Grand Prix avec la cantate Judith (paroles de Paul Delair). Espérant décrocher le Grand Prix, il concourt à nouveau en 1877, mais le sujet imposé, Rébecca à la fontaine, une scène à 3 voix de Pierre Barbier, ne lui est guère favorable et malgré une interprétation de qualité par Mme Lacombre-Duprez, MM. Valdéjo et Dufriche, l’Académie des Beaux-Arts ne lui décerne cette fois-ci aucune récompense.

Compositeur et organiste, les oeuvres Amédée Dutacq ont laissé peu de traces dans l’histoire de la musique qui n’en a retenu que quelques-unes : principalement un opéra-comique en un acte, Battez Philidor (paroles d'Abraham Dreyfus), créé en 1882 à l’Opéra-Comique de Paris et représenté à 10 reprises dans ce même théâtre, et une autre comédie en 4 actes en prose, précédée d’un prologue en vers de Maurice Donnay, intitulée Lysistrata (partition pour piano et chant éditée en 1893 chez Choudens). Créé le 22 décembre 1892 au Grand-Théâtre de la rue Boudreau (Paris IXe), là-même où débuta l’actrice Cécile Sorel avant de gagner la Comédie-Française, cet opéra-comique reçut une critique mitigée, du moins en ce qui concerne le livret. On reprochait en effet à Donnay d’avoir dénaturé la comédie d’Aristophane pour en faire un vaudeville ou une opérette stérile : Les femmes d’Athènes, pour abréger la guerre avec Sparte, jurent de ne plus accorder leurs faveurs à leurs maris ou amants avant que la paix ne soit signée ; le tout doublé d’une banale intrigue d’adultère entre Lysistrata et Agathos. Mais si le texte était peu intéressant, la musique était par contre de qualité. Le musicologue Camille Bellaigue souligna en effet le charme de la musique de Dutacq, la mise en scène somptueuse, ainsi que le décor du troisième acte qui "se colore des teintes fleur de pêcher que là-bas, au pays de beauté, répand sur le front des temples le premier rayon du soleil." Parmi les acteurs, avec Mmes Réjane et Tessandier, figurait un certain Lucien Guitry, arrivé depuis peu du Théâtre Michel de Saint-Petersbourg avec son tout jeune fils Sacha ! Le 30 octobre 1930 au Théâtre des Bouffes-Parisiens, fut à nouveau jouée cette comédie, avec Cora Laparcerie-Richepin dans le rôle-titre, Robert Hasti, dans celui de Lycon, et Roger Karl dans Agathos. N’oublions pas également un autre drame lyrique intitulé Floréal (1894), écrit sur des paroles du romancier et poète Gilbert-Augustin Thierry (un neveu de l'historien), auquel on doit aussi le livret du drame lyrique en 4 actes Ghiselle mis en musique par César Franck (Choudens, 1896).

On doit encore à ce compositeur plusieurs mélodies pour voix et piano, parmi lesquelles il convient de citer Sur la falaise (Paul Bourget), La Feuille (A. Arnault) et Rondels de Banville (Théodore de Banville) éditées chez Edouard Moullé, Arpège (Albert Samain), En aimant (Armand Silvestre) et Quant même (Victor Hugo), éditées chez Fromont, La Muse (Théodore de Banville), Âme en fleur (Lucien Paté), Parle-moi (Lamartine) et Les Larmes (Albert Samain) parues chez Hartmann.

LARMES

Larmes aux fleurs suspendues,
Larmes de sources perdues
Aux mousses des rochers creux ;

Larmes d'automne épandues,
Larmes de cors entendues
Dans les grands bois douloureux ;

Larmes des cloches latines,
Carmélites, Feuillantines...
Voix des beffrois en ferveur ;

Larmes, chansons argentines
Dans les vasques florentines
Au fond du jardin rêveur ;

Larmes des nuits étoilées,
Larmes de flûtes voilées
Au bleu du pare endormi ;

Larmes aux longs cils perlées,
Larmes d'amante coulées
Jusqu'à l'âme de l'ami ;

Gouttes d'extase, éplorement délicieux,
Tombez des nuits ! Tombez des fleurs ! Tombez des yeux !

Et toi, mon cœur, sois le doux fleuve harmonieux,
Qui, riche du trésor tari des urnes vides,
Roule un grand rêve triste aux mers des soirs languides

Albert Samain
Au jardin de l’Infante, 1893

En dehors de la musique, Amédée Dutacq, qui est également peintre à ses heures, s'intéresse aussi à la chose publique et c'est ainsi qu'il se présente en 1894 aux élections municipales de la petite commune de Vattetot-sur-Mer, située en Normandie dans le Pays de Caux, entre Fécamp et Etretat. Il se rendait en effet en vacances depuis longtemps en ce lieu, où il possédait la villa "Les Houx", située sur le hameau de Vaucottes. Il finira par s'y établir définitivement. Durant ses trois années de mandature, jusqu'en 1896, on lui doit notamment la fondation de "La Fratenelle de Vattetot-sur-Mer", une société de secours mutuel qui prospéra avant de péricliter à la veille de la Seconde Guerre mondiale. A cette époque, Vaucottes et sa plage sont très à la mode et fréquentées par bon nombre d'artistes, écrivains et autres personnages en vue. On peut y croiser les compositeurs Charles Lefebvre (Prix de Rome 1870), Edouard Moullé (également facteur de piano et éditeur de musique), l'auteur dramatique Maurice Donnay (futur membre de l'Académie française en 1907), les sculpteurs Charles Pillet (Prix de Rome 1890), les peintres Edouard Gelhay et François Thévenot, les écrivains Edmond Haraucourt... et Maurice Leblanc. Celui-ci y passe ses étés entre 1890 et 1894 dans la "Villa Marie-Louise", avant de séjourner à Etretat où il créera en 1906 son personnage Arsène Lupin. Mais c'est à Vaucottes qu'il écrit son premier roman Une femme (1893) et qu'il collabore, durant l'été 1892, à la comédie Lysistrata mise en musique par Dutacq.


Amédée Dutacq est décédé le 7 janvier 1929 à Fécamp, laissant une veuve, née Elisa Magy.

Denis Havard de la Montagne

 

Nos remerciements à M. le Maire de la commune de Vattetot-sur-Mer, à Mme Colette Sénécal-Lefebvre, professeur d'histoire et de géographie, auteur de l'ouvrage Vattetot-sur-Mer, c'est mon Pays... (édition d'auteur, 1994, 201 pages, en vente à la Mairie) et à Mmes Antoinette Lefalher et Marie-Claude Lebordais du Musée du Vieux-Château de Laval pour leur aimable collaboration.

L'église Saint-Pierre de Vattetot-sur-Mer
L'église Saint-Pierre de Vattetot-sur-Mer
( coll. D.H.M. ) DR
Église de Vattetot-sur-Mer, une répétition de la chorale en 1887
Église de Vattetot-sur-Mer, une répétition de la chorale en 1887, le maître de musique devant le lutrin tenant un ophicléide. Aquarelle de François Thévenot, exposée au Salon de Paris sous le titre "La chorale de l'église de Vaucotte en 1887"
( reproduction in Vattetot-sur-Mer, c'est mon Pays... de Mme Colette Sénécal-Lefebvre ) DR

 


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