Plaidoyer pour
Frédéric-Guillaume Kalkbrenner
(1785 – 1849)

Kalkbrenner, par Vogt.
F. Kalkbrenner
( par Ch. Vogt, d'après H. Grévedon, © BNF )
Audio lecteur Windows Media F. Kalkbrenner, Toccata pour piano, op. 108 (saisie, fichier audio Max Méreaux) DR.

 

Petit-fils de Michael Kalkbrenner, chef d’orchestre et de chœur en Westphalie -, fils de Christian Kalkbrenner (1), compositeur, chef d’orchestre et de chœur, violoniste et pédagogue -, Friedrich-Wilhelm, appelé Frédéric-Guillaume Kalkbrenner en France et en Belgique, un des plus grands pianistes concertistes virtuoses dans l’histoire du pianoforte, naquit dans une diligence entre Minden, dans l’électorat de Hanovre, et Berlin le 7 novembre 1785 (10). Son père fut son premier professeur de piano et de théorie et présenta au public de Minden et Cassel le jeune prodige âgé de cinq ans qui fut déjà capable de jouer de mémoire le Concerto en ré majeur pour piano et orchestre de Joseph Haydn. Ensuite, il travailla avec un professeur napolitain avant d’entrer au Conservatoire de Paris en 1798 dans la classe de piano de Louis Adam (2) et en 1799 dans la classe d’harmonie de Charles Simon Catel (3). En 1801, Frédéric-Guillaume Kalkbrenner obtint les premiers prix de piano et d’harmonie au Conservatoire de Paris, commença sa carrière de concertiste et compositeur, se lança dans l’enseignement et publia ses premières œuvres chez Sieber & fils (importante maison d’édition musicale fondée à Paris en 1758 par Jean-Georges Sieber et son fils, reprise par son petit-fils en 1834).

Effrayé par les succès mondains et les nombreuses et éphémères aventures amoureuses de son fils, son père décida en 1803 de l’envoyer à Vienne pour parfaire ses études. Plongé dans le climat musical, spirituel et mondain de la capitale autrichienne qui lui convenait parfaitement, le jeune Frédéric-Guillaume enrichit et élargit ses connaissances théoriques et se familiarisa avec le contrepoint. Éblouit et séduit par le jeu du pianiste et compositeur anglais d’origine italienne Muzio Clementi (4), il modifia son approche du clavier et fit des progrès techniques considérables qui éclipsèrent sa sensibilité remarquée et cultivée au Conservatoire de Paris par Louis Adam -, et influencèrent son écriture dans ses compositions, surtout dans ses oeuvres pour le piano.

La mort soudaine de son père en 1806 l’obligea de rentrer à Paris où il demeura pendant huit ans.

Il se rendit à Londres en 1814 et devint très célèbre et respecté comme pianiste, compositeur et pédagogue par la Cour, l’aristocratie et le grand public.

En 1818, Kalkbrenner composa à Londres IL Lamento, op. 36 b, Fantasia for Piano-forte : composed on the Death of Her Royal Highness Princess Charlotte, and Dedicated to the English Nation, dédié à la nation anglaise, publié la même année par Clementi.

Avec le harpiste belge François Joseph Dizi (né à Namur le14 janvier 1780, mort à Paris en novembre 1840), Kalkbrenner entreprend en 1823 une triomphale tournée de concerts en Autriche et en Allemagne.

En 1824, il devient associé de Camille Pleyel, né à Strasbourg en 1788, mort à Paris en 1855, facteur de pianos, éditeur et néanmoins compositeur à Paris.

La Légion d’honneur lui fut décernée en 1828 pendant le règne de Charles X. (Il n’accepta pas une décoration de Louis-Philippe qui voulut l’ennoblir !)

Kalkbrenner effectua une nouvelle tournée en Allemagne en 1833, triompha surtout à Hambourg et à Berlin, et obtint la décoration prussienne d’ "Aigle rouge".

En 1836, il triompha en Belgique et obtint une décoration royale de l’Ordre de Léopold.

Victime de podagre et des effets secondaires des préparations pharmaceutiques ordonnées par ses médecins traitants qui allégèrent ses souffrances, mais affectèrent son système nerveux, Kalkbrenner fut contraint d’espacer ses apparitions sur les estrades et dans les réceptions mondaines, mais continua à composer et enseigner avec la même ferveur et le même succès.

Retiré à Deuil-la-Barre, dans le département actuel de Val d’Oise, depuis la Révolution de février 1848, Kalkbrenner n’échappa pas à l’épidémie de choléra qui y sévissait. Il se méfia toujours des produits pharmaceutiques, se soigna d’abord aux préparations phytothérapeutiques, ensuite à l’élixir parégorique, et mourut complètement déshydraté le 10 juin 1849. (11)

Kalkbrenner fut marié (12) avec la riche, noble et beaucoup plus jeune que lui Marie d’Estaing, née en 1801 à Céphalo en Grèce, morte de chagrin en 1852 à Paris, petite-nièce de Charles Henri, comte d’Estaing, amiral et lieutenant général, royaliste convaincu, guillotiné en 1794 pendant la Terreur. Ils eurent deux fils. Mais Kalkbrenner n’oublia jamais son élève Mademoiselle Clotilde de Courbonne qu’il voyait régulièrement dans sa propriété de Rambouillet.

La dynastie musicale Kalkbrenner s’éteignit avec son fils Arthur (1828-1859), pianiste de salon capable de jouer très jeune la Sonate en si mineur, op.58 de Chopin, publiée en 1844. Il s’agissait peut-être de la première audition publique à Paris de la troisième Sonate pour piano de Chopin, qui l’entendit, l’applaudit et adressa quelques remarques concernant son interprétation à son père. Arthur Kalkbrenner fut aussi compositeur de bluettes à la mode de son temps figurant néanmoins dans le catalogue du très sérieux éditeur parisien Sieber. Arthur Kalkbrenner (5) connut certains succès mondains dans les salons parisiens et devint éditeur vers 1860 en association avec son frère cadet. Il mourut de dissipation relativement jeune, à l’âge de 41 ans. Traité d’avorton par Henri Heine dans son enfance, il devint bel homme, charmant, distingué, élégant et sociable comme son père.

* * *

 

"Nous avons pour les grands et pour les gens en place une jalousie stérile ou une haine impuissante, qui ne nous venge point de leur splendeur et de leur élévation et qui ne fait qu‘ajouter à notre propre misère le poids insupportable du bonheur d‘autrui. Que faire contre une maladie de l‘âme si invétérée et si contagieuse ?" se demande La Bruyère dans son ouvrage Les caractères, chapitre "Des grands".

Kalkbrenner, admiré par le public de Paris, Londres, Bruxelles, Vienne, Berlin, Francfort, Leipzig, Dresde, Hanovre, Hambourg, Stuttgart, Prague, par les rois Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, par la reine Victoria d’Angleterre et le prince consort Albert, par la reine Frederika Louise de Hesse Darmstadt, par les princes électeurs et landgraves germaniques, par la noblesse française, anglaise, belge et allemande, par les pianistes de renom international émerveillés par sa technique transcendante et infaillible, la beauté de son ton, son legato incomparable, son calme olympien et sa rigoureuse discipline rythmique, par les musiciens d’orchestre, les chefs d’orchestre et les critiques compétents, ne put échapper à l’envi et à la jalousie des "grands", ses contemporains. Leurs bassesses inouïes furent contagieuses et, hélas, influencèrent les biographes et musicographes du siècle dernier, ainsi que l’écrivain franco-suisse Guy de Pourtalès, né à Berlin en 1881, mort à Lausanne en 1941, qui donna une image peu flatteuse de Kalkbrenner, et de George Sand, dans son œuvre mélodramatique romancée à outrance Chopin ou le poète, publiée en 1921 et largement diffusée.

Dans son livre The Great Pianists (Les grands pianistes), publié à New York en 1963, Harold C. Schonberg traite Kalkbrenner de freluquet, cite des anecdotes invérifiables et souvent inventées de toute pièce, attachées à sa personnalité, tout en reconnaissant sa grandeur pianistique et sa gloire en Europe, pense que son jeu aurait pu être émotionnellement et dynamiquement limité, mais n’explique pas l’engouement du public international pour ses concerts et pour ses œuvres. Aussi, constate-t-il que les compositions de Kalkbrenner, comme Effusio musica, avec lesquelles il titilla (sic) les salons de Paris et de Londres, furent emportées par le vent et que, heureusement, elles ne furent jamais jouées au vingtième siècle ! Toujours selon Harold C. Schonberg, le vent emporta ses opéras, sonates, concerti -, et tant mieux (sic) ! Mais, Mr.Schonberg oublia que les compositions des grands pianistes Dussec, Thalberg, Cramer, Moschelès, Maria Szimanowska, Caroline de Belleville (Chopin l’avait entendue et admirée à Varsovie et à Paris et lui avait dédié sa Valse op.70 n°2), Léopoldine Blahetka (Chopin l’avait entendue et rencontrée à Vienne), Clara Schumann … avaient connu le même sort. Son hostilité provint des médisances infâmes colportées par les ennemis jaloux et envieux de Kalkbrenner qui le diffamaient en public et l’admiraient en silence. L’exclamation impayable de Schonberg si Chopin avait accepté la suggestion de Kalkbrenner d’étudier le piano avec lui pendant trois ans, Kalkbrenner aurait détruit le talent pianistique le plus original du siècle. Heureusement, la raison a prévalu ! s’est avérée sans fondement.

La gentillesse, l’amabilité, l’attrait physique, les bonnes manières, l'éternel sourire reflétant une vie privée heureuse et intense, le charme personnel et l’allure aristocratique, son vocabulaire précieux, l’élégance raffinée et sobre à la foi de Kalkbrenner, ses triomphes professionnels et son immense réussite pécuniaire gênèrent le caustique Henri Heine : "Un observateur attentif voie (sic) se mêler à sa conversation bien des berlinismes (sic) des plus populaciers qui dénotent une extraction de bas étage." Henri Heine oublie que Kalkbrenner était fils et petit-fils de musiciens distingués, qu’il grandit à la cour de Potsdam -, et que son père et son grand-père étaient boutiquiers à Düsseldorf et que lui-même fut apprenti drapier à Francfort pendant trois ans ! Dans le même texte (6) Henri Heine cite une déclaration idiote d’un médecin allemand résidant à Paris nommé David Ferdinand Koreff, spécialisé en magnétisme zoologique : « Cet homme a l’air d’un bonbon qui serait tombé dans la boue. » Cette métaphore foraine plut beaucoup au grand poète ! Toujours d’après Henri Heine, ce médecin trouva que les allures doucereuses de Kalkbrenner avaient été toujours entachées de quelque vulgarité. (On peut se demander si Koreff a vraiment rencontré Kalkbrenner et pourquoi il parlait de Kalkbrenner avec Henri Heine. Peut- être, s’agit-il d’une méchante invention de ce dernier, dont le psychisme fut affecté bien avant l’apparition des premiers symptômes de paralysie et de cécité par les séquelles d’une syphilis aiguë mal soignée). Sa  "maladie de l’âme si invétérée" lui dicta ces boniments sardoniques vitriolés qui "dénotent une extraction de bas étage"… Kalkbrenner seul se maintient encore un peu. Il s’est de nouveau produit publiquement cet hiver dans le concert d’une de ses élèves ; autour de ses lèvres se joue toujours ce sourire embaumé que nous avons remarqué l’autre jour aussi chez un pharaon égyptien lorsqu’on déballa sa momie dans une salle du musée de Paris. Après une absence de plus de vingt-cinq ans, Kalkbrenner a dernièrement visité de nouveau le théâtre de ses premiers succès, c’est-à-dire Londres, et il y a récolté les plus éclatants témoignages d’approbation. Le meilleur de l’affaire, c’est qu’il est revenu ici saint et sauf, et que sa présence à Paris donne un démenti à tous les bruits sinistres et calomnieux qui avaient couru sur son compte. Il est revenu sain et sauf, les poches pleines de guinées et la tête plus vide que jamais. Il revient en triomphateur, et il nous raconte combien Sa Majesté la reine d’Angleterre a été enchantée de le voir si bien portant, et combien elle s’est sentie flattée de sa visite à Windsor ou dans un autre château dont j’ai oublié le nom. Oui, le grand Kalkbrenner est revenu sain et sauf à sa résidence de Paris où il a retrouvé également en bonne santé tous ses admirateurs, ses magnifiques piano-forte (sic) qu’il fabrique en compagnie de M. Pleyel, ses nombreux élèves qui se composent de tous les artistes auxquels il a parlé seulement une fois dans sa vie, et enfin sa collection de tableaux dont il prétend qu’aucun prince ne pourrait la payer.

Mendelssohn (son ennemi juré qui n’eut point de succès à Paris, ni comme compositeur, ni comme pianiste), Clara Schumann (qui lui attribua les paroles qu’il n’avait jamais prononcées, et dont la haine pour Liszt et son école fut bien connue en France et en Allemagne à son époque, surtout après la mort de son mari, qui oublia qu’elle avait débuté à l’âge de neuf ans à Leipzig, à Gewandhaus, avec les Variations à quatre mains sur une Marche de Moïse en Égypte de Rossini composées par Kalkbrenner et admirées par son père Friedrich Wieck, et qu’elle imita son écriture dans ses premières piécettes), Liszt (jaloux d’immenses succès de son émule qui avait vingt-six ans de plus que lui, effrayé pour le succès matériel de ses transcriptions des neuf Symphonies de Beethoven par les éditeurs Breitkopf & Härtel qui avaient déjà publié celles de Kalkbrenner bien avant) et Ferdinand Hiller (qui ne parvint pas à s’imposer au public français et rentra en Allemagne) ne cachèrent pas la haine stérile et la jalousie impuissante qu’ils vouèrent à Kalkbrenner.

Le jeune Frédéric Chopin, établit à Paris en 1831, admira Liszt, Henri Hertz, Ferdinand Hiller et tant d’autres excellents pianistes qu’il avait entendus. Il en fut part à sa famille en Pologne. Mais, après avoir entendu Kalkbrenner, il écrivit à ses parents : Ils sont tous des zéros comparés à Kalkbrenner qui est un géant ! L’enthousiasme de Chopin fut tel qu’il décida de se présenter à Kalkbrenner, avec une recommandation écrite de Paër, qui le reçut gentiment, l’entendit et constata que Chopin avait joué à la manière de John Cramer (7) et John Field (8), (constatation très flatteuse), mais qu’il n’avait pas de vraie école (fait incontestable). Il proposa de le prendre en mains pendant trois ans (affirmation de Chopin dont l’authenticité est difficilement vérifiable.)

Ces propos ébruités par Chopin, bien intentionnés et mal interprétés intentionnellement, indignèrent l’amour propre du professeur polonais de Chopin et provoquèrent les détracteurs de Kalkbrenner. Ils furent ignominieusement exploités par les biographes de Chopin et les musicographes du XIXe et XXe siècles.

En exprimant son admiration pour Kalkbrenner et en s’adressant à lui, Chopin reconnaît implicitement son infériorité technique, comme il avait reconnu plus tard son infériorité technique par rapport à Liszt en s’exclamant : "Ah, si je pouvais jouer mes Études comme Liszt !" On ne sait pas ce qu’il avait joué au cours de sa première visite chez Kalkbrenner. On peut supposer qu’il avait joué les Préludes et fugues de Bach, une Sonate de Mozart ou la Sonate op. 10, n°3 en ré majeur de Beethoven, œuvres qui figuraient au programme de ses récitals dans les salons de l’aristocratie polonaise établie ou exilée à Paris, et en province avec ses propres compositions. Kalkbrenner ne songeait pas à lui enseigner la composition !

Après sa visite, Chopin dédia à Kalkbrenner la version imprimée de son Concerto en mi mineur, op.11 qu’il avait composé et exécuté à Varsovie et à Vienne avant d’entendre et connaître à Paris Kalkbrenner qui ne se produisit pas en Pologne. La critique viennoise acclama le jeune pianiste, mais reconnut une ressemblance thématique de son Concerto op. 11 avec le Concerto en la mineur de Johann Nepomuk Hummel (sa source d’inspiration) et certain manque évident de vigueur et de contrastes dynamiques dans son interprétation, bien qu’il eût joué la version pour quatuor à cordes, quintette à vents et piano. Notons que Chopin, dans une lettre adressée à un ami polonais fin décembre 1831, écrivit qu’il rencontrait Kalkbrenner tous les jours, soit chez lui, soit chez Kalkbrenner (?) mais ne précise pas la raison de ces rencontres quotidiennes. Peut-être s’agit-il des leçons de piano clandestines. Kalkbrenner était toujours très sollicité et ne se rendait pas au domicile de ses élèves. Dans son compte-rendu paru le 3 mars 1832 dans La Gazette musicale de Paris, Fétis, en parlant de l’interprétation de Chopin de son Concerto en mi mineur, constate ce manque de vigueur de son ton en espérant que ses études avec M. Kalkbrenner ne manqueront pas de le doter de cette qualité requise dans ses futures exécutions. Le compte-rendu de Fétis concerne le concert donné par Chopin et 13 artistes invités dans les Salons Pleyel le 28 février 1832. (Chopin participa aussi à l’exécution de la Polonaise pour 6 pianos de Kalkbrenner). Le 20 mai 1832 Chopin se produisit avec le fameux hautboïste Henri Brod (1799-1839) dans un concert organisé par le fils aîné du Maréchal Ney, duc de la Moskova au profit des indigènes de Paris. La critique salua sans réserve le hautboïste et se contenta de constater la faiblesse des sonorités émises par le pianiste. Donc, les leçons de Chopin avec Kalkbrenner devinrent un secret de polichinelle et durèrent plus de trois ans. On sait aussi que Chopin allait écouter les étudiants de Kalkbrenner dans sa classe au Conservatoire. Chopin admira sincèrement le grand pianiste, mais écrivit dans sa correspondance que Effusio musica ne possédait le fonds émotionnel de son Concerto en mi mineur, ni de sa Ballade en sol mineur qu’il avait composée à Vienne !

Le célèbre violoncelliste Auguste Franchomme, né à Lille en 1808, mort à Paris en 1884, commanda à Chopin la Sonate pour piano et violoncelle en sol mineur, op.65 en 1845. Chopin la termina en 1846, la dédia à Franchomme et la créa avec lui le 16 février 1848. Ce laps de temps de deux ans nous permet de nous demander si Kalkbrenner n’avait pas supervisé la partie du piano caractérisée par certains axiomes typiquement germaniques qui n’apparaissent pas dans les trois sonates pour piano de Chopin. La partie du violoncelle, amendée techniquement par Franchomme, est beaucoup plus proche de la mentalité de Chopin. Cette dernière œuvre de Chopin publiée avant sa disparition et créée au cours de sa dernière apparition sur une estrade parisienne a attiré les grands interprètes du XXe siècle (Jeanne-Marie Darré, – André Navarra, Martha Argerich – Mstislav Rostropovitch, Jacqueline du Pré – Daniel Barenboim, par exemple), mais reste relativement peu jouée.

Les leçons avec Kalkbrenner portèrent fruits. Chopin devint capable non seulement d’aborder une foule de 500 auditeurs à Rouen, qui admirèrent ses interprétations et ne saisirent pas les messages de ses compositions, mais de faire face à un grand orchestre londonien en 1848.

D’aucuns constatent une influence de l’esthétique de Kalkbrenner sur l’Andante spianato composé en 1834 à Paris précédant la Polonaise en mi bémol majeur, op. 22 de Chopin, conçue en Pologne en 1830, probablement à cause des septièmes souvent rencontrées dans les compositions de Kalkbrenner et de la superposition de deux entités de genre différent, l'Andante spianato étant un nocturne méditatif émotionnellement profond et la Polonaise, initialement prévue pour piano et orchestre, garde son caractère folklorique et militaire avec la fanfare qui ouvre la danse à trois temps, sans commentaires notables du créateur. Opus 22 de Chopin est rarement entendu sur les estrades. D’autre part le mot italien spianato, difficilement traduisible, dépeint le jeu de Kalkbrenner. On pourrait penser que l’esprit de la très belle Polonaise op. 55 en si majeur de Kalkbrenner, composée et publiée à Londres par Clementi en 1821, eût animé techniquement l’écriture de certaines polonaises de Chopin, composées à Paris après 1832 et, peut-être la conclusion de l’Étude op.25 nº5 en mi mineur, qui contiennent de nombreuses digressions qu’on trouve fréquemment dans les œuvres de Kalkbrenner, ainsi qu’une certaine redondance ornementale (très appréciée par le grand public).

Actionnaire de la firme Pleyel, Kalkbrenner recommanda le jeune pianiste polonais à l’industriel et compositeur Camille Pleyel, qui organisa ses débuts officiels dans les Salons Pleyel en 1832, publia son Rondo op. 16 en mi bémol majeur, ses Quatre Mazurkas op. 17 et son Boléro op. 19 en la mineur et organisa la première tournée de Chopin en Angleterre en 1837  ! Ce geste spontané de Kalkbrenner est une preuve de la grandeur de son caractère. Hélas, ces gestes de générosité de Kalkbrenner et de Pleyel n’empêchèrent pas Chopin de prendre parti des détracteurs de Kalkbrenner et de traiter Pleyel de crétin dans sa correspondance !

Kalkbrenner fut très sociable et hospitalier. Ses matinées musicales, données dans sa demeure parisienne et dans sa propriété à Rambouillet furent très courues. Le baron de Trémont (filleul de Louis-Philippe, officier de l’armée française, qui rencontra Beethoven à Vienne) présenta Berlioz à Kalkbrenner. Berlioz se sentit très honoré et écrivit à sa sœur en décembre 1829 : "M. le baron de Trémont, grand et célèbre amateur de musique, donne tous les dimanches à 2 heures de superbes matinées musicales ; j’ai dîné la quinzaine dernière avec lui chez Kalkbrener (pianiste et pédagogue fameux), et il m’a invité à ses matinées." Aussi, fut-il polyglotte, s’exprimait couramment et écrivait correctement en français, en anglais, en italien et en allemand. (Son détracteur principal Henri Heine, parisien d’adoption, faisait des fautes flagrantes d’orthographe et de syntaxe dans ses œuvres publiées en français, qui échappèrent souvent à ses nègres français dont les noms il occultait.)

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Frédéric-Guillaume Kalkbrenner fut un excellent pédagogue. Il transmit son savoir à deux géantes pianistes du XIX siècle, Marie-Félicité Moke-Pleyel (1811-1875) et Arabella Goddard (1836-1922) (voir nos articles sur ce site) et à un extraordinaire professeur de piano nommé Camille-Marie Stamaty, né à Rome le 13 mars 1811, mort à Paris le 19 avril 1870, qui forma Louis Moreau Gottschalk (1829-1869) (voir notre sur ce site) et Camille Saint-Saëns (1835-1921) (voir notre article en portugais sur www.classical-composers.org). Il n’imposa jamais à Marie Pleyel et à Arabella Goddard ses œuvres, ni demanda à Camille-Marie Stamaty de recommander ses compositions à ses nombreux élèves. Kalkbrenner ne fut point jaloux de son illustre collègue, le pianiste et compositeur slovaque Johann Nepomuk Hummel qu’il entendit et rencontra pendant son séjour à Vienne et dont le Concerto en la mineur fut interprété par la petite Arabella Goddard à la cour de Louis-Philippe. Encore une preuve d’honnêteté déontologique du grand pédagogue.

L’éminent professeur de piano au Conservatoire de Paris, compositeur et fécond musicographe Antoine-François Marmontel (né à Clermont-Ferrand le 16 juillet 1816, mort à Paris le 16 janvier 1898) écrivit en 1878 que Kalkbrenner se consacrait avec une ardeur de dévouement à sa classe de piano au Conservatoire, y maintenant les grandes traditions, l’étude approfondie, l’analyse raisonnée des maîtres anciens qui l’avaient formé lui-même : Bach, Händel, Haydn, Mozart et Clementi.

Kalkbrenner expliqua et décrivit ses principes pédagogiques dans son ouvrage théorique Méthode qui vit le jour onze ans après sa mort. Il souligna l’importance des gammes dans l’acquisition et le maintien de la technique pianistique. Ses exercices plurent beaucoup à Charles-Louis Hanon (1819-1900) et à Alfred Cortot (1877-1962), qui imitèrent sans scrupules Kalkbrenner dans leurs ouvrages du même genre ! Les 60 exercices de Hanon devinrent très populaires en Russie et aux États-Unis d’Amérique où l’on en parle encore. Il est vraiment étonnant de voir que l’ouvrage de Kalkbrenner intitulé Indispensables Scales (Les gammes indispensables) avait été mis en vente en Australie au XIX siècle par W. H. Glen and Cº Music Seller Melbourne, W. H. Paling and Cº Ltd. 356, George Street Sydney, T. L. Hood Music Seller Liverpool and Elizabeth Streets Hobart (Tasmanie)!

Encore une preuve de l’immense popularité de Kalkbrenner dans le monde.

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Le Concerto pour piano et orchestre numéro 1, œuvre (sic) 61, de Kalkbrenner, dédié à sa Majesté Alexandre 1er, Empereur de toutes les Russies, – (cette dédicace surprend un peu ; Alexandre I fut ami et ennemi de Napoléon, signataire de l’éphémère Alliance franco-russe, mais fut aussi témoin de l’incendie de Moscou ; il vivait en bonne intelligence avec les Prussiens ; une place à Berlin porte son nom) – publié chez Pleyel et fils aîne (sic), boulevard Montmartre à Paris, gravé par Richomme, graveur du Roi, fut son cheval de bataille très connu et admiré à son époque. Interprété par son auteur, ce Concerto éblouissait et magnétisait le public. La partition présente une belle facture harmonique. Écrit par un virtuose et destiné aux virtuoses, le premier concerto de Kalkbrenner ne contient pas de passages dépourvus de contenu. Sans empreinte émotionnelle marquante et signes évidents d’originalité, mais riche en idées typiquement pianistiques, habilement et pertinemment soutenues par les hautbois et les clarinettes, il retient l’attention par ses accents lyriques et dramatiques, suivis de certaines exclamations en gammes chromatiques, souvent en doubles tierces, quelques fioritures anodines et d’arpèges brisés surtout dans le deuxième mouvement Adagio di molto (sic) qui ne laissa pas les romantiques indifférents, ainsi que les trilles diaboliques simultanés en septièmes do – si bémol (la main gauche) et en tierce mi – sol (la main droite).

La Fantaisie Effusio musica est certainement l’œuvre la plus connue de Kalkbrenner. Elle est dédiée à Charles Simon Catel et englobe six sections : Sostenuto - Allegro agitato - Molto adagio - Risoluto - Prestissimo - Non tanto allegro. Elle est conçue dans le même esprit que le Concerto et exploite toutes les possibilités du piano "moderne" avec quelques surprenantes indications d’emploi de pédale (certainement dues au compositeur lui-même).

Le titre Préludes (24) pour le piano-forte dans tous les Tons (sic) majeurs et mineurs pouvant servir d’Exemple (sic) pour apprendre à préluder, dédiés à Mademoiselle Clotilde de Courbonne (son élève, fille du comte de Courbonne qui avait un salon musical à Paris ; Chopin s’y produisit avec son élève Madame Dubois, dite Camille O’Méara le 7 mars 1847, donc il garda toujours le contact avec Kalkbrenner ! ), op. 88, Paris chez I. Pleyel et Fils aîne (sic), boulevard Montmartre – dévoile le caractère didactique de cette œuvre de Kalkbrenner :

Preludio 1º en ut majeur- après une introduction à la Clementi, rend hommage au Prélude de Bach exprimé en ut majeur,
Preludio 2º en ut mineur contient un cantabile simple et expressif entre deux alinéas con brio,
Preludio 3º en ré bémol majeur moderato présente une agréable pensée se terminant par quelques mots audacieux à cette époque,
Preludio 4º en ut dièse mineur est une habile improvisation matérialisée par écriture, ainsi que :
Preludio 5º en ré majeur brillante,
Preludio 6º en ré mineur energico et
Preludio 7º en mi bémol majeur allegro di molto
montrent une certaine vivacité d’esprit qu’on retrouve dans les :

Preludio 8º en sol bémol majeur moderato,
Preludio 9º en mi majeur tempo giusto,
Preludio 10 en mi mineur – vivace,
Preludio 11 en fa majeur – allegro ma non tropo techniquement fort bien conçus et préparant l’avènement du :
Preludio 12 en fa mineur lento très inspiré, rappelant les mouvements lents de certaines sonates de Beethoven.

Dans les :
Preludio 13 en fa dièse majeur allegro non tropo,
Preludio 14 en fa dièse mineur molto allegro agitato et
Preludio 15 en sol majeur andante sempre legato,
l’élément technique domine avec une certaine espièglerie inspirée.

Preludio 16 en sol mineur moderato ma risoluto pose une question mystérieuse.

Preludio 17 en la bémol majeur adagio non tropo exprime amplement la réponse à la question posée dans le prélude précédent, la commente assez ardemment et se termine par une longue et amusante fioriture veloce qui ne laissa pas les romantiques indifférents.

Preludio 18 en sol dièse mineur allegro tempestoso est une étude techniquement intéressante.

Preludio 19 en la majeur con fuoco est un caprice.

Preludio 20 en la mineur est une improvisation instantanée assez fade.

Preludio 21 en si bémol majeur allegro di molto est un exercice technique.

Preludio 22 en ré bémol mineur adagio est une étude.

Preludio 23 en si majeur lento est assez beethovenien.

Preludio 24 en si mineur allegro agitato, le plus long qui clôt le recueil, est une fantaisie écrite par la main du maître, techniquement habile et musicalement éloquente.

Notons que les 24 préludes furent publiés aussi à Amsterdam par Van Sambeek Edities qui éditaient les œuvres de compositeurs contemporains à cette époque, entre 1780-1850.

Kalkbrenner publia aussi la collection de Vingt-quatre Etudes dans tous les Modes (sic) Majeurs et Mineurs (sic) pour le Piano-Forte, dédiées A (sic) Muzio Clementi, Œuvre 20, Chez Sieber père, Editeur et Md. Musique (sic), rue Coquillière Nº 22. Cet ouvrage représente un hommage respectueux et admiratif à son mentor et maître à penser.

Le grand pianiste composa aussi :

- 3 Sonates op.1,
- 3 Sonates op. 4,
- Sonate en fa majeur op. 13,
- Grande sonate en fa majeur op. 28,
- Sonate en la bémol majeur op. 35,
- Sonate op. 40,
- Sonate pour la main gauche op. 42,
- Sonate dramatique op. 46,
- 4 Sonates à quatre mains,
- Grand duo pour deux piano (sic) publié à Leipsic (sic) par Kistner,
- Etudes pour piano op. 185 publiées à Amsterdam par Editions Heuwekemyer avec le texte suivant en français : Traité d’harmonie du pianiste – principes rationnels de la modulation pour apprendre à préluder et à improviser. Exemples d’Etudes (sic), de fugues et de préludes pour le piano,

et :

- 5 Trios avec le piano,
- Grand quintette op. 30 (piano, flûte, 2 violons, alto et violoncelle (contrebasse ad libitum),
- 1 Quintette avec piano op. 81,
- 1 Sextuor avec piano op. 58,
- Grand Sextuor op. 135 avec accompagnement de violon, violoncelle, contrebasse et 2 cors, publié à Leipsic (sic) par Kistner,
- 1 Septuor en la majeur, op. 132 (piano, basson, clarinette, cor, hautbois, contrebasse (enregistré dans les studios de la station Sender Freies à Berlin en 1980),
- 4 Concertos pour pianos et orchestre ( ces quatre concerti ont été joués et enregistrés par la radiodiffusion australienne récemment par Howard Shelley, pianiste et chef-d’orchestre symphonique de Tasmanie ; le pianiste français Samson François avait interprété le Concerto nº2, en mi mineur, op.85 avec l’Orchestre national de l’Opéra de Monte Carlo dirigé par Louis de Frémaux),
- Grand concerto pour 2 pianos et orchestre,
- 1 Stabat Mater,
- 1 Cantate,
- Variations sur une mazurka de Chopin,
etc…

Hélas, le grand pianiste ne laissa pas de magnum opus. La rigueur de la très belle architecture avec les ornementations extérieures de ses œuvres domine les sentiments et leur impact émotionnel. Les motivations émotives qui déclenchaient les processus de création de Kalkbrenner sont souvent voilées par les règles académiques arbitraires strictement observées est appliquées, toutefois avec quelques heureuses exceptions. Sa verve et, parfois, son audacieuse espièglerie scripturale, rendaient ses œuvres plaisantes et accessibles au public de son temps. Il avait des imitateurs parmi les romantiques de la deuxième vague bien qu’il n’eût jamais enseigné la composition.

Selon certaines sources universitaires américaines et certaines sources allemandes, Kalkbrenner composa aussi 3 opéras :

- Der Sprung über den Schatten op.17,
- Orpheus und Eurydike op. 21,
- Bluff op. 36 a.

Curieusement, très curieusement, le compositeur Ernst Krenek (1900 – 1991) composa trois opéras portant les mêmes titres et les mêmes numéros d’opus :

- Der Sprung über den Schatten, op. 17 en 1923, donné en première audition à Francfort en 1924,
- Orpheus und Eurydike, op. 21 donne en première audition à Cassel en 1926 et enregistré par l’Opéra de Bielefeld récemment,
- Bluff, op. 36.

* * *

 

Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort : ce n’est pas nous qu’ils attaquent, c’est le fantôme de leur imagination.

La règle de Descartes, qui ne veut pas qu’on décide sur les moindres vérités avant qu’elles soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s’étendre au jugement que l’on fait des personnes.

Après l’esprit de discernement, ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles. (9)

Voya Toncitch
Paris, Malte, septembre 2012

 

P. S. La jalousie stérile et la haine impuissante que Claudio Arrau (1903 – 1991) et Sviatoslav Richter (1915 – 1997) vouaient gratuitement et exprimaient publiquement au génie pianistique de Maurizio Pollini, né en 1942, reflètent cette maladie d’âme invétérée et contagieuse. Nous profitons de l’occasion pour exprimer nos souhaits sincères de prompt rétablissement à Monsieur Pollini, accompagnés de notre indéfectible admiration. Ces phénoménales interprétations d’Études symphoniques op. 13 et de la Sonate en fa dièse mineur, op. 11 de Schumann et de la monumentale Deuxième Sonate de Boulez restent gravées en traits indélébiles dans notre mémoire.

 

 

 

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Notes de l'auteur :

1. Christian ou Chrétien Kalkbrenner naquit à Minden, le 22 septembre 1755 et mourut à Paris le10 août 1806. Il connut son premier succès avec sa première symphonie exécutée à la cour et reçut une récompense pécuniaire assez substantielle du landgrave.

Sa Messe solennelle fut très appréciée à l’Académie philharmonique de Bologne et sanctionnée par un brevet de membre honoraire de cette illustre institution italienne. La reine de Prusse le nomma maître de chapelle à Berlin en 1785. Le prince Heinrich de Prusse l’engagea à Rheinsberg avec des émoluments royaux. Le Théâtre de Rheinsberg présenta ses opéras qui furent toujours très bien reçus. Néanmoins, Christian Kalkbrenner décida de rompre le contrat signé avec le prince Heinrich et se rendit à Naples, capitale mondiale d’opéra à cette époque possédant un théâtre de 3300 places, avec sa famille, où il eut moins de chance qu’en Allemagne, se retira avec l’armée napoléonienne et s’établit en France. Il fut engagé comme chef de chœur par l’Opéra de Paris en 1799 jusqu’à sa mort en 1806. Christian Kalkbrenner monta Don Giovanni de Mozart à l’Opéra avec des modifications textuelles et les adjonctions peu orthodoxes qui ne restèrent pas inaperçues par le public. Il présenta aussi une parodie indécente de la Flûte enchantée de Mozart.

Christian Kalkbrenner avait épousé en 1784 la veuve d’un capitaine de l’armée prussienne qui était "bien vue" à la Cour et parlait couramment le français (langue officielle des châtelains allemands).

2. Louis Adam, né le 3 décembre 1758 à Muttersholtz dans le Bas Rhin, mort à Paris le 8 avril 1848, pianiste, compositeur, professeur au Conservatoire de Paris de 1797 à 1848. Il publia une Méthode ou principe général du doigté pour le pianoforte en 1798 et une Méthode nouvelle pour le piano en 1802.

3. Charles Simon Catel, né le 10 juillet 1773 à l’Aigle dans l’Orne, mort à Paris le 29 novembre 1930, fut co-fondateur du Conservatoire de Paris et membre de l’Institut. Il publia en 1802 un Traité d’Harmonie très prisé à son époque et connut certains succès avec ses opéras inspirés par les œuvres de Voltaire : Sémiramis en 1802 (livret de Philippe Desriaux) et Les Bayadères en 1810 (livret de Jalabert). Les historiens de la musique lui reprochèrent le manque d’originalité, mais reconnurent ses aptitudes pédagogiques. Catel fut élève de Gossec.

4. Le compositeur, claveciniste, pianiste et chef-d’orchestre et remarquable pédagogue anglo-italien Muzio Clementi, né à Rome le 24 janvier 1752, mort à Evesham dans Worcestershire le10 mars 1832, est considéré comme fondateur de l’école de pianoforte et initiateur de la littérature didactique concernant ce "nouvel instrument". Il connut Mozart, Joseph Haydn et Beethoven qui admirèrent son indescriptible virtuosité, l’élégance de son style et ses sublimes improvisations. Clementi laissa 64 sonates pour piano, une vingtaine de symphonies et de nombreuses compositions de tous genres. On parle toujours de son ouvrage Gradus ad Parnassum, chrestomathie des apprentis pianistes . Muzio Clementi fut aussi un très habile homme d’affaires, marchand d’abord, ensuite facteur de pianos de qualité et exportateur et éditeur de partitions musicales. Beethoven lui concéda le droit exclusif de publication de ses œuvres en Angleterre. Domenico Scarlatti, Joseph Haydn et Johann Christian Bach furent ses maîtres à penser. D’aucuns voient dans ses rares et timides effusions lyriques l’influence du compositeur italien Ignazio Cirri, né le 20 septembre 1711, mort le 13 juillet 1878, organiste et maître de chapelle à Forli, dans Emilie Romagne, dont les 6 sonates pour clavecin et 12 sonates pour orgue furent publiées à Londres.

5. Le fils de Kalkbrenner fut verbalement agressé par Henri Heine…ce petit garçon de huit ans qu’il appelle monsieur mon fils, et à qui il accorde encore plus de talent musical qu’à lui-même, le déclarant supérieur à Mozart. Ce petit bonhomme lymphatique et maladivement boursouflé, qui dans tous les cas dépasse déjà monsieur son père sous le rapport de la modestie, écoute son propre éloge avec le plus imperturbable sang-froid ; et de l’air d’un vieillard ennuyé et fatigué des honneurs et des ovations du monde, il raconte lui-même ses succès à la cour, où les belles princesses lui auraient baisé sa petite main blanche. L’outrecuidance de ce fœtus blasé, est aussi rebutante que comique… L’outrecuidance de cette prose émétique de Henri Heine nous paraît aussi exécrable que mensongère.

6. Lutèce, Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France – lettre LV. Paris, 25 mars 1843.

7. Fils du violoniste et chef d’orchestre de l’école de Mannheim Wilhelm Cramer (1743-1799), Johann Baptiste Cramer naquit à Mannheim, en Allemagne le 24 février 1771. Ces parents quittèrent définitivement l’Allemagne un an après sa naissance et s’établirent à Londres où leur fils reçut la meilleure éducation anglaise et montra très tôt l’intérêt pour la musique. Ses parents confièrent le talent de leur enfant prodige au grand Clementi qui en fit un très grand pianiste virtuose. Cramer débuta officiellement à Londres avec un Concerto de Dussek, obtint un succès retentissant, devint très connu en Grande Bretagne. Le public et les critiques le surnommèrent Glorious John. Sa technique fut phénoménale, son jeu impressionnant et admirable. Il laissa de nombreuses compositions : plus de cent sonates pour piano, sept concerti pour piano et orchestre qui ne se maintinrent pas, mais ses 84 Etudes pour piano sont toujours connues des jeunes pianistes. Comme Clementi, John Cramer fonda sa propre maison d’édition Cramer & Co. Il s’éteignit à Londres le 16 avril 1858.

8. John Field, illustre pianiste concertiste international irlandais et compositeur apprécié par Chopin et Liszt, né à Dublin le 5 septembre 1782, mort à Moscou le 23 janvier 1837, fut brillant élève de Clementi à Londres. Très jeune, il conquit le public londonien, devint célèbre en Grande Bretagne et fut des tournées en vieux continent avec son maître. Ils se rendirent en Russie en 1802 et connurent d’immenses succès qui l’encouragèrent de rester à Saint Petersbourg. Atteint d’un cancer à progression lente, John Field se rendit à Londres et subit une intervention chirurgicale en 1831. Peu de temps après l’opération, il se produisit à Manchester. En 1832 il jouait son dernier Concerto à Paris et connut un succès d’estime. (Chopin assista à ce concert). Ensuite, John Field donna des concerts dans les grandes villes en Europe. Mais la sournoise maladie continua à le miner. En 1834-1835, il demeura dans un hôpital à Naples et regagna Moscou après un bref séjour à Vienne où il donna trois concerts ! Très affaibli, John Field donna son dernier récital à Moscou début janvier 1837 et allégea ses souffrances avec une forte dose d’alcool le 23 janvier 1837.

Comme compositeur, Field est surtout connu par l’émancipation du genre "nocturne". Ses Nocturnes, que Chopin avait étudiés dans son enfance en Pologne, dénotent sa sensibilité, son goût raffiné et la limpidité de son écriture pianistique exempte de parures superflues, mais ne possèdent pas le fonds émotionnel des Nocturnes de Chopin. Field laissa aussi sept concerti pour piano et orchestre qui ne se maintinrent pas.

John Field fut marié avec son élève française Adélaïde Percheren.

9. La Bruyère dans Les caractères, chapitre "Des jugements".

* * *

Notes de la Rédaction :

10. La date de naissance de Kalkbrenner varie selon les auteurs : si des publications contemporaines mentionnent bien l'année 1785 (Grove music, MGG, DBF, le Dictionnaire du XIXe s. de J.-M. Fauquet, le catalogue de la BNF…), d'autres auteurs, entre autres, Choron et Fayolle (1810), Fétis (1866) et Constant Pierre dans son ouvrage sur le Conservatoire (1900) parlent de 1784, tandis que Riemann (1913) et surtout Carles Dumes dans sa Notice biographique sur la vie et sur les travaux de Frédéric-Guillaume-Michel Kalkbrenner, publiée à Paris en 1842 du vivant du musicien, ainsi que La France musicale du 17 juin 1849, qui lui consacre un long article à l'occasion de sa disparition, écrivent quant à eux 1788… En effet, la raison de cette incertitude est que la déclaration de cette naissance, survenue dans les circonstances particulières que l'on sait, n'a pu être retrouvée, sauf à n'avoir jamais été déclarée! Néanmoins de récents travaux nous ont permis de découvrir l'acte de mariage de l'intéressé, célébré le 12 septembre 1827 à la Mairie de Paris 1er ancien. Il nous livre quelques précieuses indications, notamment que Frédéric Kalkbrenner est "né aux environs de Berlin, Prusse, le quinze octobre mil sept cent quatre vingt huit", qu'il est "fils majeur de défunt Chrétien Kalkbrenner, musicien, et de Marie Madeleine Weber, son épouse" et qu'il résidait alors 33 rue Chantereine à Paris (actuelle rue de la Victoire dans le 9e arrondissement).

11. Le Ménestrel du dimanche 17 juin 1849 annonce la mort du musicien en ces ternes : "L'épidémie régnante, qui a exercé tant de ravages dans ces derniers temps, s'est aussi appesanti sur le monde musical : Frédéric Kalbrenner, le célèbre professeur de piano, a succombé à une attaque de choléra. Ses obsèques ont eu lieu mercredi dernier en l'église Notre-Dame-de-Lorette."

12. Ainsi que mentionné supra, c'est le 12 septembre 1827 à Paris 1er ancien que Kalbrenner se marie, avec Marie Destaing (d'Estaing), "née Isle de Céphalonie, au mois de janvier 1802". Alors domiciliée 38 passage Sandrié (9e arr.) et avant, chez sa mère, 357 rue Saint-Honoré (8e arr.), elle est "fille majeure de feu Jacques Zacharie Destaing, génal de Division, et de Anne Nazo, sa veuve." Ajoutons que le Général Destaing (1764-1802), dont le nom est gravé sur la 25e colonne de l'Arc de Triomphe de Paris, fut tué à l'age de 37 ans, le 5 mai 1802 au Bois de Boulogne, d'une balle reçue en pleine poitrine dans un duel avec le Général Reynier… Lors du mariage de 1827, les témoins étaient, pour le marié : Frédéric Dizi, professeur de harpe, 47 ans, 108 rue de Richelieu, et David Baillot de Malpière, homme de lettres, 48 ans, 8 rue de Gaillon ; pour la mariée : Pierre Louis Florent Aubert, ancien magistrat, 73 ans, 38 rue Basse du Rempart, et Camille Pleyel, compositeur de musique, 38 ans, 9 rue Cadet.

 


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