ANDRÉ JORRAND
(1921 – 2007)

André Jorrand
André Jorrand
( avec l'aimable autorisation de Mme Michèle Mazetier ) DR


Descendant de l’une des plus grandes familles de tapissiers de la ville d'Aubusson (Creuse), André Jorrand y est né le 27 novembre 1921. L’un de ses ancêtres, Louis Jorrand, avait succédé à son père, François Jorrand, comme notaire royal en 1780 à l’âge de 24 ans. Il s’engagera en politique, fut élu 5e Conventionnel de la Creuse en 1792, puis député au Conseil des Cinq-Cents en 1795. Plus tard, il deviendra maire d’Ahun (Creuse) de 1830 à 1837. Son portrait a rejoint les collections du Musée d’art et d’archéologie de Guéret. Le grand-père d’André, Antoine, né à Aubusson en 1864, propriétaire du château du Fôt, était un peintre-cartonnier reconnu, dont la tapisserie La Fée des bois  est conservée au Musée départemental de la tapisserie à Aubusson. Son père, Henri Jorrand (1893-1953) était quant à lui un très bon flûtiste amateur. Expert en ornithologie, il avait réussi à reproduire des oiseaux exotiques dans les volières qu’il avait fait construire dans le jardin de la maison familiale. Sa mère, née Madeleine Jondeau (1892-1951), originaire d’Ahun, était une excellente pianiste.

Ce sont donc ses parents qui lui donnent sa première formation musicale, relayés ensuite par l’organiste de Sainte-Croix d'Aubusson qui dispose alors dans son église d'un orgue Ducroquet et lui enseigne le piano, le chant et le solfège. En 1945, André Jorrand s'installe à Paris, s’inscrit à la Faculté de Droit, obtient une licence et entame une carrière d'avocat dans le Val-de-Marne (Cour d'Appel de Paris). Entré plus tard dans la magistrature, il est nommé juge au Tribunal d'Instance de Langres (Haute-Marne) le 28 juin 1978, puis, le 12 mai 1981 à celui de Courbevoie (Hauts-de-Seine), avant de prendre sa retraite en octobre 1986, tout en reprenant le collier quelque temps comme juge à titre temporaire au Tribunal d'Instance de Melun (Seine-et-Marne) à compter du 16 décembre 1986. Parallèlement à ses études de droit, à Paris il travaille l’orgue avec Pierre Vidal, un ancien élève de Marcel Dupré et un grand admirateur de Bach, qu’il avait un jour entendu jouer à l’orgue d’Aubusson, et Maurice Duruflé, alors titulaire du grand-orgue de Saint-Etienne-du-Mont. Il étudie également l'harmonie et le contrepoint avec Mme Paule Maurice-Lantier, et la fugue avec Paul Lantier. En 1948, il obtient son diplôme de professeur certifié dans les lycées et enseigne alors la musique au Lycée Janson de Sailly (Paris) jusqu'en 1953, puis il est conférencier (1953 à 1962) à temps complet aux Jeunesses Musicales de France, fondées en 1941 par René Nicoly, ce qui lui permet de sillonner à ce titre la France, ainsi que l'Afrique Francophone et de rencontrer de nombreux musiciens. A cette époque, son catalogue comporte déjà deux numéros d'opus : un Quatuor de flûtes, op. 1 (1955) et un Quatuor de saxophones, op. 2 (1957). Entre temps, en 1958, il décroche un 1er prix d’esthétique musicale au Conservatoire de Paris (2ème prix en 1956), dans la classe de Roland-Manuel, avec une thèse portant sur la musique de piano de Maurice Ravel, compositeur qu’il appréciait particulièrement. Roland-Manuel, doté d'un esprit supérieur et d'une grande culture philosophique, littéraire, religieuse et musicale a été le seul homme qui ait impressionné André Jorrand au point de le considérer comme son « père spirituel », comme il aimait à le rappeler. C’est d’ailleurs lui qui l’avait fait entrer aux J.M.F. En 1965, il effectue un stage sur l'Ecole de Vienne avec Max Deutsch, un ancien élève de Schönberg, qui enseigne la musique sérielle. Les années suivantes, il compose sa 1ère Symphonie pour orchestre à cordes, op. 3 (1966, Billaudot), créée la même année par André Girard à la tête de l'Orchestre de Chambre de l'ORTF, 5 Mélodies pour voix et piano, sur des poèmes de Paul Valéry, op. 6 (1966), une Sonate pour violoncelle et piano, op. 5 (1967, Durand) et en 1968 un Hommage à Vivaldi pour 12 cordes, op. 4.

En 1969, année de composition de son op. 10 (Le Forçat innocent pour soprano, ensemble instrumental et percussions) il décroche la licence de composition et d’orchestration à l’Ecole Normale de Musique dans la classe d’Henri Dutilleux et en 1976 se perfectionne auprès d'Arthur Hoérée qui dispense à Paris des cours d'instrumentation. Les années soixante-dix seront particulièrement prolifiques pour la création musicale. On lui doit en effet, durant cette période, 10 œuvres nouvelles, dont certaines de grande importante :

- 1971 : 5 Chansons polyphoniques pour 4 voix mixtes, sur des paroles de Charles d'Orléans, op. 7, Quatuor à cordes n° 1, op. 8,

- 1972 : Sonate-Toccata pour piano, op. 9, créée le 22 avril 1974,

- 1974 : Epitaphe de Villon pour 4 voix mixtes, sur des paroles de François Villon, op. 11, 3 Pièces pour flûte seule : Eglogue, Narcisse, La Sylphes, op. 12 (Billaudot), Concerto pour orgue n° 1, op. 13 (commande d'Etat), créé en 1983 par Philippe Lefèbvre à l'orgue et Guy Condette,

- 1975 : Adagio pour orchestre à cordes, op. 14,

- 1976 : Trio pour flûte, clarinette et saxophone, op. 15, Sonate pour violoncelle seul, op. 17, créée à Paris le 8 mai 1978 par Reine Flachot au concert de l'Union des Femmes Professeurs et Compositeurs,

- 1977 : Pastorale pour ensemble de 10 instruments, op. 16 , créée le 9 février 1978 à Paris, aux concerts du Triptyque, 2ème Symphonie pour orchestre, op. 21 (Billaudot), créée en 1995 par Guy Condette et l'Orchestre Symphonique du Limousin.

Bien que retenu à Paris par sa carrière dans la magistrature et ses activités musicales, André Jorrand n’oublie pas pour autant son pays natal, séjournant à Aubusson dans la maison familiale pendant ses vacances et organisant, à titre privé, des concerts au cours desquels sont invités à se produire des interprètes renommés, tels Jean-François Paillard et son Ensemble ou encore, l'organiste Pierre Cochereau. A partir de 1978, constatant la vétusté de l’orgue de l’église Sainte-Croix, un Ducroquet de 1855, relevé à 2 reprises dont la dernière fois en 1942 par Louis Gobin et constitué d'un seul clavier et pédalier (7 jeux), il fonde l’Association des Amis de l’orgue d’Aubusson dans le but de recueillir des dons privés et autres dotations publiques pour financer un nouvel instrument. Ce sera bientôt fait, avec la construction d'un nouvel orgue, à partir de 1980, par le facteur Gérald Guillemin (de Malaucène, Vaucluse) : d’inspiration baroque allemand, il est composé de 27 jeux répartis sur 2 claviers de 56 notes et un pédalier de 30 notes à l'allemande, et a été inauguré le 16 octobre 1982 par Michel Jollivet et l’Orchestre du Limousin. En raison de sa conception, cet orgue permet ainsi de jouer assez fidèlement la musique de Bach et de ses contemporains ou précurseurs germaniques, mais n’autorise pas de s’aventurer dans le répertoire romantique. Cependant, il se prête plutôt bien à l’interprétation de pièces modernes et avec ce nouvel instrument, André Jorrand, nommé 1er titulaire, organise un stage national d’orgue d’été avec la complicité de Jean-Charles Ablitzer puis de Pierre Méa son élève, stage qui sera renouvelé chaque année jusqu’en 2008. Des organistes renommés viendront ainsi se produire à Aubusson : Georges Bessonnet, Odile Jutten, François Espinasse…

André Jorrand
André Jorrand à l'orgue de l'église Sainte-Croix à Aubusson
( photo P. Bardinon, avec l'aimable autorisation de Mme Michèle Mazetier ) DR

En 1988, André Jorrand crée le premier Festival annuel de musique d’Aubusson « Musique au cœur de la tapisserie », dont José Van Dam est le président d'honneur et auquel participent de nombreux musiciens extérieurs, notamment les pianistes Claire Désert et Louis Mazetier, ainsi que Christophe Coin et son Ensemble Baroque de Limoges. Pendant cette période son activité créatrice doit être ralentie en raison de son intense activité à Aubusson. Il compose néanmoins 3 œuvres nouvelles : un second Quatuor de saxophones "dans le style ancien", op. 18 (1981), 2 Chants d'été pour flûte et harpe, op. 19 (1982, Billaudot), un Concerto pour orgue n° 2, op. 20 (1983) et une 3ème Symphonie, op. 22 (Billaudot), créée par l'Orchestre Symphonique de Nüremberg conduit par Robert Houlihan. Durant la décennie suivante, c'est à nouveau une dizaine d'œuvres qui voit le jour :

- 1990 : In paradisum, cantate pour baryton, chœur mixte et orgue, op. 24 (commande de Radio-France),

- 1991 : Nocturne d'été pour 8 violoncelles, op. 25,

- 1992 : Quatuor à cordes n° 2, op. 26, 10 Pièces pour piano, op. 27,

- 1993 : Concertino pour flûte et orchestre à cordes, op. 28,

- 1995 : Badinerie pour 5 cuivres, op. 29,

- 1996 : Sonate française pour violon et piano, op. 30,

- 1997 : Sonatine pour piano, op. 31,

- 1998 : Veni creator, chœur à 4 voix mixtes et orgue, op. 32

- 1999 : 10 Chorals à la Vierge pour orgue, op. 33, 4ème Symphonie, op. 34,

Les années 2000 verront la naissance des Quatuor à cordes n° 3, 4 et 5 (op. 36, 37 et 38) et d'une 5ème Symphonie (op. 35), mais le 15 décembre 2007, il décède à Belvès (Dordogne). Il est inhumé dans le caveau familial à Ahun (Creuse).

S'étant nourri de la métrique d'Albert Roussel, de l'harmonie d'Arthur Honegger et de celle d'Olivier Messiaen, son style, ainsi qu'il l'a défini un jour lui-même, est bien français et son tonalisme élargi ne doit rien à l'Ecole de Vienne et à ses dérivés. André Jorrand était aussi conscient de s'extérioriser par la rythmique de mouvements vifs, tandis que l'intimité de son lyrisme trouvait son climat d'élection dans une harmonie contemplative.

Travailleur infatigable, doté d’une immense culture, passionné par tout ce qu’il entreprenait, ce personnage aux multiples facettes aimait tous les arts. Très attiré par le dessin et la peinture, il aimait particulièrement fréquenter des ateliers et pour ses peintures, il s’inspirait largement des paysages, en particulier ceux du bois de Vincennes en région parisienne et les sous-bois et rivières de la Creuse. Il a exposé, entre autres, au Salon d’Automne de Paris et à la Galerie de Causans, de la rue de Seine (Paris). La littérature et l’écriture l’intéressaient également et on lui doit des Cahiers de réflexions très personnelles sur la musique, l’art de la composition et l’interprétation musicale. Sa discographie demande encore a être étoffée. En effet, seuls ont été enregistrés à ce jour, en 1998 ses Chorals à la Vierge, ainsi que ses motets In paradisum et Veni creator par L'Ensemble vocal "A Cœur Joie" de Grenoble, sous la direction de Francine Bessac, avec le baryton Pierre-Yves Pruvot et l'organiste Dominique Joubert (SKARBO, DSK2992) et en 1999 ses 3 premières Symphonies par l'Orchestre Symphonique de Nüremberg, sous la baguette de Robert Houlihan (Triton 33115). Quant à André Jorrand, en tant qu'interprète, il a enregistré à l'orgue d'Aubusson une cassette des Chorals de Bach.

Sur l'initiative de Michèle Mazetier, successeur d’André Jorrand à la tête du Festival de Musique et de la présidence de l’Association des Amis de l’Orgue d’Aubusson, la Municipalité d'Aubusson, dans un ultime hommage, a baptisé l'une de ses rues du nom du musicien. C'est Alain Santoni qui lui a succédé à l'orgue d'Aubusson.

Michelle Lefebvre
Denis Havard de la Montagne

Audio lecteur Windows Media André Jorrand à l'orgue d'Aubusson interprète en 1991 le choral BWV 721 Erbarm' dich mein, O Herre Gott de Jean-Sébastien Bach.
(prise de son analogique : Gérard Robin - numérisation : DHM, avec l'aimable autorisation de l'Association des Amis de l'orgue d'Aubusson) ©

 


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