Charles LENEPVEU
(1840 – 1910)

Charles Lenepveu
( photo Henri Manuel ) DR

 

"Haut de taille et de robuste apparence, il porte comme signe distinctif une rupture de l'arête nasale qui brise le profil. Les yeux sont vifs et noirs, la barbe épaisse, étalée en éventail ; le front très haut et les cheveux en arrière lui donnent un aspect sévère plutôt qu'animé. Ce n'est ni la verve, ni le mouvement, ni la fougue qui peuvent caractériser ce tempérament. C'est un esprit rassis, méthodique, à tendances tragiques plutôt que sentimentales." Voilà un portrait bien trempé que dressait en 1881 le musicographe Edmond Hippeau. Ajoutons que son bagage "puissant, sans fracas, simple sans pauvreté" le faisait ranger en ce dernier tiers du XIXe siècle parmi les musiciens français les plus en vue, mais vivant très retiré et trop modeste le grand public le connaissait assez peu.

Les paroles des «Fils de la Vierge» (Stephan Bordèse, 1847-1919)
Les Fils de la la Vierge, poème de Stephan Bordèse (1847-1919).

Charles Lenepveu, Les Fils de la Vierge (paroles de S. Bordèse). Ce véritable petit drame à plusieurs personnages (le Récitant, les Voleurs, la Vierge) a été mis en musique à l'origine pour voix et piano.
Audio lecteur Windows Media La version enregistrée © ici a fait l'objet d'une nouvelle instrumentation par Max Méreaux. (DR)
Charles Lenepveu (1840-1910),
Grand Prix de Rome 1865,
professeur de composition au
Conservatoire de Paris,
élu en 1896 au fauteuil
d'Ambroise Thomas à
l'Académie des Beaux-Arts
( photo Fontaine ) DR

Charles-Ferdinand LENEPVEU est né le 4 octobre 1840 à Rouen (Seine-Maritime), 34 rue de l'Ecole, au domicile de ses parents : Charles-François Lenepveu, alors âgé de 33 ans, avocat à la Cour d'appel de cette ville, et Marie-Françoise-Armande Petit. Tout en effectuant des études classiques dans sa ville natale, il apprend en autodidacte le solfège et le violon, et reçoit les conseils de Charles Vervoitte (1819-1884), à cette époque Maître de chapelle de la cathédrale de Rouen et futur Inspecteur général de la musique, des Maîtrises et des Ecoles normales, qui lui enseigne les premiers éléments de l'harmonie. Son père le destinant au barreau ou à la magistrature s'oppose à ses velléités artistiques et en 1859 l'envoie à l'Ecole de droit de Paris. Tout en poursuivant brillamment ses études qui l'amèneront à être reçu à la licence le 26 décembre 1862 avec une thèse portant sur "Si quatrupes pauperiem fecisse dicatur", il prend des leçons de solfège et d'harmonie auprès d'Augustin Savard, qui enseigne également au Conservatoire, et de contrepoint et de fugue avec Alexis Chauvet, organiste de St-Merry, puis de la Trinité. En 1862, lors d'un concours de composition, sa Cantate pour le centenaire de la Société d'Agriculture, de Commerce et d'Industrie de Caen pour soli, chœurs et orchestre est couronnée d'un 1er prix par la Société des Beaux-Arts de cette ville et est exécutée à l'Hôtel de ville le 29 juillet. Ce premier succès le décide à abandonner la carrière d'avocat et, malgré l'opposition de son père qui n'hésite pas à lui couper les vives, il travaille encore durant deux ou trois années avec Chauvet. Puis, sur recommandation de ce dernier il est admis en 1864 dans la classe de composition d'Ambroise Thomas au Conservatoire national de musique et de déclamation. Dès l'année suivante (1865) il remporte le 1er Grand Prix de Rome avec la cantate Renaud dans les jardins d'Armide (paroles de Camille du Locle). Durant le traditionnel séjour romain à la Villa Médicis qu'il effectue du 29 janvier 1866 au 31 décembre 1867, il prend part à un concours de composition dramatique ouvert par le Ministère des Beaux-Arts avec un opéra-comique en 3 actes : Le Florentin (poème de Henri de Saint-Georges) qui est primé. Donné plus tard, le 25 février 1874 à l'Opéra-Comique, ce premier ouvrage dramatique est bien accueilli. Entre temps il écrit une Messe de Requiem, exécutée en l'église Notre-Dame de Bordeaux le 20 mai 1871 au profit des victimes et des orphelins de la guerre de 1870, qui aura également beaucoup de succès. Victorin Joncières écrivait dans la Liberté du 1er avril 1872, à la suite de l'exécution de fragments de cette œuvre à la Société des Concerts :

"L'orchestre de cette étonnante composition est d'une coloration extraordinaire. Le Dies irae est une des inspirations les plus puissantes qu'il ait été donné à un musicien d'écrire." Et Raoul de Saint-Arroman dans Le Journal musical du 28 avril 1898 ajoute : "Cet ouvrage sera durable parce qu'il a été écrit avec réflexion et parce qu'il est essentiellement français. Son instrumentation variée, fouillée, originale, n'a pas Les instruments les plus doux, le cor, le hautbois y revêtent un caractère plein d'une sauvagerie étrange. arrêté l'essor si précieux de la mélodie, et l'unité y règne en maîtresse souveraine, comme il convient dans toute œuvre d'art."

A Paris, il s'essaye dans le professorat libre avant d'être nommé le 1er décembre 1880 professeur d'harmonie (femmes) au Conservatoire, en remplacement d'Ernest Guiraud, puis titulaire d'une des classes de composition le 1er janvier 1894. Parmi ses nombreux élèves signalons plus particulièrement Edwige Chrétien (1859-1944), Charles Levadé (1869-1948), Crocé-Spinelli (1871-1922), Henriette Renié (1875-1956), Max d'Ollone (1875-1959), Aymé Kunc (1877-1958), André Caplet (1878-1925), Philippe Gaubert (1879-1941), Marcel Tournier (1879-1951), Edouard Flament (1880-1958), Joseph Boulnois (1884-1918), Paul Bazelaire (1886-1958), Jean Déré (1886-1970), Paul Paray (1886-1979), Albert Alain (1888-1971) et Noël Gallon (1891-1966). Son enseignement, ainsi qu'il est décrit en 1910 par Henri Quittard, "représentait à merveille, en ce qu'elle a de meilleur, la tradition classique du Conservatoire", ajoutant : "il fut longtemps de mode, dans les milieux d'avant-garde, d'en dire assez de mal. Mais, nul ne songera à lui refuser le mérite d'avoir formé des musiciens rompus à la technique de leur art sans que cette discipline stricte ait jamais nui en rien à l'éclosion de leur originalité." Par la suite, nommé Inspecteur de l'enseignement musical, il succède à Ambroise Thomas à son fauteuil de l'Académie des Beaux-Arts le 2 mai 1896.

Signature de Charles Lenepveu, en 1900.
Signature autographe (1900) DR.

Si sa Messe de Requiem pour soli, chœur, orchestre et grand orgue est considérée comme son œuvre capitale, exécutée, après Bordeaux, à la Société des Concerts du Conservatoire le 1er avril 1872, puis plus tard chez Pasdeloup, Colonne et Lamoureux et, après modifications, le 23 mars 1893 à Rouen, Lenepveu a composé bien d'autres œuvres dans tous les genres. En sus de celles déjà mentionnées supra, nous citerons : pour orchestre (Marche funèbre à la mémoire d'Henri Regnault, Marche prétorienne, Méditation sur des vers de Corneille, Romance sans paroles pour violon et orchestre) ; pour piano (Ballade, 3 Pièces pour piano, Barcarolle, Berceuse, Caprice…) ; pour orgue (Offertoire pour grand-orgue) ; pour formation de chambre (Berceuse pour violon et piano, Récit et cantabile pour piano et violoncelle ou alto, Idylle pour 2 violons et piano) ; de nombreuses mélodies avec accompagnement de piano (Adieu, Aubade, Aujourd'hui, Chanson, Chant du Crépuscule, Contemplation, Deuil d'avril, Dormeuse, Fête de mai, Les Fils de la Vierge, Je ne le dirai pas, La Jeune captive, La Novice, Lamento, Le Mauvais ange, Nocturne, O doux Printemps!, Le Poète mourant, Rappelle-toi, Rêverie, Souvenir, Vision…) ; des motets et psaumes (Ave Maria pour soprano et orgue, Ô Salutaris hostia pour ténor, orgue et violoncelle, Salve Regina pour baryton et orgue, pour ténor et orgue, pour soprano et orgue) ; des chœurs religieux ou profanes avec accompagnement (Laudate Dominum pour basse solo, chœur, orgue et contrebasse, Ode triomphale à Jeanne d'Arc pour soli, chœur et orchestre, pour l'inauguration de son monument en 1892 à Rouen, Hymne funèbre et triomphal pour chœur et orchestre, Méditation pour soli, choeur et orchestre, La Caravane, pour chœur orphéonique, 2 ténors et 2 basses) et a cappella (Fugue sur "Alleluia" pour chœur à 4 voix de femmes, Gloria victis pour chœur, Sub tuum pour chœur à 4 voix mixtes, Tantum ergo pour chœur à 4 voix mixtes) ; une Messe de mariage "Deus Israël" pour 4 voix mixtes et orgue ; et des compositions pour le théâtre : L'Anniversaire, opéra-comique en 1 acte, paroles d'Alexandre Bisson, Le Retour de Jeanne, opéra-comique en 1 acte, paroles d'Alexandre Bisson, Iphigénie, scène lyrique pour soli, chœurs et orchestre, poésie de E. Guinand, Velléda, grand opéra en 4 actes, poème de A. Challemel et J. Chantepie (créé au Covent Garden de Londres le 4 juillet 1882 par Adelina Pati, redonné le 18 avril 1891 au Théâtre de Rouen), Jeanne d'Arc, drame lyrique en 3 parties, poésie de Paul Allard (exécutée le 14 juillet 1886 à la cathédrale de Rouen). Il est également l'auteur d'un recueil de 100 Leçons d'harmonie (1877).

Chevalier (1887) puis Officier (1900) de la Légion d'honneur, Officier de l'Instruction publique (1889), Commandeur de l'Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand, Commandeur de l'Ordre de la Couronne d'Italie, Médaille d'or de la Société des Beaux-Arts de Caen (1861), Charles Lenepveu est mort le dimanche 16 août 1910, à cinq heures du matin, en son domicile du 22 de la rue de Verneuil à Paris 7° qu'il occupait depuis longtemps. Il a succombé à une douloureuse maladie dont il souffrait depuis des mois. La cérémonie religieuse eut lieu le 19 août, à dix heures du matin, en l'église Saint-Thomas-d'Aquin, avant d'être inhumé dans sa ville natale, à Rouen.

Denis Havard de la Montagne




Le REQUIEM de Charles LENEPVEU

par Raoul de Saint-Arroman
(1898)


J'aborde l'œuvre capitale de Ch. Lenepveu, celle qui le classe parmi l'élite des musiciens contemporains, la Messe de Requiem. Entendue pour la première fois à Bordeaux, le 20 mai 1871, à la Société des Concerts du Conservatoire, le 1er avril 1872, plus tard et par fragments, chez Pasdeloup, chez Colonne et chez Lamoureux, la voici transformée dans toutes ses parties, à l'exception de l'Introït et du Dies irae. Le 23 mars 1893, elle nous apparaît à Rouen, comme une nouveauté, enrichie qu'elle est de morceaux inédits, réorchestrée, mûrie, châtiée, définitive.

Cathédrale de Rouen (photo Phelipeau)
Cathédrale de Rouen: l'orgue (photo Phelippeau)
Cathédrale Saint-Evode de Rouen
( (photos Jean-René Phelippeau ) DR

Le parvis de la vieille et magnifique cathédrale, les portes hautes et basses, latérales ou de face, livrent passage à des milliers d'auditeurs. Sous les voûtes altières, appuyées sur des piliers géants, un soleil printanier pénètre à travers des vitraux qui étincellent, traçant ça et là des arabesques. Un rayon où se jouent des infinités d'atomes tombe sur le fond de la basilique, comme un fin tissu, et fait saillir sur les flancs des grandes orgues une sorte de passerelle que six harpes inondent d'éclairs métalliques et décorent de nuances multicolores.

A la hauteur du clavier des orgues vient se raccorder un immense échafaudage, un ensemble de plates-formes se succédant et s'avançant vers la grande nef qu'il domine. Cinq cents chanteurs ou instrumentistes s'étagent sur cet appareil très imposant Au pied des degrés, une légère estrade porte le pupitre du chef d'orchestre qui, cette fois, est l'auteur.

Un cortège de prêtres glisse silencieusement sur les larges dalles, après avoir salué le, monument que le ciseau merveilleux de Chapu vient de sculpter à la mémoire de l'archevèque-cardinal de Bonnechose Les camails des chanoines jettent des notes violettes ou rouges sur la blancheur intense des surplis. Les robes monacales, noires et brunes, tranchent sur la splendeur des costumes dont les Princes de l'Eglise sont revêtus. Les évêques, entourés de flambeaux symboliques, précèdent le Prélat qui a inspiré cette solennité musicale, Monseigneur Thomas. La foule, semée de membres de l'Institut, d'uniformes militaires, de claires toilettes, subit, inconsciente, la puissance des pratiques impressionnantes, théâtrales, du catholicisme ; le- clergé se place hiérarchiquement dans les stalles du chœur. Le prêtre qui préside au sacrifice divin monte à l'autel.

Un silence se fait, troublé seulement par le flux et le reflux des milliers de poitrines qui respirent attentives; le maître lève son bâton de commandement et l'œuvre apparaît.

L'orchestre, traducteur fidèle du drame terrible et des angoisses du jugement dernier, pleure et supplie, exposant dans une tonalité sombre et grise l'idée poignante qui traversera, sous des formes diverses, toutes les pages de la partition et qui en est comme lu synthèse: Requiem ! Le hautbois, les clarinettes, les bassons et les voix accusent cette phrase qui s'insinue et se précise, tantôt déchirante et tantôt attendrie. Sur les mots : Et lux perpetua, une modulation brusque, dans le ton relatif majeur, intervient. L'horizon s'éclaire, les harmonies prennent un ; accent d'espérance que le superbe développement de la fugue : Te decet hynmus Deus, in Sion, amplifie. Ce morceau classique, vigoureux, peint, avec autant de vérité que les conventions musicales le permettent, un hommage éclatant rendu à la Divinité. C'est un cri d'admiration profonde, un acte de foi respectueux des arrêts de la destinée, plaçant le Créateur au-dessus de toute discussion, intermède consolateur qui apaise un instant les cuisantes douleurs de l'humanité. Puis, le deuil renaît, cruel, implacable.

On a reproché justement à Mozart d'avoir écrit une « messe de Requiem » qui manquait de religiosité. Ce reproche est plus particulièrement mérité dans le Kyrie. Ch. Lenepveu a évité l'écueil ou son « divin » prédécesseur s'était heurté. Le Kyrie qu'il a conçu est le contraire d'un morceau de facture. Traitée en duo, cette supplication éplorée emprunte aux voix du soprano et du ténor, appuyées par les chœurs, une expression véhémente. Il faudrait que le Tout-Puissant eût une âme glacée, pour ne pas jeter sur une humanité qui fait un tel appel à sa pitié un regard de tendresse.

Ici se place l'un des morceaux qui rendront le Requiem de Ch. Lenepveu inoubliable, et qui marqueront dansl'avenir le degré de perfection auquel était arrivé, à la fin du xixe° siècle, la musique sacrée en France. C'est le jour de colère, inscrit en caractères flamboyants dans la Prose. Les terreurs effrayantes, les habiletés, les subtilités de l'Eglise catholique, les épouvantes quelle a plus ou moins héritées des mystérieuses théogonies orientales, le culte de la mort, rendent en quelque sorte immortelle cette page de mauvaise et à la fois sublime latinité..

Notre confrère, M. Victorin Joncières, avait raison de dire dans la Liberté du 1er avril 1872, à la suite de l'exécution des fragments du Requiem dont nous parlons, à la Société des Concerts : « L'orchestre de cette étonnante composition est d'une coloration extraordinaire. Les instruments les plus doux, le cor, le hautbois y revêtent un caractère plein d'une sauvagerie étrange. Le Dies irae est une des inspirations les plus puissantes qu'il ait été donné à un musicien d'écrire » Les critiques du Temps, du Siècle, du Radical, de la France, etc.. etc., s'associaient à cette opinion.

Qu'eussent-ils dit, s'ils avaient écouté les sonorités inanalysables de cette page magistrale, emplissant les immensités d'une cathédrale ?

Le Dies irae, ce drame colossal, ce texte effrayant, a incomparablement inspiré le compositeur. Les timbres les plus inattendus décrivent et soulignent l'effondrement qui terrorise l'univers et le couvre de cendres. Les notes bouchées des cors répandent l'effroi. Ce sont les morts qui, devant la nature et la terre stupéfaites, sortent de leurs tombeaux, implorant la clémence divine. De ce néant surgit une voix de femme. D'abord timide, elle grandit peu à peu, devient éclatante et jette sur les ruines, au-dessus desquelles elle plane bientôt, une note sereine et puissante. Ecoutez le chant qu'elle exhale. Vous le réentendrez malgré les cataclysmes, comme un triple symbole de foi, d'espérance et de charité. Si l'univers frémit, si les tonnerres le réduisent en poudre, au milieu des éclairs et des tempêtes irréductibles, la voix sainte vibre toujours. Elle est couverte par instants sans jamais être anéantie.

Tout s'immobilise, tout disparaît, tout meurt ; elle seule résiste, convaincue et soutenue par les idéales caresses des harpes. Elle viendra tout à l'heure réclamer du Dieu qui a confondu les maudits, après les avoir livrés aux flammes, une place privilégiée : Confutatis .maledictis voca me cum benedictis. Mais pendant que l'action de cette voix, de la phrase persistante qu'elle répète, s'exerce, le monde misérable invoque le Roi dont la majesté est si redoutable et dont la miséricorde est infinie.

Cette prière a fourni à Ch. Lenepveu une inspiration d'une remarquable largeur. Le motif du Rex tremendae majestatis est exposé en quatuor par un soprano, un contralto, un ténor et une basse. Les chœurs entrent, dès que l'idée mélodique s'est librement développée, et concourent à une impression saisissante de résignation.

Un sentiment semblable se dégage du morceau qui suit. C'est encore l'expression d'une noble humilité. Mais, cette fois, le compositeur a confié à deux voix de femmes l'attendrissant aveu d'une craintive faiblesse, Preces meae non sunt dignae, disent-elles. Certes, mes prières ne sont pas dignes d'être écoutées, Seigneur! Mais ne permettez pas, ô Dieu de bonté, que je brûle dans les feux éternels. Et succédant à ces accents d'une touchante simplicité, à mesure que les faibles créatures humaines demandent à être placées à la droite du Trône, parmi les blanches brebis, loin des boucs odieux, — inter oves, — un timbre nouveau, le récit des grandes orgues, enveloppe cette page d'une atmosphère d'ineffable douceur. C'est la fresque de la chapelle Sixtine; c'est l'interprétation des tendresses d'aurore que Michel-Ange oppose aux rudesses des ténèbres.

Au charme idéal de ce tableau succède le puissant rappel des affres qui torturent l'humanité. Le choeur, dont nous avons entendu les accents terribles, gronde de nouveau. Les fureurs qu'il peignait s'exaspèrent. Il est trop tard pour le pardon. Les crimes ont été commis ; l'univers ne se soustraira pas à la punition vengeresse ; ses prières sont vaines; qu'il abandonne désormais toute espérance.

Dans ce désastre, alors que nul être ne serait assez audacieux pour protester contre le jugement de la divinité courroucée, la voix consolatrice qui personnifie la vie n'a pas désarmé. A mesure que les menaces, que les rigueurs se multiplient, elle prêche sa foi, toujours plus suppliante, toujours plus intense. La lutte a longtemps été incertaine. C'est la vengeance qui est vaincue, c'est l'espérance qui l'emporte. D'un dernier coup d'aile, elle s'élève au-dessus du combat. L'orchestre se joint à ses efforts, les centuple, les rend irrésistibles. Elle calme par degrés les tempêtes qui rugissent encore. A ses accents décisifs la lumière pénètre de toute part, et pendant que les chœurs brodent sur le sujet principal et victorieux, les sons harmoniques des instruments à cordes, les harpes à l'aigu apportent à l'auditeur une réconfortante sensation de sérénité.

Il semblerait qu'après de tels discours, le compositeur n'ait plus rien à vous dire et qu'aucune de vos fibres ne puisse plus tressaillir. L'œuvre de Ch. Lenepveu dissipe bientôt cette crainte. Son Offertoire est un quatuor d'un style superbe. D'une exécution périlleuse, cette prière est une page expressive qui ne saurait se passer d'interprètes sévèrement préparés. Les jeunes artistes qui nous en ont donné la primeur à Rouen avaient toute la conviction et toute la virtuosité nécessaires. Il me serait difficile de leur rendre une plus sérieuse justice.

Nous venons d'être émus par les actes de soumission timides et soutenus qui sont sans doute parvenus à l'oreille, du Tout-Puissant : nous allons, entraînés par l'exemple, nous associer à l'hommage formidable que le Sanctus rend au Dieu des armées, à ce Dieu qui remplit de gloire les cieux et les mondes.

Les hosanna d'un double cœur se répercutant des différents plans des orgues à l'orchestre traversent l'espace et rebondissent des voix aux instruments ; c'est un tumulte rapide, héroïque, qui correspond à ce qui serait le cri enthousiaste et joyeux de tous les êtres humains saluant une Divinité unique.

Voici que se dessine alors la phrase émue du Pie Jesu. Présentée par le contralto, elle se développe attendrissante sur un contre-sujet des violoncelles et du cor dont le dessin est tiré du chant lui-même. L'orchestre se tait; la voix du contralto se détache alors sur des tenues du chœur ciselées par les arpèges légers des harpes.

Nous sommes arrivés au morceau final, l'Agnus Dei. Les parties entrent les unes après les autres, C'est d'abord le soprano, puis l'alto, le ténor et les basses. Quelle quiétude! Au milieu du calme indicible de cette page, un contre-sujet pénétrant des ténors passe comme un rayon de soleil. Petit à petit, les sons s'éteignent et, comme conclusion superbe de cette superbe messe, le Requiem initial reprend avec une énergie nouvelle. Sur les mots : cum sanctis tuis, le compositeur écrit d'une main prodigieusement ferme la suprématie de la vie éternelle sur la mort. Plus de tristesses, plus de désespérances ! C'est la conquête de la lumière ; c'est le triomphe.

Cet ouvrage sera durable parce qu'il a été écrit avec réflexion et parce qu'il est essentiellement français. Son instrumentation variée, fouillée, originale, n'a pas arrêté l'essor si précieux de la mélodie, et l'unité y règne en maîtresse souveraine, comme il convient dans toute œuvre d'art.

Raoul de Saint-Arroman (1849-1915)




Le parcours personnel et musical
de Charles LENEPVEU (1840-1910)

Conférence donnée au Château du Taillis (Duclair, Seine-Maritime)
lors des Journées du Patrimoine les 20 et 21 septembre 2014
par Franck PETIT, professeur d’université
et descendant de la famille du compositeur
Lenepveu, en habit d'académicien.
Charles Lenepveu en académicien
( photo Eugène Pirou, coll. Franck Petit ) DR

Le compositeur Charles Lenepveu est issu d’une famille de commerçants rouennais et de juristes. Ses grands-parents de même que plusieurs proches pratiquaient le commerce du textile, qui était à cette époque florissant dans la région de Rouen. Son père était avocat et musicien amateur. Il n’hésita pas à orienter son fils sur l’apprentissage de la musique, notamment du piano. Le jeune Charles Lenepveu apprit alors le solfège et l’harmonie, se perfectionna au violon. Mais l’avocat Charles François Lenepveu n’avait nullement pensé susciter une vocation musicale chez son fils. Il lui fallait un métier sûr, de quoi nourrir une famille et soutenir une réputation ; c’est pourquoi, après ses études au lycée Corneille de Rouen, Charles Lenepveu partit sur Paris pour étudier, comme son père, le droit.

Libéré pendant l’été de ses études juridiques, le jeune musicien donna libre cours à son véritable talent ; il remporta un premier concours de cantate organisé par la ville de Caen et se fit remarquer par un membre du jury, Ambroise Thomas, qui l’incita à rejoindre le Conservatoire de Paris.

Pendant et après sa licence en droit, Charles Lenepveu continua donc ses études musicales. Son père l’apprit et, furieux, lui coupa définitivement les vivres ; heureusement, Charles Lenepveu fut aidé financièrement par son oncle Aimé Lenepveu et put ainsi s’adonner à sa passion. En 1865, sur les conseils d’Ambroise Thomas, Charles Lenepveu souhaita se présenter au concours de Rome. Il franchit l’étape du concours d’essai, qui comptait 9 concurrents, puis celle du concours définitif, où il fut choisi parmi 5 candidats.

Cette prestigieuse distinction lui ouvrit pour 2 ans les portes de la Villa Médicis, à Rome, ainsi que le bénéfice d’une pension de 4 ans. C’est à Rome qu’il rencontra Jules Massenet. Ils devinrent amis jusqu’à la mort. Leur destin se sont croisés, notamment au Conservatoire, dans les jurys du prix de Rome et à l’Institut de France.

Il est bien sûr difficile de se faire une idée des rapports qui se sont tissés entre les pensionnaires. Mais on sait que Charles Lenepveu s’était joint au groupe d’artistes français – les Caldarrosti – qui s’était constitué depuis 1861 à Rome. On y retrouve des amis qui suivront Charles Lenepveu jusqu’à sa mort, tels le compositeur Théodore Dubois (1837-1924), le peintre Jules Lefebvre (1836-1911) et l'architecte Constant Moyaux (1835-1911). C’est également dans ce contexte que Charles Lenepveu fit connaissance du peintre Carolus Duran (1837-1917), qui lui laissa une huile (intitulé Hébé), actuellement entre les mains des Musées Nationaux (don de Marie Lenepveu) : ce tableau fut mis au cœur de l’intrigue du futur opéra Le Florentin, de Charles. Lenepveu. La plupart de ces « Caldarrosti » étaient logés à la Villa Médicis. Leur devise était : « Toujours ardents », et ils pensaient trouver l’inspiration dans la beauté et l’exotisme des paysages romains, ainsi que dans les scènes de la vie locale. Revenue à Paris, cette pléiade d’artistes prit ensuite l’habitude de se réunir et de banqueter régulièrement.

On sait aussi que les peintres Xavier Monchablon et Henri Regnault furent proches de Charles Lenepveu ; le premier lui laissa, avant son départ, une petite huile qu’il composa en son honneur ; le second fut un ami très proche de Charles Lenepveu (ami d’ailleurs commun avec Camille Saint-Saëns), comme le montrent certaines lettres rédigées par le peintre. Sa disparition lors de la guerre de 1870 causa à Charles Lenepveu une profonde douleur. Il lui dédicaça un hymne funèbre.

A Rome, les pensionnaires devaient exécuter des travaux qui partaient ensuite à paris. Les musiciens devaient remettre deux partitions complètes : une messe solennelle et un opéra français ou italien. Précisément, Charles Lenepveu s’était montré un travailleur acharné pendant ce séjour à Rome. Il y avait composé les premières pages de son Requiem et, surtout, avait achevé son premier opéra – Le Florentin - dans le cadre d’un concours ; sa partition fut retenue, mais les événements de la Commune, dans un premier temps, et une mésentente entre les dirigeants de l’Opéra-Comique, dans un second temps, retardèrent la représentation de son oeuvre. Il lui fallut attendre le 25 février 1874 pour voir réaliser sa création.

Il acheva à l’issue de la guerre, aux profits des victimes et des orphelins, son Requiem dont il dirigea lui-même la première exécution dans la cathédrale de Bordeaux le 20 mai 1871. Des fragments de cette œuvre furent ensuite joués à Paris le 1er avril 1872 par la Société des concerts, puis repris par les Associations Pasdeloup, Colonne et Lamoureux.

Après son retour de Rome au cours de l’année 1868, Charles Lenepveu était reparti en Allemagne (Dresde) dans le cadre d’un voyage initiatique, comme l’avait fait son Maître Ambroise Thomas ; puis il revint sur Paris pour s’y installer définitivement, d’abord au 9 de la rue de Verneuil, ensuite au 22 de la même rue. Cette adresse ne fut pas choisie par hasard : il pouvait ainsi rencontrer plus facilement les compositeurs de l’Institut, notamment son maître Ambroise Thomas. Souvent, il revenait sur Rouen pour voir ses parents et sa sœur, ainsi que ses cousins.

Pendant la guerre de 1870, Charles Lenepveu, qui avait pris le courageux parti de rester dans la capitale, se décida à servir son pays en intégrant un régiment ; son cousin germain Georges Lenepveu (le frère d’Albert Lenepveu) s’était lui-même mis sur le pied de guerre contre l’Allemagne : il avait le grade de sous-lieutenant en 1870, puis gagna celui de lieutenant en 1871 au sein de la Garde Nationale mobile de la Seine inférieure. D’autres compositeurs, parmi les proches de Charles Lenepveu, s’étaient également mis au service de la République : par exemple, Léo Delibes prit l’uniforme de la Garde Nationale et remplit les fonctions d’officier d’Etat major sur la place de Paris.

C’est pendant la guerre de 1870 que Charles Lenepveu fit connaissance de Gambetta et de Jules Ferry, ainsi que du futur ministre des Beaux-Arts Spuller, qui lui remit plus tard la Légion d’honneur.

Avant qu’il ne rentre au Conservatoire de Paris comme Professeur d’harmonie, Charles Lenepveu donnait, pour se faire connaître, des leçons particulières de piano ou de violon, ainsi que des cours de solfège et d’harmonie à des jeunes filles de la bourgeoisie et de l’aristocratie, de même qu’il se produisait dans leurs salons privés ou semi-publics.

fac-simile couverture partition de l’opéra Velléda
( coll. Franck Petit ) DR

Pendant cette période, il perfectionna son Requiem, composa son deuxième opéra, Velléda, sur un texte de Chateaubriand, et obtint la participation de la cantatrice Adelina Patti (1843-1919) pour sa première réalisation à Covent-Garden en 1882.

Peu à peu, Charles Lenepveu imposa sa présence sur les scènes et dans les salles de concert ; c’est notamment à Rouen qu’il est reconnu comme un artiste confirmé.

Il accepta en 1882, manifestement à la demande de sa mère, d’écrire un motet pour l’inauguration des orgues de Saint-Godard. Le dédicataire de l’oeuvre est justement le curé de son ancienne paroisse, ami de la famille : l’Abbé de Beauvoir.

Trois pièces maîtresses ont ensuite marqué à la fois la carrière du compositeur Charles Lenepveu et sa participation aux activités artistiques de Rouen : une Méditation, d’après les vers de Pierre Corneille (Jouée à l'Archevêché de Rouen le 19 mars 1885) ; un oratorio, Jeanne d’Arc, écrit par Paul Allard et exécuté pour la 1ère fois dans la cathédrale de Rouen ; enfin, un Hymne funèbre et triomphal, tiré des vers de Victor Hugo, que la Municipalité de Rouen commanda au compositeur pour l’inauguration du Monument au Morts érigé dans le Cimetière-Monumental.

En 1900, Charles Lenepveu conduisit également l’orchestre et les choeurs dans “ Heredia ” à l’occasion de l’inauguration du buste de Maupassant placé dans le square Solferino, au pied du musée de peinture.

L’oratorio Jeanne d’Arc, qui a été directement commandé par l’Archevêque de Rouen - Monseigneur Thomas - reste, pour Charles Lenepveu, une de ses oeuvres les plus réussies ; elle figure en première ligne, avec son Requiem. Charles Lenepveu se fit ensuite une spécialité en composant en l’honneur de Jeanne d’Arc : le 30 juin 1892, il dirigea l’exécution d’une Ode triomphale à Jeanne d’Arc qu’il composa pour l’inauguration à Bonsecours du monument dédié à la pucelle ; il écrira ensuite un opéra-comique en 1 acte, Le retour de Jeanne, qui n’eut pas la fortune, à notre connaissance, d’être représenté.

L’opéra Velléda a également été représenté à Rouen le 18 avril 1891, où il était impatiemment attendu. Malgré les succès de Velléda à Londres en 1882 et à Rouen en 1891, ce fut la seule œuvre Lyrique du compositeur normand représentée au Théâtre des Arts.

Le 26 septembre 1896, la ville de Rouen organisa un festival entièrement consacré aux œuvres de Charles Lenepveu. Il dirigea le 3 octobre 1904 un concert de la musique municipale au Cirque Boulingrin de Rouen, en vue d’aider à la création d’une école de musique, qui fut ouverte l’année suivante.

Charles Lenepveu, vers 1900 (photo Eugène Pirou, coll. Franck Petit)
Charles Lenepveu, vers 1900
( (photo Eugène Pirou, coll. Franck Petit) ) DR

Mais le succès de Charles Lenepveu était reconnu ailleurs qu’en Normandie. C’est la qualité de son enseignement au conservatoire qui était remarquée ; sa musique était souvent choisie pour l’inauguration de monuments publics et funéraires, pour la visite de chefs d’Etat - Théodore Roosevelt, Le Roi d’Espagne, le Roi d’Angleterre -, également pour les expositions universelles. Il participa à la commission chargée de rajeunir l’hymne de la Marseillaise. Et les nombreux prix de Rome qu’obtenaient ses élèves en firent un familier de l’Elysée, où sa musique était jouée et où il participait aux dîners dits des salons. Il connut notamment les Présidents Sadi Carnot et Emile Loubet.

1891 marqua son entrée au jury du concours du prix de Rome. Par la suite, en 1896, sa qualité de membre de l’Institut lui donna le droit de siéger au jury, ce qu’il fit sans discontinuer jusqu’à sa mort, même en 1910, alors qu’il était devenu paralysé et très affaibli par son cancer ; c’est donc porté qu’il se rendait aux séances de la section musicale.

La sûreté du jugement de Charles Lenepveu était reconnue par tous, non pas seulement par le Conservatoire ; c’est ainsi qu’il fut sollicité pour composer, par exemple, le jury d’un concours ouvert par l’Opéra ou pour composer les jurys des concours Cressent,

Charles Lenepveu resta célibataire, pour se donner tout entier à la musique et à ses élèves ; il forma une pléiade de virtuoses, tel que le flûtiste Philippe Gaubert et la Harpiste Henriette Renié, de chefs d’orchestre, comme Bernard Crocé-Spinelli, Noël Gallon, Armand Marsick et Pierre Monteux, de professeurs de conservatoires et de compositeurs, dont certains noms restent encore dans nos mémoires, tels que ceux d’André Caplet ou de Paul Paray, tous deux normands de souche. Il garda tout au long de sa vie les rapports les plus cordiaux et affectueux avec ses oncles, ses tantes, ses cousins germains, puis ses petits cousins.

De ses oncles, Aimé Lenepveu, lui-même mélomane, fut sans doute le plus proche, notamment parce qu’il encouragea la vocation musicale de son neveu ; Charles Lenepveu resta aussi très proche de son cousin germain Albert Lenepveu, mon trisaïeul ; ce dernier aimait le recevoir avec sa femme Blanche Hardel – à Rouen ou dans leur château de Duclair -, lui rendre des services en vue de soutenir son succès auprès des Rouennais et faire le lien auprès de la presse locale ; Albert Lenepveu et son épouse Blanche avaient réciproquement beaucoup d’affection et de respect pour leur cousin Charles Lenepveu. Baignée dans cette atmosphère d’admiration pour le compositeur, leur fille, Jeanne Borde-Lenepveu, travailla elle-même le piano avec passion et aima toute sa vie durant la compagnie des musiciens, tels Paul Paray, Alfred Cortot, Vincent d’Indy et Robert Casadessus, qu’elle invitait chez elle, à Rouen ou à Paris. Jeanne Borde-Lenepveu prit aussi un professeur de grand talent – Mme Bordes-Pène, la belle-sœur de Charles Bordes – pour insuffler à sa propre fille Solange Borde l’amour qu’elle avait reçu dans l’art musical. Le jour du mariage de Solange Borde avec Charles Vincent, c’est tout naturellement que Paul Paray accepta de tenir l’orgue.

Charles Lenepveu a toujours été très proche de Jules Massenet, de Théodore Dubois et de Camille Saint-Saëns. Il les connaissait bien avant son admission à l’Institut.

Il partageait avec les deux premiers, dans un esprit de camaraderie, l’enseignement et les méthodes d’un même maître, Ambroise Thomas ; Jules Massenet, que Charles Lenepveu avait rencontré à Rome, fera l’éloge de son camarade devant les membres de l’Institut à sa mort, en rappelant la bonté des sentiments qui l’animait  à son égard, comme à l’égard de ses autres collègues. Il prit même soin de joindre cet éloge à ses mémoires publiées en 1912. C’est d’ailleurs le seul discours en l’honneur d’un musicien contemporain que Jules Massenet a joint à ses mémoires.

Pendant sa direction du Conservatoire de Paris, Théodore Dubois avait pris l’habitude de s’appuyer sur Charles Lenepveu pour se prononcer  et c’est à lui qu’il avait personnellement pensé pour prendre sa succession. Mais c’est finalement Gabriel Fauré qui fut choisi, en raison du renouveau qu’il pouvait insuffler au Conservatoire.

Avec le troisième – Camille Saint-Saëns –, il connaissait les mêmes racines normandes et un profond respect des règles classiques de l’écriture et de la forme. Charles Lenepveu et Camille Saint-Saëns avaient connus ensemble le peintre et mélomane Henri Regnault - mort sur le front -, avec lequel ils avaient noués de très forts sentiments amicaux. C’est à Camille Saint-Saëns qu’il revint, avec Paladilhe et Théodore Dubois, de tenir les cordons du poêle à l’enterrement de Charles Lenepveu.

Ses rapports avec Gabriel Fauré étaient peut-être marqués par davantage de distance ; on se souvient qu’il lui avait ravi un siège à l’Institut en 1896, par 19 voix contre 1. Mais Gabriel Fauré aimait travailler avec Charles Lenepveu, même lorsqu’il prit la direction du Conservatoire et, dans les jurys d’admission et les comités d’examen de cette institution, plaçait très souvent à ses côtés Charles Lenepveu, dont il savait l’avis sûr et précieux.
Photographie de la soprano Berthe Auguez de Montalant (1865-1937)
Photographie de la soprano Berthe Auguez de Montalant (1865-1937) dédicacée “A notre grand ami M. Charles Lenepveu, souvenir affectueux de son interprète”
( coll. Franck Petit ) DR

Même l’Affaire Ravel en 1905, que certains ont voulu transformer en scandale, n’a pas suffi à entamer le crédit et la notoriété dont jouissait Charles Lenepveu auprès du public, des compositeurs et des Autorités Publiques. En 1905, Maurice Ravel, qui avait obtenu un second prix de Rome en 1901, se présenta pour la cinquième et dernière fois au concours de Rome. Mais il ne parvint pas à passer le concours d’essai. En même temps, les cinq candidats admis à se présenter au concours définitif appartenaient tous à la classe de Charles Lenepveu. Ces résultats suscitèrent des soupçons dans le monde musical de l’époque quant à l’impartialité des membres du jury. On discuta surtout de la qualité de l’enseignement musical dispensé au Conservatoire et de la composition des comités et jurys d’examen, également du Conseil supérieur de l’enseignement.

Une série d’articles vit le jour à ce sujet, certains pour prendre le parti de Maurice Ravel, d’autres pour dénigrer directement les institutions musicales, leur fonctionnement, voire certains compositeurs dits “ officiels ”. Théodore Dubois comme directeur du Conservatoire, Charles Lenepveu et Paladilhe comme compositeurs et professeurs du Conservatoire furent les cibles vivantes de ces écrits.

Sur la question de l’impartialité de Charles Lenepveu, on répondra qu’elle n’a jamais fait de doute ; dans les jurys du prix de Rome, Charles Lenepveu n’était pas le seul à présenter des élèves ; il n’avait jamais été d’usage que les membres du jurys qui avaient formé certains candidats se retirent ; en revanche, il était fréquent que ces mêmes personnes laissent les autres membres du jury décider ; c’est précisément ce que fit Charles Lenepveu en 1905, laissant ses 7 collègues présents - notamment Théodore Dubois, Massenet, Paladilhe et Reyer - décider seuls (partisans de Maurice Ravel, Gabriel Fauré et Camille Saint-Saëns n’étaient pas venus au concours définitif).

Après la mort de Charles Lenepveu en 1910, Rouen et ses villes environnantes, les premières, n’ont pas oublié l’enfant du pays. Plusieurs villes normandes ont baptisé leurs rues du patronyme Lenepveu. Rouen fut la première. Suivirent rapidement Mont Saint-Aignan, Bonsecours, Barentin, Saint-Aubin Les Elbeuf ... Après l’hommage rendu au compositeur par les journaux nationaux - notamment Le Figaro, par la voix d'Henri Quittard, Musica, par la voix de Raoul Brévannes ou Le Ménestrel, par la voix d’Arthur Pougin -, les journaux locaux n’ont pas manqué, en diverses occasions, de rappeler l’empreinte qu’il avait laissée en Normandie.

L’Académie de Rouen continue de délivrer un prix “ Courtonne-Lenepveu ” à des artistes confirmés, depuis la libéralité faite par M. Courtonne-Lenepveu.

Son aura dépasse le cercle normand : la liste des élèves devenus célèbres qu’il a formés se révèle impressionnante (plus de 40 personnalités du monde musical) ; à travers “ l’école ” - pour reprendre le terme de Jules Massenet - qu’il avait instituée et les élèves qui en sont sortis, c’est un peu de ce personnage discret qui s’est imprimé en eux.

Certaines partitions ont été données, selon les dernières volontés de mon arrière-grand-mère Jeanne Borde-Lenepveu, à des bibliothèques (L'Institut de musique Titelouze, Maîtrise Saint-Evode de Rouen). Son portrait, exécuté à Rome par le peintre Jules Machard, a été donné au Musée du Louvre, en 1910. Il est actuellement dans les collections du musée d’Orsay, depuis 2010. Les autres documents, notamment les partitions originales, sont à la Bibliothèque Nationale.

Charles Lenepveu fut l’auteur de 10 oeuvres religieuses (dont un Requiem de premier ordre), de 5 ouvrages de théâtre, complétés par 27 mélodies et scènes lyriques diverses, 8 pièces de piano et, ce qui est attendu chez un Professeur écouté, un ouvrage pédagogique, comprenant 100 leçons d’harmonie.

Les œuvres de Charles Lenepveu ont été jouées par les orchestres et dans les salles les plus prestigieuses (Salle de l’Opéra-comique, Concerts du Conservatoire, Concerts Pasdeloup, Concerts Lamoureux, concerts de la Concordia). Elles ont été exécutées non pas seulement dans les grandes villes de France (Paris, Rouen, Le Havre, Dijon, Orléans, Brest, Besançon, Lille, Douai, Rennes, Bordeaux, Aix Les Bains, Vichy), mais également à Londres (Velleda, 1882), à Bruxelles, à Tunis (Jeanne d’Arc, 1901) et à Genève (1886).

Franck Petit


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Buste en plâtre de Charles Lenepveu
Buste en plâtre de Charles Lenepveu réalisé en 1871 par le sculpteur Eugène Hiolle
( coll. Franck Petit ) DR

Pour en savoir davantage :

- Franck Petit, Charles Lenepveu (1840-1910). Musicien officiel de la IIIème République, éditions Mare et Martin, 2014, 218 pages.
- Franck Petit, « Charles Lenepveu (1840-1910) : Une gloire musicale de Rouen », in Etudes Normandes, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2012, p. 39.


 


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