A propos de l'introduction du langage musical profane dans la musique liturgique


 

 

La musique profane (lat. Profanus ; hors du temple, de fanum : temple) a depuis plusieurs décennies fait son entrée dans la liturgie, notamment en ce qui concerne la musique rythmée, par le biais de la chanson chrétienne puis de la « pop louange », portant de facto ce genre vers une fonction rituelle à laquelle il n'était pas destiné. S'il n'y a pas de mélodies ou d'enchaînements harmoniques propres à la musique sacrée ou religieuse, en revanche, il est permis de se demander si le langage musical employé dans ce type de musique correspond réellement au caractère de dignité inhérent à l'action liturgique.

 

A partir du moment où, à la suite du Concile Vatican II, l'Eglise a souhaité une participation plus active de l'assemblée au Mystère célébré, le chant grégorien, chant propre de l'Eglise, est apparu à de nombreux pasteurs comme un chant « élitiste » et difficile à exécuter par les fidèles. Les chorales paroissiales abandonnèrent souvent progressivement leur rôle exclusif pour devenir une simple aide destinée à entraîner et favoriser le chant de tous. Dès lors, la question du répertoire est devenue cruciale et la composition de chants liturgiques devint une affaire intéressant des musiciens souvent peu qualifiés :

 

« Face à l'appel permanent de l'Église catholique à une participation communautaire par la musique, on peut aisément imaginer que des compositeurs amateurs qui constatent que leur musique est utilisée dans la liturgie puissent soutenir des changements par intérêt personnel. Par ailleurs, un compositeur liturgiste qui connaît l'histoire de la participation de l'assemblée pourra chercher à composer de la musique pour l'assemblée « fondée sur de pures convictions ». »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 131-132)

 

Les compositeurs formés ont durant quelque temps imaginé que les paroissiens n'accepteraient pas un mélange de genres hors de propos :

 

« Les meilleurs [musiciens] ont rejeté la musique populaire comme musique liturgique, considérant que les paroissiens veulent recevoir une image sonore « différente » de celle de l'ambiance culturelle profane. »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 147)

 

Mais le refus d'un prétendu élitisme a vite servi de caution à un nivellement par le bas et à une paresse intellectuelle et artistique :

 

« Il y a un désaccord fréquent entre ceux qui pensent que la seule musique qui convient est celle que l'on peut apprendre instantanément à tous les fidèles, et ceux qui maintiennent qu'insister pour que tous participent au chant fait trop peu de cas de l'usage, réclamé par la tradition classique européenne dans la plus grande partie de la musique, de l'esprit et des sens. »

(Tune with Heaven. The Report of the Archbishop's Commission on Church Music, Church House Publishing, Londres, 1992, n. 68, p. 37, traduction Michel Corsi)

 

« Un musicien de paroisse, surtout si c'est un musicien amateur, avec des moyens musicaux limités, cherchant de nouvelles musiques qui permettent à l'assemblée de participer par le chant, sera attiré par les musiques qui ont charmé l'oreille culturelle des paroissiens. »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 143)

 

Cependant, l'architecture religieuse et les données acoustiques entraînent quelques contraintes que la sonorisation artificielle ne permet pas toujours de dépasser, d'autant que celle-ci a souvent pour conséquences de dissuader les fidèles de donner de la voix et de laisser le groupe de musiciens intervenir seul et ce, en contradiction avec l'objectif poursuivi d'une meilleure participation de tous les membres de l'assemblée :

 

« Dans les cathédrales (et autres édifices à l'acoustique sonore et « dure»), l'espace liturgique sonore correspond bien au plain-chant, à la polyphonie et, dans une certaine mesure, à l'hymnodie. Les cathédrales sont moins propices à des formes musicales fortement rythmées, en particulier les formes rythmiques utilisées dans les compositions modernes après Stravinski. Même la syncope la plus simple, souvent utilisée dans la musique populaire, ne trouve pas son espace dans l'acoustique d'une cathédrale.

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 139)

 

« Une musique qui s'adress[e] uniquement à des auditeurs ne [peut] pas fonctionner comme le chant d'une assemblée dont les membres sont à la fois chanteurs et auditeurs. Le chant d'assemblée ne doit pas être considéré comme un lieu d'expérimentation pour les compositeurs amateurs. »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 144)

 

De nos jours, le caractère « déplacé » d'une musique type « pop louange » dans une cathédrale ne saute malheureusement plus aux yeux de nombreux fidèles. On pourra souligner, à cet égard, que dans l'expression « Pop louange », le mot « musique » (« musique destinée à la louange », si l'on veut) est remplacé par le mot « pop », ce qui retire à l'art sa prééminence pour donner la priorité à l'aspect « populaire ».

 

Voici deux pistes intéressantes pour alimenter la réflexion des musiciens :

 

1. L'emploi d'un répertoire préexistant de type classique accessible à l'assemblée et qui prend en compte la définition de la musique liturgique au sens où l'entend l'Eglise :

 

« Il y a peu, Mgr. Francis Mannion a plaidé pour une musique « classique-moderne ». La musique classique-moderne affirme que le caractère « classique » du chant grégorien et de la polyphonie de la Renaissance constitue le point de départ des nouvelles évolutions et expressions. Elle cherche aussi à maintenir et à développer la pratique « classique » de la tradition qui comprend l'excellence de la composition et de la réalisation, ainsi qu'un grand respect pour la dimension chorale de la liturgie. Elle souligne la déclaration de Vatican II selon laquelle « Les musiciens, imprégnés d'esprit chrétien, comprendront qu'ils ont été appelés à cultiver la musique sacrée et à accroître son trésor. Ils composeront des mélodies qui présentent les marques de la véritable musique sacrée. »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 140)

 

2. Le renouvellement et l'enrichissement de ce répertoire par la composition de chants nouveaux conçus par des musiciens expérimentés et possédant leur métier de façon sûre :

 

« Ceux qui sont attachés à la musique traditionnelle doivent maintenir leur choix, à condition de ne pas faire de telle musique le drapeau de lutte d'un clan contre un autre et de tenir bon, dans la réalisation, à la priorité donnée au chant de l'assemblée. Ceux qui le peuvent, doivent poursuivre les recherches de musique liturgique dans un langage contemporain, car il n'est pas possible que la foi refuse d'épouser la musique savante d'aujourd'hui pas plus qu'il ne serait normal que ceux dont la vocation est celle de la musique ne participent pas à l'élaboration du chant liturgique de demain. Quant à ceux qui ont choisi une musique plus populaire, ils se rappelleront que le chant liturgique réclame au moins autant que ce que Boris Vian demandait à la chanson profane :

 

« Ne jetons pas l'anathème à la chanson alimentaire mais, par grâce, essayons au moins d'en faire une Volkswagen, si nous ne pouvons en faire une Rolls. Rien que des Rolls, ça serait monotone, c'est entendu. Rien que des Volks aussi, d'accord, mais rien que des bagnoles en panne, ça serait encore plus pénible, non? »

 

« Nous n'avons ici de compte à régler avec personne ; mais il y a une éthique de chaque métier. Si c'est un métier, qu'on le fasse honnêtement ; et si le client demande de la viande pourrie, qu'on lui dise je regrette mais s'il n'a pas d'idée arrêtée de ce qu'il veut, qu'on ne lui colle pas de la viande pourrie en la lui présentant pour du filet. »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1977, Paris, Le Cerf, p. 120)

 

… sans toutefois faire ressembler de façon trop voyante les chants liturgiques de facture populaire à ce que les médias diffusent largement sur les ondes et qui ne relève que du divertissement :

 

« Il faut adapter la culture à la liturgie plutôt que la liturgie à la culture. Adapter la liturgie à la culture conduit inévitablement à une démission de la liturgie. Adapter la culture à la liturgie est par conséquent la seule possibilité, et c'est une entreprise bien plus exigeante, mais digne du logos. Ce qui ne veut pas dire que la liturgie peut exister en dehors de la culture, mais simplement que la liturgie ne doit pas courir après et soutenir les courants culturels. […] Le devoir de la liturgie est d'incarner et de servir le logos, et la véritable liturgie ne célèbre rien d'autre que la présence active du Dieu trine. Que la liturgie se mette à renifler l'air culturel ou à guetter ses modes et ses best-sellers, et elle sera comme morte. Elle sera comme un poète de talent qui renonce à tout pour écrire des vers de mirliton pour des publicités télévisées. »

(La Maison-Dieu, 1er trimestre 1997, Paris, Le Cerf, p. 155-156)

 

Olivier Geoffroy

(août 2021)

 

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