Arabella GODDARD
(1836 – 1922)

 

La deuxième fille de Thomas Goddard, ressortissant anglais, propriétaire d’une manufacture de coutellerie et d’Arabella Ingles, Arabella Goddard, naquit en France aux Portes-Rouges à Saint-Servan près de Saint-Malo (Ille et Vilaine) le 12 janvier 1836. La très belle fillette était adorée par sa sœur aînée Anne, née quelques années auparavant, vers 1827 à Londres. Celle-ci fut le premier professeur de français et de piano de la petite Arabella qui étudia ensuite avec un certain Monsieur H. Loüel, professeur de musique et compositeur, dont les œuvres furent publiées à Paris chez Choudens dans la collection "Musique du XIX siècle", à Philadelphie (USA) par A. Fiot en 1844, à St. Louis (USA, Missouri) par Balmer & Weber en 1846, à Baltimore (USA) par F. D. Beneteen en 1849, à New York (USA) par W. Dubois en 1849, à La Nouvelle Orléans (USA) par W. T. Mayo en 1851, à Amsterdam (Pays-Bas) par Brix von Wahlberg en 1845, à Londres (Angleterre) par England & Wales en 1886. Cela prouve que H. Loüel fut certainement un bon musicien et un pédagogue compétent, très attaché à son élève âgée de 6 ans, qui fut capable de jouer déjà les œuvres de Chopin au concert de ses élèves (grâce à la technique acquise avec la méthode de sa sœur aînée, certainement calquée sur la Méthode de piano de Kalkbrenner). Mais Anne Goddard, qui découvrit l’extraordinaire talent de sa sœur cadette, suggéra aux parents de l’envoyer à Paris pour poursuivre ses études de piano avec ce célèbre pianiste et compositeur d’origine allemande Frédérick-Guillaume Kalkbrenner (1784, Kassel – 1849, Deuil-la-Barre). Le maître français fut fortement impressionné par le talent de la petite prodige anglaise qui parlait français sans accent ni intonation britanniques et par les qualités pédagogiques de sa sœur aînée. Il présenta sa nouvelle élève au roi Louis-Philippe et la bellissime fillette débuta à la Cour à l’âge de neuf ans avec un Concerto pour piano et orchestre de Johann Nepomuk Hummel (1778, Bratislava – 1837, Weimar) , pianiste slovaque de classe internationale, compositeur et compétiteur de Beethoven. Arabella Goddard interpréta cette oeuvre de mémoire, enchanta le roi et l’auditoire d’aristocrates, de financiers et de célébrités soigneusement choisi par Kalkbrenner, et obtint de nombreux engagements à Paris, dans les salons d’aristocrates, de banquiers et d’industriels, et en province.

La Révolution de février 1848 obligea la famille Goddard de quitter la France précipitamment et de retourner en Angleterre, complètement démunie, après avoir perdu ses biens immobiliers et ses économies. Les Goddard s’installèrent dans un galetas à Londres et connurent la disette. Monsieur Thomas Goddard réussit à présenter sa fille cadette à Lucy Philipot Anderson, dite Madame Anderson1, professeur de la princesse Victoria d’abord, ensuite pianiste attitrée à la Cour de la reine Victoria et soliste des sociétés symphoniques britanniques. Madame Anderson auditionna la jeune Arabella, apprit qu’elle s’était produite à la Cour de Louis-Philippe et qu’elle avait été élève de Kalkbrenner (très connu et apprécié en Angleterre). Émerveillée par le talent et les qualités musicales de la jeune pianiste, Madame Anderson la présenta à la reine Victoria et au prince consort Albert qui furent à leur tour séduits par le jeu, le charme, la prestance et l’allure aristocratique d’Arabella Goddard et lui accordèrent un apanage royal. Grâce à la générosité de la famille royale et de Madame Anderson, la situation pécuniaire de la famille Goddard s’améliora. La jeune Arabella devint élève d’illustre pianiste et compositeur suisse Sigismond Thalberg (1812, Genève – 1871, Posilipo, Italie) et étudia l’harmonie et la composition avec George Alexander MacFarren (1813 – 1887) compositeur victorien de symphonies, oratorios, opéras et auteur d’ouvrages théoriques. À cette époque, Arabella Goddard composa Zuleika pour piano, publiée à Londres en 1851 par Cramer, Beale & Co., la ballade pour voix et piano The Past is Our Own (Le passé nous appartient), inspirée par le poème de D. Ryan, et la valse brillante pour piano Elena, publiées en 1852.

À l’âge de quatorze ans, Arabella Goddard débuta à Londres, au Théâtre de sa Majesté, le 23 octobre 1850 sous la direction du chef d’orchestre et compositeur irlandais Michael Balfe (1808-1870). Le succès fut sensationnel. Les nombreux critiques londoniens furent éblouis par la perfection technique de la jeune pianiste, par sa brillance, par la clarté et la limpidité de ses interprétations.

Un autre événement marqua la vie et la carrière d’Arabella Goddard en 1850 : la rencontre avec James William Davison, critique musical du journal Times pendant trente deux ans (1846 à 1878) et musicographe de la revue Musical Word, fondée par son frère cadet William Davison (1816 – 1903).

James William Davison (1813 - 1885) était le fils aîné de la célèbre actrice londonienne Maria Duncan, dite Miss Duncan. Il étudia la musique à l’Académie royale de musique à Londres. D’après les musicographes anglais, il fut un très mauvais compositeur ("very minor composer"), mais exerça des influences majeures sur le public de Londres pendant de longues années. Davison fut très conservateur. Il écrivit de gentils boniments sur Mendelssohn, par exemple, mais ses ignobles pamphlets et diatribes sur Schubert, Chopin, Liszt, Wagner, Verdi et Berlioz surtout relèvent de la pathologie. Ensuite, il apprit que Berlioz n’appréciait point la musique de Wagner et il devint ami du compositeur français, qui fut très froidement reçu par le public anglais au moment de leur rencontre.

Quatre vingt dix neuf ans après la mort de Davison, l’auteur anglais Charles Reid publia en 1984 une biographie du redoutable critique intitulée Monstre musical. Néanmoins, le "Monstre musical" fut un excellent pédagogue et connaisseur de Bach et de Beethoven.

Sigismond Thalberg présenta Arabella Goddard à James William Davison après son concert au Théâtre de sa Majesté en 1850. Elle abandonna Thalberg et devint élève du redoutable critique qui l’avait fascinée, étudia avec son nouveau professeur les œuvres capitales du répertoire pianistique, surtout les 48 Préludes et fugues de Bach et les Sonates de Beethoven.

En 1853 Arabella Goddard exécuta de mémoire la plus longue et la plus difficile Sonate op. 106 en si bémol majeur dite Hammerklavier de Beethoven, que le pianiste français Alexandre Billet joua en première audition à Londres le 24 mai 1850 à St. Martin’s Hall. Ce concert de la jeune pianiste fut plus qu’un triomphe. Cela fut le couronnement de la reine des pianistes britanniques qui régna souverainement sur les estrades de la Grande Bretagne pendant plus de quarante ans !

Le public comprit que la jeune pianiste nationale était plus grande que les innombrables virtuoses étrangers qui envahissaient les estrades du pays. La reine des pianistes britanniques joua ensuite la même œuvre de Beethoven dans toutes les grandes villes du pays, à Paris, à la Cour de Napoléon III, à Berlin, à Leipzig, à Vienne, à Rome, à Florence, avec le même succès et suscita le même enthousiasme effréné du public, des critiques et des musiciens.

En 1854 et 1855, Arabella Goddard se produisit uniquement en Allemagne et en Italie. Le grand pianiste et compositeur tchèque Ignaz Moschelès (1794, Prague – 1878, Leipzig) l’entendit à Leipzig en 1854 et déclara : "Arabella Goddard domine les énormes difficultés avec grâce et parfaite satisfaction, son ton est clair et limpide comme celui d’un glas."

La grande pianiste retourna à Londres en 1856 pour jouer avec la Société philharmonique royale un Concerto pour piano et orchestre du compositeur victorien William Sterndale Bennett, professeur de musique à l’Université de Cambridge. (Robert Schumann fut inspiré par le thème de William Sterndale Bennett [1816, Shefield - 1875, Londres] dans son opus 13 Études symphoniques). Vers 1857 elle ajouta à son vaste répertoire les Sonates op. 101, 109, 110 et 111 de Beethoven. En 1858, Arabella Goddard interpréta un Concerto de Ignaz Moschelès dans l’immense et fameux Crystal Palace à Londres, un chef-d’œuvre et orgueil de l’architecture victorienne dû à Joseph Paxton, érigé en 1851 et détruit par un gigantesque incendie.

En 1859, déjà fameuse et adulée, Arabella Goddard fit une déclaration d’amour à son professeur, mentor et promoteur James William Davison. Ils se marièrent la même année et eurent deux fils, Henry (poète amateur et journaliste, auteur d’un traité intitulé Music of the Victorian Era en 1912) et Charles.

Arabella Goddard obtint la Médaille d’or de la Société philharmonique royale de Londres en 1871 en compagnie de Charles Gounod et du légendaire violoniste slovaque Joseph Joachim.

Entre 1873 et 1876, la reine des pianistes britanniques se produisit en Australie (à deux reprises), en Nouvelle-Zélande, en Inde, à Ceylan, dans les possessions françaises d’Indochine, à Singapour, à Java, à Hong Kong, en Chine (Shanghai), au Canada et aux États Unis d’Amérique (Californie, Boston, New York). Arabella Goddard se déplaçait avec son grand piano fabriqué par la Maison Broadwood à Londres, qui commença la production de "pianoforte" en 1777.

La grande artiste ne chercha point à plaire au public en lui présentant les morceaux de bravoure dépourvus de contenu musical ou les paraphrases et les improvisations sur les airs d’opéras. Suivant les exemples de Clara Wieck-Schumann (1819 – 1896) et Hans von Bülow (1830 – 1894), elle le familiarisa avec les œuvres capitales du répertoire pianistique en respectant rigoureusement les textes écrits par les compositeurs : 48 Préludes et fugues de Bach, notamment les Préludes et fugues en si bémol mineur du premier et du deuxième volumes, cinq dernières Sonates de Beethoven, Ballades en fa majeur et en fa mineur et Sonates de Chopin. Arabella Goddard ignora les transcriptions et les arrangements. Elle s’intéressa aussi au répertoire victorien, créa les compositions de ses contemporains au Royaume Uni, mais ne les exporta pas.

Étrangement, il semblerait que les œuvres de Schumann n’eussent pas retenu l’attention d’Arabella Goddard. Elles ne figurèrent pas sur ses programmes, bien qu’elle eût connu personnellement Robert Schumann en Allemagne en 1853 et reçu ses compliments.

Les élans du cœur de la belle et déjà très riche pianiste éteignirent la passion, l’admiration et la gratitude vouées à James William Davison. Elle n’avait plus besoin d’époux-mentor-professeur et, alléguant son mauvais caractère, elle quitta le domicile conjugal avec ses deux fils et sa sœur Anne qui lui resta dévouée et inséparable jusqu’à sa mort, mais ne divorça jamais.

Les 12 et 19 octobre 1876 Arabella Goddard donna deux remarquables concerts à Londres, en 1877 le public parisien acclama la plus grande pianiste anglaise. Ensuite, elle rejoua à Paris en 1878 et en 1900 pendant l’Exposition internationale. Ses trois derniers triomphes à Londres datent de 1890, 1892 et 1900.

James William Davison mourut en 1885. Les ennemis du critique redoutable et détesté commencèrent à critiquer son épouse. Un critique du journal The World écrivit en 1890 dans son compte-rendu sur le concert de la grande pianiste vénézuélienne Teresa Carreño (1853, Caracas – 1917, New York) : "Madame Teresa Carreño et la seconde Arabella Goddard. Elle peut jouer tout, mais ses interprétations ne vous disent rien ; elles sont ses superbes réalisations, mais elles ne sont pas sa mission." (À cette époque Teresa Carreño fut portée aux nues à Paris, à Vienne, à Berlin, à New York et partout ailleurs où elle se produisait). L’écrivain irlandais George Bernard Shaw, qui fut critique musical à Londres pendant plusieurs décennies, déclara en 1900 que Madame Goddard était une pianiste extraordinaire, mais qu’elle jouait tout avec indifférence et sans sensibilité. Aussi fut-il intrigué par la longévité de sa carrière à Londres et se lança dans les conjectures et comparaisons malintentionnées, indignes de son talent de critique, de son nom et de son renom.

La reine des pianistes britanniques supporta dignement toutes ces agressions verbales de la presse londonienne qui, heureusement, laissèrent son fidèle public totalement indifférent.

Après son dernier triomphe à Paris en 1900, Arabella Goddard quitta l’Angleterre et s’établit en France, à Boulogne-sur-Mer, au numéro 1 de la rue des Signaux, avec sa sœur Anne et son fils Charles. La même année ils se convertirent au catholicisme.

Anne Goddard mourut à Boulogne-sur-Mer le 20 mars 1907. Pendant la Première Guerre mondiale Arabella Goddard perdit deux petits-fils et une petite-fille emportée par la phtisie.

La grande et hautaine pianiste s’éteignit le 6 avril 1922 à Boulogne-sur-Mer à l’âge de 86 ans. Son fils cadet Charles périt dans le bombardement de Boulogne-sur-Mer en 1940. Les reliques afférentes à la carrière de sa mère ne furent pas détruites par le bombardement de leur hôtel particulier et devinrent propriété de la belle-famille de son frère aîné.

Arabella Goddard enchanta les plus grands musiciens et musicologues de son époque : Kalkbrenner, Thalberg, Moschelès, Mendelssohn, Schumann, Clara Wieck-Schumann2, François –Joseph Fétis, qui souligna sa perfection et ses connaissances de styles, ainsi que la beauté et la clarté de son ton, Hugo Riemann. Son nom figure dans les encyclopédies et les dictionnaires de la musique internationaux. Malheureusement, il ne figure pas dans l’Encyclopaedia Britannica et la Bibliothèque nationale britannique (British Library) ne possède pas même les compositions d’Arabella Goddard publiées à Londres ! 

Le journal boulonnais Télégramme publia le 10 avril 1922 un article nécrologique précédé d’un avis de décès paru le 8 avril 1922 et précisant que l’illustre citadine « était munie des sacrements de Notre Mère la Sainte Église et de la Bénédiction apostolique. » Les funérailles se déroulèrent à l’Église St. Pierre de Boulogne-sur-Mer.

En 1966, l’écrivain et éditeur parisien Edmond Buchet, dans son livre Beethoven – Légendes et vérités, cite les interprètes les plus connus de sa Sonate op. 106 : Liszt (première audition à Paris en 1836), Arabella Goddard (1853 à Londres), Clara Wieck-Schumann (1856 à Berlin, donc trois ans après Arabella Goddard).

Le Président de la Société d’Histoire et d’Archéologie de l’Arrondissement de Saint-Malo, Monsieur Corbes, publia dans les Annales de cette Société (en 1972) un essai, très bien documenté et pertinent, sur la vie et la carrière d’Arabella Goddard, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort. Il s’intéressa aussi aux origines de la famille Goddard. Le remarquable ouvrage de Monsieur Corbes est intitulé Deux Servannaises célèbres au XIXe siècle et contient deux chapitres : 1. Arabella Goddard, célèbre pianiste anglaise née à Saint-Servan et 2. Madame Carette, lectrice et Dame du Palais de l’Impératrice Eugénie et femme de lettres.

Dans son ouvrage Saint-Malo - 2000 ans d`Histoire (1973) Gilles Foucqueron inclut une notice biographique de la "pianiste anglaise". L’auteur nous informe que la première école de musique gratuite de Saint-Malo ouvrit ses portes en 1850. Donc, deux ans après le retour en Angleterre de la famille Goddard. On ne sait où et comment Arabella Goddard devint élève de H. Loüel, ni où il présenta son élève âgée de six ans au public. Peut-être à Rennes ?

La grande artiste mourut en 1922, mais demeura Reine des pianistes britanniques. Jusqu’à présent, aucun pianiste britannique n’atteignit sa classe ni sa gloire. Personne ne la détrôna.3

Voya Toncitch

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1) Il se peut que la sœur aînée d’Arabella Goddard ait été élève de Mrs. Anderson (1789, Bath - 1878, Londres) avant le déménagement de la famille Goddard à Saint-Servan. [ Retour ]

2) Arabella Goddard interpréta à Londres le Concerto pour 3 pianos et orchestre de Bach avec Clara Wieck-Schumann et Elena Petrovna Blavatsky, dite Madame Blavatsky (1831, Dniepropetrovsk, Ukraine – 1891, Londres), fondatrice de la Société théosophique. [ Retour ]

3) En 1863 d’aucuns prétendirent que la brillante étudiante allemande de l’Académie royale de musique de Londres, Agnès Jacobina Zimmermann (1847, Cologne – 1925, Londres) talonnait Arabella Goddard, après son éclatant début au Crystal Palace avec deux mouvements du Concerto op. 73 en mi bémol majeur de Beethoven. Agnès Zimmermann se produisit ensuite dans son pays natal, notamment à Gewandhaus à Leipzig, où sa technique transcendante et la rigueur de ses interprétations furent remarquées, mais élit domicile à Londres et s’adonna à la composition.
Fanny Davis (1861, Guernesey – 1934, Londres), élève de Clara Wieck-Schumann, qui débuta à l’Abbaye de Westminster, fut considérée à l’époque comme héritière spirituelle d’Arabella Goddard. Elle se maintint sur les estrades du Royaume Uni jusqu’aux années 1930, laissa un enregistrement du Concerto de Schumann, entre autres, mais ne se produisit pas à l’étranger. [ Retour ]

 


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