MUSIQUES IMPROVISEES A L'ORGUE

Causerie faite par Maurice Emmanuel au poste d'émission de la Compagnie Française de Radiophonie (Radio-Paris) le 25 juin 1931à 20heures, avec audition de disques

 

Je voudrais aujourd'hui vous faire pénétrer dans un monde qui vous est peut-être mal connu et qui mérite que vous le visitiez — et que vous l'admiriez. Le sujet de cette causerie n'est d'ailleurs pas sans lien avec ceux que j'ai eu l'honneur, antérieurement, d'aborder devant vous : Mendelssohn, Liszt, Saint-Saëns, dont je vous ai parlé, ont été de remarquables créateurs de ces musiques improvisées dont je vais vous entretenir. Mendelssohn et Saint-Saëns, à l'orgue, Liszt au piano, ont ravi leur public par le jaillissement spontané de leurs fantaisies sonores. Liszt en avait reçu le don, peut-être, de ces Tziganes qui captivèrent sa jeunesse en Hongrie et qui, aujourd'hui encore, en font vivre la tradition.

Mais ce sont surtout les organistes dont je voudrais vous faire apprécier le talent, parfois merveilleux, dans ce genre musical de l'improvisation, qui peut paraître secondaire, en raison même de l'effacement immédiat auquel jusqu'ici il était condamné : fugitif par essence, puisque l'écriture ne le pouvait fixer, il ne s'adressait qu'à un petit nombre d'oreilles averties, et autant en emportaient les échos des vastes nefs de nos cathédrales. Or, voici que l'inscription sur la cire des disques érige tout à coup en monuments durables les pièces aériennes auparavant évanouies sitôt qu'entendues. Voulez-vous me permettre de vous en présenter deux exemples?

Mais auparavant, souvenez-vous des instruments qui servent à les créer. Peut-être n'avez-vous pas songé à examiner les buffets d'orgue qui, dans nos cathédrales et tant d'autres églises, occupent le plus souvent, à l'intérieur et au-dessus du portail, l'extrémité occidentale de la grand nef ? Les plus imposants, les plus beaux datent du XVIIIe siècle. Les styles Régence et Louis XV, qui savent si noblement combiner lignes droites et lignes courbes, enrouler et dérouler des volutes, assouplir des cariatides et varier des panneaux, ont fourni tous les éléments d'un décor en bois, servant de cadre à ces brillants tuyaux d'étain qui sont l'âme de l'orgue. Antérieurement déjà, au XVe siècle et à la Renaissance, on avait installé des buffets de la plus riche fantaisie. Il en subsiste un certain nombre : au Mans, à Amiens, à la Ferté-Bernard, aux Andelys, à Argentan, à Moret, en dix autres lieux. Je ne suis pas bien sûr que, pour construire les leurs, les ébénistes "Louis XV" n'aient pas sacrifié mainte œuvre précieuse aux chefs-d'œuvre nouveaux. Ne visitez jamais une de ces belles églises dont la France est si riche sans songer à vous retourner vers les orgues : vous aurez souvent des surprises.

C'est de ces meubles magnifiques, — dont Félix Raugel a commencé l'iconographie pour la France, — que sort une grande voix, tantôt en rafales orageuses, tantôt en harmonies paisibles. Entrez à Notre-Dame de Paris à l'instant où Louis Vierne déchaîne à ses claviers les accords de la grande toccata de Bach : vous serez cloués sur place par ce sublime tumulte, évocateur, pourrait-on dire, de la toute-puissance de Jehova. Rien n'égale la majesté de cet orchestre aux mille tuyaux, enfermé dans les gaines sculptées qui, respectant la beauté de la Rosé, gloire du grand portail, en épousent la forme et permettent aux rayons du soleil, quand vient l'heure du soir, d'illuminer les nefs et d'y filtrer les mille couleurs du vitrail.

Que si vous étiez admis à la tribune de l'orgue, il vous arriverait, je pense, d'être ébahis à la vue des cinq claviers sur lesquels courent les doigts du maître, — du pédalier que ses pieds explorent si prestement. — des leviers innombrables actionnés par ses pieds aussi, — des dizaines de registres disposés de part et d'autre des claviers manuels, et qui sont les commandes à l'appel desquelles répondent tous les instruments qui constituent un grand orgue.

C'est qu'en effet l'organiste est à la fois un chef d'orchestre et un orchestre même. A lui seul il peut réaliser ce qui ailleurs exige une nombreuse phalange. Flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, trompettes, « jeux d'anches » évoquant les grands cuivres, « gambes », cousines des instruments à cordes, sont à sa discrétion. Il les évoque un à un, ou par groupes, ou par masses ; il les unit, il les combine ; tous les styles lui sont ouverts, depuis la monodie la plus simple jusqu'aux polyphonies les plus drues. C'est dire que, s'il en a acquis le pouvoir, il suscite à son gré tout un monde orchestral apparenté à la "symphonie" instrumentale, mais bien spécial aussi par le timbre de ses organes. Nulle part, notamment, on ne retrouve la voix de ses basses, dont la profondeur dépasse tout ce que les autres instruments peuvent émettre au grave.

Aussi l'élite des organistes, formée par une sévère et patiente discipline, ne s'en tient-elle pas à la musique d'orgue écrite, traditionnelle. L'improvisation tient une place d'autant plus grande dans les fonctions de l'organiste qu'il possède plus de maîtrise. Ce n'est pas en un jour qu'elle lui est venue ! Le public ne se doute pas de la variété, de la difficulté des études nécessaires. La valeur de tels artistes, assez fréquemment méconnue, est de celles qui méritent d'être mises en lumière.

Louis Vierne
Louis Vierne, 1870-1937
( Musée V. Haüy ) DR

La grande école d'orgue moderne, et il faut entendre par là l'école de virtuosité que les perfectionnements de la technique et de la mécanique ont développée, a été fondée par le belge Lemmens, dont A. Guilmant et Ch.-M. Widor furent les disciples. A leur tour ils ont eu une pléiade d'élèves qui sont aujourd'hui l'honneur de la corporation. Par un privilège rare, l'un de ces maîtres, l'illustre organiste de Saint-Sulpice, Ch.-M. Widor, continue, depuis soixante-deux ans, à faire chanter les claviers de l'église où il remplit ses fonctions avec une ponctualité qui est un grand exemple. Par ses dix Symphonies pour orgue il a montré ce qu'un facteur contemporain a donné d'extension au domaine de l'instrument; de quels timbres, de quelles combinaisons il l'a enrichi. Et aujourd'hui encore, par la largeur de ses improvisations, il définit le style où ce genre de composition peut le mieux se déployer.

Je regrette qu'aucun disque n'ait jusqu'ici fixé quelques-unes des siennes. Mais vous allez entendre deux de ses disciples, les seuls dont on ait jusqu'à présent capté, au moment même de son éclosion, la pensée créatrice. Vous devrez tenir compte, surtout pour la première pièce, du fait que l'enregistrement a lieu dans une nef totalement vide et dont l'immensité résonne : les harmonies s'imbriquent légèrement l'une sur l'autre. C'est, de Louis Vierne, une Méditation en forme de prélude, d'allure franchement mélodique, où la voix principale déroule amplement ses périodes, soutenue par un chœur polyphone, constitué, à Notre-Dame, par ces "jeux de fonds ondulants" dont l'ensemble est unique.

Retenez le début de la phrase initiale et vous percevrez comment elle se renouvelle, comment il lui arrive, au milieu de la pièce, de passer du sommet au centre même de l'édifice sonore, de quelles couleurs tonales les modulations la parent, quels dessins l'enguirlandent ; et lorsque la "flûte", a l'aigu, lui fera écho pour conclure, tandis qu'au grave le son profond et doux d'une pédale, encore inentendu, intervient, vous aurez parcouru, guidé par l'auteur de cette Méditation, une bien riche contrée ! Observez que le mot "flûte" s'applique ici à un des timbres de l'orgue et que ces timbres sont analogues, sans plus, à ceux des instruments dont ils empruntent le nom. L'orgue n'est pas un imitateur : il a sa voix bien à lui, qu'il ne songe point à abdiquer.

Charles Tournemire
Charles Tournemire, 1870-1939
( cl. Otto ) DR

Je ne parle ici que de Louis Vierne, organiste. Mais son activité musicale s'exerce en maint autre champ ; et, de son œuvre de compositeur, très varié, je ne signale que ses belles Symphonies pour orgue, qui ajoutent aux révélations de Widor des révélations nouvelles, et qui sont répandues partout.

En passant de l'orgue de Notre-Dame à celui de Sainte-Clotilde, en vous conviant à entendre, de Charles Tournemire, une Fantaisie qui vit le jour... pendant la nuit — car elle fut enregistrée à deux heures du matin — je vous invite à écouter un artiste, producteur de grandes œuvres et nombreuses, et qui est en train d'y ajouter, par son Orgue Mystique, inspiré d'un sentiment personnel si profond, une nouveauté bien remarquable dans l'histoire de l'instrument. C'est une sorte de liturgie analogue, par son objet, à la collection des Cantates de J.-S. Bach pour tous les dimanches de l'année. L'analogie réside dans ce fait que des pièces, purement instrumentales, il est vrai, y sont construites sur des thèmes empruntés aux chants propres à chaque dimanche et développés avec une richesse dont vous allez être juges. La Fantaisie qui va vous parvenir vous donnera une idée de la façon dont Ch. Tournemire compose ; car avant d'écrire l'Orgue Mystique, il s'est complu, aux claviers de Sainte-Clotilde, à en ébaucher bien des pages. Vous vous apercevrez que le thème essentiel, énoncé tout d'abord par une flûte, émigré en cours de route à d'autres instruments. Des chœurs de timbres divers surgissent, qui, de leurs harmonies, l'enveloppent. Lui-même se développe, se transforme et peu à peu se dilate en tutti, où éclatent des "anches" puissantes. Et par un apaisement progressif, à travers de nouvelles fresques chorales où la "voix céleste" et la "voix humaine" ont leur part, la conclusion se fait dans la sérénité.

[…… suit l'audition des deux enregistrements sur disques, réalisés en 1930 : la "Méditation" de Louis Vierne, par l'auteur au grand-orgue de la cathédrale Notre-Dame de Paris (disque Odéon) et la "Fantaisie" de Charles Tournemire, également par l'auteur au grand-orgue de la basilique Sainte-Clotilde de Paris ……]

Il peut arriver que quelques-uns d'entre vous soient quelque peu déroutés par les musiques qui viennent de vous être présentées. C'est que les organistes qui s'imprègnent peu à peu de la langue du chant liturgique médiéval, avec lequel leurs fonctions les fait alterner, ont un vocabulaire où les divers "modes", employés par les créateurs de l'Antiphonaire du VIIe au XIIe siècle, constituent un arsenal mélodique beaucoup mieux fourni que celui de nos solfèges. Or, la mélodie réagit impérieusement sur les accords qui l'escortent. Il en résulte un complexe tout à fait savoureux et spécial, assez étoffé pour que deux artistes, puisant aux mêmes sources, n'aient de commun entre eux que l'opulence de leur langage musical. Si vous pouviez, le 25 décembre, entrer à Notre-Dame de Paris au moment où Louis Vierne y détaille les Noëls de nos pères, vous seriez émerveillés des parures que sa fantaisie leur donne : parure propre à chacun d'eux, et changeant d'éclat selon que telle ou telle échelle mélodique régit la vieille chanson. Or les Noëls, comme tout chant populaire, sont, à ce point de vue de la langue des sons, les frères des chants liturgiques. Ils nous viennent du moyen âge, où la musique des Trouvères et des Ménestrels était de même nature-que la musique des clercs.

Que votre bonne étoile vous conduise aussi à Sainte-Clotilde, où Tournemire improvise sur les claviers de César Franck dont il fut le dernier élève avant d'être celui de Widor, vous y entendrez, dit un historien de la musique (Combarieu), "un des artistes les plus originaux de notre temps, un des musiciens qui pensent le plus. Sa musique, tout en respectant la tradition classique, emploie les formes les plus libres. Un chromatisme d'une richesse et d'une mobilité singulières, lui crée une palette aux couleurs aussi chaudes que délicates..."

Tels sont les musiciens formés à l'école du passé. Ils concilient, dans un magnifique accord, les voix des siècles lointains et leur voix d'aujourd'hui. Avides de renouvellement, ils tirent des instruments dont les arcanes s'appuient sur de vétustés chartes, des libertés magnifiques.

Maurice Emmanuel
Maurice Emmanuel
( coll. F. Emmanuel ) DR

Je regrette de n'avoir pu vous offrir plus d'exemples de l'activité de notre phalange d'organistes improvisateurs. De Joseph Bonnet ni de Marcel Dupré les éditeurs de disques n'ont encore fixé les aériennes créations ; — Marcel Dupré, dont le précieux Traité d'improvisation montre ce qu'il faut savoir pour réussir en si périlleuse besogne ! Je ne puis rien vous apporter non plus de Cellier, de Dallier, de Duruflé, de Jacob, de Fleury, de Marchal, de Mulet, de Philip, entre autres... Et n'allez pas croire que j'enferme dans la capitale tous les organistes de talent : il en est en province, du Nord au Sud de la France : Poillot à Dijon, Billeton à Arras, Noël à Orléans, Commette et Paponaud à Lyon, Bourdon à Monaco, Ribollet à Nice,... liste bien incomplète! Je ne fais quelques bonds à travers la douce France que pour signaler à votre révérence des artistes qui servent la cause de l'art, sans tapage, et sans autre ambition que de remplir des fonctions très nobles. Par les nécessités mêmes de leur rôle, ils sont, je le répète, des créateurs d'œuvres "improvisées" dignes de vos hommages.

Maurice Emmanuel (1862-1938)
professeur d'histoire de la musique au Conservatoire de Paris,
docteur ès lettres, musicologue, Maître de chapelle de Sainte-Clotilde,
auteur d'un Traité de l'accompagnement modal des psaumes (1913),
compositeur et auteur d'une musique originale et "d'une grande valeur poétique"


 


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