L'orgue Cavaillé-Coll de la Madeleine

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Grand-orgue CAVAILLÉ-COLL de l'église de la Madeleine, à Paris VIII°
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Au dessus de la porte d’entrée, dont le chambranle est richement décoré et supporte un médaillon de 60 centimètres de diamètre, renfermant une tête de Christ et entouré de deux anges assis, se trouve le grand orgue de CAVAILLÉ-COLL. La tribune sur laquelle il se dresse, repose sur des colonnes et des pilastres d'ordre corinthien. Le buffet de l'orgue comprend huit arcatures superposées, cinq en dessous et trois au dessus. Deux cariatides d'hommes barbus tenant des livres, décorent les arcatures intérieures. A droite et à gauche des arcatures supérieures sont assis deux anges, mesurant 1,60 m. de hauteur. Tout en haut de l'orgue, et atteignant la voûte, se trouve un Christ assis et bénissant, entouré de deux anges qui tiennent une trompette.

Le buffet de l'orgue, la tribune, les supports et la porte qu'ils encadrent sont en boiserie de chêne. La balustrade qui entoure la tribune est en fer poli, orné de dorures1. Tout l'ensemble de la menuiserie a été exécuté par M. Lindenberg.

On s'est préoccupé de l'établissement du grand orgue à partir de 18382. C'est la fabrique de la Madeleine qui en a assumé les frais. Le buffet et les sculptures ont été à la charge du gouvernement3. Sur le conseil du préfet de la Seine, on s'adressa d'abord au facteur Mooser, de Fribourg en Suisse, qui avait exécuté l'orgue de l'église de Saint-Nicolas de cette ville, instrument " en très grande réputation et faisant l'admiration de tous ceux qui l'avaient entendu4 ". Mais Mooser étant mort sur ces entrefaites, on ouvrit en 1841 un concours entre les facteurs d'orgues les plus réputés : Cavaillé-Coll, Daublaine, John Abbey, Dallery, Larroque (de Paris), Augustin Zeiger (de Lyon)5 et Henry (de Bordeaux)6. On constitua en même temps un jury d'examen présidé par le baron Séguier, membre de l'Académie des Sciences. Ce fut Cavaillé-Coll qui obtint la majorité des suffrages. Son instrument fut terminé en 18467 et coûta à la paroisse 73.000 francs8. Le Conseil de fabrique nomma alors une commission chargée de la vérification et de la réception de l'orgue; elle fut présidée aussi par le baron Séguier et compta parmi ses membres MM. Cagniard de la Tour et Savart, membres de l'Académie des Sciences, Adam, membre de l'Académie des Beaux-Arts, Ambroise Thomas, compositeur de musique, Huvé, architecte de la Madeleine, Hamel, amateur de facture d'orgues, Erard, facteur de pianos, Marloye, professeur d'acoustique, Davrainville, facteur d'orgues, Simon, organiste du Chapitre royal de Saint-Denis, Séjan, organiste de Saint-Sulpice, Lefébure-Wély, organiste de Saint-Roch et Fessy, organiste nommé de la Madeleine. L'orgue fut inauguré le 29 octobre 1846, et le baron Séguier fit aux membres du Conseil de fabrique un rapport très élogieux sur le travail de M. Cavaillé-Coll :

" Bien que l'orgue de la Madeleine ne soit composé que de cinquante jeux, il est d'une puissance extraordinaire et les effets en sont variés à l'infini ; car outre tous les mélanges que l'on peut obtenir au moyen des différents registres joués séparément ou combinés entre eux, l'organiste a encore à sa disposition quatorze pédales, qui viennent offrir des ressources nouvelles... Tout ce travail est admirablement conçu. La disposition en est claire; rien ne s'y trouve gêné ni embarrassé; on peut circuler partout; chacune des pièces qui composent ce mécanisme compliqué peut être facilement démontée pour être réparée au besoin. Les tirages et les autres mouvements agissent avec une précision parfaite; la direction des forces est observée partout avec une exactitude rigoureuse; la distribution de l'air est calculée de manière à ne pas être en excès pour un seul des plus petits tuyaux, et pour fournir abondamment à la dépense des plus grands jeux réunis, sans qu'il en résulte la moindre altération appréciable. La partie sonore de l'instrument n'est pas moins digne d'éloges ; les jeux, essayés chacun en particulier, tuyau à tuyau, puis réunis ensuite l'un à l'autre, et enfin tous ensemble, ont réuni toutes les conditions désirables de timbre, d'égalité, de douceur et de force. Nous devons faire observer ici que les nouvelles combinaisons de l'orgue de la Madeleine, l'éclat de ses sons et la trop grande sonorité de l'église, nécessitent une étude toute particulière des effets de l'instrument; mais lorsqu'on en connaît bien toutes les ressources, on peut lui faire produire les accents les plus suaves, les plus variés et les plus forts; et l'on doit distinguer les richesses qu'il présente de l'abus que l'on pourrait en faire. La partie matérielle de l'orgue est aussi remarquable par le choix de tous les objets dont elle se compose que par son exécution. Non seulement l'investigation la plus minutieuse ne saurait y trouver le plus petit défaut, mais encore on y remarque une perfection de main-d'œuvre dont la facture d'orgues n'avait pas encore donné l'exemple... La Commission reconnaît à l'unanimité que non seulement Messieurs Cavaillé ont rempli avec exactitude et loyauté toutes leurs obligations, mais encore qu'ils les ont outrepassées dans l'intérêt de leur art et pour l'avantage de l'œuvre qui leur était confiée. Elle estime en conséquence qu'il y a lieu de recevoir l'orgue de la Madeleine et elle se plaît à donner particulièrement à M. Aristide Cavaillé, qui en a conçu le projet et dirigé l'exécution, les éloges que mérite ce beau travail qui peut être considéré comme un chef-d'œuvre ".

Quelques jours après, le Moniteur écrivait : " La France, maintenant, n'a plus rien à envier aux nations étrangères; l'orgue de Harlem, celui de Fribourg se distinguent par des spécialités; mais il n'en est pas en Europe qui puisse dans toutes ses parties, soutenir une comparaison sérieuse, comme ensemble, nombre, variété, pureté et puissance des jeux, avec les deux orgues dont MM. Cavaillé-Coll ont doté notre pays (Saint-Denis et la Madeleine)9 ".

Nous ne saurions parler de l'orgue de la Madeleine sans rappeler à nos lecteurs ce que disait si justement M. Georges Jacob, maître de chapelle de Saint-Ferdinand des Ternes, dans la conférence qu'il lui consacrait le 19 juin 1927 : " C'est un des plus remarquables instruments de Cavaillé-Coll, un des premiers qui établirent sa gloire. Sous l'impulsion de cet homme de génie, la facture se transforma pour donner au riche instrument des accents inconnus. Inventeur, on lui doit les diverses pressions de souffleries, les cloisons étanches des sommiers, l'application des moteurs pneumatiques, la précision du mécanisme. Acousticien, il a trouvé la loi du rapport entre le diamètre et la longueur du tuyau, l'appareil enregistreur des trente-deux premières vibrations, la création des timbres nouveaux par les sons harmoniques, l'equi1ibre de la polyphonie, celui des trois groupes (fonds, mixtures, anches), l'invention de l'instrument dont est sorti l'harmonium, la théorie des surfaces rectangulaires pour les salles de musique... Mis en présence des créations de Cavaillé-Coll, les organistes furent tentés de fixer leurs pensées, et toute une littérature jaillit dans la deuxième moitié du XIXe siècle : gloire de notre école française. Les organistes de la Madeleine écrivirent tous beaucoup et contribuèrent ainsi à l'enrichissement du répertoire des organistes. L'orgue nouveau trouva en Lefèbure-Wély un interprète qui se façonna à toutes ces inventions avec une souplesse inouïe, doué qu'il était d'une grande richesse d'idée et d'harmonie10... En 1858, Saint-Saëns remplaçait LefébureWély à la Madeleine. Voici comment un musicien de ses contemporains rend compte d'une visite qu'il lui fit, quand il n'était encore qu'un tout jeune homme :

" Nous le trouvâmes au piano, les fugues de Bach sur le pupitre ; nous le priâmes de continuer ; ce qu'il fit de la meilleure grâce du monde. L'exécution fougueuse et impeccable de ce tout jeune virtuose me causa une sorte d'éblouissement. J'étais en présence d'un prodige, celui-là qui devait être le merveilleux compositeur du nom de Saint-Saëns. Il fut l'un des premiers à propager avec ténacité au piano et à l'orgue la grande école de Bach. Tout jeune, il en faisait son pain quotidien et, tant qu'il joua de l'orgue, nul ne pouvait lui être comparé dans l'interprétation de cette musique de géant. C'est pendant qu'il occupait ce poste d'organiste de la Madeleine, qu'il écrivit la plus grande partie de sa musique religieuse ".

Et M. Jacob nous parle ensuite de Théodore Dubois, qui succéda à Saint-Saëns en 1877 : " Il a connu à la Madeleine des heures heureuses et y a conçu nombre de ses productions religieuses... Il a écrit des ouvrages remarquables dans tous les genres. " Gabriel Fauré lui a succédé en 1896 : " Il a été le plus poète de nos musiciens, dit M. Jacob, peut-être aussi le plus grand rêveur d'entre eux. Son âme n'était pas de ce monde... Il fut à l'orgue de la Madeleine un improvisateur exquis et enchanteur... L'art de Fauré captive par une griserie délicate, dont l'imprégnation ne s'efface pas. De là l'influence vaste et profonde de cet artiste, si discrètement singulier, sur toute la musique française de son temps ". Enfin, M. Dallier succède à Gabriel Fauré en 1905 : " Il est un de nos plus grands improvisateurs... Sa musique, c'est le reflet de son cœur et de son esprit11..."

En 1927, on procéda à la restauration de l'orgue : " Portant la signature de Cavaillé-Coll dans chacun de ses éléments, écrivait à cette date M. Gaston Bélier12, l'orgue de la Madeleine est encore dans son état primitif... Mais la poussière, ce grand ennemi des orgues, avait mis à mal le beau travail de Cavaillé-Coll ; une nouvelle réfection s'imposait. De plus, des perfectionnements, nécessités par le progrès du goût musical et d'ailleurs dus pour la plupart à Cavaillé-Coll lui-même, s'étaient introduits dans la facture. Le pédalier de vingt-cinq notes, à cette époque suffisant pour les improvisations, ne répondait plus à l'exécution de la musique classique et moderne. Nous devions doter l'église de la Madeleine d'un instrument normal permettant cette exécution. Nous inspirant des idées de Cavaillé, nous crûmes de notre devoir de faire ce que lui-même eût fait, s'il eût été vivant. Malgré la perspective des frais assez considérables à ajouter à ceux de la réfection, le sentiment artistique de M. le curé de la Madeleine13, certain d'être suivi dans cette voie par ses paroissiens, l'emporta et fit compléter ce pédalier en le portant à trente notes. Désormais la paroisse peut, à bon droit, s'enorgueillir d'avoir un orgue qui, s'il n'est point absolument complet - de nouvelles améliorations sont toujours possibles - est digne de prendre place parmi les plus belles orgues de France, et peut-être du monde entier. " C'est le splendide instrument de Cavaillé-Coll, relevé, nettoyé, restauré, amplifié, " aux sonorités si éclatantes et si douces à la fois ", comme l'écrivait le chanoine Flynn, curé de la Madeleine, où " les trois mille tuyaux, débarrassés de leurs poussières, vibrant et chantant à plein corps dans une parfaite harmonie, gammes et accords fusent à force égale, homogènes, impeccables ". " La musique d'orgue, ajoutait-il, est une pensée et une prière. Une pensée, car ce sont des idées qui commandent les combinaisons de jeux, d'intervalles, de rythmes, de cadences. L'orgue, instrument à part, doit exprimer certaines idées, les plus élevées, les plus religieuses de l'âme chrétienne. Entre le commencement de l'office, dont il joue le prélude, et la sortie qui poursuit de ses harmonies le fidèle au delà des portes, l'organiste doit interpréter, soutenir, continuer les récitatifs du prêtre et les chants plus nuancés de la maîtrise ou plus larges et plus populaires de la masse des assistants. A l'autel, on dit, on chante la parole de Dieu ; en chaire, on l'expose, on l'explique ; à l'orgue, on la commente artistiquement et c'est ce radieux commentaire qui est la pensée musicale de l'instrument. Commentaire écrit en une langue technique, fort différente de celle du piano ou du violon ; langue savante qui réclame une initiation ; langue traditionnelle basée sur le contrepoint, le canon, la fugue, l'harmonie chantante de toutes les parties et de tous les timbres ; langue expressive de l'intellectualité et de la spiritualité de l'orgue. Quant à sa richesse de sentiment et de prière, je n'ai pas à la rappeler à ceux qui comprennent et goûtent la musique d'orgue. Quelle erreur de croire qu'en dehors des excitations profanes, parfois si belles, mais souvent âpres, aiguës, passionnées, il n'y a ni joie, ni douleur à traduire ! L'orgue ne pense pas seulement, il chante. Et le chant c'est du lyrisme, et le lyrisme est de l'amour et de la souffrance et du bonheur... La musique d’orgue alimente et inspire l'âme religieuse. Dans ce domaine on peut tout lui demander, elle rend tout : les tranquilles émotions du bien, les effusions du cœur, les acclamations de joie, les soupirs, les sanglots, les élancements de l'âme vers l'idéal. Par ses rythmes puissants, par l'accumulation sonore de ses claviers accouplés, elle produit des effets d'entraînement, de triomphe, de majesté, comme aussi par ses notes graves et mélancoliques ou par ses mélodies tranquilles et lumineuses, elle traduit le dialogue secret de l'âme en deuil ou du cœur joyeux et aimant aux prises avec son Dieu. "

Antoine Kriéger (décédé en 1933)
vicaire à la Madeleine14

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Elisabeth HAVARD DE LA MONTAGNE
au grand-orgue Cavaillé-Coll de l'église de la Madeleine, 1975

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Audio lecteur Windows MediaPrélude sur B.A.C.H., Liszt, Élisabeth Havard de la Montagne au grand-orgue de l'église de La Madeleine, Paris, 10 février 1976.

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1) Elle a été posée au commencement de 1846 (Registre des délibérations du Conseil de fabrique, séance du 4 janvier 1846). L'horloge, qui est au milieu du buffet de l'orgue, a été posée aux frais de la fabrique au commencement de 1847; elle a coûté 1120 francs (Registre des délibérations du Conseil de fabrique, séance du 11 avril 1847). [ Retour ]


2) Registre des délibérations du Conseil de fabrique (séance du 7 octobre 1838). [ Retour ]


3) Ibidem (séance du 26 janvier 1840). Le buffet et le tambour ont été commencés au mois de janvier 1843 et terminés dans le courant de 1845 (Registre des délibérations du Conseil de fabrique, séances des 11 décembre 1842 et 5 janvier 1845). [ Retour ]


4) Ibidem (séance du 13 novembre 1839). [ Retour ]


5) Zeiger avait fait l'orgue de Saint-Polycarpe de Lyon. [ Retour ]


6) Registre des délibérations du Conseil de fabrique (séance du 1er juin 1849). [ Retour ]


7) Ibidem (séance du 4 octobre 1846). [ Retour ]


8) Ibidem (séances des 11 décembre 1842 et 3 janvier 1847). [ Retour ]


9) Moniteur du 7 novembre 1846. [ Retour ]


10) Il succéda à M. Fessy, comme organiste de la Madeleine en 1847. M. Fessy ne fut organiste du grand orgue que de 1846 à 1847. [ Retour ]


11) Il est mort le 21 décembre 1934 et a été remplacé au grand orgue de la Madeleine par M. Edouard Mignan, Grand Prix de Rome. [ Retour ]


12) La Madeleine, numéro de Noël 1927. [ Retour ]


13) M. le chanoine Flynn, aujourd'hui [en 1937] évêque de Nevers. [ Retour ]


14) Extrait de La Madeleine, histoire de la paroisse, de ses curés et de la construction de l'église avec la description de ses œuvres d'art, par Antoine Kriéger [1874-1933], publiée part L. Raffin, curé de la Madeleine, Paris, Desclée de Brouwer, 1937, 369 pages. [ Retour ]

 

 


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