JACQUES MARS
(1926 - 2003)

Jacques Mars
Jacques Mars avec son filleul, l'auteur de cette notice, janvier 1953
( photo J.H.M. )

 

Jacques Mars
( coll. Corinne Langlois-Mars )

De noble allure, doté d’une belle voix de basse-chantante profonde et expressive, Jacques MARS, le Méphisto du Faust de Gounod qu’il interpréta plus de 300 fois, est mort brutalement d’une crise cardiaque, dans la nuit du 28 au 29 avril 2003, à son domicile parisien de Rueil-Malmaison à l’âge de 77 ans. Longtemps première basse à l’Opéra de Paris dans les années soixante, où il était rentré en 1956, il y avait chanté, ainsi que sur les scènes du monde entier pratiquement tous les rôles de basse-chantante du répertoire. On se souvient notamment de son admirable Golaud de Pelléas et Mélisande, interprété en 1963 sous la direction d’Inghelbrecht et repris au Festival de Glyndebourne (1969), au Mai de Florence et à la Scala de Milan. Cet autodidacte du chant était parvenu, grâce à " l’observation des constantes qui régissent cette discipline ", à atteindre la perfection, alliant subtilement une voix au timbre très personnel à un jeu de scène brillant. C’était un chanteur et un acteur tout à la fois. Mario Facchinetti l’avait perçu dès les débuts de sa carrière, écrivant en commentaire d’un Concours de chant et de piano, organisé en juillet 1955 au Musée Guimet par l’Ecole Française de Musique (Marie Branèze-Janine Weill) : " Pour le chant, étaient inscrits 24 candidats. Je mets avant tous Jacques Mars, artiste de grande envergure par la voix, la musicalité, la diction et la présence. Le monologue de Boris Godounov de Moussorsky qu’il a chanté, mieux vécu, dans un russe bien prononcé serait déjà, avec orchestre, digne d’une grande scène. "

Jacques Mars
Montage affiche Les Contes d'Hoffmann d'Offenbach, Opéra-Comique, 1965, ornée de photographies de Jacques Mars dans les 4 rôles interprétés : Lindorf, Coppélius, Docteur Miracle et Dappertutto
( coll. Corinne Langlois-Mars )

Né à Paris le 25 mars 1926, Jacques Hochard (Jacques Mars, de son nom d'artiste) passe toute son enfance dans un petit village de l'Yvonne, à Saint-Aubin-Château-Neuf, et manifeste très tôt un goût certain pour la musique. Il commence par étudier l’harmonium et le violon, puis aborde le chant qu’il apprend principalement en autodidacte, tout en prenant des leçons particulières du ténor Gabriel Paulet, professeur au Conservatoire de Paris et auteur d’Exercices journaliers pour le chant (Jobert, 1926). Il reçoit également les conseils du chef de chœur Marcel Couraud, alors directeur de l’Ensemble vocal Marcel Couraud à la Radio, dont il fait partie dès 1949, puis est engagé en 1955 par la direction de la R.T.L.N. (Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux). Dès lors s’ouvre à lui une prestigieuse carrière à la Salle Favart, au Palais Garnier, puis à travers toute la France et sur les principales scènes mondiales. Dans ses débuts à l’Opéra-Comique on le voit à partir de janvier 1956 dans la Femme à barbe de Claude Delvincourt, Louise de Gustave Charpentier, Monsieur Beaucaire de Messager (le capitaine Badger), Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach (chante les quatre rôles), Les Pêcheurs de perles de Bizet (Nourabad), Le Roi malgré lui de Chabrier (Laski), Lakmé de Delibes (Nilakhanta), la Tosca de Puccini (Scarpia), Le Barbier de Séville de Rossini (Basile)…. A l’Opéra de Paris, il débute le 5 novembre 1956 dans le rôle du Duc dans Roméo et Juliette (Gounod), puis interprète tout le répertoire de basse noble : Lodovico dans Othello (Verdi), Tchelkalov dans Boris Goudonov (Moussorgski), l’Orateur dans la Flûte enchantée (Mozart), le Marquis de la Force dans le Dialogue des Carmélites (Poulenc), Raimondo dans Lucie de Lammermoor (Donizetti), Abimelech dans Samson et Dalila (Saint-Saëns), le Roi dans Aïda (Verdi), Timur dans Turandot (Puccini), Hunding dans La Walkyrie (Wagner), Balducci dans Benvenuto Cellini (Berlioz), Brander dans la Damnation de Faust (Berlioz), mais c’est en 1963 avec le rôle de Golaud de Pelléas et Mélisande (Debussy) et la création du Don Carlos de Verdi (Charles Quint), dans sa version originale en français, qu’il devient une gloire de l’Opéra.
Jacques Mars dans L'Heure espagnole de Ravel, Scala de Milan, 1975
( photo Piccagliani, coll. Corinne Langlois-Mars )
Il renouvelle son succès l’année suivante avec le Mephistophélès de la Damnation de Faust (Berlioz), puis en 1966 avec celui de Faust (Gounod) qui deviendra son rôle phare, et au cours de ces années soixante les deux autres rôles de basse (Philippe II et le Grand Inquisiteur) du Don Carlos de Verdi. Plus tard, au cours des années 1970-1980 ce sera Klingsor dans Parsifal (Wagner), l’Ephraïmite dans Moïse et Aaron de Schoenberg, Barbe-Bleue dans Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, la création d’Andrea del Sarto de Daniel-Lesur (Marseille, 24 janvier 1969), de l’opéra-ballet de science-fiction i 330 de Jacques Bondon (Nantes, 20 mai 1975), de Sire Allewynn de Vyatcheslav Semenov, du drame lyrique Montségur (Bertrand Martin) de Marcel Landowski (Toulouse, Halle aux Grains, 1er février 1985) et des invitations à se produire sur les plus grandes scènes internationales : Opéras de Rome, Saragosse, Milan, Florence, Venise, Londres, Seattle, Hartford, Portland, Monte-Carlo, ainsi qu’en Hollande, Belgique, Luxembourg, Grèce et en Asie (Japon, Corée : Séoul, 1988). Ses succès parisiens et mondiaux ne l’empêchent pas de se produire à travers toute la France et c’est ainsi que de nombreux amateurs d’opéras peuvent l’applaudir dans la plupart des villes de province, notamment : Marseille, Lyon, Dijon, Strasbourg, Nancy, Caen, Lille, Toulouse, Nantes, Rouen, Bordeaux, Toulon, Montpellier… Il y chante Salomé de Richard Strauss, Le rire de Nils Halerius de Marcel Landowsky, L’Heure espagnole de Maurice Ravel, Les contes d’Hoffmann d’Offenbach, Don Quichotte, Hérodiade, Manon de Massenet, Carmen de Bizet, Don Juan de Mozart… Possédant un vaste répertoire, il donne également de nombreux concerts de musique sacrée et profane. Au hasard de ces manifestations citons la Passion selon Saint Jean de Bach et Le Messie de Haendel, avec Horace Hornung et les Chœurs et orchestre de l’Oratoire (1956, 1959), l’oratorio Saint Germain d’Auxerre de Georges Migot, avec René Alix et les Chœurs de la R.T.F. (1956), la Messe de Jeanne d’Arc de Paul Paray, avec l’auteur et l’Orchestre Radio-symphonique de Paris (1959), le Magnificat BWV 243 de Bach, avec Joachim Havard de la Montagne et Les Chœurs et Ensemble instrumental de la Madeleine (1980)… Retiré de la scène à la fin des années quatre-vingt, bien qu’il se soit encore produit en mai 1991 à Berlin au Staatsoper dans Pelléas et Mélisande (Arkel) de Debussy, et pour la dernière fois sur scène en novembre 1993 à Marseille dans Lady Macbeth de Chostakovitch (rôles de Pope et du Vieux Bagnard), Jacques Mars s’est ensuite consacré à l’enseignement du chant en cours particuliers.

Méphisto (Faust de Gounod)
( photo Satar, Paris, coll. Corinne Langlois-Mars )

Si le répertoire de Jacques Mars est vaste, sa discographie l’est toute autant. Hélas, bon nombre de ces enregistrements 33 tours sont épuisés de nos jours, mais certains ont été réédités en CD. Parmi son impressionnant catalogue de disques citons : Le Roi d’Ys de Lalo, avec l’Orchestre national de la RTF dirigé par André Cluytens (Columbia FCX683 à 685), Hérodiade de Massenet, avec l’Orchestre du Théâtre national de l’Opéra de Paris, sous la direction de Georges Prêtre (Angel 36145), Le Dialogue des Carmélites de Poulenc, avec les Chœurs et l’Orchestre du Théâtre national de l’Opéra de Paris conduits par Pierre Dervaux ( VSM FALP 523 à 525), Les Pêcheurs de perles de Bizet, avec les Chœurs et Orchestre du Théâtre national de l’Opéra-Comique sous la direction de Pierre Dervaux (1961, VSM C 167-12.082/83, réédité en 1988 par EMI, CMS 7697042), De Profundis de Michel-Richard Delalande, avec l’Ensemble vocal Philippe Caillard et l’Orchestre Jean-François Paillard dirigés par Stéphane Caillat (1962, Erato LDE 3238), Magnificat et psaume Nisi Dominus d’Henry Dumont, avec l’Ensemble vocal Philippe Caillard et l’Orchestre Jean-François Paillard conduits par Louis Frémaux (1963, Erato ERA 9505), Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, avec la Chorale des Jeunesses musicales de France et l’Orchestre Jean-François Paillard sous la direction de Louis Martini (1963, Erato STU 70164, réédité en CD en 1996 par Vanguard Classics), Carmen (Zuniga) de Bizet avec Maria Callas, l’Orchestre du Théâtre national de l’Opéra de Paris et les Chœurs René Duclos (1964, EMI 7 24355628121, réédité en CD en 1997), Le Barbier de Séville (en français) de Rossini, avec les Chœurs et Orchestre de l’Opéra dirigés par Jésus Etcheverry (1975, VSM 167-12.884/86, réédité), Persée et Andromède ou le plus heureux des trois de Jacques Ibert, avec l’Orchestre philharmonique de l’O.R.T.F., sous la conduite d’Eugène Bigot (1982, Bourg Music, BG 3002)… Egalement réédités récemment en CD et disponibles sur le marché : Boris Goudonov (Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, André Cluytens), sorti en 2002 chez EMI Classics, La Norma (récitatif d'Oroveso), avec Maria Callas et Georges Sebastian (" Live in Paris 1958 ", EMI Classics, paru en novembre 2002), Werther, avec Rita Gorr, Mady Mesplé et Pierre Doukan (Addes records, paru en 1996).

Personnage distingué solidement charpenté, plein d’humour, d’un tempérament assez original, Jacques Mars laissera le souvenir d’un artiste complet dont le nom est irrémédiablement associé aux personnages de Golaud et de Méphistophélès qu’il a si souvent chantés. Ses obsèques ont été célébrées dans la plus stricte intimité le 6 mai 2003 au crématorium du Mont-Valérien. Conformément à ses souhaits, il repose désormais dans le petit cimetière du village de Saint-Aubin-Château-Neuf (Yonne), où il avait vécu une grande partie de sa jeunesse.

Denis HAVARD DE LA MONTAGNE

 

QUELQUES SOUVENIRS...

 

Basile (Le Barbier de Séville de Rossini)
( coll. Corinne Langlois-Mars )

Ces quelques lignes de souvenirs peuvent apporter un regard plus personnel, plus intime à une biographie un peu officielle et plus attachée à l’aspect public d’une carrière.

Jacques Mars était notre ami, à mon épouse Elisabeth et à moi, comme l’étaient sa femme et ses deux enfants. Nous nous recevions souvent les uns les autres et j’avais parfois rencontré son père, personnalité originale, contrebassiste dans un orchestre amateur. C’est ainsi que Jacques devint le parrain de mon fils Denis.

C’est vers 1951 que nous fîmes sa connaissance par l’intermédiaire d’autres chanteurs amis. J’étais organiste et maître de chapelle à Sainte-Marie des Batignolles (Paris) et Elisabeth à la Basilique d’Argenteuil. J’avais créé une équipe d’excellents chanteurs musiciens jusqu’au bout des ongles capables de déchiffrer et mettre sur pied des œuvres de musique religieuse de toute sorte. Nous formions une joyeuse équipe dont j’étais le plus jeune et, souvent, au sortir des vêpres nous nous retrouvions à la terrasse du café d’en face. Parmi eux, avec Jacques Mars, je peux citer Antoinette Hauville, Jacqueline Henry, Violette Journeaux, Jacques Husson, André Meurant, Bernard Demigny, Jean Cussac. La majorité faisait partie de l’ensemble Marcel Couraud devenu ensuite le Madrigal.

J’avais engagé Jacques Mars (alors Jacques Hochard) comme basse titulaire. A ce titre il assurait, dans la mesure de ses possibilités, tous les offices de la paroisse Sainte-Marie les dimanches, les jours de fête et en semaine. Il allait souvent également chanter à la Basilique d’Argenteuil avec Elisabeth, la prenant en passant avec lui sur sa moto.

Golaud (Pelléas et Mélisande de Debussy)
( coll. Corinne Langlois-Mars )

Il débutait alors dans la carrière musicale et ne cacha jamais un goût très prononcé pour la musique religieuse de qualité telle que nous la pratiquions alors avant les démolitions du Concile Vatican II. Sans être un pratiquant fidèle, il aimait l’ambiance des offices religieux comme nous tous, ce qui ne nous empêchait pas de nous laisser aller parfois - nous étions jeunes - à des blagues et des fou rires peu compatibles avec la situation du moment. Jacques avait un caractère enjoué aimant la plaisanterie et ne s’en privant pas.

Il rappela souvent combien nos nombreuses auditions lui serviront plus tard dans sa carrière même si celle-ci s’orienta presque exclusivement dans le répertoire lyrique. Il en est de même vis-à-vis de l’ensemble vocal Marcel Couraud qui n’était pas un chœur mais un ensemble de douze solistes. Nous donnions constamment des œuvres nouvelles et de genres différents quoique dans le domaine de la musique religieuse. Ce fut pour Jacques l’occasion de s’habituer à chanter en soliste et en public dans des conditions difficiles et en petit ensemble vocal. Il déchiffrait avec une grande facilité, s’adaptait au style et se révélait assez adroit dans le chant grégorien.

Par un curieux hasard, son premier et son dernier concert comme soliste avec moi qui dirigeais l’orchestre et les chœurs comportaient en milieu de programme la même œuvre : Le motet O Filii de Michel Richard Delalande. C’était le 26 avril 1953 à Sainte-Marie des Batignolles et, vingt-sept ans plus tard le 25 mars 1980 en l’église de La Madeleine, le programme, ce soir-là comportait aussi à côté de Delalande le Magnificat de Bach. Le nom d’Elisabeth disparu deux mois plus tôt figurait encore sur les programmes qui avaient été prévus et imprimés avant sa mort. Pour Jacques Mars et pour moi, ce soir-là, cette musique nous unissait étroitement dans le souvenir et l’émotion.

Entre ces deux dates nos carrières avaient divergé et les occasions de se voir devenaient plus rares. Nous fûmes heureux d’aller l’applaudir à l’Opéra particulièrement dans le Faust de Gounod et notre vieille amitié persistait.

Tous ces souvenirs ne s’effacent pas. C’est donc avec beaucoup de peine que j’ai appris sa mort si subite.

Joachim HAVARD DE LA MONTAGNE   (mai 2003)
Maître de chapelle honoraire de l’église de la Madeleine (Paris 8°)
Maître de chapelle et organiste honoraire de l’église Ste-Marie-des-Batignolles (Paris 17°)

 


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