Un bicentenaire oublié :
le Père LAMBILLOTTE


Lithographie du père Louis Lambillotte (1796-1855),
d'après un portrait de Jean Jacott,
avec fac-similé de sa signature.

( BNF Richelieu )

L’année 1997 a vu la célébration de plusieurs anniversaires de musiciens avec plus ou moins de faste. Certains ont même fait l’objet de cérémonies officielles : Donizetti, Schubert, Mendelssohn, Boëllmann, Brahms, Reynaldo Hahn .., et c’est tant mieux ! Mais il n’est pas envisageable de penser à célébrer, et même si cela l’était de pouvoir le réaliser, tous les anniversaires, tant il existe de musiciens de grande valeur connus depuis les débuts de la musique ! Il faut forcément trier et choisir. Mais trop souvent, hélas, des critères de mode ou tout simplement commerciaux se font jour, sans tenir compte de la réelle valeur de l’artiste ou de l’importance de son œuvre.

Nous estimons pour notre part avoir un devoir de mémoire envers ces hommes qui ont participé, à un moment ou un autre de leur vie, à la construction des fondements de notre culture et ce, sans émettre de jugement de valeur... Musica et Memoria a déjà souvent attesté de cette opinion en publiant des biographies, plus ou moins étoffées, de musiciens oubliés ou méconnus. A nouveau, nous allons essayer de faire revivre, l’espace de ces lignes, l’un de ceux-ci, qui aurait bien mérité quelques célébrations à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, car son oeuvre et son action furent des plus importantes dans le renouveau du chant grégorien au milieu du dix-neuvième siècle.

Le Père Louis Lambillotte fut en effet l’un des promoteurs, avec Fétis, Danjou, d’Ortigue, Coussemaker et le chanoine Gonthier, de la restauration de ce chant d’Eglise qu’est le chant grégorien. Il ouvrit en somme la voie à Dom Pothier qui, vers 1860, parvint à renouer le fil de la tradition qui s’était rompu depuis plusieurs siècles. Mais avant d’aller plus en avant, disons quelques mots rapides sur l’histoire du chant liturgique de l’Eglise catholique romaine, qui, comme chacun sait, est exécuté à l’unisson par des voix d’hommes.

Le chant grégorien, qu’on le fasse venir des synagogues, des principes de la musique gréco-romaine ou encore des chants populaires, s’imposa dès les premiers siècles de notre ère. On raconte que sa vertu d’édification était si grande qu’il arrachait des larmes à Saint Augustin. Il faut dire que son inspiration est toujours sincère et qu’il brille par sa grâce, son rythme et la simplicité de sa structure. Il reçut sa forme définitive au VI° siècle avec le pape Grégoire Ier (590-604). Rapidement ce chant fut diffusé un peu partout et des écoles de chant furent fondées à Cantorbéry, Metz et Saint-Gall notamment. Prière collective, la mélodie grégorienne se transmettait à l’origine oralement, puis peu à peu fut notée au moyen des neumes. Mais l’invention mélodique, puis la découverte de la polyphonie parvinrent à dénaturer le plain-chant romain qui déclina à partir du XII° siècle, pour en arriver à une décadence totale au XVIII° siècle. Les principes d’exécution étaient perdus et les mélodies totalement altérées.

La Révolution ne fit qu’accentuer la disparition du grégorien. Au dix-neuvième siècle si les romantiques maintenaient la musique chrétienne avec quelques compositions d’inspiration religieuse, la musique d’église tombait en quenouilles. Palestrina était inconnu. La musique italienne envahissait nos sanctuaires où l’on interprétait même des airs d’opéras à peine modifiés, telle cette Messe de Rossini composée d’airs d’Othello, du Barbier de Séville et de Sémiramide ! Alors apparurent des hommes comme Choron, le prince de la Moskowa et Félix Clément qui redécouvrirent Bach, Haendel ou encore des compositions du XIII° siècle. Puis d’autres musiciens, comme le Père Lambillotte, remontèrent encore plus loin dans le passé pour restaurer l’art grégorien. Ils ouvrirent la voie aux bénédictins de Solesmes (Dom Guéranger, puis Dom Pothier) qui parvinrent à fixer définitivement l’interprétation du chant grégorien. L’Eglise approuva ces travaux et en donna une édition officielle. Enfin Pie X, dans son Motu proprio du 8 janvier 1904, rendit obligatoire cette édition et décréta la restauration de la musique sacrée achevée.

Après les travaux de Fétis et surtout de Danjou qui découvrit, en 1847, le manuscrit bilingue de Montpellier contenant les chants de la messe notés en neumes et en lettres, le Père Lambillotte parvint à utiliser ces neumes et à indiquer le moyen de retrouver la phrase grégorienne...

Mais qui était ce Père Lambillotte, restaurateur du chant grégorien, musicologue, compositeur, organiste et maître de chapelle, dont on a perdu le souvenir ? Né le 27 mars 17971 à Charleroi (Belgique), il reçut dès l’âge de 7 ans des leçons de musique d’un abbé italien et fut durant une dizaine d’années organiste à Charleroi, puis à Dinant. En 1820, il rentra au séminaire jésuite de Saint-Acheul, dans la Somme, en même temps que ses deux frères, les futurs Pères Joseph et François Lambillotte. Il poursuivit ensuite ses études au séminaire d’Aix (1823-1825) avant d’être admis dans la Compagnie de Jésus, le 14 août 1825 à Paris, par le R.P. Nicolas Godinot, préposé provincial pour la France. Il effectua alors son noviciat à Avignon du 14 août 1825 au 10 septembre 1826, où il était venu faire une année de philosophie, puis émit ses premiers voeux à Montrouge, le 15 octobre 1827, le célébrant étant le R.P. Jean-Baptiste Gury. Après un nouveau passage à Saint-Acheul (1827-1829) afin d’étudier la théologie, le Père Lambillotte effectua son troisième an au séminaire d’Estavayer (Suisse), du 27 octobre 1834 au 29 septembre 1835, sous le supériorat du R.P. Nicolas Godinot. Là, il obtint sa licence de universa en morale le 17 novembre 1834 et à la même époque prononça ses derniers voeux à Brugelette, le 15 août 1835, le célébrant étant Achille Guidée. Il passa le reste de sa vie au séminaire de Brugelette, en Belgique, et vint à mourir lors d’un séjour à Paris, le 27 février 1855 à Vaugirard.

Les appréciations portées sur son dossier attestent qu’il brillait en musique et qu’il était très doué pour diriger des choeurs de musique. Dans les divers postes qu’il occupa (préfet de discipline, professeur d’allemand ou directeur du catéchisme) à Saint-Acheul, Estavayer ou Brugelette il était toujours en plus directeur du chant, maître de musique ou encore organiste.

Passionné par l’étude des langues mortes, dans lesquelles il excellait (latin et grec), il mit ainsi à profit ses connaissances approfondies pour tenter de retrouver l’authenticité des chants d’église. C’est ainsi que ses écrits tiennent une place importante dans l’histoire de la renaissance du chant grégorien en France au dix-neuvième siècle. La liste de ses travaux est impressionnante. Contentons-nous d’en citer les plus importants :

- Antiphonaire de Saint Grégoire, fac-similé du manuscrit de Saint-Gall, cod. 359, avec des notes historiques et critiques (1851),

- Clef des mélodies grégoriennes (1851),

- Quelques mots sur la restauration du chant liturgique (1855),

- Esthétique, théorie et pratique du chant grégorien, restauré d’après la doctrine des anciens et les sources primitives (1855).

Le Père Dufour, éditeur des deux derniers ouvrages, a publié également le Graduale et le Vesperale, d’après les réformes du Père Lambilotte, en notation chorale, avec transcription en notation moderne (1856).

Le Père Louis Lambillotte était aussi un compositeur, principalement de musique religieuse. C’est ainsi que l’on trouve dans son catalogue abondant les oeuvres suivantes : Mélodies religieuses (5 livraisons contenant chacune 6 romances), Paris, 1841, in 4° - Musée des organistes célèbres, 2 volumes, Paris, 1842-1844 (collection des meilleures fugues composées pour l’orgue, classées progressivement et choisies dans les différentes écoles) - Choix de cantiques à 3 ou 4 voix, Paris, 1843 - Petit salut, 1844-45 - Première collection de 12 saluts, avec orgue et orchestre, en 12 livraisons contenant 42 morceaux - Motets, publiés de 1843 à 1846 - Deuxième collection de 12 saluts, Paris, 1854 - Chants à Marie, Paris, 1840 à 1854 (en 3 parties) - 30 litanies à 3 et 4 voix, Paris, 1844 etc..., ainsi que des Oratorios pour grand orchestre ou orgue (Paris, 1846), des psaumes, des messes (Messe pascale, Messes avec orgue et orchestre, Messe solennelle en style grégorien du 5e mode...) et des recueils de cantiques ou de chants sacrés2...

Comme nous venons de le voir l’œuvre du Père Lambillotte tient incontestablement une place de choix au cœur de la musique sacrée, tant par ses écrits que par ses compositions. Il est cependant un peu regrettable que ce musicien n’ait fait l’objet d’aucune manifestation à l’occasion du bicentenaire de sa naissance. Il est vrai que le grégorien a été remisé depuis bien longtemps au placard par la plupart de nos prêtres, en mal de renouveau soi-disant culturel, pour y substituer une musique de bastringue dénuée d’âme. Ceci explique sans doute cela ! A part quelques sanctuaires qui perpétuent précieusement l’usage du grégorien, on peut guère en entendre de nos jours que lors de certaines publicités télévisuelles ou dans les hit-parades. Quel paradoxe, n’est-ce pas ? !

Denis Havard de la Montagne

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1) La plupart des musicographes, Riemann, Baker, Honegger et René Vannes notamment qui consacre quelques lignes à ce musicien dans leur dictionnaire de musique, indique 1796 comme année de naissance. Or, une vérification effectuée dans le dossier de l’intéressé, conservé aux Archives Françaises de la Compagnie de Jésus, à Vanves, démontre que le père Lambillotte est bien né en 1797 et non en 1796. Nous remercions d’ailleurs à ce propos le père Robert Bonfils, archiviste des Jésuites, qui a aimablement répondu à nos questions. [ Retour ]

2) Les lecteurs intéressés par de plus amples informations sur l’œuvre du Père Lambillotte se reporteront utilement aux deux ouvrages suivants : J. Dufour, Mémoire sur les chants liturgiques restaurés par Lambillotte, (Paris, 1857) et M. de Monter, Louis Lambillotte et ses frères, (Paris, 1871). [ Retour ]

 


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