GEORGES FRIBOULET
(
1910 - 1992)

Georges Friboulet
1937 - portrait
( coll. J.E. Friboulet ) DR

JEUNESSE

Georges Edouard Friboulet est né le 26 juillet 1910, à l’aube d’une belle journée d’été, au 3ème étage d’un immeuble havrais (Seine-Maritime). Son père Georges Léonce, âgé de trente ans, fils et petit-fils de cultivateurs laitiers depuis plusieurs générations à Octeville-sur-Mer (Seine-Maritime), et sa mère Hélène Marie Lamotte, âgée de 24 ans, originaire de Rochefort-sur-Mer (Charente-Maritime), fille d’un ébéniste travaillant dans les chantiers navals, s’étaient unis le 21 mai 1907 au Havre. Le mariage religieux fut célébré le même jour à Octeville-sur-Mer et la fête s'était déroulée dans la ferme des grands-parents. Rencontre havraise de deux destins éloignés qui trois ans plus tard donneront naissance à un musicien.

En 1912, la famille s’installe dans le Pays de Caux à Yvetot, toujours en Haute-Normandie, où son père ouvre un commerce de chaussures sur la place de l’Hôtel de Ville. Au dessus du magasin est installé l’appartement familial.

Hormis quelques photos des premières années de Georges Friboulet, de son frère Roger né en 1908 et de sa famille, nous savons peu de choses sur cette période : en 1914 le père est mobilisé et participe aux quatre années de conflit, laissant à son épouse la lourde charge du commerce et du foyer. En 1918 il retrouve sa maison et, malgré les blessures de la guerre, reprend avec force le commerce déjà florissant. Georges Friboulet âgé de 8 ans est alors un écolier studieux, aimant la lecture, doué pour le dessin et ne quittant jamais son harmonica ! Ses années à l’école primaire communale feront le terreau d’un esprit doué et cultivé.

Dès la première année de collège, Georges Friboulet débute un journal qu’il intitule « Carnets de ma vie », qui sera poursuivi sur une quinzaine de cahiers. Malheureusement il en détruira un grand nombre parmi les derniers, les jugeant « trop intimes et trop exaltés » et ne conservera que les quatre premiers écrits de 14 à 17 ans, uniquement pour leur valeur documentaire. Heureusement, ceux-ci furent épargnés durant la guerre, ayant été prudemment cachés (enterrés dans un coffret en fer). Leur lecture nous permet de découvrir non seulement de précieux éléments sur l'histoire de la vie communale d'Yvetot entre les deux guerres, sur l'évolution intellectuelle de son auteur, mais également et surtout de voir le développement rapide de son âme d'artiste.

C'est ainsi que l'on apprend que la première leçon de musique de Georges Friboulet date du mercredi 13 août 1924 avec une certaine Mme Thomas. Il travaille avec acharnement le piano, achète de nombreuses partitions de musique et lit toujours beaucoup, abordant alors les grands classiques de la littérature. Cette même année (octobre), à l’âge de 14 ans, il est engagé dans une banque comme employé aux écritures à temps partiel, après avoir interrompu son enseignement au collège. Sa famille considérait en effet son instruction accomplie à cette époque et décidait de lui faire entamer une formation musicale plus importante.

Georges Friboulet, en 1926
1926 - au piano, chez lui à Yvetot
( coll. J.E. Friboulet ) DR

Déjà en 1924, avec ces quelques vers détachés d’une poésie écrite par Georges Friboulet on repère ses dons pour l’art du verbe et son sens de l’harmonie :

Des bruits mystérieux s’envolent des taillis.
Il ne reste au désert qu’une lointaine ride...
Une autre intempérie
Ajoutait une force à la mer en furie.
Un cri a retenti, un cri qui dans les nues
A fait connaître à Dieu ces deux morts inconnues.
Le canot emportant les forçats évadés
Se remplit d’eau bientôt par torrents saccadés.
Minuit vient de sonner au clocher du village,
L’on sent flotter dans l’air un sinistre présage !
Cet art délicieux qui conquiert tous nos sens.
Au ciel bleu et serein succèdent les étoiles.
Un songe, un rêve doux me surprit aussitôt.
Grand-père auprès du feu, les pieds sur les chevets
Ecoute en frissonnant les bruits sourds du dehors.

Dans le troisième cahier (10 mars au 6 novembre 1926) Georges Friboulet relate les débuts de ses études musicales à Rouen :

Samedi après-midi je prends ma première leçon à Rouen. Je pars au train de 1h30 avec ma mère et Mr. Robillard. J’ai pris mon recueil de sonates de Beethoven ainsi que ma méthode Hamon. Pendant tout le trajet dans le couloir j’écoute Mr. Robillard bluffer dans le compartiment, il ne se corrigera pas celui-là. Je feuillette par instant la vie amoureuse de Rodolphe Valentino acheté à la gare d’Yvetot. La pluie commence à tomber et à tout moment, à travers le roulis du train, je perçois les éclats de voix de mon ancien directeur. Arrivé à Rouen nous enfilons la rue Jeanne d’Arc, la rue de la Grosse Horloge et la rue des Carmes, et après de grands discours sur la musique Mr. Robillard nous quitte. Chez Veraeghen j’achète « Heureux tous les deux » (I want to be happy) de No, No, Nanette. La cathédrale fait entendre son carillon sublime. Je prends à une librairie voisine « Où sommes-nous » de l’abbé Moreux.

A 3h20 j’entre avec  ma mère à la maîtrise de la cathédrale. Nous nous avançons dans le réfectoire où Henri Beaucamp est en train de donner une leçon. A notre vue il se lève et nous reçoit avec une parfaite amabilité. Visage austère respirant la bonté, homme simple, une sympathie instinctive me pousse vers lui. Son élève étudie la finale en prestissimo de la sonate n°2 de Beethoven. Le son merveilleux de l’Evrard à queue m’extasie. J’entrevois pour la première fois la musique dans laquelle je vais me lancer à partir d’aujourd’hui. Ma mère partie ainsi que son élève, je m’installe au piano, je joue l’allegro de la sonate n°2. Nettement il me donne des détails précis sur le rythme et la nuance, parfois il m’arrête en étudiant à fond mon jeu. Il se déclare satisfait surtout lorsque je lui apprends qu’il n’y a que deux ans que je suis dans la musique. La nuit tombe, la voix agitée emplit le réfectoire, quelques élèves de la maîtrise s’ébattent dans la cour voisine. J’aperçois la fille de Monsieur Defrêne boulanger à Yvetot. A un certain moment un curé s’avance vers mon professeur et d’une voix froide et calme lui parle « Pour demain ce sera la messe pontificale de Beethoven » où sur sa figure immobile se reflète la puissance formidable de son intelligence. L’ombre envahit les lieux, la pluie cingle les carreaux... musique...religion.

A 4h30 je quitte Henri Beaucamp. Je retrouve ma mère au haut de la rue St. Romain. Sans perdre un instant nous filons vers la gare mais arrivons deux minutes en retard. Ayant une heure devant nous, nous retournons rue des Carmes et chez Veraeghen nous achetons Inventions de Bach et exercices de Pischna ainsi qu’un livret sur la tétralogie de Wagner. Maintenant l’eau tombe à torrents, une forêt de parapluies frôle les magasins illuminés...

L'orchestre Géo-Jazz, 1926
1926 - à Yvetot, avec l'Orchestre Geo-Jazz
( coll. J.E. Friboulet ) DR

Ainsi, Georges Friboulet, fut élève de la Maîtrise Saint-Evode de Rouen, à l'époque où Henri Beaucamp (1885-1937), ancien élève de Tournemire et de Vierne, y professait le piano avant d'y enseigner l'orgue.

Dans le quatrième cahier (7 novembre 1926 au 5 février 1927), on découvre ses premiers pas de musicien sur la scène :

Dimanche soir 12 décembre 1926 je pars au bal. Tout marche à la perfection, avec une entente parfaite. Il y a un monde fou. Je lance mon one-step. Il remporte un vif succès. Monsieur Bréhier se fait le plaisir d’annoncer : « Mesdames, messieurs, vous avez du remarquer le rythme et la cadence de ce one-step. Vous avez devant vous l’auteur et compositeur Georges Friboulet ici présent, un bon ! Je suis plus que satisfait ».

L’orchestre « Géo-Jazz », dirigé par Georges Friboulet au piano et accompagné par ses amis musiciens de l’harmonie d’Yvetot, Fernand Boitard au trombone, Jean His au violon, G. Brument au violoncelle et d’autres que l’on peut reconnaître sur une photo de l’époque, a fait la joie et la réussite des fêtes yvetotaises pendant quelques années.

Dimanche 9 janvier 1927, la journée s’écoule, tout l’après-midi nous étudions Sérénade de Gounod. Je ne peux vraiment rien comparer de plus beau. Lorsque le chant s’élève, on frissonne involontairement... quand tu chantes, bercée le soir entre mes bras... j’admire l’écho des doubles-croches. Ce matin j’ai lu Après l’ondée de Maurice Pesse (ce morceau est admirable entre tous) et le presto de la Sonate au clair de lune de Beethoven. J’ai presqu’envie de pleurer quand je joue ces choses car il me semble que ma tristesse actuelle se mue dans ces mélodies... une sorte d’improvisation monte en moi... qui n’est pas musicien ne peut comprendre cela... et Monsieur Jean His, violoniste, m’a bien dit que j’étais un musicien dans l’âme.

Un an plus tard Georges Friboulet sera admis au Conservatoire national de musique de Paris, à l’âge de 18 ans.

En janvier 1927, dans le Bulletin de l’Amicale sous le titre d’UNE REVELATION, on peut lire ces lignes :

Nous avons eu la bonne fortune d’entendre plusieurs fois au piano, ces temps derniers, notre jeune ami Georges Friboulet. Nous voulons dire ici l’excellente impression qu’il nous a faite.

Georges Friboulet s’est découvert un penchant pour le piano il y a seulement quelques mois. Vite « dégrossi » et excellemment guidé par un professeur de talent, notre jeune ami a fait des progrès excessivement rapides, à telle enseigne qu’il exécute maintenant fort bien des pages difficiles de nos plus grands maîtres et qu’il peut tenir le piano des soirées entières sans partition.

Ce fut une révélation.

Admirablement doué, Georges Friboulet n’est pas seulement un pianiste qui fera parler de lui. Sa science musicale lui inspira déjà, en effet, quelques morceaux de sa composition qui seront sans doute édités un jour.

Notre jeune ami est sur la voie du succès et il semble qu’avec l’appui de musiciens en renom, un avenir des plus brillants lui soit réservé. Il le mérite par ses dons naturels et par son amour du travail.

En 1928 Georges Friboulet tient un recueil de Pensées choisies qui révèlent ses goûts littéraires pour les écrivains classiques. Entre 1923 et 1931, il tient également un cahier de poésies et strophes, dont certaines ont été publiées sous le pseudonyme de "Jean de la Mothe", notamment dans le quotidien Le Réveil d’Yvetot du 26 mai 1928 :

     Pour le « Tango du souvenir »

Nos plus chers souvenirs, sachez, ne meurent pas
Dans l’esprit tourmenté du poète fidèle.
Il combat, il détruit la conscience rebelle
Qui poursuit le passé dans le cœur des ingrats.

Dans chaque jour qui fuit, l’oubli ne tarit pas
La source nourrissant la lueur éternelle
Qui naît sur le présent à chaque aube nouvelle
Comme l’astre du jour resplendit ici-bas.

Si le temps, maître unique de nos destinées,
Emporte sans arrêt les heures disparues
Du courant immortel des siècles, des années,

Il ne chassera pas les âmes parvenues
Au sentiment fougueux qui seul dans l’avenir,
A jamais conduira le char du souvenir !

1928 à 1939 - ETUDES MUSICALES A PARIS

L’année 1928 couronne l’admission de Georges Friboulet dans les classes d’écriture du Conservatoire de la rue de Madrid à Paris, quatre ans seulement après avoir pris sa première leçon de piano à Yvetot... A cette époque, il est logé dans une chambre d’hôtel du boulevard des Batignolles, près du Conservatoire et de la Gare Saint-Lazare, qu’il habitera de 1930 à 1935. Il résidera ensuite 10 rue Ballu en 1935 et 1936.

1932 - avec des camarades du Conservatoire de musique de la rue de Madrid
( photos coll. J.E. Friboulet ) DR

Parallèlement, Georges Friboulet qu’Henri Beaucamp avait présenté à Rouen à Robert Bréard, reçoit des leçons particulières de piano chez ce dernier, à son domicile de la rue de Lamblardie. Robert Bréard, élève de Widor et de Dupré, pédagogue, organiste et chef d’orchestre, Grand Prix de Rome, le conduit ainsi dans les classes de contrepoint de Georges Caussade et d'harmonie de Raymond Pech. On conserve précieusement une photographie dédicacée par son maître : A son vieil ami et élève Géo Friboulet en souvenirs de ses premiers pas et avec ses bons vœux pour un brillant avenir qui se précise. Bien amicalement R. Bréard, Déc.1932.

Dans L’Abeille cauchoise du 9 juin 1934, Yves de la Durdent écrit un long article en page de couverture consacré au jeune musicien et à l’évènement que suscite son 1er Prix d’harmonie (1934) dans la ville d’Yvetot :

UN JEUNE YVETOTAIS A L’HONNEUR

M. Georges Friboulet, élève du Professeur Pech, remporte le premier prix d’honneur au concours d’harmonie, suivant la trace des grands maîtres normands Marcel Dupré et Paul Paray.

Si vous étiez passé lundi, au début de l’après-midi place de l’Hôtel de Ville et que comme nous vous vous soyez rendu chez madame et M. Friboulet, marchands de chaussures, vous auriez vu ces commerçants et leurs enfants Mme et M. Roger Friboulet sérieusement nerveux. Oh ! Sans doute vous auriez eu droit au sourire toujours aimable de ces Concitoyens au commerce agréable, mais vous auriez compris qu’il se passait quelque chose de peu banal au milieu de cette famille si unie.

Et tout comme nous, vous auriez posé la question soit à Monsieur soit à Madame Friboulet : - Mais qu’y a-t-il donc ?

Et ceux-ci vous auraient répondu : - Pensez, nous attendons le télégramme qui nous dira si Georges a réussi son concours dont dépend tout son avenir, concours qui avait lieu hier et qui est si difficile, si ardu... – Mais quel concours ? – Le Concours d’harmonie au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Déclamation ; concours où il y a toujours beaucoup d’appelés, mais peu d’élus, concours qui classe définitivement avant le grand prix de Rome un musicien, concours pour lequel on pourrait peut-être parodier le vers de la divine comédie : laisser toute espérance, c’est vous qui n’entrez pas. Quelques intimes s’étaient joints à la famille et se relayant, quelqu’un de minute en minute se dirigeait vers la porte. Les minutes semblaient des heures ! La maman, dans un coin, avait les larmes aux yeux, soupirait : Pauvre Georges, il n’a pas du réussir ! Ce retard est incompréhensible. Notez que ce retard ne dépassait pas un petit quart d’heure. Enfin, aux environs de 15 heures, le bouliste accourait. Un télégramme pour Monsieur Friboulet et chacun se précipitait sur le petit rectangle bleu. Les doigts étaient tellement crispés que le père n’arrivait même pas à déchirer la bande. Cependant, tout a une fin et Monsieur Friboulet...

Mille baisers. Georges. Minute émouvante que celle-là. Dans les yeux de tous ce braves gens se lisaient une joie irréelle. Enfin ! Enfin ! Notre Georges est arrivé à ce qu’il désirait. Il avait confiance, mais sait-on jamais dans un pareil concours ! disait la maman. Il avait tant travaillé ! Continuait Mr Friboulet. Et il y avait la foi, accentuait la jeune épouse de notre Concitoyen.

LE TRAVAIL ET LA FOI

Le travail et la foi ! Voilà en effet, si pour compléter la trilogie, on ajoute le talent, les raisons du magnifique succès dont la ville d’Yvetot a le droit aujourd’hui de s’enorgueillir en la personne de Georges Friboulet qui continue la belle tradition des Marcel Dupré et des Paul Paray – deux grands normands de la musique française – les deux derniers de chez nous, d’ailleurs, qui aient mérité pareille récompense – et c’est là ce qui en démontre la difficulté – au Conservatoire National de Musique et de Déclamation de Paris, école que le monde entier nous envie non sans raison. Comprenons-nous bien. Nous avons dit qu’il fallait en même temps le talent, la foi et le travail. En effet, si l’on enlevait un des facteurs, si même on en intervertissait l’ordre, le résultat n’en doutez pas serait tout différent. On ne devient pas, on naît compositeur. Sans vouloir comparer notre jeune ami à Mozart – il serait le premier dans sa modestie à crier à l’hérésie – rappelons que le génie de Salzbourg avait écrit ses premières œuvres à l’âge où ses pareils commencent à peine à balbutier. Georges Friboulet, dès son jeune âge, s’était senti attiré vers la musique et ce, avec une force qu’on expliquerait difficilement. Son bonheur était de se mettre au piano et de rechercher sur le clavier les accords qui l’avaient plus particulièrement frappé sans connaître les premiers éléments de la musique. On était surpris de la justesse de son oreille et de la facilité avec laquelle il « retrouvait » certains chants entendus par lui une seule fois. Ce gout inné, ses parents devaient non point chercher à l’annihiler, mais bien, au contraire, à lui donner tout son essor. Et c’est ainsi, que Georges Friboulet après avoir commencé à étudier le solfège et le piano recevait les premières leçons d’harmonie du maître Robert Bréard, grand prix de Rome qui se prenait d’une réelle amitié pour ce jeune artiste dont les facultés étaient si vraiment prononcées. Au bout de quelques mois, Robert Bréard pouvait prédire à son élève un avenir rare et une place de tout premier plan dans ce monde musical si fermé.

PREMIERES ŒUVRES

D’ailleurs, Georges Friboulet ne perdait pas son temps : à peine connaissait-il, grâce à son professeur, les premiers rudiments de la composition, qu’il se mettait au travail ; La tête farcie de Massenet, de Gounod, voire de Saint-Saëns, les premiers qui aient parlé à son esprit et à son cœur, il s’essayait à marcher sur leurs traces et c’est ainsi qu’un beau jour – un grand jour pour la famille Friboulet et les amis du jeune artiste – l’éditeur rouennais Veraeghen acceptait cinq compositions de Georges Friboulet, qu’il ne renie pas sans doute – on a toujours une faiblesse pour le premier né ? – mais qu’il ne retrouve plus aujourd’hui sans une certaine et compréhensible émotion. Rappelons les titres qui en disent long, d’ailleurs sur le romantisme du jeune compositeur. Il y a « Gondole errante », « Prélude Vénitien », « Les roses du soir », « Des feuilles tombent » et la première en date «Pensée lointaine » ! Il a, à cette époque, ne l’oublions pas dix-huit ans !

CONSERVATOIRE NATIONAL

C’est alors qu’il prend une grande résolution ; une résolution qui va peser sur toute son existence : un soir qu’il a autour de lui ses parents et quelques amis qui ont suivi ses premiers pas, il annonce froidement qu’il va risquer le concours d’admission au Conservatoire National de Paris. Naturellement, cette décision n’est pas sans amener certaines craintes bien naturelles de la part de ceux qui, sans être exactement renseignés sans doute, devinent dans l’affection qu’ils portent au jeune musicien, les difficultés presqu’incroyables qui vont se présenter sur sa route. Mais nous l’avons dit, la Musique a, depuis longtemps, jeté son dévolu sur Georges Friboulet : contre elle il n’y a rien à faire, il n’y a pas de résistance possible. D’ailleurs, le jeune compositeur a réponse à toutes les objections. – Si je ne suis pas reçu à l’examen d’entrée, adieu mon beau rêve, je ne vous en parlerai plus ! – Pas reçu ? Il se présente et c’est avec le numéro UN qu’il sera admis dans la classe d’harmonie du Professeur Pech. Premier succès qui, loin de griser celui qui en a tout le mérite, semble, au contraire, lui donner une juste compréhension des embûches qui l’attendent.

PARIS ! PARIS !

Et c’est à Paris ! Paris ! qui n’est pour notre jeune Concitoyen que la petite chambre d’hôtel qu’il occupe boulevard des Batignolles, l’immeuble du Conservatoire où il passe des heures prestigieuses à suivre les enseignements des maîtres que le monde entier révère et admire et les grandes salles de concert ou de théâtre où il va le soir venu s’enivrer d’harmonie et de poésie. Nous sommes en 1929 : première année où les yeux de Georges Friboulet s’ouvrent, immenses, devant les merveilles qu’il concevait vaguement, et qu’il commence seulement à comprendre. Seconde année 1930-31, au cours de cette année, il mettra sur pied une cantate pour orchestre, chœurs et soli, cantate qu’il écrira sur une poésie de Judith Gautier : « La belle Aude ». Déjà les qualités qui se laissaient deviner à Yvetot prennent formes : aussi ne sera-t-on pas étonné lorsque l’on trouvera au palmarès du Conservatoire National de Paris, pour la première fois le nom de Georges Friboulet. Oh ! Ne nous y trompons pas, il ne s’agira – mais c’est déjà beaucoup – que d’un premier accessit d’harmonie. Premier pas vers la gloire, première halte au cours de la marche à l’étoile.

SECOND PRIX

Et le travail reprend d’arrache-pied, après quelques semaines de vacances ; l’accessit a été un encouragement, il s’agit de faire mieux. Il ne s’agit plus talent, de la foi et du travail, il faut maintenant ajouter la volonté et la persévérance. Déjà, on commence à parler dans les milieux musicaux de ce jeune, acharné à la tâche, dont le maître est justement fier, et qui produit successivement une « Improvisation » pour violon et piano, un « Andante » et « Allégro » pour clarinette et piano. Cette fois-ci, Georges Friboulet ne se contente plus de suivre les classes d’harmonie avec le maître Pech, il va tâter de la fugue avec le maître Caussade qui s’est empressé de s’attacher un élève si doué et si brillant. De nouvelles œuvres suivent, d’un genre tout différent, dans lesquelles la personnalité du compositeur se dégage nettement, signalons parmi beaucoup d’autres, un chœur à quatre voix écrit sur le sonnet de Ronsard « Prends cette rose » et une «  Pièce brève » pour harpe. Et un second prix d’harmonie ! Beaucoup, sans doute, s’en contenteraient. Georges Friboulet – ce n’est pas de l’orgueil mais bien une nette conscience de sa valeur – n’entend pas en rester là ; son professeur Pech d’ailleurs, l’invite à ne pas s’arrêter en si beau chemin et pour lui donner une preuve de son absolue confiance, il le nomme au lendemain de son second prix, répétiteur de sa classe. Répétiteur au Conservatoire National de Paris ! On ne se rend peut-être pas très compte chez nous de ce que représente ce titre qui classe un jeune musicien dans la catégorie des meilleurs parmi les bons. L’année 1932-33 voit Georges Friboulet rentrer dans une troisième classe, celle d’Henri Busser, un des éminents chefs d’orchestre du monde, qui lui enseignera la composition ou, plus justement parfera son enseignement. Georges Friboulet « cravache » dur, il sourit non sans raison quand on lui parle de la « bohême » qui fit la gloire de Murger, mais qu’il n’a pas le temps d’étudier sur place. La journée de huit heures, ce n’est pas pour lui, c’est plutôt la journée de dix-huit heures qu’il faudrait dire.

PRIX HALPHEN

Le nom de Georges Friboulet est mis de plus en plus en vedette dans les milieux artistiques de Paris. Il va, d’ailleurs, faire un coup de maître en se faisant octroyer, après un concours auquel prennent part les meilleurs éléments de toutes les classes, le prix Halphen d’harmonie. Est-ce les prémices du premier prix tant désiré ? Pas encore, l’année 1932-33 se terminera simplement par un second prix de fugue, ce qui n’est, on l’avouera, déjà pas si mal. Et nous reverrons, l’été venu, notre ami Georges dans les rues d’Yvetot, toujours souriant, toujours vibrant, toujours simple. Entre temps, sur des vers d’une jeune Bretonne, Mlle Jeanne Ollivier, il écrira une nouvelle composition : « Nos désirs », œuvre charmante dans laquelle on sent, cette fois-ci, l’influence non douteuse de Fauré.

PREMIER PRIX D’HONNEUR

Et revoici Georges Friboulet de nouveau à Paris. Il partage son temps entre les leçons qu’il reçoit et les leçons qu’il donne, car, à son tour, il se prépare aux examens de chef et de sous-chef de musique. Les résultats sont d’ailleurs là pour démontrer que sa méthode doit être excellente puisque plusieurs de ses élèves enlèvent brillamment la palme du concours. Cette fois-ci, attention, il faut « décrocher la timbale » ; il faut – et cela Georges l’a décidé et a tout fait pour cela d’ailleurs – il faut donc enlever le premier prix d’harmonie. La somme de travail qu’il fournit est tout simplement énorme. Levé avec l’aube, on le voit encore à l’heure où les premiers autobus se rendent à leur poste de départ, à son bureau. Quand il ne compose pas, il travaille avec les maîtres du passé, avec ceux qui lui ont ouvert le chemin. Un nouveau prix Halphen – pour la fugue, cette fois-ci – le tente. Il se présente et, tout comme l’année précédente, il se l’octroie, inscrivant, chose unique dans les annales du Conservatoire National, son nom par deux fois au prix créé à la fin de la guerre en souvenir d’un grand musicien. Mais juin approche, ses visites à Yvetot se font rares, en vain, on lui conseille de se ménager. « J’aurai bien le temps après » répond-il. Et le grand jour arrive. Il écrira la veille au soir à ses parents « cette fois-ci ça y est, je rentre demain en loge avec tout le calme nécessaire, j’ai tout fait pour réussir et je crois que je réussirai ! ». A huit heures du matin il est enfermé, il devra rester dans cette salle surchauffée, seul avec ses pensées, jusqu’à plus de minuit, heure à laquelle le surveillant général ramassera les compositions, à moins qu’il … abandonne ou qu’il ait fini plus tôt. A quinze heures, Georges Friboulet en a terminé avec la pièce à quatre mains dont on leur a donné le thème. Quinze heures ! Il a presque honte d’avoir été trop vite. Que va-t-on penser ? Alors, bien sagement, il recopie la composition qu’il vient de faire. Il la calligraphie même, prenant son temps pour bien faire ressortir les blanches et les noires. Mais il a hâte de prendre l’air, de se griser de liberté. A dix neuf heures, il réclame le surveillant général. Celui-ci qui n’est pas habitué à voir les concurrents terminer si vite n’arrivera guère qu’une heure plus tard. Enfin, la porte s’ouvre, le devoir est remis, il ne reste plus qu’à attendre… jusqu’au lendemain midi ! Inutile d’ajouter que les heures sont longues, longues, mais que faire ? On connaît le reste. La proclamation du résultat : Georges Friboulet, premier prix d’Honneur d’harmonie du Conservatoire National de Paris de Musique et de Déclamation. C’est la victoire, c’est la joie…

VERS LE PRIX DE ROME

Mais ce n’est pas le repos ! Dans quinze jours, Georges Friboulet concourra de nouveau pour essayer – et nous l’en croyons parfaitement capable – de faire coup double en enlevant le premier prix de fugue, puis ce sera la marche vers le grand Prix de Rome, vers ce Grand Prix que dès les premiers pas, il aperçut si haut, si haut et qu’il tient maintenant presque à la portée de la main.

Georges Friboulet ! Vous nous avez donné, mon cher ami, une grande joie à nous qui avons été les premiers à deviner en vous l’étoffe d’un maître. Laissez-nous avec tous ceux qui ont suivi vos efforts, avec tous ceux qui vous comprennent et qui vous aiment parce que vous êtes un enthousiaste – Wagner, Berlioz étaient aussi des enthousiastes – parce que vous êtes un sincère. Oui, laissez-nous, en vous présentant nos amicales félicitations, vous en remercier.

C’est un nouveau lustre que vous jetez sur notre pays de Caux et sur notre ville d’Yvetot qui, un jour, peut-être – vous serez alors arrivé et ce sera bien tard ! - se souviendra, après tout le monde, que vous avez fait beaucoup pour elle, alors qu’elle n’a jamais rien fait pour vous !

1942 - Jury du Conservatoire International de Jazz à Paris en train d'auditionner un batteur. De gauche à droite : Eddie Barclay (debout), Robert Dussaut, Charles Henry (directeur du Conservatoire), Michel Warlop, Georges Friboulet, Robert Bréard et Meslier
( coll. J.E. Friboulet ) DR

Dans une lettre adressée à l'auteur de ces lignes en 2005 Henri Dutilleux écrit :

Je vous remercie de me donner l’occasion de vous dire quel souvenir fidèle je garde de votre père, physiquement et moralement, camarade si sympathique des classes d’harmonie et de fugue au Conservatoire où il obtint notamment le Premier Prix (premier nommé) d’harmonie en 1934 ; année où je n’obtins qu’un second Prix. Elève de Pech, j’ai encore dans les yeux le graphisme de sa réalisation de la Basse donnée imposée, quelques pages écrites dans le style fugué qui m’avaient beaucoup impressionné lorsque, au lendemain du concours, Jean Gallon, mon professeur, joua au piano le travail de Georges et nous fit comprendre les raisons de son succès. Mais ceci n’est qu’un souvenir des années de jeunesse, parmi bien d’autres, d’une époque heureuse mais inquiète, précédent les grandes épreuves et tant de drames. Au cours des années sombres, nous sommes parvenus à maintenir avec Georges Friboulet un contact limité mais toujours empreint d’une grande sympathie. J’avoue ne pas me souvenir s’il a pu échapper comme moi à la captivité. A partir des années cinquante, Geneviève Joy, ma femme, ayant été nommée professeur au Conservatoire, eut de nombreuses occasions de le rencontrer, toujours avec le même intérêt.

Simone Plé-Caussade, professeur au Conservatoire de Paris témoigne également en 1941 :

Mon cher Friboulet, j’ai bien reçu votre lettre. Ce que je vous conseillais, pour cette période où vous êtes seul pour exercer votre oreille musicale, étant la lecture à la table, autrement dit sans piano ni autre instrument de musique, de pièces à 2, 3 et 4 parties (pièces classiques, d’abord, bien entendu). Aussitôt que vous le pourrez, abordez le « Quatuor à cordes ». Commencez, de préférence, par Mozart, puis, lorsque « vous entendrez » intérieurement avec exactitude, vous pourrez assez rapidement vous attaquer aux modernes (Ravel, par exemple, son Quatuor étant riche en sonorités subtiles, mais très clair, toujours). Efforcez-vous de lire et d’entendre de bas en haut, remontant l’échelle des sons superposés. Ne vous hâtez pas, mais insistez sur chaque accord, dans les premiers temps de vos essais auditifs, jusqu’à ce que vous ayez la certitude de très bien entendre. Je vous conseille de vous aider beaucoup, pour cela, du diapason. Vous verrez qu’ainsi vos vacances ne seront pas perdues pour la préparation de l’examen que vous devez réussir ! Courage donc, et croyez en mes sentiments bien sincèrement dévoués et amicaux.

A cette époque (1942-1944), Georges Friboulet sera également membre des Jurys d’examens et concours (harmonie et fugue) du Conservatoire National de Paris.

La plume facile, ainsi que nous l'avons vu précédemment, il est sollicité dès 1934 comme critique musical par certaines revues et journaux, notamment : Artistes et écrivains normands (1934-1935), Arts et Idées (1937-1939), et dans bien d'autres journaux également, desquels nous extrayons cet article intitulé Impressions d’un Musicien :

LES ECRIVAINS ET LA MUSIQUE

Les écrivains, en général, ne s’intéressent pas à la musique, n’ont pas le sens de la musique dirai-je même pour être plus exact. En dehors de notre contemporain Georges Duhamel qui reste d’ailleurs une exception je n’en connais pas qui entretiennent tant soit peu avec l’art « le plus abstrait » un intime et sérieux commerce, et que l’on puisse désigner, dans le passé ou dans le présent, sous le nom de fervents mélomanes.

Je ne vois qu’une raison à ces distances toujours « gardées » entre la littérature et la musique : ces deux formes du génie se situent aux antipodes l’une de l’autre et s’épanouissent en des climats totalement différents (contrairement à ce que l’on a tendance à croire). Et la différence de ces climats se trouve toute entière exprimée dans ce mot célèbre de Berthelot : « Les musiciens sont des gens qui sentent, mais ne pensent pas » (C’est féroce, vrai, mais périmé car le monde des musiciens a évolué depuis le siècle dernier).

Pour les écrivains c’est exactement le contraire. L’écrivain est avant tout intelligent et crée « sur terre », c'est-à-dire s’inspire d’évènements terrestres qu’il raconte dans une langue « terrestre », une langue qui, dans une large mesure, est à la portée des humains. Le musicien, lui, est un sensitif et crée, si l’on peut dire, dans l’espace : le berceau même de la musique née des vibrations naturelles. Pourvu d’un don-récepteur, il saisit dans leur existence vagabonde les ondes sonores et multiples qui sont la vie intérieure de la nature (cela pourrait être une définition de l’inspiration) et les traduit en une langue qui, elle, n’est pas à la portée de tous.

L’un est un ouvrier, l’autre un artiste. Deux étrangers voués à des causes étrangères.

Il est pourtant des écrivains qui « touchèrent » à l’art. Mais à l’art palpable, je m’empresse d’ajouter, à celui qu’expriment la peinture et l’architecture. Je veux parler des Goncourt, hommes de lettres éminents du XIXe siècle, qui furent aussi critiques d’art et artistes peintres, ce qui peut tout expliquer. Eux aussi étaient privés du sens de la musique, ce dont l’on peut s’étonner car les « joints » sont nombreux (rôle primordial de la sensibilité, invite à l’évasion, etc...) entre l’art qui s’adresse à l’œil et celui qui s’adresse à l’oreille. Le « Journal » de ces écrivains est pourtant rempli, non seulement d’émotions picturales, mais aussi et bien souvent de sensations musicales, précieuses comme des harmonies debussystes et ravéliennes avant la lettre.

Sincères, mais prudents, les Goncourt confessent (combien vaguement et rarement) leur attitude à ce sujet : Voici leur opinion franche et plutôt dure : « La musique au théâtre, au concert, ne me touche pas, je ne la sens un peu qu’avec le plein air et l’imprévu du hasard ». Paroles d’artistes peintres ayant toujours le souci du décor, l’obsession du décor. S’ils entendent de la musique ils ne peuvent s’empêcher de regarder « autour » : « Ce que j’aime surtout dans la musique c’est les femmes qui l’écoutent ».

Leur pensée trouve la beauté en faisant « l’école buissonnière », un taudis au fond duquel se glissera un rayon de soleil les frappera. Mais la musique, elle, demande qu’on prenne rendez-vous avec elle, au concert, dans un salon, qu’on soit immobile, attentionné et comme atteint d’une sorte de cécité momentanée. Particularités opposées au tempérament flâneur et toujours « mobile » des Goncourt qui, regardant trop la vie, oublient de l’écouter. Il est vrai que les Goncourt, ainsi que tous les écrivains de leur époque (Renan, Sainte-Beuve, Gautier, Flaubert) vivaient, se réunissaient dans une « tour d’ivoire », interdite à la musique : le salon de la princesse Mathilde qui, on ne peut que le constater, limitait la conversation au cercle fermé littérature-peinture-sculpture. Ce cénacle brillant, qui se passait fort bien de la musique, devait évidemment considérer celle-ci comme un art inférieur, un art surtout qui ne se prête pas à ces joutes savantes dont ils étaient friands. Cette carence musicale, ce dédain du langage non articulé, comme dira plus tard Alphonse Daudet, s’étendait à tout le domaine des lettres, comme si, par surcroît, un ordre mystérieux avait été donné de ne pas parler de « ça ». Symptômes d’indifférence confinant au mépris : « Prudhon avait pour Hugo le mépris qu’il aurait eu pour un musicien ». Voilà qui nous éclaire sur l’état d’esprit du milieu en cause.

Tout ceci semble d’autant plus anormal que vivaient alors des musiciens de génie qui, non seulement « sentaient », mais « pensaient » aussi : Berlioz qui fit sa médecine et était aussi doué pour les lettres que pour la musique (il laissa des mémoires et une œuvre de critique musicale importante) ; Schumann, qui fit son droit ; Wagner qui fit de la philosophie à l’Université de Leipzig, et bien d’autres encore qui tenaient une certaine place sous le soleil.

Il paraît hasardeux d’aller chercher la vérité à travers les mémoires des Goncourt, écrivains représentant pourtant hautement l’élite du moment, ceux-ci étant un cas. Toute leur existence, ils furent, comme ils le confessèrent, « des hommes pour qui le monde visible existe ». Conséquence logique d’aptitudes premières pour la peinture restée sans emploi à la suite de circonstances (voyage à travers la France, voyages dont ils rapportèrent des notes, des impressions écrites) qui décidèrent de leur nouvelle carrière : « Ce carnet de voyage nous a enlevés à la peinture et fait de nous des hommes de lettres ». Il y aura toujours du pinceau dans leur plume et du tableau dans leurs écrits ; et leur amour du pittoresque les tiendra éloignés de la musique. Car la musique contient peu de pittoresque.

Toute émotion, suscitée par un mot dans une conversation, par un accord dans une audition, sera chez eux automatiquement « filtrée » par l’œil : « Les yeux amusés par les japonaiseries des murs, nous écoutons quelque belle musique d’artiste… ».

Malades des nerfs et privés pour cette raison de la fixité intérieure nécessaire pour « entendre », les Goncourt ne voient souvent en la musique qu’un excitant de choix : « Le Sanctus de Beethoven, chanté aujourd’hui après déjeuner, me donne une émotion nerveuse qui me met des larmes aux yeux » ou encore « Je ne goûte absolument pas la musique, seulement elle produit chez moi un état nerveux ».

L’état nerveux ne produisant rien d’autre chez l’artiste qu’un intense désarroi physiologique, l’on ne s’étonne pas de voir les Goncourt, qui avouent eux-mêmes quelque-part que leur œuvre, « et c’est peut-être son originalité durement payée », repose sur la maladie nerveuse, réduire à de très modestes manifestations leurs rapports avec la musique. Beethoven seul est souvent cité dans leur journal. Beethoven, le musicien «  qui parle à la cérébralité » (Rodenbach), dont l’audition laisse un sentiment de sérénité, pouvait en effet avoir une action apaisante, ne serait-ce que comme frein à leur nervosisme latent, sur le cœur des célèbres mémorialistes dont on ne peut croire qu’il était complètement sourd.

Georges Friboulet

1939 à 1944 - LA GUERRE

Georges Friboulet habite toujours son studio du 71 rue de Dunkerque qu’il quittera fin 1943. A cette époque il fréquente Fabienne Henrard, sa future épouse, ancienne élève d’Alfred Cortot, de Marguerite Long et au Conservatoire de Santiago Riéra et de Magda Tagliaferro.

Fin août, début septembre 1939, la guerre débute. Inquiet des évènements qui se précipitent et qui pourraient toucher Paris, Georges Friboulet rassemble toutes ses archives du Conservatoire, ses écrits et ses manuscrits pour les cacher dans un lieu sûr : l’appartement du magasin de ses parents à Yvetot.

Le 3 septembre, la mobilisation générale est décrétée. Georges Friboulet est rappelé sous les drapeaux au dépôt 211 du Camp de Maisons-Laffite avec d’autres musiciens, dont Jean Hubeau, Postelnikoff et plusieurs instrumentistes, parmi lesquels Raymond Gallois Montbrun que l’on peut voir poser sur une photographie. Matin et soir le groupe musical, qui a été formé pour échapper aux exercices, répète et donne des concerts réguliers.

En octobre 1939 il rejoint le Fort de Vincennes pour une ultime et courte préparation militaire et la clôture finale du paquetage. Mais la pratique musicale ne se termine pas pour autant, car le groupe se reforme en Corse où Georges Friboulet est envoyé avec ses confrères. D'abord stationné durant un mois à Ajaccio, il est affecté en novembre 1939 à Corte, puis à Bonifacio. Là avec ses collègues de la rue de Madrid, ils ont pour mission de surveiller l’Italie de Mussolini…

Une lettre adressée à Fabienne Henrard en novembre 1939 est éloquente :

Intéressant voyage Fabienne. De beaux coins de France, une méditerranée qui ne m’a pas déçu et une Corse magnifique (je l’ai traversée en chemin de fer).

Je n’ai fait que passer dans les gares et les grandes villes. L’on m’a dirigé sur le bord de la mer, en pleine solitude. Une grève exotique qui aurait pu servir de décor à l’ile mystérieuse de Jules Vernes ou à quelque film polynésien.

J’habite une hutte de feuillage et mange une cuisine faite sur place. Sauterelles volantes longues et vertes, lézards et souris sont les seules présences vivantes du lieu.

Une mer bleu cru ; de l’autre côté des montagnes avec des villages accrochés de place en place. Un coin de paradis. Une température idéale ; des dunes à perte de vue et des tamaris.

Mais le spleen. Aussi Fabienne voici mon adresse, 373ème RIA, 5ème Bataillon, 19ème Compagnie, secteur postal 702.

Ecris-moi vite car le revers de la médaille ici c’est l’éloignement, le silence. Je reste heureux de t’avoir revue avant mon départ. Ne m’oublie pas trop. Et en l’attente, pas trop longue, j’espère te lire. Je t’envoie mes affectueuses pensées. Georges.

Les 6 mois, il les passe à Bonifacio, tout en se rendant à Ajaccio en visite touristique ou à Ucciani dans les hauteurs sauvages de l’île. Au camp, la fanfare bat son plein, Georges Friboulet est aux cymbales. A la signature de l’Armistice le 22 juin 1940, Georges Friboulet est démobilisé à Corte. Le 22 août il rejoint Paris avec son régiment, échappant ainsi à la capture par les allemands. Son frère Roger, sous-lieutenant mobilisé dans le Nord, n’aura pas cette chance. Il est fait prisonnier et envoyé en Allemagne. Georges Friboulet retrouve son studio parisien de la rue de Dunkerque, mais le Conservatoire a fermé ses portes.

A la même époque, le 10 juin 1940, le régiment commandé par Rommel bombarde la ville d'Yvetot qui résiste, mais est vite désertée par ses habitants. En représailles les nazis incendient au lance-flammes tout le centre-ville. Le magasin et l’appartement des Friboulet sont entièrement détruits. Les précieuses archives de Georges Friboulet disparaissent dans les flammes. Il perdait ainsi quinze années de lui-même, une partie de son œuvre impossible à reconstruire : des pages pour piano, un concerto, une cantate pour orchestre, un chœur à 4 voix sur un sonnet de Ronsard, une pièce brève pour harpe, un trio écrit à Fontainebleau en 1936 pour le concours d’essai du Prix de Rome qui avait été interprété par Pierre Sancan au piano, Raymond Gallois Montbrun au violon et Jacques Nelse au violoncelle, des œuvres orchestrales et bien d’autres objets personnels...

Cependant, à Paris avaient été sauvés quelques écrits littéraires, de la correspondance, des photos et certaines partitions manuscrites : Cantilène pour flûte  (1935), Divertissement pour flûte et cordes (1936), Ouverture symphonique (1936), La Petite harpe, ouverture (1936), La vie c’est çà pour soprano et orchestre (1937), La jeune Tarentine pour 3 voix de femme et piano (1937), Le Jardin de mon château pour chant et piano (1937), Hiver pour 3 voix et orchestre (1938), Il est des fins de jours pour soprano et piano (1938), Courante, Fanfare pour quatre trompettes et une Sonate pour violon et piano.

De cette période de guerre datent les œuvres suivantes : en 1939, Récit pour violoncelle et orchestre, en 1940 : Vous avez allumé les lampes pour 3 voix et piano et Visions, mélodie pour chant et piano, en 1941: Ronde d’ennui, mélodie pour chant et piano, Cantilène du moribond, mélodie pour chant et orchestre, Divertissement fugué sur un thème populaire corse, pour orchestre moyen, Berceuse pour l’enfant brune pour orchestre moyen et Divertissement pour flûte solo et orchestre moyen, en 1942 : Mouvement de sonate pour violon et piano.

A la réouverture du Conservatoire en septembre 1940, Georges Friboulet reprend son poste de suppléant de Raymond Pech dans sa classe d’harmonie, et de membre des jurys d’examens.

En 1941, lui et d'autres musiciens participent à la création d'une école pour le moins étonnante à Paris en cette période d’occupation allemande : le Conservatoire International de Jazz. Dans son ouvrage Trente ans d’antenne : ma radio et ma télé des années cinquante Jean Thévenot écrit à ce sujet :

Qu’un Conservatoire de Jazz – denrée américaine s’il en fut – ait pu se constituer en plein Paris occupé, près des Champs Elysées, rue Lincoln, n’est pas l’un des moindres paradoxes de cette époque. Comme était paradoxal le rassemblement de ceux qui y professaient, sous la houlette d’Evelyne Coyecque et de Charles-Henry, et qui, venus des horizons les plus différents, devaient ensuite s’égailler de nouveau dans toutes les directions : Denis Bataille, Eddie Barclay, Huguette Bertonneau, Léo Blanc, Max Blanc, Léo Chauliac, Adré Cornille, Fernand Dally, Gaston Durand, Mario Folchetti, Georges Friboulet, Henri Lamouret, Raymond Legrand, Henry Lemarchand, Francis Luca, Guy Paquinet, Robert Piguillem, Albert Raisner, Charles Richard, Camille Sauvage, Pierre Spiers, Irène de Trébert, Fredo Vander, Gus Viseur, Michel Warlop ...

... Enfin, je remplissais mon office du mieux que je pouvais, encouragé par le succès de cette insolite institution. Six mois après sa création, le C.I.J., comme on commençait à dire, comptait déjà 260 élèves. Ce qui ne signifiait cependant pas des rentrées financières proportionnelles, Charles-Henry, ancien prisonnier de guerre, ayant décidé d’accorder aux enfants des prisonniers la gratuité totale des cours pendant deux ans ...

... Où je ne fus pas peu fier, c’est quand je ramenai une interview de M. Claude Delvincourt, directeur de l’autre Conservatoire, le vrai, le grand, et qui m’avait déclaré : « Oui, le jazz peut influencer heureusement la musique classique ... Non, il n’est pas concevable qu’un jour, une classe de jazz soit créée au Conservatoire.

Mais, une année plus tard, le Conservatoire International de Jazz ferme ses portes!

1944 - classe du Conservatoire International de Jazz à Paris, parmi les élèves : Albert Raisner (1922-2011)
1942 - classe du Conservatoire International de Jazz à Paris, parmi les élèves : Albert Raisner (1922-2011) debout à droite
( coll. J.E. Friboulet ) DR

Le 27 avril 1943, dans le 5ème arrondissement parisien, Georges Friboulet épouse Fabienne Henrard. Le couple s’installe dans le grand appartement des Henrard, situé 2 Boulevard Saint Germain. Fabienne Henrard a obtenu en 1941 son premier Prix de piano au Conservatoire National de Paris, dans la classe de Magda Tagliafero, après avoir fréquenté à partir de 1936, celle de Santiago Riéra.

En 1944, après un long travail d’écriture et d’élaboration, Georges Friboulet termine ses 40 Leçons d’harmonie (Lemoine) et son Traité d’Harmonie et de Jazz (Salabert), qui obtiendront tous deux un grand succès en France et à l'étranger.

Georges Friboulet à Paris (1949)
1949 - à Paris
( coll. J.E. Friboulet ) DR

1944 à 1951 - APRES GUERRE

Après la Libération, une vie normale et apaisée reprend et Georges Friboulet, sa femme Fabienne et ses fils Jean-Edouard né en février 1944 et Michel né en juillet 1948, bénéficient du grand confort familial de l’appartement du Boulevard Saint-Germain. Fabienne Friboulet donne quelques concerts de piano à la radio, Georges Friboulet se remet à la composition, ainsi qu'à des travaux d’orchestration et d’harmonisation, notamment pour Edith Piaf, Tino Rossi, Henri Salvador... Il se lance dans la musique de films sous le pseudonyme de "Daco", compose les musiques de deux documentaires : Images du Pays basque (1947) et La Vallée d’Aoste (1949) et de trois longs-métrages : La Danseuse de Marrakech (1949),  Monsieur Menu (1950) et La Sérénade au Bourreau (1951). De cette période, datent également une mélodie pour chant et piano L'Heure du poète (1945), une prière pour chant et orgue Notre Père et une autre mélodie pour chant et piano Montagnes.

En juillet 1950 Emile Noblot et son orchestre enregistrent à la radio son Boléro et durant cette période ses œuvres Fleur des Antilles et La Samba créole sont souvent données sur les ondes. Cette même année, il est chargé par Maurice Martenot, Contrôleur Général des Emissions de la RTF de surveiller les programmes artistiques de la radio.

Souhaitant ardemment prendre la direction d’une école de musique, appuyé par la Commission des Beaux-Arts et grâce à une intervention du général Juin, Résident Général de la République Française au Maroc, il obtient sa nomination au poste de Directeur du Conservatoire de musique, de danse et de déclamation de Casablanca à compter du 1er octobre 1951. Cette nomination lui est apprise par Félix Bellenot, peintre et Directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, un oncle de sa femme. A cette occasion, plusieurs personnalités musicales témoignent :

C’est de tout cœur que je vous adresse mes bien sincères félicitations et je suis certain que vous ferez à Casablanca un excellent travail.

Claude Delvincourt

Mon cher Friboulet, je reçois ce matin ta bonne lettre m’apprenant ta nomination de Directeur du Conservatoire à Casablanca. Je suis heureux de te féliciter et je comprends ta joie que je partage de grand cœur ! Ta profonde expérience et ta fine sensibilité te feront faire là-bas d’excellente besogne. Tu es vraiment « the right man in the right place ». Bravo donc! De ton vieux professeur.

Raymond Pech

Georges Friboulet, qui a été mon élève au Conservatoire dans la classe de composition, est un excellent musicien doué des plus précieuses qualités d’organisation pour diriger un Conservatoire de Musique. Sa grande culture, sa parfaite éducation, sa haute moralité sont les plus sûrs garants d’une réussite certaine dans le poste qu’il brigue actuellement.

Henri Busser

1951 à 1957 - CASABLANCA

Le 14 septembre 1951 Georges Friboulet s'embarque à bord du navire l’Azrou, au départ de Port-Vendres, pour rejoindre son poste marocain. La veille il envoyait à sa mère une carte postale à l’image de ce bateau : 

Maman, Avant d’embarquer (demain matin à 10 heures) je t’embrasse une dernière fois de loin. Je suis prêt pour le grand combat ! J’ai quitté Fabienne, mes chéris et tous hier à Hyères où ils sont venus me conduire en auto. De là j’ai pris l’autobus pour Toulon et ensuite un train de nuit qui m’a mis ce matin ici. Les derniers jours passés en famille m’ont donné tout le courage et le bonheur que j’attendais. Tous ont été d’une bonté, d’une gentillesse totale et Mr. Henrard à Hyères pleurait lui-même en me faisant ses adieux. Quant à la famille, ils quittent St Clair en auto demain vendredi et seront à Paris samedi soir. Et Fabienne et mes chéris embarqueront le 14 octobre sauf imprévu...

Deux jours plus tard, le 16 septembre, il débarque à Casablanca en milieu d’après-midi. Le lendemain, il écrit une longue lettre à sa femme dans laquelle il relate avec précision les évènements et les impressions de ses premières heures sur le sol marocain :

Je ne sais vraiment pas par quel bout commencer, tant d’impressions, réflexions se bousculent dans ma pensée. Je vais donc suivre la filière des évènements depuis ma dernière lettre que vous avez dû recevoir de Tanger.

Au lever du jour dimanche matin sur l’Azrou, de ma couchette je vis par le hublot apparaître Tanger qui évoque Alger la blanche. L’escale fut de courte durée et personne ne put descendre (presque tout le monde dormait d’ailleurs…). Peu après notre bateau s’engagea dans l’Atlantique et nous fîmes alors vite connaissance avec le tangage et le roulis... Il y eut beaucoup d’abandon au repas du midi ; nous n’étions qu’une vingtaine de personnes dans la salle à manger à tenir le coup, l’inclinaison était assez forte pour qu’on ait pris la précaution de coucher les bouteilles sur les tables. Cela dura quelques heures et à 16 heures nous arrivions en face de Casa. Je ne sais pas comment vous dire l’impression de stupéfaction et d’étonnement que je ressentis en découvrant l’écrasant spectacle (c’est bien le mot) de ce New-York africain. Tout en largeur, de même qu’en profondeur, Casa fait vraiment l’effet d’une ville qui explose, qui fait « éclater » ses entournures avec les pointes brutales de croissance de ses buildings de 18 et 36 étages en construction, ses nombreux immeubles modernes, ses usines, son port s’étendant à perte de vue. C’est Le Havre multiplié par 100. Notre Azrou s’avança doucement au milieu d’une haie de vaisseaux de tous tonnages, amarrés et montant le garde et nous croisâmes un transatlantique partant à Dakar, rempli de nègres. Je compris vite que c’était l’Afrique... des petits bateaux autour de moi offraient au regard des femmes voilées des bateliers en chéchia. A 20 mètres du quai je repérais vite Félix (en pull bleu et salopette, pieds nus dans des babouches...) et quelques minutes après nous prenions affectueusement contact. Les formalités accomplies nous prîmes un taxi (moins cher qu’à Paris) qui nous conduisit à son domicile en 3 minutes à travers une foule vivante, dense, bariolée envahissant les rues dans une cohue désordonnée indescriptible et dont les mouvements rapides faisaient penser à un film accéléré.

Bref passons et arrivons à l’essentiel, la maison de Félix. Celle-ci, comme je le pensais, c’est l’Ecole même des beaux-arts, immeuble important, blanc net. Félix l’habite gratuitement en tant que fondateur et professeur, c’est très grand, pièces vastes et hautes de plafond, repeintes à neuf (seul, le carrelage réclame un lessivage). Au rez-de-chaussée c’est le musée. Au premier étage l’appartement, 5 grandes pièces, dont la première près de l’entrée est occupée par Félix. 4 sont vides (j’en occupe une dorénavant), il y a une grande salle de bain avec baignoire. Je ne m’attendais pas à un si vaste appartement. Pour la question logement Félix m’a vite mis au courant des évènements : dès que ma nomination fut prononcée, la municipalité qui savait que j’étais son neveu décida de m’octroyer le reste de ce logement sis à l’Ecole des beaux-arts, en me dispensant de tout loyer comme Félix...

Ce projet de loger au sein de l’école des Beaux-arts, en pleine médina, finalement n'aboutit pas et c’est dans un appartement au dernier étage du conservatoire que le musicien s'installe. Au cours des deux semaines suivantes, il découvre son environnement : "son" conservatoire, les personnels, son grand bureau aux murs recouverts de belles céramiques orientales, avec un beau lustre marocain, deux bibliothèques, un piano quart de queue et plusieurs fauteuils en gros cuir. Le bâtiment se compose de 3 étages, comprenant une vingtaine de salles, dont une grande pour la classe de danse et une autre avec une scène. 28 professeurs enseignent à 1.200 élèves.

Le 19 septembre, Georges Friboulet a l'occasion d'assister aux adieux du Général Juin à la Résidence Générale à l’occasion de ses adieux, qui lui déclare : Je suis sûr que vous ferez œuvre utile dans ce beau pays… Le 21 septembre, c'est le préfet de Casablanca qui lui offre une médaille, l'assurant vouloir l’aider de son mieux si nécessaire.

Le 25 septembre, avec Monsieur Roche, l’ancien directeur du Conservatoire, il aborde ses 3 premiers projets : créer une classe spéciale solfège chanteurs, engager 4 répétiteurs pour les professeurs titulaires qui doivent s'absenter pour jouer à Rabat à Radio-Maroc, et fonder une classe de piano supérieure pour son épouse, qui s'avère d'ailleurs nécessaire. La commission des Beaux-Arts, acceptera la création de cette classe de piano de perfectionnement réservée aux élèves précédemment primés.

Le 1er octobre 1951, il entre officiellement en fonction et quinze jours plus tard (17 octobre), son épouse et leurs deux enfants Jean-Edouard et Michel, débarquent à Casablanca. Après avoir rejoint provisoirement l'appartement des Beaux-arts, puis celui du Conservatoire, 4 années plus tard, la famille s'installera dans un grand appartement du quartier Bourgogne, sur le même palier que Félix Bellenot.

Une année après la prise de fonction de Georges Friboulet, le Conservatoire de Casablanca est devenu le premier d’Afrique du Nord. La presse cauchoise, s'en fait alors l'écho en ces termes :

« A CASABLANCA, EN PLEIN ESSOR, GEORGES FRIBOULET DIRIGE 1.300 ELEVES ET RENOVE LE CONSERVATOIRE 

C’est avec infiniment de plaisir que nous avons rencontré à Yvetot, la semaine dernière, M. Georges Friboulet, directeur du Conservatoire de Casablanca, venu passer quelques jours auprès de sa famille et de ses amis.

L’œuvre qu’il a réalisée en quelques mois dans la grande ville marocaine et qui lui a valu les félicitations de M. Massis, inspecteur général de la musique, mérite d’être relatée. Ses innovations dans leurs conséquences dépassent même le cadre du Conservatoire ; M. Friboulet est au Maroc l’ambassadeur de l’art musical français, et à ce titre contribue à une meilleure compréhension franco-marocaine.

M. Friboulet est entré en fonction le 1er octobre 1951 ; il fut choisi parmi de nombreux candidats de qualité ; 1er prix d’harmonie, de fugue et de composition de Paris, M. Friboulet avait un autre atout qui fit beaucoup, comme il se plut à le dire, pour sa nomination, sa femme, Mme Fabienne Henrard, 1er Prix du Conservatoire de Paris.

Réalisations :

Voici ce qu’en quelques mois M. Friboulet a réalisé :

Ouverture de 7 classes nouvelles : piano, perfectionnement, flûte, solfège pour chanteurs, solfège élémentaire, violon supérieur, ensemble instrumental, ensemble vocal.

Création de l’orchestre et de la chorale du Conservatoire qui ont donné deux auditions publiques au Théâtre Municipal. La chorale a fait entendre en première audition 5 chœurs de Georges Friboulet (sur des textes de Prévert, Fanny Rouget).

Au cours du dernier trimestre, ouverture d’une 8ème classe : celle de musique arabe, avec un professeur arabe, M. Mohamed Zniber ; cette innovation valut à M. Friboulet de recevoir les félicitations du Sultan. Cette classe spéciale aura 15 élèves arabes, qui par tradition orale, apprendront à exécuter leur musique typique que M. Friboulet essaiera de rénover.

Actuellement, le Conservatoire de Casa a 1.300 élèves (la plupart européens) et 35 professeurs dont 9 premiers prix du Conservatoire de Paris.

Il y a 8 classes de piano, 4 de violon, une de violoncelle, 7 de solfège, une de trompette, une de clarinette et de saxophone, une de trombone, 3 classes de danse (190 élèves filles de 6 à 18 ans), une classe de diction et comédie, une classe d’histoire de la musique.

Premier directeur appelé de Paris, M. Friboulet a bénéficié de la création de son logement de fonction au conservatoire même. Il est assisté de deux secrétaires et aidé de 3 chaouchs (arabes militaires).

Le conservatoire, situé en plein centre, est l’ancien Hôtel de Ville de Casablanca.

La femme de M. Friboulet, Mme Fabienne Henrard, professeur de la classe de piano de perfectionnement, a donné de nombreux concerts au cours de l’hiver, au théâtre, à l’Automobile-Club, au Consulat d’Italie. En décembre prochain, à Radio-Maroc, elle exécutera la « ballade de Fauré » pour piano et orchestre, sous la direction d’André Girard...

... Sur le bateau qui l’emmenait en France, il a eu un entretien avec son altesse royale, le Prince Moulay Hassan qui lui a dit sa satisfaction de l’effort qu’il avait accompli et de sa décision de nommer un professeur musulman. En octobre prochain, ils se reverront pour étudier ensemble le sens à donner aux études de la classe de musique arabe. Il aime la musique, le piano, mais son père le Sultan lui a fait sacrifier pour la politique, vers laquelle son titre de prince héritier le place, ce violon d’Ingres. Il a un culte sincère pour Lyautey « qui, lui, avait l’amour » au sens religieux du mot. Il a la certitude devant le climat qui règne à présent au Conservatoire qu'il fera beaucoup dans sa sphère pour l’union franco-marocaine.

Nous en sommes, nous aussi, persuadés et souhaitons à M. Georges Friboulet qu’il poursuive avec le même succès la tâche qu’il a entreprise ».

Le Conservatoire a désormais un corps enseignant de 32 membres. Les études vont du degré élémentaire au perfectionnement dans toutes les catégories. Jusqu’en 1956, son intense activité se maintient comme les années précédentes (avec un millier d’élèves environ) sur les 3 trimestres : le premier voué à la rentrée, au départ des études, le second à l’examen annuel, le troisième aux examens de passage et concours de fin d’année.

Comme chaque année un exercice d’élèves a lieu au Grand Théâtre sous la forme d’un concert en deux soirées où se produisent en solistes les lauréats de l’année précédente, les classes de danse, la chorale, l’ensemble instrumental, la classe de musique andalouse, la classe de comédie. Par tradition également, la chorale et l’ensemble instrumental se font entendre à l’occasion des concours publics de fin d’année.

La Bibliothèque connaît un égal succès auprès des élèves désirant développer leurs connaissances en approchant mieux encore les musiciens qu’ils interprètent, avec notamment le disque et le magnétophone qui apporte une aide supplémentaire hors des examens instrumentaux à huis-clos, les élèves pouvant s’entendre et se corriger après enregistrement direct.

En mars 1957, à la suite d'une démission forcée d'un membre du personnel administratif et des ambitions personnelles d'un enseignant, une campagne de calomnies envers Georges Friboulet se met en place. Le 16 avril, dans une lettre adressée à S.E. Si Bargach, Gouverneur de la Préfecture de Casablanca, Georges Friboulet fait part de son grand désarroi :

Excellence,

J’ai l’honneur de faire appel à votre haute bienveillance pour que soit accordée, dans le délai le plus rapproché possible, une enquête administrative complète ayant trait à ma gestion du Conservatoire, dont le cas est actuellement soulevé en ma défaveur, auprès du Conseil d’Administration.

Je demande également que cette enquête porte sur mes faits et gestes dans l’établissement que je dirige, ceci depuis mon entrée en fonction et afin que je puise être lavé de tout soupçon et qu’un terme puisse être mis à une campagne de calomnies dont je suis l’objet.

Veuillez agréer, Excellence, avec mes remerciements, l’assurance de ma très haute déférence et de mes remerciements dévoués et respectueux.

Mais, rien n’y fera ! Georges Friboulet, médaillé du Mérite Civique du Maroc, reçoit le 3 août 1957, alors qu’il se trouve en vacances à Megève en Haute-Savoie, la notification de non reconduction de son contrat à son expiration, décision irrévocable!

Jean Paredes et Georges Friboulet
1954 - avec l'acteur Jean Parédès (1914-1998)
( coll. J.E. Friboulet ) DR

Le 15 août 1957, Félix Bellenot, pourtant bien informé dans la sphère de l’Administration, écrit à Georges :

Mon cher Georges, je suis vraiment stupéfait et navré de la nouvelle que tu m’annonces. Cependant au dernier conseil d’Administration, il n’était pas question de ne pas renouveler ton contrat. C’est encore une saloperie de W que tu connais bien. Mais alors les P et autres n’ont pas opposé leur veto à cette idiotie ? Rien n’a transpiré ici de cette décision, prise sans doute dans un conseil de cette fraternité, qui ici continue à tenir les ficelles, dans l’ombre bien entendu... »

André Mariton, professeur de violon, assurera la vacance du Conservatoire en octobre 1957, puis sera remplacé par un Marocain.

Pendant ses six années de direction, Georges Friboulet avait continué de composer, malgré les lourdes charges administratives qui l’occupaient à plein temps. Toutes ses œuvres de la période casablancaise ont été créées à Casablanca : au Grand Théâtre, à Radio Maroc, à l’église du Sacré-Cœur, à l’église Saint-Paul de Bourgogne, et certaines ont été éditées :

En 1952 : 5 chœurs a cappella à 3 voix égales : Fable (paroles de Jacques Prévert), La fille qui avait toujours froid (Fanny Rouget), Le Colporteur (Maurice Fombeur), Un beau matin (Jacques Prévert), Berceuse corse, un Motet au Christ-Roi, pour chœur, orchestre et orgue, 3 négros-spirituals à 4 voix : Go rings ben bells, Paix aux pauvres gens, Mes souliers dorés, une pièce intitulée Grave, pour violon et piano ou orgue.

En 1953 : Gaminerie pour trompette et piano (Leduc), Mélanges ballet, Deux pièces pour le piano : Menuet archaïque et Rondo fugué, Impression fausse (paroles de Verlaine) chœur à 3 voix égales sans accompagnement, Chanson de février (Fanny Rouget) chœur à 3 voix égales sans accompagnement, La leçon de solfège (Fanny Rouget) chœur à 3 voix égales sans accompagnement, Trois tableaux musicaux (Prévert), On frappe, La belle saison, Le cancre chœurs à 3 voix égales avec accompagnement d’orchestre, Panis angelicus pour chant et orgue ou piano, Suite miniature, Inquiétude, Petite marche, Berceuse à Michel, Doudou l’espiègle, Menuet archaïque pour orchestre moyen.

En 1954 : Messe en ré pour orchestre, chœurs, soli et orgue, créée en l’église du Sacré-Cœur de Casablanca, Tempo de valse pour orchestre.

En 1955 : Prélude pour Fabienne pour piano, Suite légère d’airs à danser pour orchestre, Berceuse à Doudou chœur à 3 voix égales, Rêverie prélude pour piano, La Petite vieille (Giaccobbi) chœur à 3 voix égales, Inquiétude pour piano, Morbidezza pour piano, Solfège contemporain (Editions Pierre Noël, Paris) vol.4 et 5.

En 1956 : Les Sept jours de la semaine pour piano, Deux pièces pour le piano : Menu archaïque et Rondo fugué (Editions Le clavecin, Casablanca).

En 1957 : Prélude chromatique.

Fabienne Friboulet retournera avec ses deux enfants à Casablanca fin septembre 1957 où elle reprendra ses cours de piano au conservatoire. En 1960 elle sera aussi nommée au conservatoire de Rabat. Ces deux fonctions l’amèneront à la retraite en 1972, puis elle rentrera en France avec son second mari Victor Bessis.

1958 à 1964 - LA TRAVERSEE DU DESERT

Georges Friboulet, séparé de sa femme et de ses enfants, est hébergé chez ses beaux-parents, Boulevard Saint-Germain. Tout en se livrant à quelques travaux d’orchestration, il pose sa candidature pour le poste de directeur de l’Ecole Nationale de Musique de Bayonne. Les épreuves de sélection ont lieu à Paris, salle Gaveau, le 20 février 1958 et le lendemain il écrit à sa femme :

Ce n’est pas une défaite que j’ai subie hier : c’est une injustice. Rien ne peut m’être reproché cette fois. J’ai passé un concours plus qu’honorable et dont je vais te résumer les étapes.

A 9h il devait y avoir 8 concurrents. Il n’y en avait que 4 (dont moi) les autres s’étant désistés, un autre fut évincé de suite. Nous restions trois dont 2 (un de Lille, l’autre de Bordeaux) furent mis en loge pendant que je fus appelé à converser avec le jury qui était constitué de Ferté, Beaucamp, Louis Aubert, Jacques Dupont, Nadia Boulanger, le Maire de Bayonne et deux adjoints, et bien sûr Massis. Le jury me montra sa sympathie totale et manifeste.

Je gagnai cette partie complètement.

A 15h je pris la baguette, au Conservatoire, devant un orchestre de 40 élèves, et dans le jury il y avait en plus Louis Fourestier. Je n’eus ni le trac, ni émotion et je dirai même que je fonçai sans hésiter. J’arrêtai une ou deux fois pour des détails et menai convenablement jusqu’au bout. Il y eut une autre épreuve : dépistage de fautes dans 20 mesures de la symphonie inachevée. Je m’en tirai assez bien, mais manquai un peu d’autorité lorsque les jeunes instrumentistes s’amusaient, me guettaient pour les pièges...

Ceci est la seule explication que l’on me donna de ma non-nomination. Pour les autres concurrents aussi, car personne ne fut nommé et le concours aura lieu de nouveau, où je me représenterai.

Injustice, parce que s’il faut être grand chef d’orchestre pour diriger un conservatoire, sans que l’on se soucie des autres articles... harmonie, etc. Il y aura de nombreux conservatoires sans directeur. Ainsi Beaucamp, lorsqu’il fut nommé à Rouen, il n’avait jamais pris la baguette une seule fois dans sa vie. Il a appris depuis.

N’en parlons plus. J’avais très bien préparé cet examen mais qui, hélas, n’a été jugé que comme un concours de direction d’orchestre.

Cette même année, au mois d'avril, en tant que lauréat de la SACEM, il obtient le Prix Henri Rabaud.

En mai 1958 plusieurs lettres anonymes sont envoyées du Maroc à des personnalités de Paris. Sans doute ont-elles été écrites par ceux qui avaient précédemment réussi à son éviction du Conservatoire de Casablanca en utilisant les mêmes procédés déloyaux. Manœuvrant à distance, visiblement animés par une haine tenace, forts de leurs relations, ils l’empêchent ainsi de se reclasser en métropole. Sans travail, il doit quitter l'appartement de ses beaux-parents et à l'automne 1958 Georges Friboulet s’installe dans un studio rue André Delsarte, au bas du Sacré-Cœur de Montmartre, qu’il occupera jusqu’à la fin de l’année 1959.

Un petit espoir va éclaircir le ciel sombre de cette année : l’intervention d’Albert Beaucamp auprès de la ville de Douai, pour lui permettre de concourir pour le poste de directeur du Conservatoire de Cambrai. Il écrit en ces termes au directeur du Conservatoire de Douai, Pierre Dufond :

 ... je connais Friboulet depuis de très nombreuses années et je dois t’avouer que j’ai des souvenirs personnels qui m’attachent à lui. En effet je crois que mon père a été un de ses premiers maîtres. Sur le plan valeur personnelle, Friboulet est un musicien remarquable et je souhaiterais de tout cœur qu’il fasse partie de notre profession.

Malgré tout, trop découragé, déprimé, et en outre séparé de sa femme qui envisage déjà le divorce, il ne donne pas suite à ce projet, se sentant incapable d’affronter dans ces conditions la dure épreuve de direction d’orchestre.

En 1959, pendant sa période de désespoir et dans un état second, il écrit ce poème pour sa mère : 

Oh! ma mère
Georges Friboulet, en 1968
1968 - au piano, rue de Madrid
( coll. J.E. Friboulet ) DR

Tu es celle qui m’a fait
par la chair
uniquement
inconsidérément

Tu es celle qui m’a fait
Ah ! misère !
sans tourment
innocemment

Tu es celle qui m’a fait
sans prière
certainement
certainement

Alors ? pourquoi suis-je né ?
Oh ! ma mère ?
pour si longtemps
être un enfant

Hélas. Pourquoi suis-je né
pour sur terre
faire tant mal
aux bonnes gens ?

Il eut mieux valu, c’est vrai
Pour bien faire
dans le néant
rester longtemps

Tu m’as beaucoup trop gâté
Oh ! ma mère
car maintenant
las... maintenant

Tout est déjà bien gâché
Hélas, mère
chez la maman
de mes enfants

Mais tout sera réparé
bien sûr, mère
car autant
en emporte le vent

Et toi qui m’a allaité
dorloté
Oh ! ma mère
tu resteras pourtant
éternellement ma maman.

En 1960 il quitte Montmartre et s’installe 46 Boulevard Raspail, dans une chambre de bonne au 7ème étage sans ascenseur, dominant le square Boucicaut et l’Hôtel Lutetia. Il envoie régulièrement à son épouse des partitions manuscrites pour piano, destinées à ses élèves de déchiffrage, qu’il affectionne d’écrire au fond des cafés parisiens.

Le 2 avril 1960, il décroche enfin un poste d’agent contractuel à la Direction de l’équipement scolaire, universitaire et sportif du Ministère de l’Education Nationale (rue Cambon), travail peu glorieux mais stable! En 1961, pour compléter son trop modeste traitement dans l'administration, il joue du piano, la nuit, au Cabaret des Capucines, situé dans le quartier de l'église de la Madeleine.

En 1962 il échange une correspondance importante avec la poétesse Jane Ollivier, son amie de jeunesse d'Yvetot, installée à Pornic (Loire-Atlantique). Il revoit également Colette Hébert à Paris et passe de nombreux week-end auprès de sa mère à Yvetot.

Durant ses six années de traversée du désert, il n'a guère le goût de se livrer à la composition, en dehors de quelques oeuvres :

En 1958 : Deux préludes pour piano (Lemoine), Introduction et marche pour trompette et piano Lemoine) - En 1959 : Suite sans fin : Calvaire, Obsession, Ferveur, Désarroi pour orchestre de chambre (commande RTF), diffusée par France Musique le 17 mars 1960. Mentionnons également les pièces pour piano qu'il envoyait à sa femme. Bien qu'il soit parvenu à les récupérer ultérieurement, elles n'ont pu être retrouvées à ce jour.

1964 à 1978 – LA RENAISSANCE

Le 23 avril 1964, Raymond Gallois Montbrun, directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique, ami fidèle et artisan de la réhabilitation de Georges Friboulet, lui écrit de la rue de Madrid :

Mon cher Georges, Tout semble en bonne voie et pourrait être mené à terme assez rapidement (mais pas encore une certitude officielle)... Je veux seulement précipiter les choses pour les affirmer définitivement et au plus vite.
Je n’ai pas besoin de te dire comme je serais ravi de ta présence parmi nous, et heureux de ta collaboration à nos travaux.
En toute amitié, R. Gallois Montbrun.

Le 1er juin 1964, il est nommé Assistant technique aux Etudes musicales du Conservatoire; Quelques jours auparavant, Raymond Gallois Montbrun lui avait envoyé ce mot :
Mon cher Georges,
J’ai été touché de ta si gentille et amicale lettre. Je suis au moins aussi heureux que toi de ta prochaine venue parmi nous et, à l’avance, je te dis ma reconnaissance pour ta collaboration qui nous sera si précieuse.
A ce plaisir du travail s’ajoutera celui de l’amitié... ce qui est aussi une chose rare à la guerre, tu le sais, je suis particulièrement sensible.
Puisque ta lettre me le propose, je te signale ceux de mes prochains concours auxquels ta présence, si tu peux te libérer, serait utile pour l’information que tu pourrais y recueillir...
Tout ceci n’est qu’une proposition. Surtout ne te crois pas obligé de venir.
A bientôt mon cher Georges. Je t’envoie toutes mes bien fidèles amitiés.
Raymond

Et Marcel Landowski :
« Mon cher Georges,
Je suis enchanté de te savoir Assistant technique aux études musicales au Conservatoire de Paris.
Je t’en félicite bien vivement, heureux également à la pensée que nous allons certainement avoir à nous revoir fréquemment dans l’exercice de nos fonctions.
Crois à ma fidèle amitié.
Marcel Landowski 

Son travail dans cet établissement consiste principalement à préparer des projets de listes des membres du jury, conseiller les futurs élèves dans leurs études, et classer des archives…
A la rentrée de septembre 1965, Georges Friboulet occupe un appartement de 3 pièces au 4ème et dernier étage du conservatoire. Son bureau est situé à l’étage au-dessous.

Deux courriers d'Elsa Barraine et de Raymond Trouard nous renseignent plus précisément sur les tâches très diversifiées qui lui incombent :

Cher Ami,
J’espère que vous avez passé de bonnes vacances et que tout votre travail s’annonce au mieux pour cette année scolaire qui commence.
Je vous écris ce petit mot pour vous faire part d’une petite chose que je m’en voudrais de « dramatiser » mais qui, certes, mérite quand même de vous être signalée :
J’ai trouvé hier en arrivant dans ma classe mon placard ouvert et la clef dessus ; la gardienne m’a dit que Monsieur Bernaud n’était pas venu le matin...alors ?
Imaginez qu’à présent nous détenons là cette précieuse musique allouée pour nos travaux par les crédits généreux de la direction, je suis très soigneuse, l’ai répertoriée, couverte etc... Mais il m’est pratiquement impossible d’en faire le recensement chaque fois qu’un tel incident se produit. Et l’on peut toujours prendre quelque chose.
Je vous signale ceci justement pour que cela ne se reproduise pas, et je crois utile de vous le dire tout de suite pour que cela n’arrive à aucun de nous, n’est-ce pas.
Il y a comme vous le savez, 100.000 francs de musique là-dedans, plus des partitions ou autres que j’amène de chez moi, et tous les morceaux de concours, mais comprenez-moi bien : j’ignore qui est le coupable de cette étourderie, et je m’en voudrais que les garçons, si sérieux et si complaisants, soient réprimandés pour ce qui peut être arrivé à leur insu.
N’empêche que cela ne doit pas se reproduire ; pour ma part, avouez qu’il m’est difficile chaque fois de refaire tout le recensement, ce qui demande au moins une grande heure !!! Je le ferai néanmoins à la prochaine occasion, car il me semble que j’ai très peu de Fauré...Et à cette occasion je vous demanderai aussi de me faire tenir la liste complète (le double) de ce que vous m’aviez donné. Ainsi j’en aurai le cœur net. Bref je suis très ennuyée.
Bien amicalement cher Ami.
Elsa Barraine, le 14 octobre 1965 

Bien cher Georges,
Puisque tu as eu la gentillesse de t’intéresser à ma candidature au Conservatoire National Supérieur, je te prie de trouver ci-joint un « Curriculum Vitae » à toutes fins utiles.
Avec mes remerciements et mon indéfectible amitié.
Raymond Trouard, le 30 octobre 1966

Sur un petit carnet que Georges Friboulet portait toujours sur lui, il écrit en 1965 :
Mon fils Jean-Edouard débarqua, venant de Nice, un jour de septembre 1964. Après avoir fini ses études secondaires à Casablanca et passé quelques vacances à Villefranche sur Mer d’où Fabienne le vit se séparer d’elle avec un grand déchirement, il arriva gare de Lyon chargé de nombreuses valises et tel un Rastignac s’exclamant intérieurement  « à moi Paris », tomba dans mes bras avec une émotion que je partageai au centuple car je vivais là l’instant par moi attendu depuis des années de longues séparations.
A mes côtés Jean-Edouard prit possession de Paris, d’un Paris chaud, estival et déjà grouillant de vacanciers rentrés. Que de kilomètres alors accomplis dans la capitale qui, sans retard, offraient et multipliaient au regard de Jean-Edouard, tous ses attraits qu’il avait oubliés dans les lointains souvenirs de son enfance... »

Courant 1964 son fils loge pendant un mois dans une chambre Boulevard Raspail sur le même palier que lui, puis quelques mois dans une autre chambre rue de Rome, près du Conservatoire. A partir de la rentrée 1965 et durant trois années, sont enfin réunis le père et ses enfants Jean-Edouard et Michel sous le toit du Conservatoire. Ils ne manquent surtout jamais les grands concerts, fréquentent la cinémathèque, arpentent les Tuileries, flânent sur les Grands Boulevards, parlent littérature, philosophie et arts, déambulent dans les drugstores Opéra ou Saint-Lazare. De retour au conservatoire dans la nuit bleutée, par la rue Auber et la rue de Rome, ils continuent leurs conversations dans leur nid perché au-dessus du Conservatoire, sans âme qui vive et plongé dans l’obscurité.

Georges Friboulet, au piano (1975)
1975 - au piano, à Paris
( coll. J.E. Friboulet ) DR
Dans son petit carnet Georges Friboulet rapporte ses impressions sur les délibérations du jury du concours de Rome, le 3 juillet 1965 au Conservatoire, auxquelles il assiste en compagnie de son fils Jean-Edouard :

Musiques traditionalistes (dans le bon sens du terme) des élèves de Tony Aubin et « frisant l’avant-gardisme »  des élèves de Jacques Rivière.
Le jury s’équilibre par ses tendances sans doute opposées (après tout je n’en sais rien) Henri Busser (94 ans !), Louis Aubert (85 ans), Marcel Dupré, Bondeville, Auric et les jeunes, Dutilleux, Grunenwald, Landowski et mon ami directeur Gallois Montbrun.
Jean-Edouard sourit de voir Louis Aubert sursauter aux fortes attaques des timbales et Busser s’éventer avec un éventail japonais très voyant.
Le sujet à traiter était « Agamemnon » (prophétie de Cassandre) dans une traduction de Brasillach. Excellent texte pour une fois.
Drames musicaux violents (parfois trop). Xavier Darasse se détachait avec sobriété, finesse, transitions et musicalité réelle. Mais ce sont les femmes qui l’ont remporté. 2 Premiers Grands Prix (il n’y en avait pas eu l’an dernier) Thérèse Brenet et Lucie Robert et des 2èmes Prix Cecconi et Leget.
Il faudra que je demande à nos camarades Landowski, Gallois Montbrun et Grunenwald les raisons précises d’un tel triomphe du féminisme.
Je suspecte fort Busser et Aubert d’y avoir aidé de toute leur puissance occulte. Darasse me paraissait tellement (ainsi qu’à Jean-Edouard) un parfait musicien dans la lignée de Dukas, Debussy et il avait traité son sujet avec un dépouillement antique très sûr.
Clara Neumann, son interprète, avait revêtu un voile très mythologique, ce qui déclencha chez Louis Aubert un certain sourire dont on ne peut jamais savoir chez lui s’il est bon ou mauvais.
Avant le résultat, parlottes et conciliabules vains dans les couloirs, discussions d’un « hier » bien amenuisé nous parait-il dans sa manifestation, tout près de la vie tout court qui coure tout près sur les Grands Boulevards d’un « aujourd’hui » si différent à tout cela et que nous rejoignons à 18h30 pour entrer au Rex voir un agréable film d’aventures « Fureur à Bahia » qui nous redonne une joie de vivre toute simple et directe mais peut-être un peu facile.
Cela s’appelle passer d’un extrême à l’autre.

Durant ses 14 ans de labeur administratif incessant au Conservatoire, Georges Friboulet poursuit son œuvre musicale, principalement axée durant cette période sur le piano. La plupart des partitions sera éditée et certaines rencontreront un certain succès :

En 1965 : 24 Chants donnés, leçons d’harmonie (Leduc), Mélancolia, valse triste pour piano -
en 1966 : 14 petites pièces pour le piano (Sibécar), Paris Angelicus pour voix et orgue ou piano - en 1970 : Le cahier de Maryse, 5 pièces pour piano (Philippo) - en 1971 : Le cahier de Fabienne, 5 pièces pour piano (Philippo) - en 1972 : Gestes et sentiments, 14 pièces pour piano (Lemoine) - en 1973 : Sur les pointes, Magie du clavier - en 1974 : Pour passer le temps, 5 pièces pour piano (Combre) - en 1975 : Le Pré-aux-loups, 5 pièces pour piano (Lemoine) - en 1976 : Le Troglodyte, 6 pièces pour piano (Billaudot) - en 1977 : La petite famille, 7 pièces pour piano (Combre) – Nous, 5 pièces pour piano (Lemoine) - La Goélette pour piano et 4 voix mixtes (Maquaire).

A cette époque, il reçoit les Palmes Académiques (grade de chevalier) et en juin 1965, est nommé Secrétaire Général des « Amis du Conservatoire ». Le 31 mars 1966, il est admis comme Sociétaire définitif de la S.A.C.E.M. au titre de compositeur.
Georges Friboulet proche de ses deux enfants installés à Paris, verra naître ses 8 petits-enfants qui illumineront ses courtes vacances et rencontrera aussi en famille Fabienne Henrard, remariée et rentrée du Maroc.
Dans le « Livre d’Or » que Georges Friboulet ouvrit en février 1954 à Casablanca et referma en février 1976 à Paris, une centaine d’artistes du monde de la musique et du théâtre lui ont témoigné de leur affection, parmi lesquels :
Avec vous, mon cher Friboulet, le mot « Conservatoire » s’enrichit d’une résonance, claire et neuve, avec, à la base, ce qui laisse à notre art son éternité : l’âme classique, la Tradition !
Et comme j’envie ceux qui y apprennent et ceux qui y professent !
Leur amie et la vôtre.
Marie Marquet 1954
Georges Friboulet, dans les jardins du CNSMP
1978 : dans les jardins du Conservatoire national supérieur de musique de Paris
( coll. J.E. Friboulet ) DR

A mon cher ami Georges Friboulet dont j’admire les hautes qualités et que je remercie si sincèrement de son généreux dévouement à la cause de la musique, aussi à ses amis les artistes.
En toute amitié
Pierre Sancan 1954

Au Conservatoire de Musique de Casablanca sous la direction de Maître Georges Friboulet, mes meilleurs vœux pour son travail et son progrès.
Alexander Borovsky 1954

Pour Georges Friboulet et sa femme qui fut mon élève, toute mon admirative sympathie pour l’action qu’ils mènent et les résultats remarquables qu’ils obtiennent, afin que la musique entre, plus encore, dans la vie de Casablanca.
Vladimir Perlemuter 1955

Pour Georges Friboulet,
Ces quelques lignes de souvenir, en remerciement de son inaltérable dévouement et avec toute ma joie d’écrire le nom d’un vrai musicien et d’un ami !
Bien amicalement.
Olivier Messiaen 1969

Pour mon ami Georges Friboulet,
25 années d’un commun métier,
25 années d’une amitié que je crois réciproque,
... et une demi-heure d’intimité.
Tout cela fait une estime affectueuse
Qui se poursuivra jusqu’à la fin.
Tony Aubin 1976

En 1978, l'heure de la retraire du Conservatoire sonnait.

1978 à 1992 – L’OUBLI

Après 14 ans de fastes au Conservatoire de Paris, succéderont 14 ans de traversée du désert dans un petit appartement de Morsang-sur-Orge (Essonne). La veine artistique s'est éteinte, il ne composera plus…

Le 14 février 1992, Georges Friboulet décède dans la nuit à Athis-Mons, après avoir dit ses derniers mots sur son lit d’hôpital à son fils Jean-Edouard : J’ai peu écrit, mais j’ai tout écrit ! Il est inhumé au cimetière de Morsang-sur-Orge.

Ses enfants sauveront toutes ses archives : plus de 3500 documents pourront ainsi être réunis (manuscrits musicaux, écrits divers, correspondance privée et professionnelle, photographies, collection d’autographes...) et cet important ensemble de grande valeur a été donné en 2006 à la Bibliothèque Nationale de France (Département de la musique).

Jean-Edouard Friboulet (mai 2012)

 


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