Alexandre JOTTRAS
"Chantre de Dieu"
(1910 – 1990)

Jottras par Dandelot (1933)
Alexandre Jottras,
croqué à la plume noire en 1933 par Dandelot
( coll. Charles-Marie Jottras, avec son aimable autorisation ) DR

 

"Personnalité hors du commun au visage de Christ, avec un regard profond, une chevelure argentée, l'air mystique et une allure de moine - on le vit longtemps revêtu d'une longue cape foncée", Alexandre Henry Jottras naquit dans le dix-septième arrondissement parisien, le 15 mars 1910. "La musique liturgique et la musique religieuse représentaient toute sa vie. Sa belle voix de basse chantante au timbre très personnel, émouvante et expressive, était de celles que l'on ne peut oublier, comme son visage et sa noble allure. Il avait fait une partie de ses études musicales à la Schola Cantorum et à l'Ecole César Franck et conserva toute sa vie une grande fidélité et un profond attachement pour ses professeurs et leurs successeurs, eux-mêmes si fidèles à l'esprit et à l'enseignement de Vincent d'Indy." 1

"Pendant longtemps Alexandre Jottras se consacra entièrement au chant d'église dans le chœur et souvent en soliste pour les offices liturgiques et pour les concerts spirituels. Il pratiquait la musique comme un sacerdoce, tel un chantre de Dieu." Il fut longtemps titulaire à la Maîtrise de Notre-Dame de Paris (alors dirigée par le chanoine Louis Merret) où l'atmosphère et le répertoire liturgique lui convenaient particulièrement, à une époque où le chant grégorien qu'il aimait tant et qu'il interprétait si bien occupait encore la première place. Michel Chapuis, à l'époque où il était organiste accompagnateur de cette église à partir de 1954, se souvient :

"Les chanoines [de Notre-Dame de Paris] chantaient très peu. Ils suivaient l'office et l'on chantait pour eux. L'essentiel des chants était exécuté par des professionnels et j'ai beaucoup de plaisir à me souvenir de certains d'entre eux qui faisaient leur métier d'une manière vraiment exemplaire. Par exemple, Jottras qui avait une voix de baryton magnifique, et qui aimait l'office. Avec lui, c'était un très grand plaisir pour moi de jouer les offices capitulaires ; avec [André] Danjou aussi..." 2

Longtemps domicilié à Courbevoie (rue de la Sablière) puis à Paris (rue de Vintimille), Alexandre Jottras était également attaché à d'autres églises de la région parisienne, notamment à Saint-Maurice de Bécon-les-Bruyères dans les années cinquante et plus tard à Notre-Dame des Victoires (Paris 2ème) au cours des années 1970-1980. C'est par nécessité matérielle, plus que par vocation, qu'il entra assez tardivement dans les Chœurs de la Radio où l'on fut heureux d'accueillir un tel artiste.

Joachim Havard de la Montagne, alors organiste de Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17°) et maître de chapelle de la Madeleine (Paris 8°), écrivait au moment de sa disparition en 1990 :

"Pour ma part, j'étais tout jeune organiste [1948] lorsque je l'accompagnai à l'orgue pour la première fois à Sainte-Marie des Batignolles où nous devions par la suite interpréter beaucoup de musique ensemble. Il souffrait affreusement des transformations abominables de la liturgie dans les années soixante. C'est ensuite, entre 1968 et 1982, que je le retrouvai très régulièrement à l'église de la Madeleine : nous eûmes à nouveau, le plaisir de pratiquer ensemble tant de belles oeuvres durant les offices religieux et pour les concerts au cours desquels bien souvent je le fis chanter en soliste. Il n'entrait jamais dans une église sans faire une prière ; son caractère mystique le poussait à s'isoler pour se recueillir." 3

Au cours des années cinquante, Alexandre Jottras fit aussi partie de la "Chanterie Sainte-Anne", fondée et dirigée par Anita Cartier, et de l'Ensemble vocal et instrumental Roger Blanchard, aux côtés d'artistes talentueux tels que Sylvaine Gilma, Antoinette Hauville, Jacqueline Henry, Marcelle Croisier (soprani), Geneviève Macaux, Henriette Sutter (mezzo-soprano), Jean Archimbaud (sopraniste), Pierre Deniau (haute-contre), Bernard Gallet, Yves Tessier, Marcel Giteau, Georges Cathelat (ténors), Eugène Bousquet (baryton), Michel Richez, Jean Cussac, Michel Fleurant, Marcel Vigneron (basses). On lui doit ainsi l'enregistrement de plusieurs disques consacrés aux oeuvres du Moyen-âge :

- Messe "L'Homme armé" de Guillaume Dufay (1956, Ducretet-Thomson 320-C-108),

- Messe "My my quarti toni" et motet Intemerata Dei mater de Jean Ockeghem (1958, Le Club français du disque 144),

- "Adolescence Clémentine ou des vers de maître Clément Marot mis en musique par la fleur des musiciens de son temps", avec notamment des oeuvres de Francois Dulot, Clément Janequin, Pierre Regnault Sandrin, Guillaume Costeley, Roland de Lassus... (1958, Ducretet-Thomson 270-C-115),

- "Les primitifs français de Philippe-Auguste à Philippe-le-Bel" (1958, Ducretet-Thomson 320-C-107),

- plusieurs motets de Josquin Des Prés (1960, Studio SM 25.03),

- "Anthologie de la chanson française de 1450 à 1550, de Gilles Binchois à Guillaume Costeley", comportant entre autres des oeuvres de : Hayne van Ghizeghem, Loyset Compère, Heinrich Isaac, Attaingnant, Josquin Desprez, Pierre de la Rue, Lourdoys, Antoine Brugier, Jacques de Ponte, Clément Janequin, Adrian Willaert, Pierre de Villiers, Guillaume Le Heurteur, Clemens non Papa, Pierre Hesdin, Nicolas Renés... (1960, Discophiles français 33.222/4 et 330.111/4).

A la même époque (1950), Alexandre Jottras enregistre chez Lumen plusieurs chansons traditionnelles ou populaires, aux côtés de Pierre Deniau, Raoul Nargys et Paul Payen : La Bohème de Paul Doncoeur, La vie est belle de Carlo Boller (33217), Youkaidi (33218), Le Chameau, Les Crocodiles (33219), et chez BAM (LD028) Huit repons de la Semaine Sainte (du répertoire de la Chapelle Sixtine) et Lamentation de Jérémie de Marco Antonio Ingegneri, avec les Chanteurs de Saint-Eustache placés sous la direction du R.P. Emile Martin (1957).

Mais, si l'artiste était hors du commun, l'homme l'était également : après avoir perdu sa sœur Henriette morte d'un cancer, il décidait de s'occuper de son autre sœur, Gabrielle, atteinte de méningite et pour ce faire quittait Paris pour s'installer près d'elle à Caen. C'est là qu'il vécut ses derniers jours, dans son appartement de la rue d'Hérouville, mais s'éteignit à Paris (rue Henri Huchard) le 5 septembre 1990, dans sa 81e année. Ses obsèques se déroulèrent à Caen ; un clergé sectaire refusa la messe grégorienne qu'il aurait aimée et que se proposait d'accompagner l'organiste Emmanuel de Villèle venu en ami et délégué, avec Simone Guitton (soprano titulaire à Notre-Dame des Victoires), par l'Association Amicale des Chanteurs d'Eglise de Paris 4, dont Alexandre Jottras était membre depuis longtemps. Cependant, une messe fut dignement célébrée à sa mémoire le 7 novembre suivant en la cathédrale Notre-Dame de Paris qu'il avait si bien servie.

Denis Havard de la Montagne
septembre 2007

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1) Sauf indications contraires, les passages entre guillemets sont extraits des souvenirs de Joachim Havard de la Montagne († 2003) in la revue Musica et Memoria, n° 40, décembre 1990, pp. 2-3 et son ouvrage Mes longs chemins de musicien, Paris, L'Harmattan, 1999, pp. 159-160. [ Retour ]

2) Michel Chapuis, Plein jeu, interview par Claude Duchesneau, Le Centurion, 1979, p. 91. [ Retour ]

3) Musica et Memoria, op. cit., p. 2. [ Retour ]

4) Fondée en 1919 et présidée dans les années 1950 par Philippe Leullier (siège sociale : 12 rue Blanche, Paris 9ème). [ Retour ]

 


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