Louis MOREAU GOTTSCHALK
1829 - 1869

Louis Moreau Gottschalk (1870)
Louis Moreau Gottschalk
( Oliver Ditson & Co., Boston, 1870 ) DR

 

Fils d’Edward Gottschalk (1795-1853), né à Londres de père d’origine hongroise et de confession israélite (rabbin Lazarus, natif de Kismarton dans l’empire austro-hongrois, actuellement Eisenstadt en Autriche) et de mère anglaise d’ascendance espagnole,   et de Marie-Aimée Moreau de Bruslé (1808-1856), Française, née à La Nouvelle Orléans dans une famille noble, originaire d’Haïti, rescapée du massacre commis par les esclaves rebellés, Louis Moreau Gottschalk, né le 8 mai 1829 à La Nouvelle Orléans (Louisiane), fut l’aîné de leurs sept enfants. La famille Moreau Gottschalk fut aisée, propriétaire d’esclaves, francophone, catholique, cultivée, mais désunie. Edward Gottschalk étudia le droit commercial aux universités de Londres et de Leipzig, s’exprima couramment en français, en espagnol et en allemand, fut amateur de musique, de littérature, de philosophie et d’histoire. Il eut une concubine quarteronne au vu et su de sa famille et de son entourage, l’installa à proximité de la demeure familiale dans le Vieux carré, quartier historique dans le centre de La Nouvelle Orléans, et eut des enfants avec elle aussi. Madame Moreau Gottschalk s’occupa de l’éducation de ses sept enfants aidée par sa mère et une esclave africaine, traitée en membre de famille, qui fut leur gouvernante.

Marie-Aimée Moreau Gottschalk fut le premier professeur de piano de son fils aîné, qui prit aussi des leçons de violon avec un certain Monsieur Ély, violoniste à l’orchestre de l’Opéra, et des leçons d’orgue et de piano avec François Letellier, organiste, chef de chœur et répétiteur au Théâtre de La Nouvelle Orléans. Très jeune, Louis Moreau Gottschalk commença à fréquenter les spectacles à l’Opéra avec sa grand-mère et sa mère et fut capable de reproduire au piano les airs et les mélodies qui lui plurent et restèrent gravés dans son subconscient. Au grand étonnement de sa grand-mère, de sa mère et de ses professeurs, il commença à improviser des variations sur les mêmes airs.

Louis Moreau Gottschalk assistait avec sa gouvernante africaine, nommée Sally, aux concerts dominicaux donnés dans les rues et places de La Nouvelle Orléans par les esclaves africains et fut impressionné par les rythmes syncopés de leur musique, leurs chants langoureux étranges et incantations mélancoliques, qu’il introduisit dans ses improvisations. Après s’être produit à la cathédrale St. Louis, il commença à se produire dans les salons de la riche et cosmopolite bourgeoisie de sa ville natale à l’âge de huit ans. Il rencontra Amédée Félix-Miolan (frère de Caroline Carvalho), premier violon de l’orchestre de l’Opéra de La Nouvelle Orléans qui fut séduit par son talent et organisa ses débuts officiels en 1840 dans la salle de spectacles du nouvel Hôtel St. Charles, construit la même année. Le programme du concert n’est pas connu. On sait seulement qu’il improvisait dans la deuxième partie du récital sur les airs d’opéras de Donizetti et de Meyerbeer avec une extraordinaire dextérité digitale et qu’il  dévoila toutes ses qualités musicales innées, la beauté de son ton, son vaste diapason dynamique, son fonds émotionnel, sa sensibilité et son charme.

Ses parents décidèrent de l’envoyer à Paris pour parfaire ses connaissances de l’art de piano et enrichir son répertoire.

Le beau jeune homme aux yeux pers et rêveurs, aux cheveux châtain clair, distingué, courtois et élégant, habillé à la mode par exemple, frappa à la porte du Conservatoire de Paris et fut très mal accueilli. Le chef du Département de piano, le pianiste concertiste Pierre Zimmerman (1) lui reprocha ses origines sauvages (!), refusa de l’entendre et lui conseilla d’étudier la mécanique dans son pays natal ! Quoique attristé par le comportement indigne et ignoble du pédagogue parisien, Louis Moreau Gottschalk, conscient de son talent et de ses aptitudes techniques, n’en fut point découragé et s’inscrivit à l’École Dussart. Son premier professeur à Paris fut le pianiste et chef d’orchestre allemand Carl (Charles) Hallé (2) qui le familiarisa avec la musique de Bach et les sonates de Beethoven. Invité en Angleterre par la reine Victoria peu de temps après, Charles Hallé quitta définitivement la France et confia son brillant élève américain à l’excellent pédagogue Camille Stamaty (3), disciple de François Guillaume Kalkbrenner et de Félix Mendelssohn Bartholdy. Camille Stamaty fut littéralement ébloui par les capacités professionnelles de son jeune élève américain et la facilité avec laquelle il apprenait et assimilait les œuvres capitales du répertoire pianistique de cette époque et commença à le présenter dans les salons parisiens, notamment dans celui de Monsieur Pope.

Pierre Maleden lui enseigna l’alphabet de la composition. (4)

Le 2 avril 1845 Camille Stamaty arrangea le début officiel de son élève américain dans les Salons Pleyel. Louis Moreau Gottschalk donna en première audition publique à Paris le Concerto en mi mineur de Chopin et compléta son programme avec les œuvres de Liszt et de Thalberg. Frédéric Chopin, Kalkbrenner, Berlioz, Henri Hertz, Victor Hugo, Théophile Gautier, Félicité de Lamennais, Eugène Delacroix, Ernest Legouvé de l’Académie française, Eugène Sue, Léon Escudier (5), critique musical, éditeur et musicographe, Camille Pleyel, Antoine François Marmontel, Adolphe Adam et beaucoup d’autres noms célèbres répondirent à l’invitation de Stamaty et furent enchantés par le jeu du prodige américain, par sa technique transcendante et la désarmante facilité avec laquelle il déjoua tous les pièges de l’œuvre monumentale de Chopin tout en respectant rigoureusement sa morphologie et sa syntaxe, par sa richesse émotionnelle et par l’originalité de ses conceptions. Le public parisien constata que le jeune prodige américain avait la classe des plus grands pianistes qu’il avait entendus. Frédéric Chopin, qui interpréta son Concerto dans les salons parisiens dans sa version varsovienne, pour piano, quatuor à cordes et quintette à vent, mais ne l’entendit jamais interprété par un autre pianiste, fut enthousiasmé et agréablement surpris par le respect rigoureux du texte de son œuvre, monta sur l’estrade et lui dit : « Donnez-moi votre main, mon enfant. Je prédis que vous serez roi des pianistes. » Louis Moreau Gottschalk reçut aussi les félicitations de Kalkbrenner en présence de Chopin. Kalkbrenner l’invita chez lui le lendemain du concert et lui suggéra de jouer ses compositions « classiques et que tout le monde aime ». On ne sait pas si Liszt et Meyerbeer furent invités au concert. Un peu plus tard, Gottschalk entendit un concert de Liszt et le compara au général athénien du cinquième siècle avant J.- C. Alcibiade, « assoiffé de gloire ».

La consécration de Gottschalk fut suivie des éloges des critiques. Berlioz fut particulièrement laudatif : « Gottschalk fait partie du très petit nombre de ceux qui possèdent tous les différents éléments d'un pianiste achevé, toutes les facultés qui l’entourent d'un prestige irrésistible et lui confèrent un pouvoir souverain. Il est musicien accompli ; il sait exactement comment la fantaisie peut être tolérée dans l’expression. Il connaît les limites au-delà desquelles quelque liberté prise avec le rythme en produit que confusion et le désordre, et jamais il ne les franchit. Il y une grâce exquise dans sa manière de phraser des douces mélodies et de jeter sur les touches des passages légers du haut du clavier. L’audace, la brillance, l’originalité de son jeu éblouissent et étonnent. »

Marmontel le compara à Chopin en insistant sur son extrême délicatesse et situa sa virtuosité entre celles de Liszt et de Thalberg. Adolphe Adam reconnut la grâce de Chopin dans son jeu et le trouva plus décisif. Camille Pleyel déclara en 1849 que Gottschalk serait le successeur de Chopin. Thalberg ne cacha pas son ravissement. Victor Hugo déclara qu’il séduisait et émouvait son auditoire.

Entre son triomphal début officiel à Paris et son départ définitif en décembre 1852, Louis Moreau Gottschalk donna plus d’une centaine de récitals à Paris, de nombreux concerts en province, connut des succès non moins triomphaux en Suisse et en Espagne, devint très riche, fit venir en France sa mère et ses cinq frères et sœurs (sa sœur Thérèse étant décédée de la fièvre jaune à La Nouvelle Orléans) et les installa confortablement à Paris. Ils refusa les engagements en Allemagne où son père fut victime de l’antisémitisme pratiqué par les universités (tout comme Henri Heine à peu près à la même époque, malgré sa naissance en Allemagne et sa nationalité allemande). Néanmoins, il chargea sa sœur Claire d’offrir ses œuvres aux éditions B. Schott & Söhne à Mayence.

Déjà riche, adulé, charmant et séduisant, courtisé par les jeunes filles et les dames moins jeunes de la haute société, entouré d’aristocrates, financiers, industriels, rentiers et autres millionnaires oisifs, Louis Moreau Gottschalk adopta leurs us et coutumes, commença à pratiquer les sports équestres et l’escrime, et à fréquenter les champs de course. À la même époque de son adolescence apparurent les premiers symptômes de sa nymphomanie héréditaire qui aura plus tard raison de sa carrière, de sa santé et de sa vie. Il emprunta souvent des sentiers moins altiers du milieu interlope et contracta des maladies honteuses. Il pratiqua moins, mais ses interprétations n’en souffrirent point. Il conserva sa technique transcendante, sa précision, son ton argenté et le respect absolu de la morphologie et de la syntaxe des œuvres figurant dans son répertoire.

Edward Gottschalk voulut que son fils entreprît la conquête d’Amérique après être devenu célèbre sur le vieux continent. Il arrangea ses débuts à New York. Son fils embarqua au Havre fin décembre 1852, arriva à New York en janvier 1853 et débuta officiellement au Salon Niblo à New York le 11 février 1853 après avoir donné un récital privé. Louis Moreau Gottschalk fut en excellente forme, séduisit son auditoire et éblouit la presse. Un critique préféra sa musique à celle de Beethoven. Un autre, beaucoup plus sérieux, parla des sonorités orchestrales émises par ses doigts infaillibles. Le critique du journal « Tribune » constata que Louis Moreau Gottschalk combinait le sublime et la grandeur de Thalberg avec l’exquis et le raffinement de Liszt. Le charme personnel du nouveau héros national, son allure aristocratique et ses qualités professionnelles conquirent le public des grandes et petites villes des États Unis d’Amérique. Le fameux impresario Phineas Taylor Barnum (6) lui offrit un contrat mirobolant pour une tournée de trois ans (!) , mais le père de Gottschalk le refusa. Son fils défraya les colonnes musicales et mondaines de la presse américaine. Son public raffola de ses compositions et commenta avec admiration ses innombrables aventures amoureuses et sa liaison éphémère avec la belle et capricieuse actrice Ada Clare, qui lui donna un fils, né à Paris, car sa mère voulut accoucher en France, mais qu’il refusa de reconnaître et de lui donner son nom. (Gottschalk ne considéra pas les enfants que son père eut avec sa concubine comme ses demi-frères. Cependant, ils s’appelèrent Gottschalk !)

Après une tournée dans les Caraïbes, Louis Moreau Gottschalk passa cinq années consécutives à Cuba où il donna libre cours à ses appétits érotiques et négligea son art. Au retour aux États Unis d’Amérique, il se rendit compte du déclin de sa technique. Ils ne fut plus capable de jouer les glissandi en octaves dans le Konzertstück et les Concerti pour piano et orchestre de Weber et recourut aux subterfuges. La critique qui le porta aux nues, ne fut plus dupe. Après sa désastreuse interprétation du Concerto en fa mineur de Henselt (7) avec l’Orchestre philharmonique de New York (qu’il joua merveilleusement à Paris), le correspondant de la revue « Philadelphia Musical » , en parfait connaisseur de l’œuvre de Henselt, mit Gottschalk plus bas que terre, démasqua et énuméra toutes ses tricheries et lui donna une leçon magistrale : Gottschalk comprit qu’il n’était plus capable de jouer les œuvres de concert et s’adonna aux interprétions de ses propres morceaux de résistance adoptés et admirés par son public, qui lui demeura fidèle. Ses compositions l’Ultime espoir et Le poète mourant, hantées par les échos de nocturnes de Chopin dilués à l’eau de rose, attirèrent les foules et leur apportèrent un message qu’on ne comprend pas aujourd’hui.

Au cours de son premier récital à Boston, Gottschalk ne joua que ses propres œuvres. Le ministre de l’église unitarienne, fondateur du « Journal of Music » en 1852 et critique sérieux et compétent, John Sullivan Dwight, reconnut son joli et unique ton et ses belles exécutions, mais il lui conseilla de jouer de la « vraie musique » ayant une pensée à transmettre, apostropha toute la platitude, l’inconsistance et l’insignifiance de sa production et parla des plus grands navets jamais offerts au public de Boston, de rigmarole triviale et insultante. L’amour propre du hautain et adulé Gottschalk en fut sérieusement affecté. Il ne cacha pas sa haine vouée à Dwight et lui rendit la monnaie de sa pièce à plusieurs reprises.  

Malgré ces marasmes, Gottschalk continua courageusement sa conquête des États Unis d’Amérique, propagea inlassablement sa production déjà opulente, eut beaucoup de succès partout où il se produisit, donna plus de 1500 concerts. Sa carrière dans son pays natal prit une fin rocambolesque en Californie en 1865 : il séduisit une nonne, novice d’un séminaire à Oakland, près de San Francisco, qui essaya d’escalader la muraille de son couvent pour le rejoindre. La société puritaine américaine de la deuxième moitié du XIXe siècle en fut choquée et scandalisée. Pour éviter les inévitables démêlés avec la justice californienne, il quitta le pays en catimini, avec son dévoué factotum et compagnon de débauche nommé Firmin, ses deux pianos de fabrication américaine qu’il préféra à son Pleyel et son Érard ramenés de France, et ses innombrables malles, bien qu’aucune plainte n’eût été déposée par la famille de la jeune apprentie religieuse. Le Panama, à cette époque province septentrionale de la Colombie, fut leur première escale. Ensuite, ils gagnèrent le Pérou, le Chili, l’Argentine et l’Uruguay et finalement s’installèrent au Brésil.

Gottschalk fut royalement reçu par l’empereur Dom Pedro II, grand amateur des arts et de la musique en particulier, rencontra Gaston d’Orléans, mari de la princesse brésilienne Isabel de Bragance et Bourbon, ainsi que le comte Joseph Arthur de Gobineau, ambassadeur de Napoléon III au Brésil. Il composa de nombreuses œuvres pour orchestre qu’il dirigea lui-même bien qu’il n’eût jamais étudié la direction d’orchestre, sa Fantaisie op. 69 sur l’hymne national du Brésil pour piano, qui enchanta l’Empereur et sa cour, et flatta le patriotisme du public brésilien, organisa des Festivals, se déplaça souvent, surestima la capacité de résistance de son organisme sérieusement intoxiqué par les doses massives de sel de mercure qu’on administrait aux malades atteints de la syphilis et s’éteignit le 18 décembre 1869 dans une chambre d’hôtel à Barra da Tijuca, aujourd’hui quartier résidentiel de Rio de Janeiro, après avoir chanté son cantique final en dirigeant un gigantesque orchestre de 650 musiciens. Sa dépouille mortelle fut transférée aux États Unis d’Amérique en 1870 et gît au cimetière Greenwood à Brooklyn, près de New York.

Hélas, trois fois hélas, la prédiction de Chopin ne se réalisa pas. Louis Moreau Gottschalk ne devint pas roi des pianistes, parce qu’il ne le voulait pas. Néanmoins, il mourut heureux, fêté et glorifié, riche et vénéré, victime de son érotisme débridé et de ses passions sensuelles, certes éphémères, mais intenses et assouvies.

Excellent improvisateur dans son enfance, inspiré par les thèmes et les rythmes afro-américains, les motifs et les airs d’opéras, mais incapable de matérialiser ses improvisations par l’écriture, Louis Moreau Gottschalk, après son triomphal début et les nombreux concerts donnés dans les salons parisiens et en province, commença à publier et présenter ses propres compositions, comme la plupart de ses confrères à cette époque. Ses anodines bluettes, colorées d’une sentimentalité fade, souvent insipides, frôlant la trivialité, et de rythmes syncrétiques et répétitifs, entraînants et lassants, connurent un succès certain dans les salons d’aristocrates et des bourgeois aisés et retinrent l’attention non seulement des jeunes filles en fleur qui les fréquentaient assidûment, séduites par leur parfum exotique et insolite, mais aussi par les concertistes français et étrangers de renom (8), les grands compositeurs, les critiques et les hommes de plume, quoique l’on pût douter de leur sincérité et de leur conviction.

« Il est impossible de méconnaître une individualité très accusée dans ces compositions, où le charme de l’idée, l’élégance des harmonies se marient à des rythmes d’une allure toute particulière, d’une persistance opiniâtre ; ces langoureuses mélodies créoles, ces danses nègres d’une mesure cadencée donnaient aux compositions de Gottschalk un goût de terroir, un parfum spécial, un accent de couleur locale d’une authenticité incontestable », écrivit Marmontel, mais sa vue globale sur les œuvres de Gottschalk n’est suivie d’aucune analyse concrète. Le grand pianiste et pédagogue fut certainement grandement influencé par les remarquables interprétations de Gottschalk de Concerti de Chopin, de Weber et de Henselt, d’Appasionata et de la Sonate pathétique de Beethoven, de Scherzo en si bémol mineur de Chopin, de Fantaisies de Liszt et Thalberg sur les airs d’opéras et d’autres œuvres de son déjà vaste répertoire.

Même Victor Hugo considéra que l’orateur Louis Moreau Gottschalk avait des choses à dire. (Mais, méfions-nous des considérations des écrivains sur les compositeurs et n’oublions pas que Stendhal préférât Rossini à Mozart et le trouvât plus grand, que Nietzsche rejetât Wagner et admirât Mascagni…)

Pendant son séjour à Paris, Louis Moreau Gottschalk composa :

- une Polka de salon, son opus 1, publiée par A. Fontana à Paris ;

- Bamboula (Danse des Nègres) et Le bananier (Chanson nègre), publiées plus tard, comme la plupart de ses œuvres, par B. Schott & Söhne à Mayence  ;

- La Savane (Ballade créole) et Ossian, deux Ballades inspirées par les vers du barde écossais du III siècle, et une Danse ossianique (!) ;

- Colliers d’or (deux mazurkas) : une mazurka caractéristique intitulée La moissonneuse et une autre sentimentale intitulée La scintilla ;

- une Sérénade, inspirée par le mancenillier (arbre géant des Amériques aux feuilles et sève vénéneuses) ;

- Souvenir d’Andalousie et Minuit à Séville, caprices de concert composés après sa tournée triomphale en Espagne ;

- Le Banjo, fantaisie grotesque et Deuxième banjo, inspirés par l’instrument afro-américain du même nom ;

- un Nocturne ;

- La Grande Fantaisie triomphale (sic) Jérusalem et La Chasse du jeune Henri (morceau de concert).

Ses œuvres La Savane, Le Bananier et Le Mancenillier furent très appréciées par le poète et critique musical Théophile Gautier (qui n’aima point Wagner) ! Même Berlioz, qui vitupéra Wagner, ne resta pas insensible au charme des piécettes de Gottschalk. Le correspondant parisien de la « Gazette de Lausanne » y entendit des chants du Nouveau Monde, qui font larmoyer les yeux par leurs souffles de tristesse et simplicité. Le grand pianiste Alfred Jaëll (9) exporta Le Bananier à New York en novembre 1851, donc avant le retour de Gottschalk en Amérique, obtint d’excellentes critiques, mais la presse ne parla pas de son interprétation de l’œuvre de Gottschalk. En janvier 1853, Jaëll se produisit à Boston. On ne sait pas si Le Bananier figura sur son programme, mais John Sullivan Dwight écrivit un vrai panégyrique sur son concert. L’artiste invitée du deuxième récital de Jaëll à New York fut l’enfant prodige âgée de sept ans nommée Adelina Patti qui devint le plus célèbre soprano du XIX siècle. Incidemment, Gottschalk fit une tournée de concerts avec Adelina Patti dans les Caraïbes en 1857 et ne resta pas insensible à la beauté de la fillette âgée de quatorze ans. Leur idylle ne dura que le temps d’une tournée de concerts.

Entre 1853 et 1869 Louis Moreau Gottschalk composa un nombre considérable de pièces pour piano aux États Unis d’Amérique, aux Caraïbes et dans les pays qu’il visita après son départ précipité et définitif de son pays natal. Les fruits de cette surproduction effrénée aux parfums mercantiles et, parfois, opportunistes, peu évolutive techniquement et dépourvue de substance musicale susceptible de lui assurer la longévité, ne sont que des modifications allotropiques de ses pensées déjà exprimées, bien que sa matière harmonique devînt un peu plus consistante au détriment du contenu, surtout dans sa Fantaisie op.69 inspirée par l’hymne national brésilien (magistralement interprétée et enregistrée en 1924 à New York par la grande pianiste brésilienne Guiomar Novaes et rééditée récemment à Londres). Curieusement, un éminent critique américain du XXe siècle trouva cette oeuvre de concert, - assez consistante harmoniquement, adoptant l’esthétique lisztienne avec ruse et habileté et fort bien écrite pour piano -, affreuse (horrendous) et préféra « Le poète mourant ». Cette Fantaisie op. 69 est probablement l’oeuvre la plus réussie de Gottschalk. En nous basant sur la remarquable interprétation de Guiomar Novaes (1896-1979), nous découvrîmes le prodigieux improvisateur Gottschalk parfaitement capable de matérialiser par l’écriture son improvisation inspirée par l’hymne national du Brésil, d’en faire une série de variations concomitantes, techniquement parfaites et spirituelles, formant un tableau sonore composite et compact. Si Gottschalk était capable de jouer cette œuvre complexe et extrêmement difficile en 1859 et de susciter l’admiration de l’Empereur et du public brésilien, cela signifierait que sa technique transcendante, bien connue et admirée en Europe, avait résisté au ravage du temps et que son merveilleux pianisme avait gardé toute sa splendeur.

Gottschalk laissa cent dix œuvres portant un numéro d’opus et plusieurs dizaines d’œuvres sans numéro d’opus, dont deux symphonies et deux opéras. Parmi les œuvres portant un numéro d’opus composées en France, l’opus 7 et l’opus 19 ne sont pas identifiés.

Les compositions de Louis Moreau Gottschalk ne retinrent point l’attention des historiens de la musique américaine bien qu’il fût désigné par les critiques et musicographes pendant son séjour en France comme le premier représentant du nationalisme américain, -ce qui est faux et grotesque, car on ne peut pas parler du nationalisme de la musique hybride du Nouveau Monde initiée par les descendants des immigrés suédois et allemands d’abord, tchèques et italiens ensuite, nés sur le sol américain -, et comme le premier grand pianiste américain de classe internationale « sur deux continents », ce qui est incontestable. (10)

Louis Moreau Gottschalk tint un carnet de notes écrit en français impeccable et ne put imaginer que ce fleuron de son jardin intime ayant une valeur littéraire certaine serait traduit en anglais après sa mort par sa soeur Claire et dévoilé au public en 1881.

Déjà pendant son séjour à Paris, il montra la virtuosité de sa plume dans le journal « La France musicale » et exprima son opinion sur ses illustres confrères en perdant par moments son sens de la nuance. Pendant son séjour aux États Unis d’Amérique, Gottschalk publia de pertinents articles sur la vie musicale dans le pays dans la revue Atlantic Monthly et confirma, cette fois-ci en anglais, ses remarquables dons littéraires.

Voya Toncitch
Malte, janvier 2009

Audio lecteur Windows Media - L.M. Gottschalk, La Scintilla [L’Etincelle], mazurka pour piano, op. 20.
Fichier audio par Max Méreaux (DR.)


Audio lecteur Windows Media - L.M. Gottschalk, Pasquinade, caprice pour piano, op. 59.
Fichier audio par Max Méreaux (DR.)
Note : composée dans les années 1860, cette oeuvre, qui emporta par la suite un vif succès, est considérée de nos jours comme initiatrice du ragtime. Elle fut notamment jouée par Inés Payret le 21 janvier 1877 à La Havane (Cuba) pour l’inauguration du Coliseo Rojo (actuel Cinéma Payret) par le Gouverneur de l’Ile, Martinez Campo. La jeune interprète (1867-1896), alors âgée de seulement 10 ans, est une grand-tante du rédacteur en chef de Musimem.

La Havane: le cinéma Payret, en 2009.
Ines Payret
La Havane: le cinéma Payret en 2009 (presque en face du Capitole)
( Photo Michel Baron ) DR.
Ines Payret (1867-1896)
( © coll. D.H.M. )

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Notes :

1) Fils d’un facteur de pianos, Pierre Joseph Guillaume Zimmerman (1785-1853) naquit et mourut à Paris. Il étudia le piano avec Boieldieu et la composition avec Cherubini au Conservatoire de Paris. En 1811 il fut nommé maître assistant et en 1816 professeur au Conservatoire. Il compta parmi ses élèves des célébrités comme Georges Bizet, César Franck, Antoine François Marmontel (1816 Clermont Ferrand - 1898 Paris), Ambroise Thomas et Charles Gounod, qui épousa sa fille. Certainement excellent pédagogue, il fut un pianiste médiocre et se produisit surtout comme artiste invité aux concerts de grands artistes. On sait qu’il joua en 1838 dans le salon de Monsieur Pope avec Chopin, Adolph Gutmann (élève de Chopin) et Alkan, à huit mains, des pages de la septième Symphonie, op. 92 de Beethoven. Comme compositeur, Zimmerman laissa des pièces de salon, une sonate et deux concerti pour piano, ainsi que deux opéras, oeuvres peu prisées de son vivant et complètement oubliées.

2) Carl (Charles) Hallé après sa naturalisation britannique, naquit à Hagen en Westphalie en 1819 et mourut à Manchester en 1895. Il connut des succès comme pianiste à Paris. Invité par la reine Victoria, Hallé s’établit en Angleterre, connut quelques succès d’estime en interprétant le cycle de 32 Sonates de Beethoven avec les partitions, abandonna le piano après l’avènement d’Arabella Goddard et se consacra à la direction d’orchestre et à l’enseignement, fonda l’Orchestre Hallé à Manchester, qui devint un des meilleurs dans le pays.

3) Camille Stamaty naquit à Rome en 1811 et mourut à Paris en 1870. Au début de 1846, il présenta son élève Camille Saint-Saëns, âgé de dix ans aux Salons Pleyel. Le jeune prodige interpréta de mémoire le quatrième Concerto de Mozart et le troisième Concerto de Beethoven ainsi que les œuvres pour piano seul de Bach, Haendel et Kalkbrenner et obtint un succès retentissant. En 1847, Saint-Saëns fut invité à la cour de Louis Philippe, joua et émerveilla la Princesse d’Orléans dont les compliments et expression d’admiration furent accompagnés d’un cachet royal. Néanmoins, les succès de Saint-Saëns eurent beaucoup moins d’échos que ceux de Gottschalk. On admirait surtout l’exploit technique et mnémonique du jeune prodige, mais on ne parla pas de sa musicalité ou de l’originalité de ses interprétations. Plus tard, Camille Saint-Saëns comprit que le piano n’était pas sa mission et s’adonna avec acharnement à la composition.

4) Pierre Maleden (1800 Limoges- ?) enseigna aussi la composition à Camille Saint-Saëns.

5) Léon Escudier (1821-1881) et son frère aîné fondèrent les revues « La France musicale» et «l’Art musical ». Ils publièrent quelques premières compositions de Gottschalk, furent toujours très élogieux à son égard et essayèrent à maintes reprises, en vain, de le faire revenir en France, ne serait-ce que pour une grande tournée de concerts. Ils restèrent en contact permanent avec sa mère et s’occupèrent de son enterrement à Paris en 1856 à l’âge de 48 ans. (Edward Gottschalk mourut en 1853 à l’âge de 58 ans à La Nouvelle Orléans d’un arrêt cardiaque provoqué par la faillite de son entreprise. D’après certaines sources non vérifiables, son fils aîné fut obligé de rembourser ses dettes.)

6) Phineas Taylor Barnum, né en 1810 et mort en 1891 dans l’état de Connecticut, fut un personnage haut en couleur. D’abord ouvrier manuel, ensuite ouvrier aux écritures, agent immobilier, homme d’affaires, entrepreneur, fondateur du premier musée américain à Baltimore et d’autres musées à New York et ailleurs aux États Unis d’Amérique, imprésario, il devint écrivain après s’être retiré des affaires. Barnum lança la carrière américaine de Jenny Lind (1820-1887), dite « Rossignol de Suède » , et lui organisa 80 concerts dans la seule ville de New York avec des cachets hollywoodiens.

7) Adolf von Henselt naquit en Bavière en 1814 et mourut en Silésie en 1889. Élève de Hummel et de Simon Sechter, il connut de vifs succès à Vienne grâce à sa remarquable virtuosité, mais n’eut pas la classe de Léopoldine Blahetka qui régna sur les estrades de la capitale autrichienne jusqu’à son départ définitif pour la France, s’exila à Saint Petersbourg, devint pianiste à la cour impériale de toutes les Russies et fut ennobli. Ses compositions montrent une belle architecture dans un style peu personnel, Études caractéristiques par exemple et surtout le Concerto pour piano et orchestre en fa mineur qui se maintint sur les affiches jusqu’à la Première Guerre mondiale.

8) Emile Prudent (1817 Angoulême-1863 Paris), Alexandre-Édouard Goria (1823 Paris-1860 Paris), Josef Wieniawski (1837 Lublin, Pologne-1912 Bruxelles) jouèrent à Paris et ailleurs les œuvres de Gottschalk publiées par A. Fontana et les frères Escudier.

9) Le remarquable virtuose formé à Vienne, Alfred Jaëll naquit à Trieste en 1832 et mourut à Paris en 1882. Il fut marié avec la pianiste alsacienne Marie Trautmann qui fut une pédagogue de renom à Paris, publia des ouvrages théoriques et s’intéressa à la physiologie du jeu pianistique.

10) La première œuvre musicale publiée à Philadelphie d’un compositeur né sur le sol américain aux XVIII siècle porte la signature de Francis Hopkinson (1737-1791). Les compositeurs Lowell Mason (1792-1872), Isaac Baker Woodbury (1819-1858) et surtout William Henry Fry (1813-1864), qui composa le premier opéra américain intitulé Leonora et George Bristow (1825-1898) dont l’opéra intitulé Rip van Winkle vit le jour en 1855, furent très actifs au XIXe siècle. Quant à l’exploitation des sources rythmiques et mélodiques africaines, le compositeur Stephen Foster (1826-1864) en fut le pionnier, précéda Gottschalk et connut une immense popularité avant la guerre civile qui commença en 1861.

 


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