L'ABBÉ    C H É R I O N
À LA MADELEINE

l'abbé Chérion
Abbé Auguste Chérion (1854-1904),
maître de chapelle de l'église de la Madeleine.
(collection A. Poupin)

En 1907, paraissait à la Procure Générale de Musique Religieuse une " Notice biographique sur l’abbé A. Chérion, maître de chapelle de la Madeleine, à Paris, chanoine honoraire de la cathédrale de Moulins, 1854-1904 " (33 pages) écrite par son ami, l’abbé A. Poupin.

Avant de reproduire infra le chapitre consacré à la Madeleine (pp. 10-15), nous ne pouvons résister à rapporter en premier lieu ces quelques lignes que l’abbé Poupin écrit en introduction :

" ... La vie de l’abbé Chérion, fut celle d’un prêtre qui a pleine conscience de sa dignité sacerdotale, celle d’un artiste qui, connaissant la noblesse de sa mission, n’a jamais cherché ses inspirations ailleurs qu’en Dieu lui-même et n’a jamais exprimé par son art, que les sentiments les plus purs du cœur humain, comme ses aspirations les plus sublimes. En l’abbé Chérion, le caractère sacerdotal rehaussait l’artiste et l’artiste, en lui, n’a jamais terni l’auréole du Prêtre. Prêtre et artiste, deux termes qui ne devraient jamais être séparés l’un de l’autre. L’art est une partie de la vie : le Sacerdoce en est la plénitude. Aussi en notre Abbé, l’art était-il absorbé dans le Sacerdoce : admirable variété rêvée par Gounod, dont le plus ardent désir avait été, à un moment donné de sa vie, d’être appelé le Curé de la Musique. "

C’est en 1896 que M. l’abbé Chérion fut nommé Maître de Chapelle de la Madeleine, à Paris. Voici, du reste, ce qu’il nous écrivait le 22 juillet 1896 : " Me voici Parisien depuis hier. Quand je vous ai rencontré, il y a deux mois, je venais voir M. le Curé de la Madeleine et m’entendre avec lui. Ma nomination ne devint officielle que trois semaines plus tard, alors que le cardinal m’eut accepté comme membre de son clergé et que le Conseil de fabrique eut ratifié le choix de M. Hertzog.

" Les deux mois que je viens de passer à Moulins ont été une véritable agonie. Comme Charles-Quint, j’ai assisté à ma mort, à mon oraison funèbre et au partage de mes dépouilles. Ce que j’ai dû subir de regrets et de félicitations est inouï.

" Pour ma part, je suis toujours dans la période des regrets. Je ne puis pas quitter sans pleurer ma pauvre et chère Maîtrise. Mgr l’Evêque m’avait promis qu’il assurerait son existence, et, sur cette bonne parole, j’avais, comme vous le savez, renoncé deux fois à la situation que j’occupe aujourd’hui. Cette année-ci, il n’a pas cru être aussi affirmatif, et m’a rendu ma liberté.... "

L’abbé Chérion regrettait donc sa chère Maîtrise de Moulins, à laquelle il avait donné 25 ans de sa vie et dont il avait fait une chose remarquable. Cependant il était heureux de sa nomination à la Maîtrise de la Madeleine. Là, ne pourrait-il pas encore chanter et faire chanter les louanges de Dieu ? N’y trouverait-il pas des éléments capables de répondre à " l’idéal artistique " de son rêve ? Il était fier - et ceci est très légitime - à cause de l’honneur que lui faisait son titre de Maître de Chapelle de la Madeleine, titre qu’aimèrent à porter les Maîtres de la Musique, ses prédécesseurs : il l’était non moins en pensant à l’honneur, que lui-même faisait, au prix, il est vrai, de la séparation de ses amis, à ses anciens élèves de la Maîtrise de Moulins. Il pensait aussi à sa mère, morte depuis quelques années ; nous avons encore à l’oreille l’accent avec lequel il nous disait : " Comme ma mère serait heureuse si elle me voyait dirigeant les choeurs de la Madeleine !.. Du reste, elle me voit du haut du ciel. "  C’était bien là son cœur. Si l’abbé semblait s’éloigner des humains, en planant dans les régions hautaines de l’Art, il trouvait sa grande jouissance ou plutôt son repos dans la vie intime du cœur. Ses amis et tous ceux qui l’ont connu savent. Ils se souviennent des délicatesses exquises de son âme.

La nomination de l’abbé Chérion fut bien reçue du clergé de la Madeleine et du clergé de Paris, en général. Le chant sacré en effet, par lui revenait à son maître-né, au " Prêtre ". D’autre part M. Hertzog n’agit pas sans connaissance de cause. S’il proposa la situation de Maître de Chapelle de la Madeleine à l’abbé Chérion, il est probable que ce ne fut qu’après s’être nanti des renseignements les plus précis et les plus autorisés sur le Prêtre et sur l’Artiste.

MM. Th. Dubois et G. Fauré ne virent pas avec déplaisir l’abbé Chérion devenir leur successeur. Ils en connaissaient et appréciaient le talent : ils se souvenaient sans doute des inspections qu’ils avaient faites de la Maîtrise de Moulins. Aussi l’abbé était il heureux de nous dire qu’ils l’avaient reçu cordialement.

Mais il n’en fut pas de même, paraît-il, de la part d’un grand nombre d’artistes diplômés du Conservatoire. Ce poste de Maître de Chapelle de la Madeleine ne pouvait, à leur jugement, être dignement occupé que par eux, et du reste, ne leur revenait-il pas de droit ? De là, nous dit-on à l’époque, parmi eux comme un mouvement de stupeur mêlé d’indignation, à la nouvelle de la nomination de l’abbé Chérion à la Madeleine : cette nomination leur semblait comme un défi jeté à leur talent et comme une humiliation infligée à la maison qui les avait formés, au Conservatoire ! En effet, " il n’est pas du Conservatoire ! ", disait l’un... " Il ne sort pas de la boîte ! ", disait l’autre au langage moins choisi. Un " Curé " musicien !... est-ce possible ? Peut-il exister au monde un musicien en dehors de ceux qui ont fréquenté le Conservatoire ? Le cher abbé eut à souffrir de ces préjugés. Nous savons quelle lutte il eut à soutenir et quelle énergie il montra, lors des funérailles du duc d’Aumale. C’est lui-même qui nous l’a raconté. On avait rêvé de donner le bâton de chef d’orchestre, pour la circonstance, à un musicien en vue - musicien de grande valeur et digne d’estime sous tous les rapports ; il est mort quelque temps avant notre abbé -. " On ne peut laisser, disait-on, ce petit curé diriger les artistes qui seront convoqués aux funérailles du duc d’Aumale !... " M. de X... vint donc parler de l’affaire à l’abbé. Celui-ci répondit ces seuls mots : " Dites à M. Z... (le musicien en vue) que le " petit curé a le bâton de chef d’orchestre, qu’il le gardera et qu’il saura s’en servir. " Et, dès ce jour on s’aperçut que le petit curé n’était pas un artiste de moindre valeur et que, bien plus, il était capable de décerner des diplômes.

Nous avons prononcé, plus haut, le mot de " préjugés " à propos du mécontentement de quelques artistes à la nomination de l’abbé Chérion à la Madeleine.

Expliquons-nous. Certes, du Conservatoire national de Musique de Paris sortent de brillants artistes diplômés ou non : nous en connaissons dont les oeuvres font notre admiration. Mais est-ce à dire, pour cela, que le talent ne puisse se trouver et se développer ailleurs que là ? Pour notre part, nous savons des musiciens qui, sans être passés par le Conservatoire, ont fait des humanités musicales si complètes que leurs connaissances sont sinon plus, tout au moins aussi profondes et étendues que celles d’artistes sortis du Conservatoire avec la plus haute récompense. Pour n’en citer qu’un seul1, nous dirons que M. Arthur Coquard n’est pas sorti du Conservatoire, on l’a fait assez entendre à une certaine époque ; et pourtant, M. Lavignac dans son livre " La musique et les Musiciens ", le classe au nombre des Maîtres de la Musique de notre temps... et, Pierre Lalo, le célèbre musicographe, ne craint pas de faite l’éloge de ses oeuvres dans ses remarquables articles.

Si donc, pour avoir du talent, il n’est pas nécessaire de passer par le Conservatoire, il n’y avait pas lieu de se récrier à la nomination de l’abbé Chérion à la Madeleine. Son talent était incontestable : il avait été reconnu par Gounod et Faure, nous l’avons dit. De plus, comme prêtre, n’ayant pas à se préoccuper de trouver " des cachets’ ni d’augmenter ses ressources par des occupation toutes mondaines, il pouvait mieux que tout autre artiste de sonner entièrement à la Musique religieuse et, par la même, la comprendre et la faire comprendre. Il lui communiquait, du reste, la vie de son Sacerdoce.

L’abbé Chérion fut remarquable à la Maîtrise de Moulins, il ne le fut pas moins à la Madeleine. On aimait à venir entendre, aux offices de cette Eglise, les choeurs dirigés par lui, non seulement pour jouir d’une musique admirablement exécutée et interprétée selon les règles les plus sévères de l’Art, mais encore et surtout pour prier. Artistique et religieuse, telle était la musique qu’on entendait à la Madeleine : artistique en raison de la facture des morceaux et des éléments chargés de la mettre en valeur, religieuse en raison de la piété du Maître. Nous croyons bien faire, en donnant ici la constitution de la Maîtrise de la Madeleine pour montrer combien merveilleux était " l’instrument " mis à la disposition de l’abbé et qu’il savait plier à tous les sentiments les plus variés de son âme. Nous laissons la parole au musicographe Félicien Grétry, qui s’exprime ainsi dans le numéro de Noël 1902 de Musica :

" A la Madeleine, les enfants des Choeurs sont dans une situation spéciale. Ils forment une vraie classe, suivant les cours qu’un professeur délégué par une école libre leur fait tous les jours dans une des salles basses de l’église. Le maître de chapelle les a donc constamment sous la main, ce qui est un avantage inappréciable. Les cours de calcul, d’orthographe, d’histoire, alternent ainsi avec les répétitions de chant ; c’est une véritable éducation complète que reçoivent les enfants.

L'abbé Chérion et la maîtrise de la Madeleine en 1902
L'abbé Chérion et quelques enfants de la maîtrise de la Madeleine en 1902
(photo Branger-Doyé, Musica, janvier 1903)

" Pour leur participation aux offices, ils reçoivent une petite rétribution qui peut aller jusqu'à 25 francs par mois. Mais quelques-uns d’entre eux particulièrement bien doués et chantant comme solistes, gagnent 40 ou 50 francs par mois et même davantage sans compter le casuel qu’ils peuvent trouver autre part. Ces enfants qui tendent d’ailleurs à se faire de plus en plus rares, sont de véritables petits artistes professionnels et ne peuvent guère être comptés parmi les élèves de la maîtrise. Leur carrière est toujours de courte durée car leur talent éphémère disparaît avec la mue de la voix vers 14 ou 15 ans.

" Comme enfant de choeur soliste ayant atteint la grande gloire artistique, il faut citer Faure, de l’Opéra, qui a été justement soliste à l’âge de 12 ans à la Madeleine.

" Le nombre des enfants composant la maîtrise de la Madeleine est de trente.

" A côté d’eux, les voix d’hommes, ténors et basses, viennent en partie de l’Opéra et des grands concerts. Le maître de chapelle, l’abbé Chérion, les convoque chaque fois qu’il a besoin d’eux en dehors des cérémonies régulières. Voici les noms de ces chanteurs, tous artistes de grand mérite :

" Solistes : M. Muratet, de l’Opéra (ténor) et M. Ballard, de l’Opéra (basse).

" Choristes : Ténors : MM. Baran (second ténor solo) de l’Opéra, Sayetta. Basses : MM. Cardon et Longuecamp, de l’Opéra, Moreau, Bonnet.

Répétition des hommes
Répétition des hommes à la maîtrise de la Madeleine en 1902.
Au centre l'abbé Chérion, à l'harmomium Achille Runner
(photo Branger-Doyé, Musica, janvier 1903).

" L’organiste accompagnateur est M. Runner, prix d’orgue du Conservatoire et la contrebasse M. Adolphe Loyer, de l’Opéra.

" Pour les grandes cérémonies, fêtes solennelles, mariages exceptionnels, la Maîtrise se renforce de voix et d’instruments pris au dehors, et arrive à composer de véritables grands orchestres avec choeurs.

" C’est M. Chérion qui est, depuis le mois de juin 1896, maître de chapelle à la Madeleine. Il joint à une grande science musicale et à un goût artistique rare, une bonne humer toujours égale et une affabilité jamais en défaut. Ce sont des qualités appréciables. " ...

On dira peut-être : Voilà bien des artistes de l’Opéra au service de l’Eglise ! Des chanteurs à la fois profanes et sacrés ! C’est vrai. Evidemment, le mieux serait qu’ils ne fussent que chanteurs sacrés. Nous ferons remarquer, cependant, qu’avec leurs titres respectifs il ne sont qu’eux, mais une fois réunis en choeur pour les chants de l’Eglise, ils ne forment, avec les enfants et les autres choristes sans titre, qu’un seul instrument dont joue, pour ainsi parler, le maître de chapelle. A l’église, lui seul les informe, il leur insuffle les chants accents de sa prière chantée, de cette prière qui est celle aussi de tous les fidèles. On peut dire, en réalité, qu’il n’y a plus ainsi " d’artistes privés ", mais "  un seul tout, un seul choeur " obéissant à l’impulsion de celui qui le dirige.

Ceci dit, rappelons-nous les deux dernières phrases citées de Félicien Grétry pour dire que tous les choristes de la Madeleine, hommes et enfants admiraient la grande science musicale et le goût artistique rare de l’abbé Chérion et que, bien mieux, ils aimaient sincèrement " leur patron " - c’est ainsi qu’ils l’appelaient - à la bonne humeur toujours égale et à l’affabilité jamais en défaut. M. Runner, l’organiste aussi brillant improvisateur que sincère accompagnateur, ne lui ménageait pas son dévouement. M. Muratel, que nous avons vu souvent chez l’abbé, lui était un véritable ami. C’est lui, du reste, qui reçut son dernier soupir. Le grand maître Théodore Dubois ne dédaigna pas de lui dédier une messe brève (dans le style palestrinien à 4 voix. Enfin, bien d’autres artistes lui donnèrent sans regret, dès qu’ils l’eurent connu, et admiration et affection. C’était donc, pour l’abbé, la douce consolation après la peine amère.

A la Madeleine, l’abbé Chérion n’exerça pas le professorat. Cependant le professeur reparaissait en lui de temps à autre. En effet, certains élèves du Conservatoire, attirés par son affabilité, aimaient à venir lui demander des conseils sur l’exécution de leurs morceaux de concours... Nous avons assisté nous-même à l’une de ces leçons d’interprétation : c’était admirable d’entendre l’abbé donner ses avis toujours d’un goût artistique rare, et avec quel tact, quelle délicatesse ! Ces élèves possédaient parfaitement la technique de leurs instruments respectifs ; ils étaient déjà des virtuoses consommés et, de ce chef, ils faisaient certainement la gloire de leurs professeurs. Aussi tout ce qu’un auteur avait rêvé et exprimé graphiquement était-il scrupuleusement rendu : la note, la nuance, la marche des parties, et la forme tout entière dans sa complète netteté. Mais c’était mathématique, matériel oserons-nous dire : le corps était parfait, l’âme qui informe n’apparaissait pas encore, la personnalité faisait défaut. L’abbé, lui, savait inspirer les sentiments, qui semblaient surgir de l’idée musicale de l’auteur, il leur faisait voir l’âme d’un Beethoven, par exemple. Et cette musique purement subjective devenait objective, en ce sens que l’exécution était aussi la mise à jour de l’âme du jeune artiste. Aussi chaque élève était-il heureux au sortir de la séance que l’abbé avait bien voulu lui consacrer. Il s’en allait avec l’intime conviction d’avoir trouvé du nouveau dans son morceau. En effet, il s’y était trouvé lui-même !

A. Poupin2

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1) Citons également Emmanuel Chabrier, Albert Roussel, Jean Cras, Henri Duparc, Gabriel Fauré... qui ne sont pas passés par le Conservatoire. (NDLR) [ Retour ]

2) Nous remercions l'abbé Daniel Moulinet, archiviste de l'Evêché de Moulins et sa collaboratrice, Sœur Simone Gouy, qui nous ont communiqué cette notice d'A. Poupin. [ Retour ]

Note de la rédaction de Musica et Memoria : l'abbé Auguste Chérion, né le 22 janvier 1854 à Varennes-sur-Allier (Allier), mort le 27 mars 1904 à Paris 8e, fils de Joseph (conducteur de diligence) et d'Anne Hérodet, fut élève d'orgue de Charles Duvois (1821-1898), titulaire du grand orgue de la cathédrale Notre-Dame de Moulins, durant ses études au grand séminaire de cette ville. Le 24 juin 1874, il succèdera au fils de son professeur, l'abbé Albert Duvois, au poste de Maître de chapelle de cette église, avant de recueillir en mai 1896 la succession de Gabriel Fauré à l'église de la Madeleine à Paris dans un poste identique.

Audio lecteur Windows Media Abbé Auguste Chérion, Prière pour orgue, [avec indication des jeux : Récit : Voix céleste gambe 8 p., Bourdon 8 p. – Pédale : Bourdon 16 et 8 p.], composée probablement pour être jouée à l’orgue de choeur de l’église de la Madeleine (Paris 8e) dont il était à l’époque le Maître de chapelle (Arras, Procure générale de musique religieuse, 1902).
Fichier audio par Max Méreaux (DR.)

 


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