QUELQUES GLANES SUR LES FONDEURS de VILLEDIEU-LES-POELES (Manche)

Entête papier à lettre fonderie Cornille-Havard, années 1970
Entête papier à lettre, années 1970
( coll. DHM. ) DR

 

Au début du XIVe siècle, plusieurs familles de poêliers et chaudronniers sont recensées à Villedieu où l'on y travaille le cuivre. Les fondeurs fabriquent un alliage de cuivre et de plomb ou de cuivre et de zinc. Plus tard apparaîtront la dinanderie puis la fonte de cloches. On trouve mention du métier de fondeur dès le XVI° siècle.

Dans le terrier de Villedieu de 1587 figurent notamment :

- Guillaume Hebert, fondeur (f°50v°)
- Michel Duparc, fondeur (f°48v°)
- Pierre et Jacques Engerran, fondeurs, fils d’Yves (f°66)
- Jehan et Pierre Briens de l’estat de fondeur  (f°168)

L’abbé Angot, dans son Dictionnaire de la Mayenne (1900-1910) cite à plusieurs reprises des fondeurs de cloches de Villedieu :

- Commune de Jublains : Fonte de cloches en 1597 par Guillaume Picard, de Villedieu.
- Commune de Montenay : une petite cloche refondue le grand vendredi saint, le 21 avril 1612 par Jean Dupart, de Villedieu. [il s’agit de la famille Dupart ou Duparc].
- Commune de Saint-Ceneré : La petite cloche, fondue et augmentée pour devenir la grosse de 140 livres, par un sieur Clément, de Villedieu [marié aux environs d'Angers et y demeurant], fut nommée le 8 juin 1618 ... et icelle cloche y a le nom de Marie.

Le même Jean Dupart fonde le 2 juillet 1613 une cloche pour l'église de Saint-James (Manche). [chanoine Ménard, Histoire de Saint-James].

En 1633, Clément Le Picard refait deux cloches de l'église de Villedieu, endommagées lors du grand incendie du 16 mai 1632.

En 1683, un dénommé Laurens, de Villedieu, fond une cloche pour l'église de Beslon, proche Villedieu.

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En 1708, le fondeur Claude Jonchon fond deux cloches pour l'église de Villedieu. Il est également connu pour avoir fondu en 1691 la grosse cloche de l'église Saint-Nicolas de Barfleur (Manche) et en 1712 les cloches de l'église Saint-Malo de Valognes (Manche). Avant d'être installé à Villedieu, il était fixé à Caen où il est attesté en novembre 1695, époque où il installe une cloche dans l'église de Martagny (Calvados). Il semble être le frère de Guillaume Jonchon, également marchand fondeur de cloches à Caen, auteur de la cloche de l'église de la Lande d'Airou, proche Villedieu et habitant en 1734 sur la paroisse St-Nicolas à Caen.

En 1721, Julien Huard "maître fondeur" de Villedieu, fond une cloche pour l'église de Saint-Sever

En 1739, Charles Lenoir, fondeur à Villedieu, est approché par un délégué de la paroisse Notre-Dame d'Alencon (Orne) pour la refonte de plusieurs cloches. Il avait déjà précédemment passé d'autres marchés avec les paroisses mayennaises de Gesnes et d'Argentré en 1728.

En 1763, Jean-Baptiste Marquet, habitant la Grande-Rue, est cité comme fondeur de cloches.

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Ces éléments démontrent que les fondeurs de cloches de Villedieu sont connus depuis au moins le XVI° siècle et dans le "Manuscrit traditionnel" de cette ville, écrit au début du XVIII° siècle on relève : Il s’y fait des fontes de métal, dont la composition se fait dans ce lieu pour le métal de cloche composé d’étain et de cuivre rouge. Néanmoins, jusqu'à la fin de ce siècle les fondeurs de cloches allaient œuvrer sur place pour exercer leurs activités, construisant leurs fourneaux éphémères non loin des églises, généralement dans les cimetières. Ils étaient itinérants et n'avaient pas d'ateliers. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle qu'ils vont se sédentariser progressivement.

Vers la période révolutionnaire et au siècle suivant, on connaît encore plusieurs autres familles de fondeurs. En voici les principales :

- Nicolas Havard, né ca 1758 et décédé en 1823, est marchand fondeur, ainsi que son fils Laurent I (1789-1859), fondeur et ses petits-fils Laurent II (1813-1845) et Paul (1815-1859). Un gendre de Laurent I est également fondeur : Etienne Le Chevalier (1818-1898) marié à Marie-Adélaïde Havard. Le beau-frère de ce même Laurent I Havard était aussi fondeur : Thomas Tétrel, né le 9.1.1802 à Saultchevreuil (marié en 1827 à Marie-Jeanne Havard). L’un des enfants de ce couple, Julien Tétrel, né le 1.9.1828 sera à son tour fondeur.

- Louis-Mathieu Vimont, né ca 1765 est fondeur.

- Pierre-François Hébert, né ca 1774, est fondeur de son état.

- Les frères Pierre et Jean-Baptiste Guillaume, nés respectivement en 1778 et 1779 à Saultchevreuil, fils de Pierre et de Marie-Françoise Havard, sont aussi fondeurs.

- Jean-Etienne-Gérard Simon, né sans doute ca 1765, exerce la profession de marchand fondeur en 1817. Il est le père de Esther-Léonore Simon mariée à Pierre-Félix Havard.

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En janvier (et juillet) 1794, lors de la création d’une fonderie de canons reconnue manufacture d’Etat plusieurs fondeurs se regroupent (voir article de E. Vivier, "La fonderie de Canons de Villedieu", in Annales de Normandie, mai 1955, pp. 161-171) :

- les frères Jean-Etienne Béatrix et Nicolas-Gilles Béatrix
- les frères Jean-Nicolas Viel et Guillaume Viel
- Gilles Pitel-Chalaizière
- Pierre Pèlerin
- Louis-Mathieu Vimont
- Jean-Baptiste Mougeot et son fils aîné Charles-François Mougeot
- Nicolas Simon, oncle du précédent, sans doute père de Jean-Etienne-Gérard mentionné supra.

Cloche fondue à Villedieu-les-Poêles, au cours des années 1970
Cloche fondue à Villedieu-les-Poêles, au cours des années 1970
DR

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Les "magnans" (nom donné aux fondeurs de cloches nomades) Mougeot et Simon ne sont pas originaires de Villedieu mais de Lorraine et plus précisément de Sommerécourt (Haute-Marne), où ils exerçaient déjà la profession de fondeur. C'est Jean-Baptiste Mougeot, né vers 1730, qui, après avoir s'être installé à Caen (paroisse St-Paix) s'est par la suite fixé le premier à Villedieu où il épouse le 2.6.1760 Magdeleine Lechevalier, fille d'un autre fondeur Charles Lechevalier et de Marguerite Boscher.

Les autres Sourdins (noms donnés aux habitants de Villedieu) fondeurs de cloches étaient issues de familles ayant déjà donné plusieurs générations de fondeurs, dinandiers et poêliers :

- Les Béatrix, originaires de Saultchevreuil (commune annexée à Villedieu-les-Poêles au XIXe siècle) ont donné plusieurs fondeurs :

Etienne Béatrix, né en 1734 à Saultchevreuil, fondeur, épousa le 1.10.1758 Marie-Gillette Besnou. Il eut notamment deux fils fondeurs : Jean-Etienne (1760-1830) et Gilles (né en 1761). Jean-Etienne épousa, le 8.10.1787 Marie Pitel (1766-1815), fille elle-même d’un fondeur (Philippe) et petite-fille d’un fondeur (Pierre). Elle était également sœur de Gilles Pitel-Chalaizière qui exerça quelques temps le métier de fondeur avant de devenir directeur de la Poste de Villedieu. Oscar Havard et J. Grente dans leur histoire de Villedieu-les-Poêles (Paris, H. Champion, 1898-1900, t. II, p. 616 et [23]) rapportent que Jean-Etienne Béatrix, associé avec Simon, "dirigea un établissement de fonderie de cloches qui dura jusqu’en 1832 et 1833 et qui fut ensuite cédé à Viel-Tétrel et Viel-Ozenne." Rappelons que Jean-Etienne Béatrix est mort le 22.1.1830.

- Quant à Gilles Béatrix (autre fils d’Etienne), également fondeur, c’est son petit-fils César Béatrix, marié à une demoiselle Tétrel, qui abandonna la fonderie pour devenir banquier. Il est probable que César Béatrix a laissé la fonderie de cloches à son beau-frère Paul Havard (le père d’Adolphe), marié en 1837 à Horthense-Pauline Tétrel et l'on sait que ledit Paul Havard devint directeur d’une fonderie de cloches à cette même époque (1836). En outre il est intéressant de souligner les liens évidents entre toutes ces familles : César Béatrix eut une fille, Elina Béatrix, qui épousa Alfred Pigeon-Litan. Or, sur le contrat de mariage d’Adolphe Havard et Cécile Foubert on remarque parmi les témoins un certain Hippolyte Pigeon-Litan.

- En 1820, ce sont les fondeurs Béatrix, Viel et Marquet qui procèdent à la fonte de trois cloches de l'église de Villedieu pour en refaire deux neuves.

- La famille Viel est également une vieille famille de Villedieu. Jean-Nicolas Viel, décédé en 1810 et marié à Madeleine Loyer, était le père de Gilles-François Viel, également fondeur, qui épousa le 7.5.1813 Agathe Pitel... Julien-Ferdinand Viel, né en 1823 et marié à Michelle Havard était lui aussi fondeur... On a également trace d’un certain Etienne Viel, marchand fondeur qui épousa Marie-Adélaïde Ozenne, d’ou au moins Pierre-Guillaume Viel, né en 1812 (marié à Thérèse-Elmina Havard). On retrouve ici les familles Viel Tétrel et Viel-Ozenne citées supra.

- Les Tétrel habitaient à Saultchevreuil au XVIII° siècle, avant de s’installer le siècle suivant à Villedieu. Ils exerçaient principalement la profession de parcheminier, mais parmi eux on rencontre Julien Tétrel, parcheminier à Saultchevreuil, marié à Marie-Julienne Briens dont le fils Thomas Tétrel, né le 9.1.1802 à Saultchevreuil devint fondeur de son état, et épousa à Villedieu, le 3.10.1827, Marie-Jeanne Havard (1796-1860), citée supra. De cette union naquit au moins un fils : Julien Tétrel, le 1.9.1828, qui à son tour exerça le métier de fondeur. L'église paroissiale de Saint-Jouin à Moisdon-la-Rivière (Loire-Atlantique) conserve de nos jours une cloche, la "Joséphine-Perrine" fondue au cours de la 1ère moitié du XIXe siècle par Tétrel et Ozenne (inscrite à l'Inventaire général).

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L’une des principales difficultés dans l’étude de ces vieilles familles sourdines (Viel, Tétrel, Béatrix, Havard, Pitel...) est qu’elles étaient très nombreuses et toutes liées entre elles, à divers degrés. En outre les mariages entre cousins étaient courants à l’époque.

Mentionnons encore la famille Ygouf, dont plusieurs de ses membres exercèrent le métier de fondeur à Villedieu : Jules Ygouf, né en 1841 est marchand-fondeur en 1871, ainsi que Victor Ygouf .

Quant à la famille Marquet, sur laquelle on sait peu de choses, on peut cependant dire qu’au début du XIX° siècle il y eut certainement une alliance avec la famille Viel, mais le passage des Marquet dans la confection de cloches n’a été qu’éphémère semble-t-il ?

En ce qui concerne Adolphe Havard (1842-1922), ingénieur polytechnicien, surnommé "le Grand fondeur", dont la généalogie ascendante nous est parfaitement connue depuis le XVI° siècle, on sait que l’actuel atelier de fonderie de cloches "Cornille-Havard", 9 rue du Pont-Chignon à Villedieu, a été construit par ses soins en 1865. A son décès, son gendre Léon Cornille (1869-1934) continua l'affaire, puis elle vint aux mains de sa fille Marguerite Cornille (1904-1993). Après l'avoir dirigée durant de longues années à partir de 1946, elle vendait cette fonderie en 1981 à M. et Mme Luigi Bergamo, actuels propriétaires exploitants.

Paul Havard (1809-1894), le père d’Adolphe, exerçait déjà la profession de fondeur à Villedieu où, dès 1836, il dirigeait une fonderie qu'il tenait probablement des Béatrix (voir supra). En 1849, il fond les 3 cloches de la tour de l'église de Mortain (Manche) et celles de la cathédrale de Bayeux (Calvados) dont la plus grosse de 1,86 m pèse 4200 Kg et l'année suivante, celles (819, 593 et 426 kg) de l'église de Verson (Eure). En 1852, il produit 80 à 100 cloches par an. On pense qu’il fut formé par son frère aîné, Pierre-Félix Havard, né le 3 fructidor an IV à Villedieu, mort au Mont-Saint-Michel le 1.3.1827, qui avait épousé Esther-Léonore Simon, la fille du fondeur Jean-Etienne Simon. Mais, il n'est pas impossible qu’il ait également subi quelque influence auprès de sa famille maternelle, les Tétrel et surtout de la part de son parrain, le fondeur Marquet, dont A. Osmond, dans son Histoire et contes populaires de Villedieu-les-Poêles (p. 42), dit qu'il reçut vers 1860 sa fabrique de cloches.

Tout dernièrement (février 2012), 8 nouvelles cloches ont été commandées par la cathédrale Notre-Dame de Paris à la fonderie "Cornille-Havard" pour fêter ses 850 ans. Ainsi, bientôt sonneront au cœur même de la capitale des cloches de Villedieu-les-Poêles où l'art campanaire est connu et pratiqué depuis cinq siècles!

© Denis Havard de la Montagne
(février 2012)

 


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