Buffets d’orgues et Art Nouveau à Nancy

 

Avec l’essor industriel de la seconde moitié du XIXe siècle et le développement urbain, les constructions d’églises se sont multipliées en Lorraine. Les paroisses importantes se devaient de posséder un orgue digne de ce nom. Le célèbre ébéniste de l’Ecole de Nancy, Eugène Vallin (1856-1922) fut sollicité à plusieurs reprises afin de réaliser les buffets de ces instruments. Il avait débuté sa formation auprès de son oncle Charles Claudel, spécialiste du mobilier religieux. Auguste Vallin (1881-1967), son fils, fut également l’auteur de quelques buffets sculptés. Par chance, tous sont encore visibles de nos jours dans leur état originel.

Il convient tout d’abord de rappeler que partie intégrante d’un orgue, le buffet n’a pas seulement un rôle décoratif, mais qu’il participe au déploiement des sons dans l’espace. De ce fait, l’étude de l’acoustique du lieu est indispensable car les sculptures ne doivent pas créer un barrage sonore. L’ébéniste de l’Ecole de Nancy suivait pour cela les conseils du facteur d’orgues et de l’architecte, tout en usant de son autorité d’artiste pour intégrer au mieux l’œuvre à l’édifice qui devait la contenir. La place disponible sur la tribune créait une contrainte supplémentaire pour établir les proportions du buffet, mais Eugène Vallin, en se jouant des difficultés affirmait son indépendance et reliait la matière et les formes à son idéal esthétique.

A Nancy, deux églises se sont vues doter d’un orgue avec buffet Vallin [dates, compositions et une partie des informations empruntées à Christian Lutz, Inventaire des orgues de Lorraine, Meurthe-et-Moselle, Metz, Serpenoise, 1990, p. 274-277 et 284-287] . De style néo-gothique, l’église Saint-Léon- IX (rue Saint-Léon), terminée en 1877, possède un orgue du célèbre facteur Aristide Cavaillé-Coll, dont la partie instrumentale de 1889 a été irrémédiablement transformée par Gonzales en 1975. En voici la composition actuelle :

Positif de dos : bourdon 8, prestant 4, flûte 4, nasard 2 2/3, doublette 2, tierce 1 3/5, larigot 1 1/3, piccolo 1, mixture 4 rangs, trompette 8, cromorne 8.

Grand-Orgue : montre 16, bourdon 16, montre 8, bourdon 8, flûte harmonique 8, prestant 4, flûte douce 4, tierce 3 1/5, quinte 2 2/3, doublette 2, cornet 5 rangs, plein-jeu 5 rangs, cymbale 4 rangs, bombarde 16, trompette 8, clairon 4.

Récit expressif : quintaton 16, principal 8, flûte traversière 8, salicional 8, unda-maris 8, principal 4, flûte octaviante 4, octavin 2, cornet 5 rangs, plein-jeu 4 rangs, cymbale 4 rangs, trompette 8, clairon 4, basson-hautbois 8, voix humaine 8.

Pédale : contrebasse 16, soubasse 16, flûte 8, bourdon 8, principal 4, fourniture 4 rangs, bombarde 16, trompette 8, clairon 4.

L’architecte Louis Lanternier est le concepteur des plans de la boiserie en chêne parfaitement intégrée à l’église. La tribune est pourvue de belles statues en cuivre dessinées par Dujardin, sculpteur parisien, et posées en 1890. Le grand corps comporte en son milieu une statue de sainte Cécile jouant de l’orgue positif. Une colombe figurant le Saint-Esprit se penche sur elle ; ses ailes servent de support à une série de petits tuyaux de la partie supérieure. Sous la tourelle de droite figure une sculpture en bronze représentant un organiste à qui un petit démon souffle très certainement quelque mélodie impie... Le positif de dos, destiné à l’origine à cacher les claviers disposés comme actuellement dans une console en fenêtre, est une réplique en réduction des éléments constituant le grand buffet. Y sont concentrées deux tourelles dont les clochetons sont surmontés de statues d’anges musiciens encadrant la plate-face centrale.

Moins connue et cependant digne d’intérêt par sa décoration et son mobilier, l’église Saint-Nicolas (rue Charles III) a été achevée en 1881. Son aspect extérieur la rapproche de certaines églises parisiennes de la seconde moitié du XIXe siècle. Un orgue du facteur spinalien Henri Didier y a été monté en 1897. Construit avec l’aide d’anciens ouvriers et harmonistes de Cavaillé-Coll, son esthétique symphonique si belle en fait un joyau à conserver et valoriser. La composition n’a pas été retouchée (l’orgue de chœur branché pneumatiquement sur le récit avec un tirage de jeux électro-pneumatique – électro- aimants et tapettes à rats munies de soufflets en carton ! - durant la Seconde Guerre mondiale a été séparé peu avant l’an 2000) :

Grand-Orgue : montre 16, bourdon 16, montre 8, bourdon 8, flûte harmonique 8, viole de gambe 8, prestant 4, doublette 2, fourniture 2-5 rangs, basson 16, trompette 8, clairon 4.

Positif expressif : principal 8, bourdon 8, salicional 8, unda-maris 8, flûte douce 4, clarinette 8.

Récit expressif : quintaton 16, cor de nuit 8, flûte traversière 8, gambe 8, voix céleste 8, flûte octaviante 4, octavin 2, basson 8-16, trompette 8, basson-hautbois 8, voix humaine 8.

Pédale : flûte 16, soubasse 16, flûte 8, bourdon 8, bombarde 16.

Posé sur une tribune de pierre, l’instrument est enfermé dans un écrin à la hauteur de la partie instrumentale qu’il abrite, un splendide buffet en chêne de style Renaissance. Dans son projet initial, Vallin avait envisagé de reprendre de Saint-Léon, en l’adaptant, l’idée des statues d’anges musiciens surplombant les grandes tourelles ainsi que la statue centrale (de la Vierge, cette fois). Il a finalement choisi la sobriété. Les entablements du buffets sont munis de claires-voies admirablement sculptées.

En contemplant l’élégance des courbes, la richesse de la décoration et la finesse des détails qui constituent l’indéniable valeur de ces buffets d’orgues, le spectateur est invité à dépasser le stade de l’examen superficiel pour entrer dans la démarche du sculpteur et découvrir tout ce qui n’est pas immédiatement perceptible à ses yeux.

On trouve en Lorraine d'autres instruments avec buffets construits par la maison Vallin : en Meurthe-et-Moselle : Longwy, Sainte-Trinité (1892), Lunéville, Saint-Jacques (orgue de chœur de 1902), Nomeny (1928, buffet d’Auguste Vallin); dans la Meuse : Buxières-sous-les-Côtes (1898), Euville (1892), Saint-Mihiel, abbatiale Saint-Michel (orgue de chœur de 1899) et dans les Vosges : Grandvillers (1894), Thaon-les-Vosges (1895, provient d’Autrey).

Si l’on ne peut véritablement déceler d’influence de l’Art nouveau sur le langage des musiciens nancéiens, il est permis d’affirmer que la période phare de l’Ecole de Nancy a vu s’opérer un renouveau de l’action musicale par le talent d’artistes confirmés.

On peut noter en conclusion que les musiciens tissaient des relations étroites avec les peintres, sculpteurs et architectes. Ainsi, Guy Ropartz s’honorait-il de l’amitié d’Emile Gallé, Victor Prouvé et Louis Hestaux. La frontière entre les arts n’était pas fermée puisque l’on relève des dédicaces de compositions à des confrères artistes-peintres (Pierre Dié-Mallet...) ou, en retour, des programmes illustrés notamment par Victor Prouvé pour les concerts du Conservatoire ou, dans le domaine de la facture instrumentale, des pianos signés Majorelle.

Olivier Geoffroy

 


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