La situation des organistes et musiciens d’Eglise au moment de la Séparation des Eglises et de l’Etat



Le 9 décembre 1905 est votée la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat qui mettait fin au régime du Concordat qui datait de 1801 (actuellement toujours en vigueur en Alsace et en Moselle). Plusieurs revues de musique sacrée paraissaient à cette époque. Parcourons-en quelques extraits afin de voir les répercussions de cette loi sur les musiciens d’Eglise, notamment les organistes. On remarquera qu’à de rares exceptions près, les querelles partisanes ou politiques n’étaient que peu présentes dans les articles des revues musicales religieuses, mais que l’on s’y interrogeait surtout sur la situation et l’avenir des musiciens jusqu’alors rétribués (au même titre que les suisses et bedeaux) et que l’on se montrait pragmatiques en essayant de trouver des solutions de compromis.

Les rédacteurs de la revue La Musique sacrée de Toulouse n’avaient pas tardé à réagir car dans le numéro de décembre 1905 (4è année, n° 12, p. 1), la loi nouvellement promulguée suscitait déjà des inquiétudes :

    « De notre culte extérieur, que va-t-il donc nous rester ? […] Le chant sacré et la voix des fidèles échappent seuls aux liquidateurs. […] Quelques-uns de nos confrères, rares, heureusement, se préoccupent de la modicité de leurs ressources après la séparation… »

Ils étaient rejoints par leurs confrères de La Tribune de Saint-Gervais, organe de la Schola Cantorum. Après un an d’incertitudes, il s’agissait de faire remonter les impressions des maîtres de chapelle, organistes de Paris et de la province.

Ainsi, un questionnaire était-il établi à ce sujet (numéro de janvier 1907) :

    « Les conditions nouvelles faites à l’exercice du culte par les circonstances présentes influent profondément sur la pratique de l’art musical à l’église, sur l’existence même de ceux qui s’y adonnent. […] Dans quelle mesure ceux-ci sont-ils atteints ? […] Que peut-on faire pour les uns et les autres ?

    Voilà le sujet des questions que nous posons aujourd’hui à nos confrères, les priant de nous répondre en toute simplicité. »

Le numéro d’avril de cette même année revenait sur les conséquences de la crise (p. 91 sq.) :

    « Un premier fait hors de conteste est l’impossibilité pour le clergé de maintenir les dépenses parfois considérables qu’impose l’entretien des maîtrises […] Nous pourrions citer telles églises où on n’a pas craint de supprimer le traitement de l’organiste ou du maître de chapelle […]

    Mais que peut faire un organiste ou un directeur de chœur à qui l’on supprime la partie principale de son gagne-pain ? Ce n’est pas du jour au lendemain qu’il peut trouver des leçons ou des droits d’auteur si chichement rétribués les uns et les autres. […]
    Il y a aussi une « question de la musique ». Il est bien évident qu’en se privant d’une partie au moins des musiciens, on ne peut par là compter sur les mêmes programmes. […]

    Il n’est en réalité qu’une musique d’église, le chant prescrit par elle. […] Vient seulement ensuite la musique instrumentale, qui ne doit jamais se substituer à l’autre.

    C’est dans le numéro du mois de juin que les remèdes à apporter étaient esquissés :

    « Ils sont de deux sortes :

    1. Contre les habitudes courantes de nos musiciens d’église.

    2. Pour faciliter à la fois la réforme de la musique et la vie des musiciens. […]

    Dans le chœur paroissial lui-même, sans exiger de cotisation proprement dite, on peut demander une très légère rétribution, pour frais divers, de un franc par mois, par exemple. […]

    Le produit de ces recettes diverses, joint aux quêtes faites spécialement dans l’église un jour de grande solennité et du produit (très mince) de concerts profanes ou spirituels donnés dans les salles de patronage avec ces éléments, voilà qui suffirait à accorder aux musiciens d’église de quoi parfaire leur traitement. 
»


Malgré la bonne volonté des fidèles et des curés, la situation dans de nombreuses paroisses n’était pas des plus reluisantes pour les musiciens au service du culte (numéro de juillet 1907, p. 193 sq.) :

    « La musique, art de luxe, sera la première à souffrir de cette crise, elle en a déjà beaucoup souffert. […] Dans beaucoup de paroisses, plus de maîtres de chapelle, plus de chantres, et, pourrais-je ajouter, plus d’organistes, car c’est déjà fait accompli dans beaucoup d’églises. »

Et d’évoquer des comportements anecdotiques de la part de membres du clergé paroissial que nous citons ici pour la bonne bouche (p. 198) :

    « Quelques curés […] ont préféré temporiser. Qu’ont-ils imaginé ? Fermer boutique cinq mois sur douze, car c’est bien le terme qui convient à certaines maîtrises, et ne conserver leur chœur organisé et salarié que sept mois par an. Du coup, ils réalisent une économie à peu près de moitié, se bornant à ne conserver de leurs anciennes splendeurs pour les mois ordinaires, que deux chantres à bon marché et un organiste novice. Mais n’était-ce pas ravaler le chant religieux à une attraction de casino ne chantant que pendant la saison, quand le beau monde est à l’église ? La sainte liturgie devenant article de bain de mer ou de saison mondaine, tout comme le théâtre de Covent Garden à Londres pendant le mois de juin ! La quasi-irrévérence d’un tel compromis n’échappera à personne. »

La situation n’est naturellement plus la même qu’au début du XXè siècle. Aujourd’hui, les organistes liturgiques, rémunérés ou non pour leur service paroissial, assurent leur subsistance grâce à un métier profane (l’enseignement figure en bonne place mais en concurrence avec de nombreuses autres fonctions professionnelles) ou sont retraités.

Olivier Geoffroy
(juin 2017)

 

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