RAYMOND GUILLOT
musicien Blésois (1914-2001)

Raymond Guillot
Raymond Guillot
au grand orgue Merklin (1882) de la cathédrale Saint-Louis de Blois
( cliché Jean-Paul Cabarat, avec son aimable autorisation )

En juillet 1937, la cathédrale Saint-Louis de Blois accueillait son nouvel organiste titulaire. Jules Brosset, qui avait touché l'orgue pendant près de cinquante ans, venait de mourir. Il avait fallu trouver un remplaçant. Le maître de chapelle de l'époque, l'abbé Emile Bruneau, avait vivement souhaité que l'orgue soit confié à un musicien au talent reconnu. Très exigeant sur le plan musical, n'hésitant pas à aborder avec sa chorale, a cappella, avec orgue ou avec orchestre les œuvres les plus difficiles du répertoire, compositeur lui-même, le maître de chapelle était avide de trouver un organiste ayant bénéficié d'une solide formation, avec lequel pourrait s'instaurer une complicité artistique de grande qualité, nécessaire à la perfection recherchée dans l'expression de la louange divine.

Raymond Guillot n'a pas encore 24 ans lorsqu'il s'installe devant les trois claviers manuels du grand-orgue Merklin de la cathédrale. Il a quitté depuis quelque temps l'Institution nationale des jeunes aveugles où il a remporté les premiers prix de piano, de violon et d'orgue. Le classement obtenu dans sa promotion lui a permis de pouvoir choisir un poste dans une cathédrale. Au moment où il quitte l'Institution, aucune tribune ne se trouve disponible. Il devra patienter en assumant les fonctions d'organiste dans une petite ville de l'Ardèche1. Puis l'opportunité se présente... Il est jeune, il est non-voyant... son intégration dans la ville de Blois sera très difficile, bien que grandement aidé et soutenu par les autorités ecclésiastiques.

Raymond Guillot est originaire de Savoie, précisément de Villargerel, en Maurienne, où ses parents étaient cultivateurs et entretenaient un carré de vigne. Son père, parti sur le front à la déclaration de guerre en août 1914, est tué dans les premiers jours du conflit. Il naît un mois plus tard, le 8 septembre, dans le 15e arrondissement de Paris où sa mère s'est réfugiée et travaille.

A l'âge de 7 ans il contracte la rougeole dont les séquelles dramatiques vont décider de son existence. Petit à petit il perd la vue. Il a 8 ans lorsqu'il entre dans la nuit totale. Il part à Lyon dans une école de non-voyants où il achève ses études primaires.

Il entre alors à 1'INJA. Dure école s'il en est, soucieuse de ses élèves handicapés, l'Institution est, à cette époque, un des hauts lieux de l'enseignement musical en France. On y rencontre des professeurs de renommée internationale. L'étude du piano y est obligatoire et les élèves doivent étudier un second instrument leur permettant de jouer dans l'orchestre. Tout élève débute par un cycle de solfège de trois ans, suivi de trois ans d'harmonie et de deux ans de composition. Une fois les deux premiers cycles terminés, il peut commencer l'étude de l'orgue. Raymond Guillot, outre le piano, étudiera le violon, puis il suivra la classe d'orgue d'André Marchal, un des plus grands organistes français du XXe siècle. Appelé " l'aveugle aux doigts de lumière ", il était lui-même élève d'Eugène Gigout.

Sur le banc de l'orgue de I'INJA vinrent s'asseoir en même temps que Raymond Guillot des artistes prestigieux tels que Philippe Rolland, Antoine Reboulot, Gaston Litaize, Jean Langlais. Plusieurs d'entre eux, à maintes reprises, me dirent quel souvenir vivace et admiratif il avaient gardé du beau talent de Raymond Guillot. Des liens d'amitié très profonds unirent Raymond Guillot à Jean Langlais, lequel disparut en 1991 après une longue carrière de compositeur et d'interprète à l'échelle internationale. Raymond Guillot ressentit très vivement cette disparition et en fut très affecté.

De ses études avec Marchal, il avait gardé ce goût de la " vérité " musicale et excellait dans cet art difficile qu'est l'improvisation. On ne peut oublier ces merveilleux préludes aux offices qu'il imaginait, bâtis sur le thème du premier chant qui allait être exécuté dans les minutes suivantes. La création harmonique y était saisissante, aidait l'auditeur à se pénétrer du thème liturgique, et l'œuvre improvisée s'achevait dans un intense recueillement ou dans les jaillissements d'une apothéose sonore. Cependant, malgré son talent d'improvisateur et ses sérieuses études de composition, il n'avait jamais " créé ". Et tout comme son maître André Marchal, à la question : " Avez-vous déjà composé ", il se plaisait à répondre : "Je n'ai rien à dire. "

D'André Marchal il avait également acquis une compréhension profonde, intime de l'œuvre pour orgue de César Franck dont il était un remarquable interprète.

Serviteur de la musique, serviteur du culte, il fut l'image même de l'organiste liturgique.

Blois en 1865
Blois et les bords de Loire, surplombés par la cathédrale Saint-Louis, vers 1865
( vignette Grandsire/Pegard, coll. DHM )

C'est le 13 novembre 1938 que fut inauguré le carillon de 48 cloches qui occupe le campanile de la basilique Notre-Dame de la Trinité. Blois pouvait alors s'enorgueillir de posséder l'un des plus complets et des plus beaux carillons d'Europe. Le clavier en fut confié à Raymond Guillot. Celui-ci n'avait pas reçu de formation spéciale pour cet art si particulier qu'est la musique campanaire, mais il avait bénéficié des conseils du célèbre carillonneur Alfred Dubois, diplômé de l'Ecole de Malines. De 1938 à 1954 il assuma cette fonction, avec une interruption durant les années de guerre. Chaque semaine il gravit les 250 marches le menant à la cabine du carillonneur afin d'y donner le concert dominical. Que de Blésois, que de touristes vinrent, stupéfaits, admiratifs, ou attentifs et recueillis selon leur sensibilité artistique, contempler l'étonnant spectacle du maître-carillonneur martelant le massif clavier du carillon ! II faut dire que la dextérité de Raymond Guillot était peu commune. Sa technique très sure, son sens aigu de l'harmonie, liés à la fougue, au charme, à la distinction dont il imprégnait son jeu, créaient une ambiance particulièrement attachante. En 1954, trouvant contradiction entre ses activités campanaires et organistiques, il donna sa démission.

Marié à une Blésoise, Marcelle Emmerechts, en 1941, il aura deux enfants. Le destin fut cruel. Les épreuves ne lui furent pas épargnées. Alors qu'elle n'a que 63 ans, son épouse meurt. Avec elle, il perd ses yeux pour la seconde fois... Puis c'est la mort brutale de son fils aîné... Mais, comme toujours, il continue son chemin avec courage et grande dignité. C'est là un des aspects très forts que l'on retiendra de Raymond Guillot : son énergie, sa détermination de lutteur contre l'âpre destinée et sa discrétion à l'égard de ses souffrances.

Homme de grande culture, il savait manier l'humour, usait parfois de l'ironie dans certaines critiques qu'il lui semblait utiles de formuler, mais restait toujours plein de délicatesse.

L'Association Valentin-Haüy a été créée il y a plus d'un siècle pour aider les non-voyants à surmonter leur handicap et à accéder à " leur place d'hommes libres et utiles dans la communauté nationale ". Raymond Guillot aida et participa à la création de l'antenne blésoise de cette association et en assuma la vice-présidence durant de nombreuses années. Il prit également la responsabilité de l'atelier de braille que fréquentèrent nombre de mal-voyants, de non-voyants ou de personnes intéressées par ce langage leur permettant une communication épistolaire avec des aveugles.

Les concerts donnés par Raymond Guillot furent de grands moments de musique. D'abord parce que ses récitals furent rares, mais surtout parce qu'ils donnaient à l'artiste l'occasion de s'exprimer largement, pleinement sans la contrainte du minutage imposé par le déroulement de la liturgie. Lors de ses concerts, il se plaisait à présenter au public des œuvres apprises spécialement pour l'événement. Ne rejetant aucune difficulté, il a ainsi captivé son auditoire avec des pièces d'orgue jamais entendues à Blois. Œuvres des anciens, des classiques, des romantiques, des contemporains, œuvres faisant appel parfois à la plus grande virtuosité. On ne pouvait que s'émerveiller devant le travail de mémorisation accompli, devant l'extraordinaire effort de concentration exigé par un concert donné sans le secours d'une partition. Sait-on ce que c'est que demander tout à sa mémoire ? De recevoir, de retenir les textes en braille qu'une main avec habileté s'entend à déchiffrer... sur les genoux ?

Parmi les récitals inscrits dans la mémoire des mélomanes, celui du 15 mai 1956 est à marquer d'une pierre blanche. Il fut l'aboutissement de plusieurs mois de travaux au cours desquels l'orgue Merkin de facture romantique fut transformé en instrument néo-classique. Ces travaux suggérés par Raymond Guillot furent accomplis sans coût pour la paroisse et pour la ville de Blois. Ses relations, ses amis, ses admirateurs furent les mécènes de cette opération qui apporta une lumière nouvelle au bel instrument de la cathédrale.

Autre concert mémorable, celui du 12 novembre 1966. Sans doute l'un des plus importants et des plus beaux que Raymond Guillot offrit aux mélomanes blésois. Quinze pièces furent présentées. Les Primitifs de la Renaissance et Jean-Sébastien Bach composaient la première partie. La seconde était entièrement consacrée à la musique contemporaine avec des œuvres de Marcel Dupré, Olivier Messiaen, Jehan Alain, Jean Langlais, le concert s'achevant avec la célèbre Toccata de Louis Vierne... Ce jour-là, les Blésois encore très timides devant la musique dite " contemporaine " découvrent avec enthousiasme de véritables chefs-d'œuvre de la musique française.

L'interprète était très scrupuleux envers le texte, bien persuadé qu'il était avant tout au service de l'œuvre. Faisant fi du succès, éloigné de la facilité, il emprunta rarement les " chemins battus ". II n'est point étonnant qu'en janvier 1999, à l'issue de son dernier concert, la foule, debout, lui faisait une émouvante ovation.

Outre ses activités d'organiste, Raymond Guillot enseigna la musique pendant plus de soixante ans. Professeur de solfège, de piano, de violon, d'orgue, il transmit à ses élèves les préceptes qu'il avait reçus à l'Institution nationale des jeunes aveugles. Il forma ainsi plus de 500 élèves dont plusieurs sont aujourd'hui entrés dans la carrière musicale. Professeur exigeant, il sut inculquer le goût de la musique aux jeunes enfants. Aux plus âges, il donna le matériau nécessaire pour vaincre les difficultés techniques et la culture musicale indispensable à la parfaite compréhension de l'œuvre interprétée. Combien d'adultes prenaient plaisir à aller se " faire corriger " plusieurs décennies après le début de leurs études de musique ? A ce niveau de fidélité et de complicité, le langage musical devient celui de la passion partagée.

Si la grande joie de son existence fut la réussite de ses élèves, il eut d'autres occasions de croiser le bonheur, fugace sans doute, mais bien réel, lié à sa vie d'artiste. Au-delà de ce plaisir quasi quotidien de rencontre avec son orgue, auquel il a confié tant de secrets intimes, auquel il a demandé de traduire, sous son impulsion, tant d'émotions ressenties au contact des œuvres des grands maîtres, il y eut ces moments intenses où, sur des claviers qu'il touchait pour la première fois, il faisait passer son message artistique au travers d'œuvres de prédilection. Il en fut ainsi, par exemple, sur l'orgue célèbre de la cathédrale d'Albi, sur celui de la cathédrale de Monaco, en Bavière, en Hongrie... La plus grande émotion fut certainement celle engendrée par son intervention sur le grand-orgue de la basilique Saint-Pierre du Vatican. C'était en 1987, le 28 juin, lors de la célébration de son jubilé d'organiste, cérémonie au cours de laquelle la médaille de Saint Louis avec rosette lui avait été remise — la paroisse lui avait offert ce voyage à Rome. Sur le bel instrument de la plus grande basilique de la chrétienté, il rendit gloire, une fois de plus, à la musique française en interprétant à la sortie de l'office la célèbre Toccata de Boëllmann.

Voilà, brièvement retracées, la vie et la carrière d'un homme de grand talent qui aura marqué pendant soixante-quatre ans la vie musicale blésoise par sa forte personnalité artistique.

Sa modestie, sa trop grande modestie, faisait qu'il n'aimait pas que l'on parlât de lui. Je me suis borné à évoquer quelques souvenirs dont on voudra bien excuser le caractère parfois personnel. La Société des Sciences et Lettres avait un devoir : celui d'honorer sa mémoire.

Le 28 octobre 2001, Raymond Guillot nous quittait à l'âge de 87 ans. Il avait, ce jour-là, le rendez-vous le plus important de sa vie. Il rencontrait ce Dieu pour lequel il avait tant œuvré au cours de sa longue carrière d'organiste. Souhaitons-lui d'être entré dans la lumière du Paradis, lumière qui lui avait été refusée ici-bas.

Jean-Paul CABARAT 2
Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher

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1) Raymond Guillot, avant d'arriver à Blois, toucha durant deux années (1935-1937) l'orgue de la cathédrale du Viviers (Ardèche) [note DHM] [ Retour ]

2) Nous remercions vivement l'auteur, président de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, de nous avoir autorisé à reprendre cet article, à l'origine paru dans le tome 57 (2002) des Mémoires de ladite Société, dont le siège est sis : Archives départementales de Loir-et-Cher, 2, rue Louis-Bodin, 41000 Blois. Sur Raymond Guillot, voir également l'article de Roland Mercadal, " Le grand orgue et les organistes de la cathédrale Saint-Louis de Blois, 1702-1994 ", dans la revue L'Orgue (n° 230, avril - juin 1994, pp. 1-17). [ Retour ]

 


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