Jacques IBERT (1890-1962)

Jacques Ibert (1957)
Jacques Ibert, en 1957
( coll. Alain Bernaud ) DR

" Si l'on voulait dessiner le portrait d'un Français de vieille souche, courtois et racé, on demanderait à Jacques Ibert quelques séances de pose. On crayonnerait d'abord sa haute silhouette, svelte comme un jonc, on l'habillerait de gris clair: c'est une teinte qui lui sied à merveille et que, d’ailleurs, il affectionne. Puis l'on s’attaquerait, par euphémisme, au visage dont les traits réguliers auraient certainement tenté Ingres ou Flandrin. Ce visage respire l'ordre, la droiture, la discipline, la franchise et l’équilibre. Une courte moustache blanche atteste que celui qui la porte est de son temps, de son âge et de son pays, et qu'il n'en rougit pas. L’œil est clair. Il vous plante son regard dans le vôtre et il vous délègue, ce regard, tous les paysages qu'il a fixés, tous les horizons auxquels il s'est accordé , tous les rêves qui l'ont enrichi. " Ainsi s’exprimaient, en 1957, Bernard Gavoty et Daniel Lesur dans leur ouvrage Pour ou contre la musique moderne à propos de ce musicien dont le centenaire de la naissance a été célébré en 1990. Il faut l'avouer cependant, celui-ci est passé un peu inaperçu. Il n'y eut que quelques manifestations parmi lesquelles une exposition organisée à la Bibliothèque Nationale à Paris du 16 octobre au 15 décembre 1990. Ce musicien subtil, délaissé par le grand public, gagne a être connu et c'est pour cette raison que nous dressons ici l'esquisse d'un portrait qui, espérons-le, s'il est loin d'être complet, donnera au moins l'envie à nos lecteurs de mieux le connaître et de le découvrir avec profit.

Né le 15 août 1890, 4 Cité d'Hauteville à Paris dans le dixième arrondissement, Jacques Ibert est le fils d'Antoine, d'origine normande, commissionnaire en marchandises, et de Marguerite Lartigue, fille d'un haut fonctionnaire des Finances et d’Isabelle Berasar, native du Pérou. L'un de ses oncles est le peintre impressionniste Adolphe Albert (1855-1938). Ce dernier habitait dans l'Eure, au Petit-Andely, dans une maison située au bord de la Seine, non loin de l'église St-Sauveur qui possède un orgue construit en 1674 par le facteur Robert Ingout, et sur lequel Jacques Ibert apprit à jouer.

Sa mère, excellente musicienne, élève de Le Couppey et de Marmontel, voulut qu'il devint musicien à son tour et dès l'âge de 4 ans elle commença à lui enseigner la musique : " Elle avait souffert de ce que son père, haut fonctionnaire des Finances, ait jugé peu respectable pour l’une de ses filles de faire une carrière professionnelle. Cet amour de ma mère pour la musique, elle le reporta sur moi, son fils unique. " Il fait toutes ses études à Paris, au Collège Rollin (actuel lycée Jacques-Decoeur où la chapelle contient un orgue Suret de 1893) et prend des leçons de piano avec Marie Dhéré, également professeur de sa future épouse Rosette Veber (1893-1987), sculpteur de grand talent et fille du peintre impressionniste Jean Veber, qui lui donnera deux enfants.

Exposition Jacques Ibert, B.N.
Fac-similé de la page de couverture
du catalogue de l'exposition consacrée à
Jacques Ibert
à la Bibliothèque Nationale de Paris en 1990.

Après un court séjour dans l'entreprise familiale, il entre au Conservatoire de Paris en 1910 dans les classes d'Emile Pessard (harmonie), André Gedalge (contrepoint) et Paul Vidal (composition). Gedalge, également professeur de Milhaud et de Honegger, était pour lui " un conseiller, un confident et un ami admirable ", et Emile Pessard, qui fut professeur de Ravel, " tout en étant un homme délicieux, avait une conception de l'harmonie qui ne semblait pas être partagée par les jurés des concours. "

Engagé volontaire pendant la Grande Guerre, il fut notamment officier de marine à Dunkerque en 1917 et 1918. C'est à cette époque qu'il compose ses Pièces pour orgue. Au retour de la guerre, il se remet à la musique et remporte le Premier Grand Prix de Rome (1919) avec sa cantate Le Poète et la fée, qu’il partage avec Marc Delmas. Durant son séjour dans la ville éternelle qui s’ensuit il compose la suite symphonique Escales, en souvenir d’une croisière en Méditerranée effectuée durant la guerre.

Le 1er février 1937, il est nommé directeur de la Villa Médicis à Rome mais devra interrompre ses fonctions trois ans plus tard pour les reprendre le 21 octobre 1944 jusqu’à 1960. Il verra ainsi défiler de prestigieux pensionnaires, notamment Henri Dutilleux (1938), Pierre-Petit (1946), Jacques Castérède. (1953) ou encore Roger Boutry (1954) pour ne citer qu'eux. En 1955 il devient directeur de l'Opéra de Paris et l'année suivante est élu à l'Académie des beaux-arts, à la suite de Guy Ropartz. Le 5 février 1962, à Paris, il s’éteint à l'âge de 71 ans.

L’œuvre de Jacques Ibert est abondante et échappe à toute définition. Il déclarait lui-même: " Pour moi, pas de système. Tous les systèmes sont bons, pourvu qu'on y mette de la musique. " Cependant, cette maxime ne laisse pas la porte ouverte à n'importe quoi : il n'aime pas le dodécaphonisme, la musique sérielle ou encore la musique concrète car " L'imagination est pour l'artiste le premier de tous les dons. C'est une force, à condition de la contrôler par le bon sens. " C'est un des musiciens les plus accomplis de sa génération représentant d'une certaine tradition dans la musique française. Sa position esthétique, elle se définit en partie par ce mot de lui : " Ce qui compte en art est plus ce qui émeut que ce qui surprend. L'émotion ne s'imite pas : elle a le temps pour elle. La surprise se limite : elle n'est qu'un effet passager de la mode. " C'est un travailleur qui va son chemin tout droit et ne se soucie guère du qu'en-dira-t-on. Il ne cherche pas le succès, et encore moins le scandale. Il crée, il œuvre sans cesse et l'on retrouve à travers sa musique évocations dramatiques, thèmes expressifs, développements subtiles, style raffiné, et également fantaisie spirituelle, sûreté du goût, richesse de l'orchestration. Il aime aussi bien les anciens comme Mozart, Scarlatti, Couperin ou encore Rameau que les modernes tels Debussy, Ravel, Stravinski et Roussel. Au Conservatoire il se lie avec Honegger et ensemble ils écrivent, en 1936, L'Aiglon, un opéra en 5 actes créé le 11 mars 1937 à l'Opéra de Monte-Carlo, avec l'orchestre placé sous la direction de Félix Wolfes et Fanny Heldy dans le rôle de l'Aiglon.

Signature autographe de Jacques Ibert

Jacques Ibert à écrit une douzaine d'opéras, opéras-comiques, opéras-bouffes, opérettes et musiques de ballets. Parmi ceux-ci citons Le Roi d'Yvetot (1927-28) sur un livret de Jean Limozin et André de La Tourasse, créé le 6 janvier 1930 à Paris, à l'Opéra-comique avec l’orchestre dirigé par Albert Wolff. Musique originale sur un thème de fantaisie, cette partition est "d'une verve délicieuse". L'on entend notamment le chant d'un rossignol dans le 3ème acte qui nous fait rêver et montre l'audace du musicien. Cette scène est un nocturne où l’auteur superpose aux instruments de l'orchestre un chant de rossignol enregistré sur disque. C'est un souvenir de son passage à Rome en 1919 : " A Rome, quand j’étais pensionnaire de la Villa Médicis, j'ai passé des nuits à écouter le plus merveilleux des rossignols. Parfois nous entamions des dialogues; il reprenait et continuait des motifs que je sifflais... C'était un enchantement. "

Ce musicien a également composé de la musique vocale (des mélodies, des chants, des chansons) dans laquelle nous trouvons notamment Trois Chansons de Charles Vildrac, avec orchestre (1923) et Chant de folie (1923-24) pour 4 sopranos, 2 altos, un chœur à huit voix et un orchestre ! Son œuvre instrumentale est la plus importante. On y découvre des pièces pour le piano, dont une curieuse Toccata sur le nom de Roussel (1937), des pièces pour orgue, pour la harpe, pour le violon, pour le violoncelle avec une Etude-Caprice pour un Tombeau de Chopin, pour la flûte, pour violon et piano, trompette et piano, violon, violoncelle et harpe, pour quatuor à cordes, quintette à vent, saxophone, hautbois ou encore pour orchestre.

A l'aise dans tous les genres, on lui doit aussi une soixantaine de musique de film. Ses partitions illustrent les œuvres de réalisateurs connus tels Duvivier, L'Herbier et Chenal pour ne citer que les principaux : Golgotha (1935), La Maison du Maltais (1937), Thérèse Martin (1938), La Comédie du bonheur (1939) etc... N’omettons pas enfin la musique de scène de la pièce de Labiche Un chapeau de paille d'Italie (1927) composée à la demande de la Vereenigd Tooneel d’Amestardam qui l’a représentée avec grand succès le 19 septembre 1929 au Stadsschouwburg dont il tirera par la suite, en 1930, une suite d'orchestre en six parties sous le titre de Divertissement pour orchestre de chambre.

Musicien complet, Jacques Ibert, à l'instar de ses contemporains trop souvent à la recherche d'une identité perdue, a toujours conservé cette spécificité à l'abri de la mode et des querelles de clochers qui lui a permis de composer une musique élégante, sobre et pleine de maturité. Ce sont des hommes comme lui qui perpétuent cette pure tradition musicale française où l'ont précédé Debussy, Dukas, Franck, Fauré, Saint-Saëns. Terminons cette esquisse biographique avec ces mots d’Henri Dutilleux qu’il déclarait aux Jeunesses Musicales de France le 15 février 1945 :

De tous nos compositeurs, Jacques Ibert est certainement le plus authentiquement français. Il est aussi le chef incontesté de notre école contemporaine... L’art de Jacques Ibert échappe à l’épreuve du temps car il est, avant toute chose, essentiellement classique de forme. Mais quelle imagination dans l’ordre, quelle fantaisie dans l’équilibre, quelle sensibilité dans la pudeur... "

Denis Havard de la Montagne

Principales sources consultées :

* La musique contemporaine en France, René Dumesnil, Paris, A. Collin, 1949, 2 vol.

* Pour ou contre la musique moderne ?, Bernard Gavoty et Daniel Lesur, Paris, Flammarion.

* Dictionnaire de la musique, les hommes et leurs œuvres, Marc Honegger, Paris, Bordas, 1970, 2 vol.

*Bibliothèque Nationale, département de la musique " Hommage à Jacques Ibert ", catalogue de l’exposition à l’occasion du centenaire de sa naissance, 16 octobre-15 décembre 1990 [la plupart des documents exposés sont la propriété de M. Jean-Claude Ibert, fils du musicien]

 


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